La pluriactivité : un correctif aux inégalités du revenu agricole

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Longtemps considérée comme une entrave au développement d'une agriculture professionnelle, la pluriactivité des familles d'agriculteurs apparaît aujourd'hui comme un moyen d'assurer la viabilité des exploitations agricoles. Les revenus agricoles sont, pour une large part, déterminés par la taille des exploitations. L'exercice d'une activité extérieure par un ou plusieurs membres de la famille peut permettre de compenser la faiblesse du revenu agricole et par là même de réduire les disparités de revenu global entre familles d'agriculteurs. Par ailleurs, du fait d'imperfections du marché du travail ou d'une préférence plus marquée de certains de ses membres pour le travail sur l'exploitation, certains foyers ne peuvent ou ne souhaitent pas accéder à un emploi hors de l'exploitation, ce qui se traduit par un revenu global des familles pluriactives supérieur à celui des autres familles. L'exercice d'une activité extérieure agit également sur la situation financière des exploitations, en accroissant les capacités d'épargne et d'autofinancement, mais également en facilitant l'accès des exploitants au marché du crédit. Ainsi, la capitalisation des exploitations pluriactives est plus intense. Elle s'effectue principalement par voie d'emprunt, la sécurité assurée aux banques par l'existence de revenus extérieurs jouant davantage que leur niveau effectif.
Publié le : dimanche 30 décembre 2012
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AGRICULTURE
La pluriactivité : un correctif
aux inégalités du revenu agricole
Longtemps considérée comme une entrave au développement d’une agricultureJean-Pierre
professionnelle, la pluriactivité des familles d’agriculteurs apparaît aujourd’huiButault,
comme un moyen d’assurer la viabilité des exploitations agricoles.Nathalie
Delame,
Les revenus agricoles sont, pour une large part, déterminés par la tailleStéphane
des exploitations. L’exercice d’une activité extérieure par un ou plusieursKrebs et
membres de la famille peut permettre de compenser la faiblesse du revenuPhilippe
agricole et par là même de réduire les disparités de revenu global entre famillesLerouvillois *
d’agriculteurs. Par ailleurs, du fait d’imperfections du marché du travail
ou d’une préférence plus marquée de certains de ses membres pour le travail
sur l’exploitation, certains foyers ne peuvent ou ne souhaitent pas accéder
à un emploi hors de l’exploitation, ce qui se traduit par un revenu global
des familles pluriactives supérieur à celui des autres familles.
L’exercice d’une activité extérieure agit également sur la situation financière
des exploitations, en accroissant les capacités d’épargne et d’autofinancement,
mais également en facilitant l’accès des exploitants au marché du crédit.
Ainsi, la capitalisation des exploitations pluriactives est plus intense.
Elle s’effectue principalement par voie d’emprunt, la sécurité assurée aux banques
par l’existence de revenus extérieurs jouant davantage que leur niveau effectif.
* Jean-Pierre Butault est
directeur de recherche à
a pluriactivité est un phénomène ancien dans défavorisées notamment, par le relèvement dul’Inra de Nancy.
Nathalie Delame, ingé- Ll’agriculture, mais elle était mal considérée, revenu global des familles exploitantes. Pour cer-
nieur d’étude à l’Inra, est
jusqu’à une date récente, par les principaux tains auteurs (Simpson et Kapitany, 1983), l’activi-mise à disposition de la
division Agriculture de acteurs du monde rural. Ceux-ci défendaient un té extérieure d’un ou plusieurs membres de la
l’Insee et du bureau du
modèle d’exploitation à deux actifs familiaux per- famille peut également contribuer au financement
RICA (Scees).
Stéphane Krebs est étu- mettant de dégager un revenu suffisant pour assu- des exploitations et permettre de faire face, en
diant en thèse à l’Univer- rer à l’agriculteur et à sa famille un niveau de vie phase d’installation notamment, à d’importants
sité de Nancy II et
acceptable (Mendras, 1995). La croissance besoins de capitaux. La décision d’exercer une acti-Philippe Lerouvillois est
enseignant-chercheur à observée de la part des revenus non agricoles dans vité professionnelle hors de l’exploitation pourrait
l’École Nationale Supé-
le revenu global des familles d’agriculteurs a pro- donc répondre à une double logique : conjoncturelle,rieure d’Agronomie et des
Industries Alimentaires de gressivement remis en cause ce modèle et les en permettant de compenser la faiblesse du revenu
Nancy (ENSAIA).
