L'anatomie du chômage en Espagne : une comparaison avec la France et les États-Unis

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Avec un taux proche de 20 %, l'Espagne avait un taux de chômage presque deux fois plus élevé que la moyenne européenne à la fin des années 90. Cet écart ne peut s'expliquer uniquement par les spécificités de l'économie espagnole. Une comparaison avec la France et les Etats-Unis montre que la structure du chômage y est différente. Les jeunes y souffrent moins du chômage, en termes relatifs, qu'en France et le niveau de formation joue un moindre rôle qu'aux Etats-Unis dans l'obtention, en termes relatifs, d'un emploi. Le chômage semble ainsi réparti de façon plus uniforme sur l'ensemble de la population. Mais si la flexibilité du marché du travail est mieux partagée entre jeunes et vieux, entre moins formés et plus diplômés, elle est aussi plus importante qu'en France, même si elle reste inférieure à celle des États-Unis.
Publié le : dimanche 30 décembre 2012
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COMPARAISONS
INTERNATIONALES
L’anatomie du chômage en Espagne : une comparaison avec la France et les ÉtatsUnis
Gilles SaintPaul *
Avec un taux proche de 20 %, l’Espagne avait un taux de chômage presque deux fois plus élevé que la moyenne européenne à la fin des années 90. Cet écart ne peut s’expliquer uniquement par les spécificités de l’économie espagnole. Une comparaison avec la France et les ÉtatsUnis montre que la structure du chômage y est différente. Les jeunes y souffrent moins du chômage, en termes relatifs, qu’en France et le niveau de formation joue un moindre rôle qu’aux ÉtatsUnis dans l’obtention, en termes relatifs, d’un emploi. Le chômage semble ainsi réparti de façon plus uniforme sur l’ensemble de la population. Mais si la flexibilité du marché du travail est mieux partagée entre jeunes et vieux, entre moins formés et plus diplômés, elle est aussi plus importante qu’en France, même si elle reste inférieure à celle des ÉtatsUnis.
* Gilles SaintPaul appartient au département d’Économie de l’Universitat Pompeu Fabrade Barcelone. Il est égalementResearch Fellow du CEPR à Londres et de l’IZA à Bonn. Les noms et dates entre parenthèses renvoient à la bibliographie en fin d’article.
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armi les pays européens, l’Espagne se caracté P rise par un des taux de chômage les plus élevés. En 1998, il s’établissait à plus de 18 % de la popu lation active, soit presque le double de la moyenne européenne. L’Espagne estelle un des exemples extrêmes de l’« eurosclérose », ou cet écart estil attribuable à des caractéristiques particulières de l’économie espagnole, indépendantes des institu tions du marché du travail ?
On tente ici d’apporter quelques éléments de réponse à ces questions, en comparant la structure du marché du travail de l’Espagne, des ÉtatsUnis et de la France. Un article précédent de Cohenet al. (1997) a montré que si l’on calculait les taux de chômage par catégories définies en termes de sexe, d’âge et d’éducation, on trouvait des taux très simi laires en France et aux ÉtatsUnis, ce qui tend à attribuer une grande part du différentiel de chô mage entre les deux pays à des effets de composi tion de la maind’œuvre. Ces auteurs ont également confirmé que, malgré ces similarités apparentes, les deux marchés du travail fonction nent de façon très différente, puisque le taux de sortie du chômage est bien plus bas en France qu’aux ÉtatsUnis (par conséquent la durée en est plus élevée en France). La similarité des taux pro vient de ce que la probabilité de perte d’emploi est également plus élevée aux ÉtatsUnis, d’où un marché plus actif, mais aussi plus précaire. Il est tentant d’interpréter ces différences comme le résultat de la législation sur les licenciements, plus contraignante en France, ce qui réduit à la fois la destruction et la création d’emplois.
Dans le cas de l’Espagne, il est évidemment impos sible d’expliquer un taux de chômage de 18 % en faisant appel à des effets de composition. Par ail leurs, l’économie espagnole se caractérise par une législation libérale sur les contrats à durée déter minée, qui représentent la grande majorité des
embauches. On peut donc se demander s’il n’en résulte pas une structure des flux sur le marché du travail assez différente de celle observée en France.
