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Victor Klemperer | Repenser le langage totalitaire

22 pages
Extrait de la publication Présentation de l'éditeur L’écrivain et philologue Victor Klemperer (1881-1960) a le premier recensé au quotidien dans son journal les manipula- tions opérées sur la langue allemande par le régime nazi: abondance d’abréviations donnant le sentiment d’appartenir à ungrouped’initiés,profusiondetermestechniquesmécanisant l’homme, tendance à décrire la société en termes organiques. Alors quecertains régimes continuent à tordre le langage pour les besoins de leur idéologie, il devenait urgent de redécouvrir l’œuvredeKlemperer.C’estàcetteentrepriseques’estconsacrélecolloquede Cerisy. Linguistes, sociologues, psychanalystes, anthropologues, confrontent ici l’œuvre de Klemperer à d’autres pensées politiques et explorent, de l’Italie deMussoliniauxdictaturesd’AmériqueduSudenpassantparlesrégimesdela Corée du Nord, les caractéristiques de cette langue qui appelle au meurtre et à l’anéantissement de toute altérité. C’est un langage mort, figé, altéré dans sa capacitédesignifier,dedireledifférentquedécouvrentcesenquêtessurdivers types de régimes de coercition et de terreur, ainsi que sur les manifestations discursives de leur violence inouïe. Unerelecture de l’histoire desrégimes totalitaires dansle sillagede l’auteurde ela Langue du III Reich. Béatrice TURPIN est maître de conférences à l’université de Cergy-Pontoise. Ses recherches portent sur la linguistique générale, la lexicologie et l’analyse des discours sociaux, médiatiques ou politiques.
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Présentation de l'éditeur
Lécrivain et philologue Victor Klemperer (18811960) a le premier recensé au quotidien dans son journal les manipula tions opérées sur la langue allemande par le régime nazi : abondance dabréviations donnant le sentiment dappartenir à un groupe dinitiés, profusion de termes techniques mécanisant lhomme, tendance à décrire la société en termes organiques. Alors que certains régimes continuent à tordre le langage pour les besoins de leur idéologie, il devenait urgent de redécouvrir lœuvre de Klemperer. Cest à cette entreprise que sest consacré le colloque de Cerisy. Linguistes, sociologues, psychanalyst es, anthropologues, confrontent ici lœuvre de Klemperer à dautres pensées politiques et explorent, de lItalie de Mussolini aux dictatures dAmérique du Sud en passant par les régimes de la Corée du Nord, les caractéristiques de cette langue qui appelle au meurtre et à lanéantissement de toute altérité. Cest un langage mort, figé, altéré dans sa capacité de signifier, de dire le différent que découvrent ces enquêtes sur divers types de régimes de coercition et de terreur, ainsi que sur les manifestations discursives de leur violence inouïe. Une relecture de lhistoire des régimes totalitaires dans le sillage de lauteur de e laLangue du III Reich.
Béatrice TURPIN est maître de conférences à luniversité de CergyPontoise. Ses recherches portent sur la linguistique générale, la lexicologie et lanalyse des discours sociaux, médiatiques ou politiques. Laurence AUBRY est maître de conférences à luniversité de Perpignan. Ses recherches portent sur la question du style en littérature et en psychanalyse.
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Victor
Klemperer
Extrait de la publication
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Sous la direction de Laurence Aubry et Béatrice Turpin
Victor Klemperer Repenser le langage totalitaire
Cet ouvrage recueille les actes du colloque Victor Klemperer organisé et publié avec le soutien des universités de Paris IVSorbonne (équipe Sens, Texte, Informatique, Histoire, école doctorale Concepts et langages) et de CergyPontoise (Centre de recherche Textes et Francophonies, pôle Langage, Société, Communication, Didactique).
