La richesse linguistique du nord de la France

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En 1999, plus de 130 langues différentes sont présentes avec le français dans le nord de la France. Certaines d'entre elles ne concernent qu'un tout petit nombre d'individus, contrairement à d'autres dont la présence est massive, comme le picard, les langues du Maghreb ou l'anglais. Au total près d'un tiers (29.9% soit 1 265 000 personnes) des habitants des régions Picardie et Nord-Pas-de-Calais déclarent avoir entendu leurs parents parler une ou plusieurs autres langues. A l'heure de l'intensification des échanges internationaux et de la construction européenne, les langues constituent un atout économique. Elles sont également un élément de richesse culturelle qui révèle la diversité du peuplement et la particularité d'un territoire.
Publié le : dimanche 30 décembre 2012
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La richesse linguistique du nord de la France
N°125  2004
Saviezvous qu’il est possible de rencontrer dans les régions Picardie et Nord  PasdeCalais des gens avec lesquels vous pourriez parler le beti, le laotien, le breton ou encore le syriaque ou le moldave ? En 1999, plus de 130 langues différentes sont présentes avec le français dans le nord de la France. Certaines d’entre elles ne concernent qu’un tout petit nombre d’individus, contrairement à d’autres dont la présence est massive, comme le picard, les langues du Maghreb ou l’anglais. Au total, près d’un tiers (29,9 %, soit 1 265 000 personnes) des habitants des régions Picardie et Nord  PasdeCalais déclarent avoir entendu leurs parents parler une autre langue que le français ou qu’il leur arrive actuellement de parler une ou plusieurs autres langues. À l’heure de l’intensification des échanges internationaux et de la construction européenne, les langues constituent un atout économique. Elles sont également un élément de richesse culturelle qui révèle la diversité du peuplement et la particularité d’un territoire.
arichesse linguistique est le résultat de l’histoire de la unLe population. En fonction de cet présence des langues dans histoire, on peut considérer d’abo les langues «héritées» ou pare 1 tales . Certaines ont un caractè local, et d’autres sont apportées p les migrants. Les langues région les sont la langue picarde  no mée patois ou chtimi dans le Nord et le flamand ouWestvlaamsc Parmi les langues qu’ont apporté les migrants plus ou moins ancie nement, l’arabe, le portugais et l polonais dominent. D’autres la gues ne sont pas héritées : ell sont «acquises» au cours de l socialisation, c’estàdire à l’écol au travail, ou au cours des relatio sociales (mariages, voyages, etc. Une même langue peut être « hé tée » par certains et « acquise » p
1  L’enquêtene s’intéresse qu’aux parent malgré l’importance bien connue des grand parents.
d’autres. C’est le cas de l’espagnol par exemple puisque seulement 51 6% desersonnes déclarant
Nord  PasdeCalais déclarant en 1999 pratiquer activement une autre lanue uele fran aissoit
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acquis profond. C’est pourquoiPar rapport aux autres régions, celplus d’une chance sur deux qu’il ap l’étude de la richesse linguistique doitles du nord de la France ont une ripartienne à l’une de ces catégories prendre en compte non seulementchesse linguistique relativement im (57 %).De la même façon, les locu les locuteurs actuels mais aussi ceuxportante et diversifiée. La présence teurs déclarés de l’arabe et des autres qui déclarent avoir parlé à leurs enconjuguée des langues régionales et langues du Maghreb se concentrent fants ou avoir entendu leurs parentsdes langues d’immigrations, cellesci dans les catégories que l’on peut qua parler une langue différentedu franétant un indice de dynamisme écono lifier de populaires : 83,4 % d’entre eux çais, même s’ils ne déclarent pas unemique, lui assure la première place sont ouvriers, employés ou sans acti pratique active. Toutes ces personparmi les régions du domaine d’oïl vité. Mais seulement 46,4% des an nes sont «concernées» par unede personnes concernées(29,9 % glophones déclarés appartiennent à autre langue, parfois par plusieurs.contre 16,4% enChampagne ces mêmes catégories. Autrement dit, La proportion de ces personnesArdenne, 17,6% en BasseNorman les membres des couches populaires