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Une revue d'intellectuels communistes dans les années vingt : « Clarté » (1921-1928) - article ; n°3 ; vol.17, pg 484-519

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37 pages
Revue française de science politique - Année 1967 - Volume 17 - Numéro 3 - Pages 484-519
36 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Madame Nicole Racine-Furlaud
Une revue d'intellectuels communistes dans les années vingt : «
Clarté » (1921-1928)
In: Revue française de science politique, 17e année, n°3, 1967. pp. 484-519.
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Racine-Furlaud Nicole. Une revue d'intellectuels communistes dans les années vingt : « Clarté » (1921-1928). In: Revue
française de science politique, 17e année, n°3, 1967. pp. 484-519.
doi : 10.3406/rfsp.1967.393019
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsp_0035-2950_1967_num_17_3_393019Une revue d'intellectuels communistes
dans les années vingt :
«Clarté» (1921-1928)
NICOLE RACINE
Héritière d'un rêve internationaliste et pacifiste qui s'incarne
de 1919 à 1921 dans le mouvement Clarté, ou Internationale
de la pensée, la revue Clarté (1921-1928) est issue de la
tendance de ce mouvement qui, la plus favorable au bolchevisme,
la plus acquise aux idées de la IIIe Internationale, adhéra en 1920
au communisme. Première expérience d'une revue d'intellectuels
communistes ou communisants qui ne soit pas une revue de doctrine
ou de théorie, la revue Clarté revêt pour l'historien une signification
idéologique certaine. Il convient, cependant, avant de retracer son
évolution, de rappeler ce qu'a été dans les années 1919-1921 le
mouvement Clarté ; on comprendra mieux ainsi la filiation entre
le et la revue et on verra en quoi celle-ci a cherché
à se distinguer de l'inspiration originelle du mouvement.
Né d'une réaction contre la guerre, le mouvement Clarté dont
la première idée revint à Raymond Lefebvre, et qui fut officie
llement constitué en mai 1919, tente d'organiser, sous la direction
effective d'Henri Barbusse 1 la protestation contre la guerre par
1. Henri Barbusse, né en 1873, connaît avant la guerre des succès litt
éraires (poésies et roman) . Politiquement, il est à ce moment pacifiste et colla
bore à la revue Paix, publiée par la Société française pour l'arbitrage entre
les nations. Lorsque survient la guerre, exempté pourtant, il demande à partir.
Il écrit le 9 août 1914 à Renaudel, directeur de L'Humanité, une lettre où il
précise les raisons de son engagement volontaire et se qualifie de « socialiste
antimilitariste » se battant contre le militarisme et l'impérialisme. De son expé
rience de combattant, Le Feu, paru en 1916, est le témoignage ; ce roman,
qui échappait à la littérature patriotique de circonstance et qui s'élevait vio
lemment contre la guerre, connaît alors un immense retentissement. De là vint
le prestige de Barbusse auprès des révolutionnaires. Sans adhérer au Parti
socialiste, Barbusse, ami de Longuet, collabore avec les « minoritaires » du
parti. En 1917, il patronne l'Association républicaine des anciens combattants
(A.R.A.C.), fondée par Raymond Lefebvre, Paul Vaillant-Couturier, Georges La Revue « Clarté » 485
la constitution d'une Internationale des intellectuels. Il cherche à
rassembler contre la guerre, les élites du monde entier, les hommes
de « bonne foi » et de progrès, sans distinction de tendances ou
d'écoles. Barbusse, animé par la conviction que les intellectuels ont
un rôle privilégié à jouer dans l'avènement d'un ordre nouveau,
fait patronner le mouvement par Anatole France, et y attire
des personnalités telles que Gorki, Einstein, H. Mann, B. Shaw.