Un chômage plus élevé et de structure différente
Suivant la méthodologie de Cohenet al. (1997), la force de travail est décomposée par sexe en trois groupes d’âge (1624 ans, 2549 ans, et 5064 ans) et trois niveaux d’éducation correspondant aux niveaux primaire (E1), secondaire (E2) et supé rieur (E3) (1) (cf. tableau 1). La maind’oeuvre est moins éduquée en Espagne, mais lorsqu’on se res treint à des classes d’âge plus récentes, la composi tion de la population est similaire. De fait, l’Espagne est un pays qui connaît une transforma tion extraordinaire de la qualité de la maind’oeuvre. En deux générations, la proportion de personnes n’ayant terminé qu’une éducation primaire est passée de 83,5 % à seulement 11 % (2).
Bien entendu, le chômage est bien plus élevé en Espagne pour chaque catégorie (cf. tableaux 2 et 3). C’est pourquoi l’effet de composition n’explique qu’une part très faible du chômage en Espagne.
La structure du chômage est globalement assez comparable entre les trois pays : en France et en
1. Pour les ÉtatsUnis, où les niveaux tels que DEUG n’existent pas, les «colleges dropouts» sont classés dans la catégorie E2, tandis qu’un DEUG est classé dans E3 en France. Cet ajustement suit celui utilisé par Cohenet al.(1997) qui, d’après ces auteurs reflètent la qualité plus faible, ou plutôt l’introduction plus tardive de certains concepts dans le système éducatif américain. 2. Aux ÉtatsUnis, la catégorie E1 est cependant trois fois plus nombreuse chez les 1624 ans que chez les 2549 ans, ce qui ne peut que refléter une hausse récente de l’interruption des études secondaires dans ce pays.
Tableau 1 Répartition de la maind’œuvre par âge et niveau de formation
Niveau de formation (1) France ÉtatsUnis E1 35,9 16,7 Ensemble E2 48,1 60,1 E3 15,7 23,0 E1 32,5 29,2 1624 ans E2 60,0 63,1 E3 7,4 7,7 E1 30,6 11,6 2549 ans E2 51,0 60,6 E3 18,5 27,7 E1 58,0 22,8 5064 ans E2 31,6 55,4 E3 10,4 21,7 1. E1 : niveau primaire ; E2 : niveau secondaire ; E3 : niveau supérieur. Voir également note 1 du texte.
Sources : Cohenet al. (1997) pour la France et les ÉtatsUnis, Rosolia et SaintPaul (1998) pour l’Espagne.
Espagne 45,1 45,0 9,9 11,1 83,0 6,1 40,6 45,2 14,1 83,5 11,7 5,2
En %
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Espagne comme aux ÉtatsUnis, le chômage frappe plus les moins éduqués et les plus jeunes. Cependant, une analyse plus fine montre des diffé rences profondes dans la structure du chômage.
Par exemple, pour appréhender comment la struc ture par âge du chômage diffère entre ces trois pays, il est intéressant de présenter ces données sous la forme d’un « gradient d’âge », représentant le ratio, ou la différence, entre le chômage des jeu nes et celui des 2555 ans. En effet, lorsque l’on calcule ce gradient sous forme de ratio, il apparaît remarquablement invariant par rapport à la caté gorie d’éducation considérée. Ceci à l’exception des plus éduqués, dans le cas de l’Espagne, pour lesquels l’interprétation de ce ratio est sujette à caution, étant donné la durée de leurs études. Ainsi, le ratio est de l’ordre de 1,7 pour les ÉtatsUnis, 2,3 pour l’Espagne, et 2,6 pour la France (cf. tableau 4). C’est donc en France que les jeunes sont le plus défavorisés en termes d’emploi et aux ÉtatsUnis qu’ils le sont le moins.
Un exercice identique peut être réalisé pour le chô mage relatif des moins éduqués en calculant un « gradient d’éducation » (cf. tableau 5). Il s’agit du ratio entre le taux de chômage des moins éduqués (catégorie E1) et celui de la catégorie E2, qu’on a préférée à E3, parce que plus nombreuse et plus comparable entre pays.