concernées ainsi que l’apport respectifdie, 21,3% en PoitouCharentes). participent presque deux fois plus à la des différentes langues à la richesseEn revanche, cette richesse est inférieure en volume à celle de réprésence de l’arabe qu’à la présence linguistique varie fortement suivant les départements, cha cun ayant ainsi son            paysage linguistique &        '  ()   ( propre. Les varia            tions départementa les étant peu mar / quées pour les lan gues non héritées, la . structure de la ri % chesse linguistique est liée à l’histoire des - migrations et à la vi talité des langues ré ,$ gionales. Si le« vo , lume »de la richesse linguistique (le nom,.$  ,$. .$% .$ bre total d’individus,$.  concernés) est forte.$. $- ment déterminé par la  présence de langues régionales, l’apport des migrations reste " #   $ $/$. ! $$ $$. le principal facteur de ,$ « diversité »des lan   ( gues. Ainsi, dans la #* +   Somme, la forte pré " ( + sence du picard et Note de lecture11,9 %du total des habitants des r :égions Picardie  Nord  PasdeCalais de plus de 18 ans déclarent des langues d’immi parler ou avoir entendu leurs parents leur parler le picard. Parmi eux 38,5% sont des ouvriers. gration porte la pro portion de personnes concernées àgions à forte langue régionale commede l’anglais. C’est le contraire pour 41,9 %avec 77 langues recensées.l’Alsace (78,5%), la Corse (74,7%) oules catégories supérieures dont les Le PasdeCalais (35,2%) est richemême la Bretagne (35,9%). membresparticipent presque quatre du picard mais pauvre en languesfois plus à la présence statistique de d’immigration : 47 langues y sont re Une réalité linguistique différente%l’anglais qu’à celle de l’arabe : 26,6 censées. Dans le Nord (29,9%), oùdes anglophones et 6,8% des arabo pour chaque catégorie sociale le picard, le flamand et les languesphones appartiennent aux catégories d’immigration sont bien implantées,Chaque catégorie sociale apportedes cadres, des professions intellec pas moins de 105 langues sont préses particularités linguistiques à la rituelles supérieures ou des indépen sentes. Enfin l’Oise (25,0 %)et chessed’ensemble. Cet apport estdants. Cette distribution sociale des l’Aisne (15,2%) sont pauvres en lanbien sûr fortement lié à la taille de chalangues s’explique en grande partie gues régionales. Les langues d’imque catégorie. Les ouvriers et les empar les modalités différentes de cons migration assurent la diversité dansployés sont des catégories où les motitution de la richesse linguistique sui l’Oise : on y recense 95 langues,nolingues sont nombreux, mais en raivant les milieux. Les milieux populai contre seulement 36 dans l’Aisne.son de leur taille, ce sont aussi cellesres, où les migrants et leurs descen Bien sûr, ces caractéristiques renqui participent le plus à la richessedants sont les plus nombreux, doivent voient à la structure économique etlinguistique. Ainsi, quand on renconcette richesse aux langues héritées sociale de chaque département.tre quelqu’un qui parle le picard, il y atandis que les catégories supérieu
res obtiennent la leur surtout ave langues acquises au cours des des. Les langues n’ayant pas to la même valeur d’usage (pour tro un emploi par exemple) ni la m valeur symbolique (parler l’anglais davantage le signe d’une partici tion aux échanges internationaux parler le polonais ou le flama la distribution sociale des lang constitue autant qu’elle traduit inégalité de fait. La situation du picard semble ce point de vue être une excep puisque en proportion ce sont, a les agriculteurs (8,7%), et avant ouvriers (3,5%), les cadres et les m bres de professions intellectuelles déclarent le plus parler cette lan 2 (3,7 %). Cela témoigne probable d’une valeur culturelle fortement sentie par les cadres. Un tel ph mène ne s’observe pas pour le mand qui est avant tout déclaré p chez les agriculteurs et les ouvrie
Baisse du monolinguisme et appauvrissement linguistique