Il lui donne également sa devise : « II faut faire la révolution dans
les esprits ». En France, le mouvement Clarté bénéficie durant les
années 1919-1921 des aspirations à l'internationalisme qui se sont
fait jour au lendemain de la guerre dans les milieux intellectuels
et socialistes. Un journal, le journal Clarté, et des groupes qui se
constituent sous son égide deviennent alors un lieu de rencontre
entre intellectuels pacifistes de tradition libérale et militants du
mouvement socialiste attirés par la Révolution russe. Sous l'i
nfluence d'Henri Barbusse qui se rapproche des conceptions défen
dues par la IIIe Internationale, le mouvement évolue en 1920 vers
le communisme sans toutefois y adhérer explicitement. Mais l'e
ngagement de membres actifs du en France, Raymond
Lefebvre, Paul Vaillant-Couturier, Boris Souvarine, dans la cam
pagne pour l'adhésion du Parti socialiste à la IIIe Internationale,
la fondation en décembre 1920 d'un Parti communiste se réclamant
d'une Internationale qui donne un contenu révolutionnaire à l'inte
rnationalisme, posent bientôt le problème de la place politique de
Clarté. Henri Barbusse, malgré son ralliement en 1920, selon sa
propre formule, au « communisme international », tient essentie
llement à préserver l'indépendance de Clarté et à en faire une
organisation « au-dessus des partis politiques ». Au contraire, une
minorité acquise au communisme, composée notamment de Paul
Vaillant-Couturier, Jean Bernier, Marcel Fourrier, Magdeleine
Marx, cherche à orienter Clarté vers une action révolutionnaire.
Vaillant-Couturier inspire à cet effet, en février 1921, une décla
ration que Barbusse accepte avec difficulté ; cette déclaration qui
Bruyère. En 1918, Barbusse accueille avec enthousiasme les idées wilsoniennes
et le projet d'une Société des Nations. En 1920, il rompt définitivement avec
le pacifisme wilsonien et se rapproche de la doctrine de la IIIe Internationale.
Bibliographie : sur le mouvement Clarté, on peut consulter le livre très
documenté de l'historien tchèque Vladimir Brett, Henri Barbusse, sa marche
vers la clarté, son mouvement Clarté, Académie des sciences, Prague, 1963,
qui retrace l'évolution littéraire de Barbusse avant 1914 et la fondation du
mouvement Clarté. V. Brett ne parle qu'incidemment de la revue Clarté qu'il
considère, à partir de sa rupture avec Barbusse, comme une revue « opposi-
tionnelle », ce qui ne nous semble pas exact. Nous avons consacré un article
au « Mouvement Clarté en France, 1919-1921 », The Journal of Contemporary
History, vol. 2, n° 2, 1967. 486 Le P.C.F. et les Intellectuels 1920-1939
définit Clarté comme un « centre d'éducation révolutionnaire inte
rnational », récuse implicitement les ambitions premières du mouve
ment. A la fin de 1921, la minorité communiste, avec l'accord
réticent de Barbusse, décide de lancer la revue Clarté : idéologie
quement plus homogène, la revue succéderait au journal suspendu
au début de 1921. Par sa volonté de marquer ainsi sa rupture
avec les origines pacifistes et idéalistes de la première Clarté, la
revue Clarté est infidèle à l'inspiration originelle du mouvement
qui avait cherché à établir un vaste front uni d'intellectuels. Si les
nouveaux dirigeants avaient tous collaboré au journal Clarté, s'ils
ont conservé son nom même, ils ont en revanche pris soin de
donner à la revue une orientation tout à fait nouvelle, à la fois
plus limitée et plus ambitieuse. Renonçant à opérer le « rassem
blement des élites » à travers le monde dans une organisation à
ramifications internationales, ils veulent faire vivre une revue qui
serait la première revue « d'éducation révolutionnaire et de culture
prolétarienne ».