Les résultats sont aussi remarquables que lorsque l’on regarde le gradient d’âge. C’est aux ÉtatsUnis que la situation relative des moins éduqués, en ter mes d’emploi, est la plus mauvaise, et en Espagne qu’elle est la moins mauvaise ; même si l’on regarde les différences absolues, cette conclusion reste valide, au moins pour le groupe central des 2549 ans. C’est donc aux ÉtatsUnis que les moins éduqués souffrent le plus en termes d’employabi lité. Cette conclusion est à rapprocher de celles de Juhn, Murphy et Topel (1991), pour qui le même choc de demande relatif (à savoir les nouvelles technologies de l’information qui biaisent le pro grès technique en faveur des plus qualifiés)
Tableau 2 Taux de chômage masculin par âge et niveau de formation
En %
Niveau de formation (1) France ÉtatsUnis Espagne E1 27,8 17,4 44,2 1624 ans E2 14,3 8,5 36,0 E3 8,0 3,3 52,7 E1 10,8 10,8 18,7 2549 ans E2 5,0 5,0 15,4 E3 2,4 2,4 11,1 E1 6,6 6,6 13,5 5064 ans E2 3,2 3,2 9,1 E3 1,9 1,9 2,6 1. E1 : niveau primaire ; E2 : niveau secondaire ; E3 : niveau supérieur. Voir également note 1 du texte. Lecture : les années sont 1989 pour les ÉtatsUnis, 1990 pour la France et 1994 pour l’Espagne. Ces années correspondent à des taux de croissance macroéconomiques comparables entre les trois pays (environ 2,5 %). Sources : Cohenet al.(1997) pour la France et les ÉtatsUnis, Rosolia et SaintPaul (1998) pour l’Espagne.
Tableau 3 Taux de chômage féminin par âge et niveau de formation
Niveau de formation (1) France ÉtatsUnis E1 39,6 16,4 1624 ans E2 23,1 8,4 E3 7,5 2,4 E1 16,7 10,4 2549 ans E2 10,0 4,4 E3 4,6 2,2 E1 14,3 4,0 5064 ans E2 10,1 2,6 E3 2,9 1,1 1. E1 : niveau primaire ; E2 : niveau secondaire ; E3 : niveau supérieur. Voir également note 1 du texte.
Sources : Cohenet al.(1997) pour la France et les ÉtatsUnis, Rosolia et SaintPaul (1998) pour l’Espagne.
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Espagne 53,0 48,8 60,5 30,8 32,8 20,4 14,9 17,4 2,2
En %
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explique à la fois la hausse de l’inégalité et la baisse des salaires des moins qualifiés aux ÉtatsUnis ainsi que la hausse de leur chômage relatif. En outre, le gradient d’éducation est proche en France et aux ÉtatsUnis, bien que légèrement plus faible en France. Ainsi, les moins éduqués ne souffrent pas plus du chômage que leurs collègues américains, bien qu’ils n’aient pas connu la même détérioration des salaires relatifs. Si la situation française s’expliquait par les mêmes chocs de demande relatifs qu’aux ÉtatsUnis et des rigidités de salaires relatifs plus grandes, le chômage relatif des moins éduqués devrait être plus élevé aux ÉtatsUnis, ce qui n’est pas le cas. Card, Kramarz et Lemieux (1997) concluent de la même façon puisqu’ils n’arrivent pas à mettre en évidence, en France, les mêmes chocs de demande relatifs qu’aux ÉtatsUnis.
En ce qui concerne l’Espagne, le chômage est réparti de manière beaucoup plus uniforme entre les catégories d’éducation ; il est vrai que l’inéga lité salariale y a légèrement augmenté, ce qui n’est pas le cas de la France.
Le taux de chômage : un indicateur insuffisant
Le taux de chômage est une mesure qui contient rela tivement peu d’informations sur le fonctionnement du marché du travail. Deux marchés du travail peu vent avoir le même taux de chômage, et cependant être très différents. Un taux de chômage de 10 % peut
résulter d’un taux de perte d’emplois de 10 % et d’un taux de sortie du chômage de 90 %, ou bien d’un taux de perte d’emplois de 5 % et d’un taux de sortie du chômage de 45 %.
Cohenet al. (1997) ont montré que la similarité des taux de chômage par catégories entre la France et les ÉtatsUnis masquait un marché beaucoup plus actif de l’autre côté de l’Atlantique. On s’attend à la même conclusion pour l’Espagne, avec, étant donné le niveau plus élevé du chômage, un taux de sortie plus faible et/ou un taux de perte d’emploi plus élevé qu’en France.