La courbe des âges de ceux qui déclarent parler une langue n’a qu’un rapport indirect avec l’histoire des mi grations. Une personne répondant à l’enquête peut être en France depuis plus ou moins longtemps. Quel que soit son âge, la réponse d’un individu est datée de 1999. Or, on ne prête pas la même valeur à la langue parlée par ses parents  comme au français d’ailleurs  aux différents moments de sa vie. Cela peut peser sur les décla rations. Il reste que les courbes par âge des locuteurs déclarésde cha que langue d’immigration prennent la forme de vagues successives : polo nais puis italien, puis portugais, et enfin langues du Maghreb. Cette forme s’ex plique par la chronologie objective des déplacements de populations, par l’âge moyen auquel arrivent les migrants, par leur fécondité lorsque leur langue se transmet et peutêtre par une évo lution générale des mentalités en fa veur des langues d’origine. La transmission ne se faisant ja mais sans déperdition, la tendance gé nérale pour les langues héritées est à la diminution du nombre de locuteurs dans les jeunes générations. Sans l’ap port des langues du Maghreb, dont
2 Les cadres étant peu représentés dans l’échan tillon, il convient de considérer ce chiffre avec pré caution.
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rations les plus anciennes : entre les plus de 60 ans et les moins de 25 ans, la proportion de locuteurs est divisée par 2,4 pour le picard et par 13,3 pour le flamand. Cette déperdition géné rale des langues héritées est com pensée par une implantation plus im portante des langues nonhéritées telles que l’anglais et dans une bien moindre mesure l’espagnol et l’alle mand : 7,6% des 1825 ans déclarent pratiquer l’une de ces langues contre 0,8 %des plus de 60 ans. Cependant, malgré leur grande diffusion dans l’en seignement, l’anglais et l’espagnol ne sont déclarés pratiqués que par 6,4% et 1,1% chez les 1825 ans. Au total, la proportion de monolingues diminue dans les nouvelles générations, mais une transformation radicale se des sine dans la structuration de la richesse linguistique : la diversité par «héri tage » d’ordre familial et privé est en baisse (à l’exception des langues du Maghreb, actuellement en phase haute) et on passe à une situation de moindre diversité où s’impose l’anglais appris et dominant dans la sphère publique.
Conserver une langue héritée : occasions et stratégies
En 1999, 38% de ceux qui décla rent avoir entendu leurs parents par ler une autre langue déclarent la par
lorsqu’ils sont cadres. D’ailleurs, con trairement aux cadres, les employés sont surtout des femmes et globale ment elles déclarent moins conserver les langues héritées que les hommes: 33,9 %contre 41,7%. L’activité pro fessionnelle des uns et des autres ne leur donne pas autant de chances de faire vivre un tel héritage. Mais l’ob servation des différences de conser vation des langues révèle d’autres surprises. Ainsi le taux de conserva tion du picard et des langues du Ma ghreb est nettement plus élevé dans les catégories supérieures que chez les ouvriers alors que c’est l’inverse pour le portugais, le polonais et le fla mand. Avoir l’occasion de parler une langue dépend des lieux de socialisa tion. Les différences entre picard et flamand peuvent s’expliquer par la pré sence beaucoup plus diffuse du pre mier et plus concentrée du second. Il est aussi probable, dans le cas des langues de migrations récentes et de celles qui renvoient symboliquement aux catégories populaires, que des stratégies d’abandon en lien avec des efforts de promotion sociale ou d’inté gration, soient mises en place. Bien sûr, cette attitude s’explique parce que les héritiers d’une langue lui donnent une valeur variable suivant leur posi tion et leur trajectoire sociale. Cette valeur et des paramètres de loyauté, de prestige, de normes politiques,
peuvent également avoir un i non négligeable sur les déclar et les pratiques réelles. Mais peut ici qu’esquisser l’expli des différences de transmissio vant les milieux sociaux et s les langues. L’enquête de 1999 consti excellent révélateur de la plexité de la dynamique des la mais son caractère quantitati les interprétations possibles. à son interprétation globale, peut y voir une confirmation bonne santé du français c langue de l’intégration, elle j aussi toutes les inquiétudes au développement des cap linguistiques des Français, p portante du dynamisme cult économique par les création échanges qu’elles rendent bles. Les indications qu’a l’enquête devraient donc, p nord de la France comme su semble du territoire national, rer les politiques linguistiqu vorisant la richesse linguis qu’il s’agisse de l’utilisation desan gues apprises à l’école ou de la va lorisation des langues héritées, qu’elles soient régionales ou exo gènes.