Ainsi la revue Clarté a-t-elle trouvé son originalité par rapport
à 1' « ancienne » Clarté. Elle l'a trouvée également par rapport au
Parti communiste. Si la plupart des jeunes journalistes de Clarté
sont en effet proches du Parti communiste (Vaillant-Couturier 2,
Marcel Fourrier 3 sont membres du parti, Jean Bernier 4, sympat
hisant), la revue n'en garde pas moins son indépendance. Elle
cherche à mener sur le plan culturel une lutte parallèle à celle que
le parti mène sur d'autres plans contre la bourgeoisie. C'est cette
tentative qui constitue sa principale originalité.
Ecrite par des intellectuels révolutionnaires, Clarté revêt une
autre originalité : celle d'être la tribune d'une fraction, la fraction
jeune, de la première génération communiste, de cette poignée
d'intellectuels que la révolte contre la guerre vécue a conduits
2. Paul Vaillant -Couturier, né en 1892, a vécu dans un milieu d'artistes.
Il rencontre Raymond Lefebvre au lycée Janson de Sailly et se lie avec lui
d'une profonde amitié. Après des études d'histoire et de droit (licence d'histoire,
doctorat en droit), il s'inscrit en 1912 au Barreau de Paris et publie ses
premiers vers en 1913. Il est mobilisé en 1914. En 1916, il adhère avec
Raymond Lefebvre au Parti socialiste. En 1917, il collabore à L'Œuvre, au
Journal du peuple. Il participe à la fondation de l'Association républicaine
des anciens combattants (A.R.A.C.). En novembre 1919, il est élu député
socialiste de Paris.
3. Marcel Fourrier est né en 1895 ; il fait une licence en droit et fréquente
l'Ecole libre des sciences politiques (1911-1914). En 1919 il entre au journal
Clarté, après avoir fait la guerre (où il se trouva dans la même formation
de chars que Vaillant-Couturier).
4. Jean Bernier est né en 1894. Au retour de la guerre, il publie un récit
du front : La Percée. Il collabore au journal Clarté. Ami de Drieu La Rochelle,
il ne peut l'entraîner à Clarté. Ami d Aragon, il fut en 1925 un des artisans
du rapprochement avec les surréalistes. Revue « Clarté » 487 La
à rompre avec leur classe d'origine. Elle porte aussi, non sans un
certain romantisme, un espoir, l'espoir qu'une révolution naîtra,
à l'exemple de la révolution russe, de leur révolte de combattants.
On sait que la croyance dans l'effondrement du capitalisme et
dans la proximité d'une révolution en Occident était alors commune
à toute l'Internationale communiste, qui ne s'est résignée à recon
naître la stabilisation du capitalisme et de la révolution en Occident
qu'après l'échec de la révolution allemande déclenchée en 1923
avec son appui direct. C'est cette conviction qui anime jusqu'en
1925 l'action culturelle de Clarté. C'est lorsqu'il est devenu évi
dent que la révolution n'éclatera pas de sitôt en Occident que les
dirigeants de Clarté, qui ont fondé leur entreprise critique sur cet
espoir, s'interrogent sur la portée de leur action. Aussi de 1925
à 1928 la revue cherche-t-elle son second souffle, après s'être
posé le problème de la légitimité de sa survie en période de
« régression révolutionnaire », dans une tentative d'action commune
avec le groupe surréaliste. La reconversion échoue ; les problèmes
propres de Clarté interfèrent avec les problèmes complexes posés
par l'évolution des surréalistes vers le communisme. Clarté dès
lors se survit. Elle évolue politiquement de 1926 à 1928 ; en 1927
elle défend les thèses de 1' « opposition russe » et en 1928 elle
laisse la place à une revue ouvertement trotskyste, La lutte de
classes.
Cette étude se propose de dégager les courants de cet itinéraire,
en montrant comment, de 1921 à 1928, Clarté a traduit son rêve
puis sa désillusion révolutionnaire. Elle s'attache d'abord à la
période, qui, marquée par l'espoir révolutionnaire, offre la plus
grande homogénéité. Elle tente ensuite d'élucider la « crise idéolo
gique » de la revue qui culmine en 1925 ; elle cherche enfin à
dégager le sens du rapprochement de Clarté avec le groupe surréa
liste. Le P.C. F. et les Intellectuels 1920-1939 488
I
L'ATTENTE D'UNE REVOLUTION (1921-1925)
Dès l'origine, la revue Clarté ~> apparaît essentiellement comme
la tribune d'une jeune génération communiste, marquée par l'expé
rience et la haine de la guerre, animée par l'espoir d'une révolut
ion, ayant de sa tâche une conception qui allait l'éloigner de
l'ancien fondateur de Clarté.