Il est important d’étudier ces flux parce qu’ils don nent des indications précieuses sur les causes de l’excès de chômage en Espagne relativement à la France. Si l’hypothèse d’après laquelle les rigidités du marché du travail sont plus fortes en Espagne qu’en France est valide, ce serait surtout par des taux d’embauche plus bas que s’expliquerait le chômage espagnol. En revanche, si le chômage en Espagne s’explique surtout par des taux de perte d’emploi plus élevés, d’autres hypothèses doivent être formulées.
Le taux de sortie du chômage : un indicateur d’employabilité
La comparaison des taux mensuels de sortie du chômage pour les trois pays confirme l’a priori selon lequel l’Espagne est comparable à la France (cf. tableau 6). Cependant, malgré un taux de
Tableau 4 Taux de chômage relatif des 1624 ans par rapport aux 2555 ans suivant les niveaux de formation En % Différence (en %) entre chômage des jeunes (1624 ans) Ratio ou « gradient d’âge » et des plus âgés (2555 ans) Niveau de formation (1) France ÉtatsUnis Espagne France ÉtatsUnis Espagne E1 17,0 6,6 25,5 2,57 1,60 2,36 E2 9,1 3,4 20,6 2,72 1,68 2,33 E3 0,9 0,9 41,6 2,42 1,40 4,74 1. E1 : niveau primaire ; E2 : niveau secondaire ; E3 : niveau supérieur. Voir également note 1 du texte.
Sources : Cohenet al. (1997) pour la France et les ÉtatsUnis, Rosolia et SaintPaul (1998) pour l’Espagne.
Tableau 5 Taux de chômage relatif des moins formés par rapport à ceux ayant un niveau de formation secondaire par groupe d’âge
Groupe d’âge
1624 ans 2549 ans 5064 ans
Différence (en %) entre chômage des moins for més (E1) et ceux ayant un niveau secondaire (E2) France ÉtatsUnis Espagne 13,5 9,0 8,2 5,6 5,8 3,3 5,1 3,4 4,4
Ratio ou « gradient d’éducation »
France 1,94 2,05 1,85
ÉtatsUnis 2,06 2,15 2,06
Sources : Cohenet al.(1997) pour la France et les ÉtatsUnis, Rosolia et SaintPaul (1998) pour l’Espagne.
En %
Espagne 1,23 1,21 1,48
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chômage plus élevé, les hommes espagnols trou vent un travail plus facilement que leurs collègues français, alors que c’est l’inverse qui est vrai pour les femmes. En d’autres termes, la différence d’employabilité entre hommes et femmes est plus prononcée qu’en France, alors qu’aux ÉtatsUnis ce sont les femmes qui trouvent plus facilement un emploi.
Le niveau d’éducation accroît la stabilité de l’emploi
De façon plus précise, si le taux de sortie du chô mage des hommes est globalement croissant avec le niveau d’éducation en France, ce n’est le cas ni en Espagne ni aux ÉtatsUnis, même si, dans ce dernier pays, le chômage frappe beaucoup plus les moins formés (cf. tableau 7). En Espagne comme aux ÉtatsUnis, c’est parce que les mieux formés ont des emplois plus stables que leur taux de chô mage est plus faible, et non parce qu’ils ont moins de mal à trouver un emploi. On peut cependant penser qu’à taux d’offre d’emploi donné, le taux d’acceptation d’emploi baisse avec le niveau d’éducation, ce qui explique, en partie, la similarité des taux de sortie du chômage entre catégories d’éducation.
Tableau 6 Taux mensuels de sortie du chômage par sexe En % France ÉtatsUnis Espagne Hommes 6,0 24,0 7,2 Femmes 4,8 29,4 4,1
Lecture : il s’agit de la probabilité d’être sorti du chômage un mois après y être entré. Sources : Cohenet al.(1997) pour la France et les ÉtatsUnis, Rosolia et SaintPaul (1998) pour l’Espagne.