Denis Blot, JeanMichel Eloy, Thomas Rouault
Université de Picardie Jules Verne
Bibliographie
« La dynamique des langues en France e au fil du XXsiècle », Population et Socié tés n°376, Paris : Ined, 4 p, 2002, HERAN François, FILHON Alexandra, DEPREZ Christine « Langues régionales, langues étran gères : de l’héritage à la pratique », INSEE Première n°830, Paris, 4 p, 2002, CLANCHÉ François
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Source Cette étude est issue de l’enquête « Étude de l’histoire familiale », menée par l’Insee et l’Ined en marge du recensement de 1999. Elle concerne 380 000 hommes et femmes de plus de 18 ans qui ont rempli un bulletin complémentaire sur le thème de leur histoire familiale, incluant des questions sur les langues utilisées avec leur entourage. Dans les 5 départements du nord de la France (4 232 662 habitants de plus de 18 ans), l’enquête a touché 29 010 personnes, soit 1 personne sur 126 dans le Nord, 1 sur 157 dans la Somme, 1 sur 175 dans le PasdeCalais et dans l’Oise et 1 sur 207 dans l’Aisne. Sous le soustitre « Transmission familiale des langues et des parlers », étaient po sées trois questions : 1 En quelles langues, dialectes ou « patois », vos parents vous parlaientils d’habi tude quand vous étiez enfant, vers l’âge de cinq ans ? Votre père ou l’homme qui vous a élevé 1 vous parlait d’habitude en… 2 et aussi en … Votre mère … (idem)  2En quelles langues, dialectes ou «patois »,parliezvous à vos jeunes enfants, quand ils avaient cinq ans (ou leur parlezvous maintenant s’ils sont plus jeunes) ? 1 Vous leur parliez d’habitude en … 2 et aussi en… 3 Et actuellement, vous arrivetil de discuter avec des proches (conjoint, parents, amis, collègues, commerçants…) dans d’autres langues que le français ? OUI / NON Si oui, laquelle ou lesquelles ? Un encadré précisait : Exemples :ALSACIEN,BASQUE,BRETON,CATALAN,CORSE,CRÉOLE,FLAMAND,GALLO,OCCITAN, PICARD,PLATT,PROVENÇAL,ARABE,ESPAGNOL,KABYLE,PORTUGAIS,LANGUEDESSIGNES (LSF), ETC. En cas de dialecte ou « patois », précisez de quel endroit (PICARDIE, BÉARN, ROUERGUE, MOSELLE, etc.).
Institut National de la Statistique et des Études Économiques Insee Picardie Téléphone : 03 22 97 32 00 Télécopie : 03 22 97 32 01 Directeur de la Publication :Pascal SEGUINRédacteur en chef :Edwige CROCQUEY Maquette Insee Picardie  Flashage POLYGRAPHIQUE  Impression YVERT Dépôt légal : février 2004  ISSN : 03963128  Code SAGE : IPR12562  N°125 février 2004 Prix : 2,20Conditions d'abonnement : INSEE PICARDIE Relais (11 numéros) + INSEE PICARDIE Première (11 numéros minimum) 38Insee Picardie 1, rue Vincent Auriol 80040 AMIENS CEDEX 1Courriel : ventespicardie@insee.fr Bureau d'information: Téléphone : 03 22 91 39 39  Télécopie : 03 22 97 32 04© Insee 2004
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