La « rupture » de Barbusse avec les nouveaux dirigeants de
Clarté ne survint officiellement qu'en mai 1923 (à cette date, son
nom disparaît du comité directeur), mais dès les débuts de l'entre
prise, l'auteur du Feu se désintéressa peu à peu de Clarté pour
laquelle il avait rêvé de plus hautes destinées et qu'il ne se rési
gnait pas — selon sa propre expression de 1922 — à voir trans
former en « une petite revue communiste ». Cette rupture exprime
en réalité, en même temps que des divergences idéologiques cer
taines sur le rôle de Clarté, un réel conflit de génération entre un
homme rallié sincèrement au communisme, admiré pour son coura
geux témoignage contre la guerre — mais, à bien des égards, un
homme du xix° siècle, croyant au rôle de la « raison » dans l'his
toire — et de jeunes militants rêvant d'un bouleversement total
de la société et de ses valeurs.
Le véritable inspirateur de la revue Clarté, celui en qui ses
dirigeants reconnaissent leurs aspirations révolutionnaires, leur
besoin de foi et d'action, voire leur propre itinéraire, n'est pas
Henri Barbusse, mais un des leurs par l'âge, Raymond Lefebvre (i.
5. Le revue Clarté, dont le premier numéro paraît le 19 novembre 1921,
se présente comme une revue bi-mensuelle, puis mensuelle, qui revêt une forme
assez moderne. Sous couverture glacée colorée, la revue offre un sommaire
varié et riche : quatre rubriques « La vie intellectuelle », « La vie politique »
(avec une chronique intitulée «Les intérêts et la sottise», extraits de presse),
« La vie économique », « La vie sociale ».
Les principaux collaborateurs de la revue sont — à part Henri Barbusse
qui y écrit peu (il présenta la revue dans son premier numéro et publia en
1922 le débat qu'il eut avec Romain Rolland sur la « violence ») — Jean
Bernier, Marcel Fourrier, Lucien-Paul, Magdeleine Marx, Albert Mathiez,
Georges Michaël, Léon Moussinac, Maurice Parijanine, Pierre Pascal, Paul
Vaillant-Couturier, Victor Serge.
La petite équipe qui assume réellement la direction se compose de Jean
Bernier, Marcel Fourrier, Georges Michaël (pseudonyme d'André Varagnac,
que ses travaux de préhistoire ont fait connaître par la suite) et Edouard
Berth à partir de la fin 1923.
6. Raymond Lefebvre est né en 1891. En 1910, il prépare une licence
d'histoire et entre à l'Ecole libre des sciences politiques ; il y rencontre en Revue « Clarté » 489 La
ami de Paul Vaillant-Couturier, disparu tragiquement à l'âge de
vingt-neuf ans, en mer Blanche, à son retour du IIe Congrès de
l'Internationale communiste, à l'automne 1920. Aucune étude sur
la revue Clarté ne peut manquer d'évoquer l'influence que la per
sonnalité et les idées de Raymond Lefebvre eurent sur son orien
tation.