comportements qu’il recouvrait (Brangeon et agricole ; structurelle, en contribuant directement
Les noms et dates entre Jégouzo, 1992). Aujourd’hui, la pluriactivité ou indirectement au financement de l’exploitation
parenthèses renvoient à apparaît ainsi comme un moyen d’assurer la et par conséquent, à terme, à son développement ou
la bibliographie en fin
survie des exploitations en difficulté, en zones à sa survie.d’article.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 329-330, 1999-9/10 165Ce regain d’intérêt pour la pluriactivité s’est traduit L’étude s’appuie sur un raccordement réalisé par
depuis une vingtaine d’année par un foisonnement l’Insee, pour l’année 1991, entre le Réseau d’Infor-
de travaux théoriques et empiriques, retenant pour mation Comptable Agricole (RICA) et les déclara-
cadre d’analyse le modèle du ménage agricole, tions fiscales des foyers d’agriculteurs, dont les
producteur et consommateur (C. Benjamin, 1996). exploitations sont présentes dans le RICA (1). Le
Ces travaux ont principalement porté sur l’identifi- champ est celui des agriculteurs professionnels,
cation des déterminants de la décision de pluriacti- exerçant une activité agricole à quasi-temps com-
vité, en mettant l’accent sur le jeu des différences plet sur des exploitations individuelles de plus de
de rémunérations (marginales) du travail dans 12 hectares-équivalent-blé (cf. encadré 1).
l’exploitation et au dehors de cette dernière. Une
1. Un tel appariement n’est effectué qu’à titre exceptionnel, et avecoptique différente est privilégiée ici : les effets de la
une périodicité variable. Il n’était donc pas possible d’utiliser des
pluriactivité sur les revenus des familles d’agricul- informations plus récentes. Compte tenu de l’inertie des comporte-
ments individuels et de la lenteur de leur modification, il est vraisem-teurs, et son impact sur le fonctionnement de
blable que la description de ces derniers donnée ici garde toute son
l’exploitation, et plus particulièrement sur son actualité : ce que permettront de vérifier les premières analyses
tirées de l’appariement suivant, qui concerne le RICA de 1997.financement.
Encadré 1
L’APPARIEMENT RICA - SOURCES FISCALES
Les données utilisées dans cette étude proviennent d’un extérieure dès lors que le total des revenus d’activité
raccordement réalisé par l’INSEE pour l’année 1991 non agricole déclarés étaient supérieurs à ce seuil.
entre le Réseau d’Information Comptable Agricole Dans le même esprit, l’exploitation est supposée
(RICA) et les déclarations fiscales de foyers d’agricul- employer de la main-d’œuvre salariée de manière
teurs professionnels. L’échantillon se compose exclu- effective, dès lors que le volume de travail salarié
sivement d’exploitations individuelles de plus de 12 reporté dans le RICA est supérieur à un quart-temps.
hectares-équivalent-blé (les exploitations de moins de
12 n’étant pas représentées
Spécificité et limites du champ d’étude par rapport
dans le RICA), les formes sociétaires d’exploitations
à d’autres sources statistiques
(groupements agricoles d’exploitations en commun,
exploitations à responsabilité limitée et L’exclusion des exploitations de petite dimension éco-
autres formes sociétaires) étant exclues du champ de nomique ne permet pas d’appréhender de manière plei-
l’enquête. Après mise en relation des différentes sour- nement satisfaisante le phénomène de la pluriactivité, et
ces et contrôle des données, on dispose d’observa- notamment la double-activité des chefs d’exploitation.
tions relatives à 5 783 exploitations sur les 7 468 Le Recensement Général de l’Agriculture (RGA)
exploitations présentes dans le RICA en 1991 (77,4 %) dénombrait en 1988 un peu plus d’un million d’exploita-
représentatives au total de 430 164 foyers d’agriculteurs tions, dont 200 000 étaient dirigées par un chef double-actif
professionnels. (soit 20 % de l’ensemble des exploitations) et 170 000
par des retraités, alors que ces situations demeurent
Les fortes fluctuations d’une année sur l’autre que peu- marginales dans la base de données employée (cf.
vent connaître les revenus agricoles ont conduit à la tableau 1). Par ailleurs, la non-prise en compte des for-
constitution d’un échantillon permanent sur la période mes sociétaires d’exploitation (et notamment des grou-
1989-1991. Les données du RICA sur lesquelles pements agricoles d’exploitations en commun) conduit
s’appuie cette étude sont ainsi des données moyennes probablement à sous-estimer l’activité extérieure des
sur la période considérée. L’échantillon permanent est conjoints d’exploitants.
