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VILLIERS DE L'ISLE-ADAM (Philippe Auguste) 1838-1889

Tourné vers le passé

Né à Saint-Brieuc, Philippe Auguste Mathias de Villiers de L'Isle-Adam se flatte de descendre d'une des plus anciennes familles françaises et se réfugie volontiers dans un rêve lyrique, où revit un passé glorieux : « Indifférent aux soucis politiques de ce siècle et de cette patrie, aux forfaits passagers de ceux qui les représentent [...] je porte en mon âme le reflet des richesses stériles d'un grand nombre de rois oubliés. » Dès l'adolescence, il compte sur la gloire littéraire pour redorer son blason. Mais ses Premières Poésies (1859), dédiées à Vigny, ne révèlent pas encore un talent original ; son roman « philosophique » Isis (1862), qui témoigne d'une haute ambition, ne livre pas un message très clair.

L'homme de théâtre

Afin de s'imposer au public, il paraît avoir surtout mis son espoir dans le théâtre. Cet espoir fut souvent déçu. Elën (1865) et Morgane (1866) sont des drames écrits dans un langage somptueux, mais dont le romantisme pouvait paraître quelque peu suranné ; il ne parvint pas à faire représenter ces pièces. Il eut un peu plus de chance avec La Révolte, créée en 1870 grâce à l'intervention de Dumas fils, et qui demeure au répertoire ; il y décrivait la détresse d'une jeune femme étouffée dans ses élans par la mesquinerie bourgeoise de son mari. Six ans plus tard, un jury de concours présidé par Victor Hugo distinguait, parmi cent autres pièces, un drame de plus longue haleine, Le Nouveau Monde, composé pour le centenaire de l'indépendance des États-Unis ; après bien des tribulations, il fut joué, en 1883, mais sans succès.

Deux pièces dominent, à des titres divers, l'œuvre dramatique de Villiers. Le Prétendant, révélé par la télévision française en 1965, est une nouvelle version de Morgane, composée par un écrivain dont le métier est parvenu à une pleine maturité. Dans ce drame en cinq actes, qui a pour cadre le royaume des Deux-Siciles pendant la Révolution française, deux aventuriers de haute naissance animent une conspiration dont l'échec final ruine leur rêve de grandeur. Mais c'est un rêve d'absolu qui s'épanouit dans Axël (1872-1890) : le héros et l'héroïne sacrifient la richesse, la puissance, l'amour même et, dédaigneux des contingences terrestres, se réfugient finalement, par la mort, dans l'éternité. Villiers de L'Isle-Adam a travaillé à cette pièce pendant près de vingt ans, laissant à Huysmans le soin de la publier après sa disparition : œuvre peu jouée, peu adaptée aux exigences de la scène, mais sans égale par la sombre profondeur de la conception et par la splendeur du lyrisme.

Le conteur

C'est à ses recueils narratifs, cependant, que Villiers devra sans doute l'essentiel de sa renommée. Les Contes cruels, en 1883, ont marqué avec éclat la résurrection d'un écrivain qu'une infortune tenace menaçait de plonger dans l'oubli. Remy de Gourmont en a souligné l'importance historique : « De les avoir lus, des jeunes gens se sentirent troublés. Vers le même temps, on avait connu Sagesse et découvert Mallarmé. À Rebours acheva la moisson, en fournissant le lien. » D'autres volumes devaient suivre : L'Amour suprême (1886), Histoires insolites et Nouveaux Contes cruels (1888), Chez les passants (ouvrage paru un an après la mort de Villiers).

La plupart de ces récits conservent à nos yeux tout leur attrait. L'Intersigne, Le Convive des dernières fêtes, Véra, Le Secret de l'échafaud, La Torture par l'espérance s'imposent par une intensité dramatique et une rigueur de construction qui les apparentent aux œuvres classiques. La maîtrise du conteur tient à l'art de créer une atmosphère, d'éveiller une angoisse, d'entretenir une énigme, d'acheminer le lecteur, de surprise en surprise, vers une fin inattendue, mais éclairante et soulignée souvent par une image d'un grand effet.

Le personnage qui donne son nom au recueil Tribulat Bonhomet (1887), campé par Villiers dès sa jeunesse dans une nouvelle, Claire Lenoir, revient dans d'autres récits d'une élaboration beaucoup plus tardive, dont le meilleur est Le Tueur de cygnes. Tribulat Bonhomet, pédantesque apôtre du sens commun, « archétype » de la conscience bourgeoise, incarne tout ce que Villiers méprise et déteste. En lui donnant la parole, l'écrivain laisse entrevoir, par antiphrase, son propre rêve, qu'humilie et piétine un siècle maudit. Mais tout homme a en lui un Bonhomet qui s'éveille, dans les instants où s'exerce la tyrannie de l'esprit satanique dont ce tragique bouffon est le symbole : « Je suis inévitable ! Je suis inoubliable ! Interminable ! Chacun apporte sa pierre à mon édifice. »

Villiers de L'Isle-Adam a composé enfin un roman, L'Ève future (1886), qui peut passer pour un récit d'anticipation scientifique, mais qui est surtout une « œuvre d'art métaphysique », destinée à illustrer, une fois de plus, les principes fondamentaux d'une philosophie spiritualiste. Il postule que toute vie résulte d'une synthèse entre un organisme physique et un principe immatériel ; il suppose que, grâce aux ressources de l'électricité, un savant (Edison) a pu réunir les conditions d'une semblable synthèse et créer une femme qui joint à la beauté du corps la perfection de l'âme. Mais la réalité de cette incarnation idéale demeure subordonnée à la volonté de l'amoureux qui en a fait sa raison de vivre. Prodige de la science, « Hadaly » est aussi un miracle de la foi.

Villiers de L'Isle-Adam a dédié son Ève future « aux rêveurs, aux railleurs ». Il fut l'un et l'autre. Sa virulence satirique est la revanche d'un idéalisme meurtri, qui a le dernier mot. Il appartient au lecteur de prolonger en lui-même les suggestions d'une pensée qui n'a formulé sa révolte que pour mieux la dépasser.

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