Raymond Lefebvre apparaît en effet aux jeunes fondateurs de
la revue Clarté comme le porte-parole de ceux qui ont fait la
guerre dans leur vingtième année et y ont scellé la rupture avec
la société bourgeoise. Raymond Lefebvre lui-même se présentait,
au premier congrès du Parti socialiste d'après-guerre (à Strasbourg
en février 1920) devant les responsables du parti, comme le porte-
parole de la « génération massacrée », de ces jeunes hommes qui
« portaient rageusement la guerre dans leurs entrailles ». Après sa
disparition, ses amis gardent présent son souvenir : lorsque les
jeunes fondateurs de la revue Clarté définissent leur entreprise,
ils se rattachent à ce qu'ils appellent la « tradition blasphématrice »
de Raymond Lefebvre : ils entendent par là se rattacher à une
certaine conception de Clarté, essentiellement tournée vers la cri
tique de l'activité intellectuelle bourgeoise et dont Raymond
Lefebvre a donné l'exemple dans ses « Chroniques de la vie
intellectuelle en France», en 1919 et au début de 1920, dans le
journal Clarté. A sa suite, la revue Clarté veut reprendre cette
tradition de critique et de révolte contre la guerre.
1912 Drieu La Rochelle qu'il fascine par sa personnalité. Il finit son service
militaire deux mois avant la déclaration de guerre. En 1916 il est hospitalisé
à la suite d'une commotion cérébrale provoquée par une explosion d'obus
sur le front de Verdun. Il forme les premiers projets d'union internationale
des anciens combattants (la future A.R.A.C.) et d'union internationale des intel
lectuels. Pendant son congé de convalescence, à l'été 1916, il adhère au Parti
socialiste pour défendre les positions de la minorité opposée à l'Union sacrée.
En 1918 il collabore au Journal du peuple, à La Vérité, au Populaire de
Longuet.
Après avoir été touché par l'idéal wilsonien il se rallie sans réserves
à l'Internationale nouvelle ; inlassablement, pendant l'année 1920, il milite
en faveur de l'adhésion à la IIIe Internationale. Il entreprend, comme délégué
de la fraction de gauche du Parti socialiste, le voyage en Russie, illégalement,
pour assister au IIe congrès de l'Internationale communiste (juil.-août 1920).
Contrairement à Cachin et Frossard, munis de passeports officiels, représentants
mandatés par la majorité du Parti socialiste pour s'informer sur la situation
en Russie et négocier les conditions permettant de rétablir l'unité socialiste
internationale, et qui reviennent partisans de l'adhésion de la majorité du
Parti socialiste à l'Internationale, Raymond Lefebvre défend à Moscou la
création d'un parti véritablement révolutionnaire par la scission avec la majorité
réformiste et opportuniste du Parti socialiste. Il disparut en mer, au large
de Mourmansk, dans des circonstances qui n'ont pas été éclaircies.
32 490 Le P.C.F. et les Intellectuels 1920-19S9
LA REVOLTE CONTRE LA GUERRE
« Nous n'avons jamais cessé ici de lutter contre l'oubli de la
guerre. Il nous semblait qu'il fallait à tout prix que se conservât
intacte, au moins dans notre petit groupe, l'idée de révolte
initiale que la plupart d'entre nous découvrirent en quelques
coins du champ de bataille européen. 7 »
Rappeler la guerre en exprimant la révolte d'une « poignée
de combattants », tel est bien le premier souci de Clarté. Rappeler
la guerre, c'est non seulement évoquer ses souffrances quotidiennes
et lutter par là même contre la naissance d'une légende de guerre,
mais c'est surtout porter l'accusation majeure contre ce que Clarté
1' « annihilaappelle l'Arrière, et qu'on tient pour responsable de
tion » des virtualités révolutionnaires de l'Avant.
La première manifestation en ce sens est le numéro spécial que
Clarté fait paraître en août 1922 sur « l'oubli de la guerre » 8, La
revue dénonce ensuite à toute occasion, non plus le seul oubli de
la guerre, mais sa consécration officielle dans la vie publique, sa
« digestion » par une opinion docile.
« Sept années sont passées, écrit-elle en 1924. La guerre est
maintenant enterrée pour le pays, digérée par ceux qui l'on
faite, en demi-combattants, imposteurs de l'après-guerre, cata
logués héros à bon compte. La légende officielle est maintenant
bien établie autour des hommes et des choses et nul ne songe
à en contester la teneur. 9 »
Cérémonies commémoratives, célébration de l'Armistice, enfin
transfert du Soldat inconnu à l'Arc de Triomphe symbolisent
cette intégration de la guerre dans la conscience des Français.