CNRS ÉDITIONS, Paris, 2012 ISBN : 9782271075840
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Penser
le
Introduction
langage
totalitaire
CHAMP THÉORIQUE
aujourdhui
Les ouvrages sur le totalitarisme sont nombreux, qui essayent de lana lyser dun point de vue historique, sociologique ou bien philosophique, sin terrogeant sur le fait, ses caractéristiques et les pays ou régimes qui en relèvent. Plus rares sont les études qui ldu point de vue du langage et desabordent mécanismes dinfluence mis enœuvre. Parmi les auteurs qui se sont penchés sur le totalitarisme et ses langages, le présent volume privilégie trois références. 1 Lexpressionlangage totalitaire ,est empruntée aux livres de JeanPierre Faye où le syntagme désigne au pluriel lechamp de langagede certains récits qui produisent lhistoire en plaçant au centre de leur narration le motclétotalitaire. Lesnous mettent ainsi sous les yeux «langages totalitaires  plus dangereuse la des expérimentations sur le rapport entre le langage et laction, entre le chan 2 gement de forme et la transformation matérielle ». Avec le pluriel, lauteur vise une combinatoire née de lentrecroisement de discours, de langages émis et propagés. Le passage au singulier oriente la réflexion vers la question des invariants qui définiraientlelangage totalitaire, ainsi que leur mise en débat. Quels traits seraient communs ànimporte quellangage totalitaire,le langage recouvrant alors dune façon générique les distinctions selon les époques, les espaces, les contextes sociopolitiques, linguistiques et culturels ? Quelle serait alors la spécificitédulangage totalitaire, par opposition à dautres langages, éventuellement proches, et quil faudrait situer. Ainsi JeanPierre Faye mentionnetil lapparition, en 1990, dunautre langage meurtrier: le nouveau discours de lintégrisme estilunlangage totalitaire ? Les auteurs de cet ouvrage ont en commun dinterroger le langage ou de penser, à partir dun fait de langue ou dune expérience de parole, une réalité qui lexcède. Les différents horizons disciplinaires doù ils sexpriment souli gnent assez le danger de lde la dispersion inhérent à cette démarche.aporie ou Mieux encore que cette expression,le langage totalitairedailleurs souvent passé au crible de la critique dans les chapitres qui suivent, la personne, le
1. Le tout premier, en 1972, était une thèse :Langages totalitaires(Paris, Hermann). 2. J.P. Faye (1972),Introduction aux langages totalitaires, Paris, Hermann, 2003, p. 102.
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Victor Klemperer. Repenser le langage totalitaire
livre et les mots de Victor Klemperer dans son journal nous ont donné lassu e rance dune convergence. En un juste retour, ReichLTI, la langue du IIInous a aussi été unbalancier... Notre propos ne sélectionnait pas certains régimes définisa prioricomme totalitaires, cependant que la question dulangage totalitaireet de ses champs ramène régulièrement autotalitarisme. De ce phénomène, Hannah Arendt propose un éclairage philosophique et politique essentiel, quand bien même il peut et mérite sans doute dêtre lui aussi passé au tamis dune herméneutique. Distinct des autres formes du pouvoir absoludictature, tyrannie, etc., le totalitarisme dans son organisation, universel dans sa internationalserait « 3 visée idéologique, et planétaire dans ses aspirations politiques ». H. Arendt souligne en particulier sa corrélation avec lémergence de lamassecomme « chaos dindifférenciés, à la fois support (la masse endocintérêts individuels » trinée) et cible (la masse exterminée) de la visée totalitaire. En 1951, dans la première édition desOrigines du totalitarisme, elle note lapparition demou vementstotalitaires dans lEurope de laprèsguerre mais limite son analyse à deuxnemeuvergostntotalitaires parvenus à s la Russie de :établir solidement Staline en 1929 et lAllemagne de Hitler en 1933. Cependant, dans la préface e de 1971 au 3 volume,Le Système totalitaire, elle distingue un autre « authen tique gouvernement totalitaire » communiste en train de se développer, 4 « quoique dans des formes différentes, en Chine ». Pour ce qui a trait au langage, elle note un écart intéressant entre le mot et la chose : « Mussolini luimême, qui aimait tant lexpression d’‘‘État totalitaire’’, nessaya pas déta blir un régime complètement totalitaire et se contenta de la dictature et du parti 5 unique . » En continuité et dissonance avec elle, JeanPierre Faye précise que « lÉtat qui a fondé le parti bolchevique ne sest nommé à aucun moment totalitaire», alors que cest dans lItalie fasciste et prononcé par Mussolini que le signifiantÉtat totalitaireaurait surgi dans le langage et été pour la 6 première fois assumé comme tel . Audelà des oscillations et des contradictions éventuelles entre les perspectives adoptées ici, privilégiant tantôt le linguistique, tantôt les discours, tantôt la structure, tantôt lhistoire, un examen desformeset deseffetsdu langage totalitaire suppose de se demander dans quelle mesure il serait ou non le fait des seulstotalitarismes, pour peu que lon puisse les définir. Faut il dès lors entendre cet adjectif,totalitaireun sens réservé et restreint, ou, dans estil légitime au contraire de louvrir pour penser cet écart ?