Les taux de sortie du chômage sont, dans les trois pays, plus élevés pour les 1524 ans que pour les 2549 ans. Le chômage des jeunes ne s’explique donc pas par leur plus grande difficulté à trouver un emploi, mais par le fait que ce sont des nouveaux entrants sur le marché du travail – c’est presque toujours par une période de chômage que com mence leur expérience du marché du travail – et par la plus grande précarité de leurs premiers emplois.
Les travailleurs les plus âgés sont légèrement désa vantagés en Espagne et aux ÉtatsUnis, tandis qu’en France il semble qu’ils soient pratiquement exclus de l’emploi, avec des taux de sortie du chô mage inférieurs à 1 % pour certaines catégories. On peut s’interroger sur les causes de cette situation des travailleurs âgés en France comparée à celle de l’Espagne et des ÉtatsUnis. Une explication pos sible est l’importance des systèmes de retraite anti cipée et d’autres politiques du marché du travail qui pénalisent l’emploi des « vieux » au profit de celui des « jeunes ».
Les femmes espagnoles et l’emploi : un modèle encore marqué par la tradition
Si l’on compare les taux d’embauche des femmes dans les trois pays, la situation des femmes espa gnoles correspond au stéréotype d’une société plus patriarcale et plus traditionnelle que la France et les ÉtatsUnis (cf. tableau 8). En effet, dans le groupe d’âge central, les taux d’embauche des femmes sont très similaires à ceux des hommes en France et aux ÉtatsUnis, tandis qu’ils sont bien plus faibles en Espagne. Plusieurs éléments, qui ne s’excluent d’ailleurs pas mutuellement, peuvent contribuer à expliquer ce phénomène. Le taux de sortie plus
Tableau 7 Taux mensuels de sortie du chômage des hommes par niveau de formation
Groupe d’âge Niveau de formation (1) France ÉtatsUnis E1 8,3 26,5 1624 ans E2 10,9 31,1 E3 9,7 40,0 E1 5,2 30,0 2549 ans E2 7,5 30,7 E3 8,2 22,4 E1 1,0 36,7 5064 ans E2 1,4 28,5 E3 3,0 14,8 1. E1 : niveau primaire ; E2 : niveau secondaire ; E3 : niveau supérieur. Voir également note 1 du texte .
Sources : Cohenet al.(1997) pour la France et les ÉtatsUnis, Rosolia et SaintPaul (1998) pour l’Espagne.
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Espagne 7,8 8,3 4,9 8,0 7,1 5,5 5,6 3,4 6,5
En %
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faible des femmes peut être dû à l’existence d’une discrimination à l’embauche ou à une intensité de recherche d’emploi plus faible de la part des fem mes (on sait que le taux de chômage des « chefs de famille » est très faible en Espagne, ce qui réduit l’incitation à la recherche d’emploi des autres membres du ménage).
Pour les plus jeunes (1624 ans), le taux d’embauche des femmes en Espagne est davantage comparable à celui des hommes. Il reste cependant plus faible, ce qui n’est pas le cas de la France et des ÉtatsUnis. De fait, le taux de sortie du chô mage des femmes les mieux formées est, dans ces deux pays, plus élevé que celui des hommes.
Il serait intéressant de savoir si la différence de taux de sortie entre les jeunes femmes et leurs aînées résulte d’un effet de cohorte, c’estàdire d’un pro cessus de rattrapage par l’Espagne des pays plus avancés ou d’un effet d’âge, c’estàdire d’une
Tableau 8 Taux mensuels de sortie du chômage des femmes par niveau de formation En %
Groupe Niveau de France ÉtatsUnis Espagne d’âge formation (1) E1 7,0 24,2 5,9 1624 ans E2 10,9 29,5 4,9 E3 21,3 50,0 6,4 E1 4,2 22,1 3,5 2549 ans E2 6,9 25,0 2,8 E3 8,4 27,2 1,0 E1 0,7 16,2 2,8 5064 ans E2 2,1 24,5 1,3 E3    1. E1 : niveau primaire ; E2 : niveau secondaire ; E3 : niveau supérieur. Voir également note 1 du texte.
Sources : Cohenet al. (1997) pour la France et les ÉtatsUnis, Rosolia et SaintPaul (1998) pour l’Espagne.
forte réduction de l’intensité de recherche des fem mes espagnoles une fois mariées ou mères de famille.