C'est pour lutter contre cette consécration que Clarté a l'ambi
tion d'amorcer un travail de critique historique, véritablement révo
lutionnaire, fondé sur la recherche de faits précis, permettant de
restituer la guerre dans sa vérité. Dans cette perspective Clarté
entreprend de dénoncer les responsabilités du commandement mili
taire dans les « offensives criminelles » de la guerre.
A l'été 1924, pour le dixième anniversaire d'août 19141°,
Clarté lance un numéro spécial qui porte en exergue la recom-
7. Fourrier (Marcel), Clarté, 20 août 1924, p. 325.
8. «L'oubli de la guerre», Clarté, 2 août 1922. Récits de guerre et témoi
gnages de Henri Barbusse, Raymond Lefebvre, Jean-Richard Bloch, Noël
Garnier, Jean Galtier-Boissière, Jean Bernier, Léon Bazalgette, Vaillant-Coutur
ier, René Arcos, Marcel Fourrier, Marcel Martinet. (En couverture, la Mort,
dessin de Durer.)
9. Clarté, 1er avril 1924, p. 150.
10. L'Internationale communiste lance à cette occasion une semaine d'agi
tation dans tous les pays. Revue « Clarté » 491 La
mandation de Lénine, « Ne pas oublier la guerre », en sous-titre
« Contre les généraux assassins. Contre les marchands de cada
vres » (surmontant une lithographie de Daumier avec la légende
« Au Conseil de guerre les chefs coupables ! » ) 11. Sous une
forme volontairement provocante, Clarté y dresse le « dossier
d'accusation » des généraux « impunis » : en face de chaque offens
ive, le nom du chef militaire, son ordre du jour et sa tactique,
le bilan officiel des pertes et en regard l'accusation qui en
découle1-. Déjà le lor avril 1924, Clarté s'en prenait à l'impunité
réservée aux généraux comme Nivelle responsable de la mort d'une
centaine de milliers de combattants.
« ... Dans la poignée d'anciens combattants vrais qui n'ont rien
oublié et en qui la révolte initiale est aussi haineuse qu'au
retour du front, dans cette revue même où seule cette révolte
peut encore librement s'exprimer, la mort du général Nivelle
a retenti douloureusement. Le général Nivelle est mort dans
son lit ! Sept ans après son crime, sans en avoir jamais souffert,
sans en avoir rien expié, alors que la mémoire des fusillés de
Vingré, de Flirey, victimes des conseils de guerre, n'est même
pas officiellement réhabilitée et que des centaines de milliers
de combattants demeurent invengés ! ^ »
Clarté n'a pas donné suite à son projet d'écrire une histoire
révolutionnaire de la guerre. En revanche, elle a dénoncé avec
une particulière passion toute tentative tendant à utiliser la mort
des combattants aux fins patriotiques de la bourgeoisie. Lorsque
paraît en 1924, sous la direction de l'Association des écrivains
combattants ^, le tome II de l'Anthologie des écrivains tués à la
guerre, avec une préface de José Germain, président de l'associat
ion, dédiée à Henry Dispan de Floran, tué en mai 1918 à l'âge
de trente-trois ans, la réaction est très violente à Clarté qui dit
son indignation devant cette préface au ton « ridiculement empha-
11. Le problème particulier des responsabilités de l'état-major durant les
hostilités a été abordé au cours de l'année 1921 dans le cycle des conférences
Clarté (à la salle du Globe).
12. Voir « Les généraux impunis et leurs 1 900 000 victimes », Clarté,
20 juil. 1924, pp. 318-323.