3. H. Arendt (1972),Les Origines du totalitarisme, 3. Le Système totalitaire, Paris, Seuil/Gallimard, 2002, p. 13 (note 3). 4.Ibid., p. 14. 5.Ibid., p. 42. 6. J.P. Faye,Introduction aux langages totalitaires,op. cit., p. 153.
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Introduction
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Sidulangage totalitaire ou des formes de langage totalitaire se font jour en dehors du totalitarisme politique , Hannah Arendt nous offre quelques repères quand elle distingue différents degrés de totalitarisme, dont la nature est aussi modifiée, en fonction de la temporalité. Il existe pour elle une oppo sition entre deux langages : lun trahit un mouvement totalitaireœuvrant dans un monde non totalitaireessentiellement un langage de propagande, lautre est propre à un gouvernement totalitaire instituéil se dédouble entre une langue de lendoctrinement et une langue de la terreur. Tournée vers les exé cutants, la première crée une néoréalité : ainsi du motennemi objectifrendant obsolète celui dopposant. La seconde langue privilégie la masse et saccomplit dans les camps d elle vise la destruction du sens, de la penséeextermination : dans le mouvement de la langue et de ses transformations, où le meurtre se préparait déjà en secretla propagande, dans les camps nazis, tombe sous le coup dprononcée par Himmler. Notre hypothèse, en préalableune interdiction à cet ouvrage, sera que le point de jonction entre ces deux langues pourrait être lorientationtotalisantede certains langages où lautre, linterlocuteur, peut à tout moment devenir lennemi objectif.
ENJEUX
Nos trois auteurs de référence, V. Klemperer, H. Arendt et J.P. Faye, se retrouvent sur quelques points, qui permettent de caractérisera minimanotre objet, le langage totalitaire, et desquisser les premiers enjeux des analyses qui vont suivre. Dans toute entreprise totalitaire dont le but est la métamorphose de lhumain, le langage joue un rôle majeur. Aussi estce la raison pour laquelle la démarche de Victor Klemperer a pu nous servir demblème. À partir de la scrutation des moindres faits et détails du discours quotidien, le philologue persécuté par les nazis recense lestransformationset lesméta morphosesde la langue que reprendra plus tard JeanPierre Faye. Il nomme en particulier les effets pragmatiques de domination dela langue du vainqueur, dont labréviation LTI nest rien dautre que le sigle ironique. Son livre est une réflexionau double sens dun refletcomme un miroir, montre et donnequi, formeet dune critiquequi démonte le processus totalitaire à lœuvre dans e la langue et par la langue. En celaLTI, la langue du III Reich, à la différence de la «lingua tertio imperii», futpoétiquedans le sens que Roman Jakobson donne à ce mot. Dans ces langues totalitaires, dont la LTI est un exemple, la fiction prend le pas sur la réalité, jusquà prétendre la recréer totalement. Ces langues « nous 7 font toucher de la main la jointure du langage et de l »,action réelle puisque la
7.Ibid., p. 75.
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Victor Klemperer. Repenser le langage totalitaire
8 propagande totalitaire tend à la réalisation de « tout ce quelle avance ». Ainsi le langage totalitaire entretient un rapport singulier avec la catégorie du per formatif. La définition dgroupe (ici les juifs ou les déviationnistes) commeun « inadaptés », « incurables », ou « classe moribonde », et lannonce prophétique de lextinction à venir de ce groupe en « » sont, pour ses style totalitaire meilleurs décrypteurs, lexpression de la volonté dextermination de ce 9 groupe de la part du chef, et l .annonce de sa liquidation effective Servant un projet de transformation de lhomme de lintérieur, le langage totalitaire est si étroitement lié à cet objectif, avoué ou non, quil sen distingue difficilement : le but et le moyen, en lui, comme en une langue poétique, se confondent. Victor Klemperer montre ce changement à lœuvre dans et par la 10 LTI et jusquen luimême, mais la tient à distance par l H. Arendt,écriture . elle aussi, insiste sur la « très réelle tentative totalitaire de dessaisir lhomme de 11 sa nature sous prétexte de changer celleci ». Selon elle, ces expériences abjectes menées dans les camps et les laboratoires nazis nauraient pas réussi à changer la nature humaine ; mais elles sont parvenues en revanche à montrer que lhomme peut être détruit totalement, jusquà leffacement des traces de son existence. Si le totalitarisme échoue dans son entreprise démiurgique de méta morphose, mais saccomplit, peutêtre malgré lui et à ses dépens, dans la néantisation, quen estil du langage, lepropre de lhomme? La domination totalitaire semble porter les germes de sa propre destruction nous dit Hannah 12 Arendt , et JeanPierre Faye livre une des clefs de ce processus dauto e anéantissement lorsqu dans ses lan « embouteilléil décrit un III Reich 13 gages ». Cependant, la langue quévoque Victor Klemperer est aussi une langue qui se meurt. Jour par jour, chapitre après chapitre, il nous fait assister à leffondrement de sa structure, à lexplosion imminente de son système, miné de lintérieur par une LTI qui progressivement la corrompt et la dénature, jusquà lassimiler :
Tout nageait dans la même sauce brune, et par cette homogénéité absolue de la langue écrite sexpliquait aussi luniformité de la parole. (LTI, p. 36)
8. H. Arendt,Origines du totalitarisme, 3. Le Système totalitaireLes ,op. cit., p. 125. 9.Ibid., p. 125, voir aussi p. 104. 10.LTI, p. 359. 11. H. Arendt,La Nature du totalitarisme, Paris, Payot & Rivages, 2006, p. 45. 12.Ibid., p. 277.