Des taux de perte d’emploi plus élevés qu’en France mais plus faibles qu’aux ÉtatsUnis
Étudier les taux de sortie d’emploi en Espagne et les comparer aux chiffres correspondants en France et aux ÉtatsUnis se heurte à la difficulté de distinguer entre transitions vers le chômage et tran sitions vers l’inactivité. D’une part, cela ne recoupe pas la distinction, sans doute plus pertinente, entre départs volontaires et involontaires. D’autre part, la frontière entre chômage et inactivité n’est pas totalement comparable entre les pays. Pour pallier ces problèmes, deux taux sont calculés ici : untaux de perte d’emploi minimum, égal au taux de transi tion vers le chômage, et untaux maximum, égal à la somme des taux de transition vers le chômage et vers l’inactivité (cf. tableaux 9 et 10). Les chiffres des deux premières colonnes de ces tableaux sont ceux rapportés, pour la France et les ÉtatsUnis, par Cohenet al.(1997).
Le taux de perte d’emploi, en Espagne, est sensi blement plus faible qu’aux ÉtatsUnis, mais bien plus élevé qu’en France. C’est donc bien davantage à cause d’une plus grande précarité, qu’à cause
Tableau 9 Taux mensuels agrégés de perte d’emploi par sexe
Hommes Femmes
France
0,5 0,8
ÉtatsUnis
2,8 3,2
En %
Espagne Minimum Maximum 1,5 2,1 1,8 2,9
Sources : Cohenet al.(1997) pour la France et les ÉtatsUnis, Rosolia et SaintPaul (1998) pour l’Espagne.
Tableau 10 Taux mensuels de perte d’emploi pour les hommes par niveau de formation
Groupe d’âge Niveau de formation (1) France ÉtatsUnis Minimum E1 3,2 10,8 5,0 1624 E2 2,6 6,6 3,6 1,2 1,3 3,0 E3 E1 0,7 5,4 1,8 2549 E2 0,5 2,1 1,3 0,4 1,3 0,5 E3 E1 1,1 3,6 0,6 5064 E2 0,7 2,6 0,3 0,5 1,6 0,2 E3 1. E1 : niveau primaire ; E2 : niveau secondaire ; E3 : niveau supérieur. Voir également note 1 du texte.
Sources : Cohenet al.(1997) pour la France et les ÉtatsUnis, Rosolia et SaintPaul (1998) pour l’Espagne.
En %
Espagne Maximum 6,1 5,5 10,5 2,1 1,5 0,7 1,6 1,0 0,6
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d’un moindre taux de création d’emplois, que le chômage est deux fois plus élevé en Espagne qu’en France. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette différence. Tout d’abord, l’économie espagnole est spécialisée dans des secteurs plus saisonniers que la France et les ÉtatsUnis, tels que le tourisme, la construction et l’agriculture. Ensuite, l’Espagne s’étant développée plus tardivement, connaît tou jours, dans une certaine mesure, une phase de chan gement structurel, et donc un taux de destruction d’emplois plus fort. Enfin, l’utilisation des contrats à durée déterminée est beaucoup plus répandue en Espagne qu’en France.
La flexibilité du marché du travail est mieux répartie en Espagne
Par ailleurs, en Espagne, de même qu’en France et aux ÉtatsUnis, le taux de perte d’emploi décroît avec l’âge, augmente avec le niveau d’éducation, et est légèrement plus élevé pour les femmes que pour les hommes. Cependant, bien que ces effets soient de même signe dans les trois pays, leur importance diffère substantiellement suivant le pays considéré, ce qui suggère que la flexibilité du marché du tra vail est inégalement répartie. Pour évaluer dans quelle mesure le poids de la flexibilité est concen tré dans certaines catégories, il est intéressant de
Tableau 11 Taux de perte d’emploi relatifs par âge, niveau de formation et sexe ou « gradient de perte d’emploi »
1624/2549, E1 1624/2549, E2 1624/2549, E3 E1/E3, 2549 E1/E2, 2549 Femmes/Hommes
France 4,6 5,4 3,1 1,8 1,4 1,7
ÉtatsUnis 2,0 3,2 1,0 4,2 2,6 1,1
En %
Espagne 2,8 2,7 6,0 3,6 1,4 1,2
Sources : Cohenet al. (1997) pour la France et les ÉtatsUnis, Rosolia et SaintPaul (1998) pour l’Espagne.