Ainsi à propos de l'offensive d'avr.-juil. 1917 (le Chemin des dames), sous
le commandement militaire de Nivelle, on rappelle l'ordre du jour (« Ce n'est
plus la percée, c'est la rupture»), le chiffre des victimes (105 000), et Clarté
ajoute : « Les mutineries qui s'ensuivirent faillirent réaliser au front la révo
lution vengeresse ».
13. « Le général Nivelle est mort dans son lit ! » editorial, Clarté, l*r avril
1924, pp. 149-150.
14. En mai 1922, deux collaborateurs de Clarté, Jean Bernier et Paul
Vaillant-Couturier, démissionnent de l'Association des écrivains combattants,
suivis par Léon Moussinac, pour protester contre l'orientation des publications
de l'association (voir «La traite des morts», Clarté, 15 janv. 1924, p. 31). 492 Le P.C.F. et les Intellectuels 1920-1939
tique »; le soin d'évoquer la mémoire de ce jeune intellectuel issu
de la bourgeoisie, que la guerre transforma en révolté, est confié
à Henri Barbusse qui, après l'avoir connu avant guerre, l'a retrouvé
au front.
« Ceux qui ont côtoyé Dispan à la guerre, écrit Barbusse,
commettraient une mauvaise action s'ils acceptaient sans pro
" éloge ". José Germain, vous qui avez tester la trahison de cet
été notre camarade au 231e et qui avez vécu assez près de lui
pour ne rien ignorer de sa pensée, où avez-vous pris le droit de
dire, en une déclaration publique, que ce jeune homme, intelle
ctuellement et charnellement révolté contre la guerre, que ce
haïsseur réfléchi des institutions, des creux rhétoriques et de
la moralité empoisonnée de la moderne bourgeoisie, " est mort
parce qu'il lui semblait beau de mourir " ? 15 »
Les extraits des Carnets de route que publie Clarté, et qui lui
ont été confiés par la famille du disparu, démentent en effet cette
interprétation :
« Nous sommes ici quelques anciens combattants, écrit Marcel
Fourrier, qui avons, religieusement, déchiffré les témoignages
du camarade, et notre colère ne connaît dès lors plus de limites.
De ces feuillets monte un tel cri de haine contre la guerre 16
" immonde aventure, la grande ignominie, la grande c... ",
contre " l'abjection " de l'Arrière, la sottise criminelle des chefs
civils et militaires, et surtout la souffrance indéfinie, le martyre
des combattants ; l'accent de révolte qui s'en dégage, est si
profond, si humain, si tragiquement révolutionnaire que l'insulte
faite au mort nous frappe comme si c'était à l'un de nous qu'elle
était faite.
Dire qu'il n'y a guère que dans les pauvres pages de notre
Clarté, dix fois condamnée à mort, conclut Fourrier, que puisse
aujourd'hui s'exprimer la haine totale d'une poignée de fiers
rescapés, combien détestés, et dont le crime est de porter rageu
sement la guerre dans ses entrailles ! 1? »
15. Barbusse (Henri), «Henry Dispan de Floran mon camarade de guerre»,
Clarté, 20 juil. 1924, pp. 327-329. Avec un dessin d'A. Dunoyer de Segonzac.
16. « La France de l'Avant, écrivait H. Dispan de Floran, en juin 1915,
agonise, râle dans la boue et dans le sang. De tout ce supplice, de tous ces
charniers, l'inepte, la moutonnière, la féroce France de l'Arrière fait de la litt
érature, et quelle littérature ! Jamais il n'y eut un style plus écœurant, plus
émasculé. Faut-il s'en étonner ? Ce sont les eunuques de l'Institut qui tiennent
aujourd'hui le marché littéraire. Comme ils sont heureux, les ignobles vieillards,
que le talent agonise au fond de quelque tranchée, et comme avec profit ils
hurlent à la mort du fond de leurs fauteuils. » « Notes de guerre d'Henry
Dispan de Floran», Clarté, 20 juil. 1924, p. 330.
17. Fourrier (Marcel), «Marchands de cadavres», Clarté, 20 juil. 1924,
p. 326.