13. J.P. Faye,Introduction aux langages totalitaires,op. cit., p. 7.
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Introduction
ANTIDOTES?
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Selon Hannah Arendt, la « renaissance riche et rapide des arts, même clandestins, au même titre que les procès des opposants, même à huis clos » 14 serait le tout premier signe du déclin dun totalitarisme . À rebours, letota litairene se limite pas à interdire ou à sanctionner, mais veut abolir, exterminer toute altérité, jusquà son moindre signe. L comme avènement d« artune altérité qui échappe, et lieu de linvisi bilité de lénigme, ne peut être que lobjet dune haine qui, sous le fanatisme 15 nazi, appela aux désignations infamantes d’‘‘art dégénéré’’ Sous la plume. » de Ghislain Lévy, cela s signé par »entend en écho avec le « décisif décret er Hitler le 1 septembre 1939. Le jour où la guerre éclata, ce décret « déclencha tous les meurtres de masse qui suivirent [...] Il concernait non seulement les aliénés (comme on le croit souvent), mais tous les incurables. Les fous ne furent 16 que les premiers à être liquidés . » Cependant, face à la volonté politique, énoncée et agie par la langue, dempêcher l tous lesautre de penser, il reste possible de dénoncer «‘‘totali tarismes’’fondés sur la glorification de‘‘lun’’et le refus de la diversité », nous e dit Sylvie Pariset. Elle propose comme défi auXXIsiècle un nouveauBabel, où la réactualisation du mythe par renversement décritureet non corruption 17 de langueserait confiée à la littérature daujourdhui . On savait bien déjà, 18 depuis1984 ,de Georges Orwell comme la dénonciation des langues totali taires pouvait être assumée aussi par le récit littéraire. Et qu où s lieuen estil audelà du roman, en tant que «effectue lal 19 chimie des formes d » ? Dun texte sourceautres formes dart, par exemple la poésie mais aussi lepoétiquecomme modalité du langageà lœuvre aussi dans le cinéma, la photographie, la peinture, peutêtre même la musique..., seraientelles aussi et davantage à même de faire léloge de la pluralité, et un chant du deuil de la « ténébreuse et profonde unité » ? Contre nimporte quel langage totalitaire, ainsi que le rappelle un poète : « Les langues sont poétiques 20 en cela que plusieurs . »
14. H. Arendt,Les Origines du totalitarisme, 3. Le Système totalitaire,op cit., p. 28. 15. G. Lévy,LIvresse du pire, Paris, Campagne Première, 2010, p. 138. 16. H. Arendt,Les Origines du totalitarisme, 3. Le Système totalitaire,op. cit., p. 101 (note 19). e 17. S. Pariset,Le Défi de Babel. Un mythe littéraire pour leXXIsiècle, Desjonquères, 2001, p. 17. Il sagit des actes dun colloque qui sest tenu à luniversité ParisXNanterre, le 2425 mars 2000. 18. G. Orwell, (1948),1984, Gallimard, 1950. 19. S. Pariset,op. cit., p. 19. 20. JeanMichel Maulpoix, cité par S. Pariset,ibid., p. 12.