Tableau 12 Perte de salaire par âge et niveau de formation
Groupe d’âge Espagne 1624 33,6 2549  29,5 50 et plus  32,3 1. Faible = inférieur au baccalauréat 2. Élevé = au moins égal au baccalauréat.
Faible (1) France  7,3  13,2 2,1
calculer les gradient de perte d’emploi pour les trois pays, comme nous l’avons fait dans le cas des taux de chômage (cf. tableau 11).
En France, le poids de la flexibilité est essentielle ment porté par les jeunes, et, dans une moindre mesure, par les femmes. En revanche, la précarité est beaucoup mieux répartie entre les sexes et les tranches d’âge en Espagne et aux ÉtatsUnis (à l’exception des jeunes les mieux formés en Espagne, mais, comme on l’a vu, cette catégorie est problématique). Aux ÉtatsUnis, ce sont les moins bien formés (catégorie E1) qui font les frais de la flexibilité, avec des taux de perte d’emploi bien plus élevés, relativement aux catégories supérieu res, qu’en France et en Espagne. Dans le cas de l’Espagne, il est plus précis de dire qu’un diplôme universitaire permet d’accéder à des emplois nette ment plus stables, tandis que la précarité est plus également répartie entre les hommes de faible niveau d’éducation et ceux qui ont fait des études secondaires.
La perte de salaire associée au passage par le chômage
Cohenet al. (1997) ont mis en évidence le fait que, malgré les rigidités salariales supposées plus fortes dans ce pays, le passage par le chômage se traduit, dans ce pays, par une perte de salaire dans l’emploi suivant dont l’ordre de grandeur est comparable à celui observé aux ÉtatsUnis.
Pour ce qui concerne l’Espagne, les chiffres de perte de salaire enregistrée par les différents grou pes sont à interpréter avec précaution, en particu lier à cause de problèmes de biais qui se posent lorsque l’on tente d’estimer l’effet de la perte d’emploi, et à cause de la moindre qualité des don nées espagnoles (Rosolia et SaintPaul, 1998).
Cependant, la perte d’emploi, en Espagne, se traduit par une baisse de salaire considérable, de l’ordre de 30 % (cf. tableau 12). Cette baisse de salaire croît
Niveau de formation
ÉtatsUnis  44,9  11,0 0,1
Espagne  18,9  39,3  46,7
Élevé (2) France  15,3  9,3  30,8
Sources : Cohenet al.(1997) pour la France et les ÉtatsUnis, Rosolia et SaintPaul (1998) pour l’Espagne.
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En %
ÉtatsUnis  7,2  5,2  2,7
165
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avec l’âge et le niveau d’éducation. Il est peu pro bable que seuls les biais et la mauvaise qualité des données puissent expliquer un tel ordre de grandeur.
Ces résultats soulèvent toutefois des problèmes d’interprétation. Dans un monde où les conven tions collectives prévalent, il est difficile de com prendre comment un individu donné peut perdre 30 % de son salaire.
Une explication qui a le mérite d’être cohérente avec la différence observée entre l’Espagne et la France est laperte de rente. D’après cette expli cation, le marché du travail est dual : il comprend un secteur primaire caractérisé par une grande sécurité de l’emploi et des salaires élevés, et un secteur secondaire, plus concurrentiel, où les salaires sont faibles et où dominent les contrats à durée déterminée. La perte de salaire représentée dans le tableau 12 s’interpréterait alors comme une perte de rente des employés du secteur pri maire forcés d’accepter, au moins temporaire ment, un emploi secondaire après avoir été licenciés. On sait qu’en Espagne le secteur flexible est beaucoup plus important qu’en France – les CDD y représentent plus de 30 % de l’emploi, contre 10 % en France – ce qui accroît la fréquence de telles pertes de rente relative ment au cas français, et donc le niveau moyen de la perte de salaire. Cette perte de rente peut éga lement prendre la forme d’un emploi moins qua lifié dans le secteur initial. Une telle interprétation ne peut être écartéea priori, mais il n’est pas évi dent qu’elle explique la différence de perte de salaire entre les deux pays.