composé d’observations relatives à 4 106 exploita-
tions, représentant 420 000 foyers d’agriculteurs pro- Soulignons enfin l’emploi abusif, dans cet article, du
fessionnels. terme de famille, alors que l’enquête ne porte que sur le
foyer fiscal du chef d’exploitation. La population agricole
L’échantillon a ensuite fait l’objet d’un partage en familiale, telle que définie par le RGA, comprend, outre
quatre régimes de travail selon l’exercice (ou non) le chef d’exploitation et les coexploitants éventuels, tou-
d’une activité professionnelle hors de l’exploitation et tes les personnes de leur famille vivant ou travaillant sur
selon l’emploi (ou non) de main-d’œuvre salariée sur l’exploitation. Ici, la quasi-totalité des revenus sont per-
l’exploitation. L’appariement ne permet pas de repérer çus par le chef d’exploitation et son conjoint, ce qui
directement l’exercice par le chef d’exploitation et/ou laisse sous-entendre que les revenus perçus par les
son conjoint d’une activité extérieure, puisqu’on dis- autres membres de la famille font l’objet d’une déclara-
pose des revenus d’activité non agricole déclarés par tion fiscale séparée.
chaque conjoint et non de leur temps de travail. Les
salaires et bénéfices non agricoles déclarés ont été Enfin, le terme de pluriactif a été préféré à celui d’activité
agrégés pour chacun des conjoints et comparés à un extérieure dans la mesure où certains revenus et plus
seuil de revenu, correspondant à la rémunération, au précisément les bénéfices industriels et commerciaux
salaire horaire moyen de 1991, d’un emploi à sont, en fait, le fruit d’activités de diversification réali-
quart-temps (soit 23 000 francs environ). On a ainsi sées sur l’exploitation (comme la location d’un gîte
considéré qu’il y avait exercice effectif d’une activité rural).
166 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 329-330, 1999-9/10On a de plus distingué quatre régimes de travail statistique conduit toutefois à sous-estimer son
selon le recours (éventuel) à une main-d’œuvre ampleur (celle des chefs d’exploitation notam-
salariée et l’exercice (éventuel) d’une activité ment), puisque les exploitations ayant à leur tête
extérieure. un chef exerçant une activité en dehors, mais de
trop petite dimension, sont exclues du champ de
l’étude (cf. encadré 1).La pluriactivité s’accompagne rarement
du recours à des salariés extérieurs
Près des deux tiers des exploitations retenues sont
La pluriactivité est relativement peu répandue, du sans activité extérieure et n’emploient pas de sala-
moins dans le champ considéré. Elle ne concerne riés (cf. tableau 2). Le recours à de la main-d’œuvre
en effet que le cinquième environ des exploita- salariée concerne principalement les exploitations
tions étudiées et résulte essentiellement de l’acti- sans activité extérieure (13 % des exploitations),
vité du conjoint (70 % des cas de pluriactivité, tandis que les exploitations combinant pluriactivité
contre 26 % pour les chefs d’exploitation), l’occu- et emploi de main-d’œuvre salarié sont très peu
pation d’un emploi hors de l’exploitation par les nombreuses (4 % environ seulement).
deux conjoints demeurant un phénomène très
marginal (moins de 5 % des situations de pluriac- La rareté de cette situation renvoie sans doute à des
tivité) (cf. tableau 1). La spécificité de la source possibilités de substitution restreintes entre travail
Tableau 1
Répartition des exploitations selon l’exercice d’une activité extérieure
par le chef d’exploitation et/ou son conjoint*
Effectifs En % du total
Pas d’activité extérieure du chef d’exploitation 329 672 78,5
Pas d’activité extérieure du conjoint 62 771 14,9
Activité extérieure du conjoint
Activité extérieure du chef d’exploitation 23 711 5,6 4 138 1,0
Total 420 292 100
* Résultats après pondération par l’inverse des taux de sondage relatifs à chaque strate.
Champ : exploitations individuelles, présentes dans le RICA de manière permanente de 1989 à 1991.
Source : appariement RICA - source fiscale 1991, Insee.
Tableau 2
Caractéristiques des foyers selon l’exercice d’une activité extérieure et la présence de salariés*
Sans activité extérieure Avec activité extérieure
Ensemble
Sans salarié Avec salariés Sans salarié Avec salariés
Effectif 274 741 54 931 73 019 17 601 420 292
En % du total 65,4 13,1 17,4 4,1 100
Âge du chef d’exploitation 45,6 46,25 40,58 42,81 44,69
Nombre de parts fiscales 2,4 2,62 2,82 2,85 2,52
Formation agricole du chef
d’exploitation (en %)
25 19 14 10 22Aucune formation
53 54 50 41 52Formation primaire
19 23 30 34 22Formation secondaire cycle court
33483Formation secondaire cycle long
01271Formation agricole supérieure
100 100 100 100 100Total
Formation générale du chef
d’exploitation (en %)
97848Aucune formation
66 63 57 47 63Enseignement secondaire court
24 27 33 43 27Enseignement secondaire long
13262Enseignement supérieur
100 100 100 100 100Total
* Résultats après pondération par l’inverse des taux de sondage relatifs à chaque strate.
Champ : exploitations individuelles, présentes dans le RICA de manière permanente de 1989 à 1991.