Les enseignements d’une comparaison : entre excès de flexibilité et excès de rigidité
À la lumière de cette comparaison des marchés du travail espagnol, français et américain, plu sieurs aspects intéressants du marché du travail espagnol permettent d’éclairer, en retour, quel ques caractéristiques spécifiques du marché du travail français.
Il est difficile de croire que les 6 à 8 % de plus de points de chômage que connaît l’Espagne par rap port à la France soient dus à un marché du travail excessivement rigide de l’autre côté des Pyrénées. Les institutions des deux pays sont assez compara bles, et si les différences de détail sont nombreuses, on ne peut pas dire que l’Espagne soit beaucoup plus rigide, globalement, que la France. Si l’Espagne avait plus de chômeurs que la France parce que plus « sclérosée », le taux de création
d’emplois y serait beaucoup plus faible. Or ce n’est pas le cas. Le taux de sortie du chômage est, en moyenne, légèrement plus élevé en Espagne qu’en France.
En revanche, le taux de perte d’emploi est subs tantiellement plus élevé en Espagne qu’en France, ce qui situe l’Espagne à michemin entre la France et les ÉtatsUnis. Et, comme on l’a vu, ces pertes d’emploi se traduisent par des pertes de salaire importantes. C’est donc par « excès de flexibi lité » (ou de précarité), et non par excès de rigi dité, que l’Espagne compte plus de chômeurs que la France.
Il est tentant d’attribuer ces différences à la préva lence des contrats à durée déterminée en Espagne. D’après cette hypothèse, ces contrats auraient eu peu d’effets sur la création d’emplois mais auraient grandement accru la précarité. Cette supposition ne peut être correcte, puisque en 1984, année où les CDD furent libéralisés, le taux de chômage en Espagne excédait déjà les 20 %. Cependant, il serait intéressant d’explorer une hypothèse proche selon laquelle on serait passé d’un état de pénurie d’offres d’emploi, avant 1984, à une situation de précarité excessive sous l’effet de la réforme. Mal heureusement, les données utilisées à savoir l’Encuesta de Población Activane permettent pas de confirmer cette hypothèse, les données de flux n’étant pas disponibles avant 1987.
Quoi qu’il en soit, il est frappant de constater qu’en dépit de la plus grande flexibilité permise par la législation sur les contrats à durée déterminée, le taux de sortie du chômage en Espagne est à peine plus élevé qu’en France, et reste bien plus bas qu’aux ÉtatsUnis, tandis que le taux de perte d’emploi la situe à michemin entre la France et les ÉtatsUnis. L’Espagne semble ainsi cumuler les inconvénients de la flexibilité et ceux de la rigidité. L’incertitude sur les évolutions de la législation peut expliquer, en partie, cette situation.
Comme l’ont montré Bertola et Ichino (1996), si les entreprises craignent un retour à une législa tion contraignante, elles seront réticentes à embaucher, même si la législation courante leur permet de licencier relativement facilement. En d’autres termes, ce n’est pas la flexibilité cou rante qui incite à l’embauche, mais la flexibilité anticipée. Les dividendes en termes d’emploi d’une réforme peu crédible risquent donc d’être faibles, et c’est peutêtre ce que l’on observe en Espagne.
La comparaison entre la France et l’Espagne per met de mettre en évidence un modèle où le
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chômage et son incidence sont concentrés sur cer tains groupes, tandis qu’en Espagne la précarité, quoique plus élevée, est mieux répartie. En parti culier, les plus jeunes connaissent un taux de chô mage et un taux de perte d’emploi, relativement aux 2549 ans, plus élevés qu’en Espagne et aux ÉtatsUnis. En revanche, leur taux de sortie du chô mage est comparable à celui des 2549 ans. Le pro blème du chômage des jeunes ne vient donc pas de leur plus grande difficulté à trouver des emplois
mais de la moindre durée de ces derniers. En ce qui concerne la répartition du chômage par niveau d’éducation, il est également vrai que les moins formés en pâtissent plus en France qu’en Espagne. Mais cela n’est pas dû à une plus grande inci dence, mais au contraire à un taux de sortie plus faible, alors qu’en Espagne les moins formés trouvent plus facilement du travail que les plus diplômés.
L’auteur remercie Alfonso Rosolia pour son assistance dans cette recherche, ainsi que la direction de la Prévision et la fondation BBV pour leur soutien financier.
BIBLIOGRAPHIE
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