Source : appariement RICA - source fiscale 1991, Insee.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 329-330, 1999-9/10 167familial et travail salarié sur l’exploitation, alors pluriactivité/emploi de salariés peut s’expliquer
qu’elle devrait apparaître dès lors que la rémunéra- par un coût du travail salarié (frais de personnel,
tion du travail hors de l’exploitation excède le prix mais également coûts de supervision) supérieur
d’achat du travail salarié sur l’exploitation aux bénéfices qui peuvent être retirés de l’occupa-
(cf. encadré 2). La faible fréquence de l’association tion d’un emploi hors de l’exploitation, par la
Encadré 2
MODÈLE DE MÉNAGE AGRICOLE, PRODUCTEUR ET CONSOMMATEUR
Le cadre retenu pour modéliser le ménage agricole, pro- travail qui s’adresse au ménage DFW’. La forme brisée
ducteur et consommateur, permet d’intégrer les déci- de cette courbe traduit le fait qu’il est intéressant pour le
sions de production de l’exploitation (offre de produits ménage de travailler sur l’exploitation tant que la rému-
agricoles et demande de facteurs de production) et les nération (marginale) du travail sur l’exploitation (partie
décisions du ménage en matière de consommation et décroissante de la courbe) est supérieure au taux de
d’offre de travail. Ce modèle, qui fait l’objet dans cet salaire offert hors de l’exploitation (partie horizontale de
article d’une présentation graphique (inspirée de Benja- la courbe). L’offre de travail du ménage est supposée
min, 1996), peut être employé pour analyser les déci- rigide (offre de travail parfaitement inélastique). Le
sions de travail du ménage agricole à partir de courbes ménage est supposé indifférent entre travail sur et hors
d’offre et de demande de travail. de l’exploitation et peut offrir autant de travail qu’il le
désire hors de l’exploitation.
L’exploitation agricole produit un output agricole à partir
de deux facteurs de production fixes, la terre et le capi- Lorsque la droite d’offre de travail (O O ’ ) coupe la1 1
tal, et d’un facteur de variable, le travail. courbe de demande de travail au point F (cas 1), l’offre
Compte tenu de sa dotation en facteurs de production familiale de travail correspond au volume optimal de tra-
fixes, l’exploitation peut formuler une demande de tra- vail de l’exploitation (LF=L* ). Il n’y a par conséquent ni
vail, qui peut indifféremment être satisfaite par du travail emploi de travail salarié sur l’exploitation, ni offre de tra-
familial ou par du travail salarié (acquis sur le marché au vail hors de l’exploitation de la part du ménage. Lorsque
prix exogène w). La demande de travail de l’exploitation, la droite d’offre de travail (O O ’ ) coupe la courbe de2 2
qui correspond à la productivité marginale du travail sur demande de travail dans sa partie horizontale (cas 2),
l’exploitation, est une fonction décroissante du prix du l’offre de travail du ménage excède le volume optimal de
travail matérialisée par la droite DD’ (cf. schéma). Le travail sur l’exploitation. Le ménage offre du travail hors
volume optimal de travail sur l’exploitation, noté L*, est de l’exploitation (LO) en complément de son offre de tra-
déterminé par égalisation de la productivité marginale vail sur (LF=L*). Inversement, lorsque la
du travail sur l’exploitation au prix d’achat du travail sala- droite d’offre de travail (O O ’ ) coupe la courbe de3 3
rié sur l’exploitation. demande de travail dans sa partie décroissante (cas 3),
l’offre de travail du ménage ne permet pas de couvrir les
besoins en travail de l’exploitation. L’exploitationDemande et offre de travail sur l’exploitation
emploie alors du travail salarié (LH) en complément duet à l’extérieur
travail familial (LF) afin d’atteindre le volume optimal de sur l’exploitation (L*=LF+LH).O ’ O ’ O ’
3 1 2
Ce cadre d’analyse permet de mesurer l’influence des
caractéristiques du ménage et de l’exploitation sur les
décisions de pluriactivité du ménage. Un niveau de qua-
lification supérieur permet aux membres du ménage de
prétendre à une rémunération marginale du travail supé-
rieure hors de l’exploitation (déplacement de la droite
WW’ vers le haut, les autres droites demeurant inchan-
gées), ce qui tend à accroître le volume de travail offert
hors de l’exploitation. Une dotation en facteurs fixes
supérieure conduit à une amélioration de la productivité
marginale du travail sur l’exploitation (déplacement de la
droite DD’ vers le haut, les autres droites demeurant
inchangées), ce qui tend à réduire le volume de travail
offert par le ménage hors de l’exploitation. Une taille plus
importante du (nombre d’actifs potentiels supé-
rieur) tend, toutes choses égales d’ailleurs, à déplacer la
droite d’offre de travail du ménage vers la droite, ce qui
Le ménage agricole a la possibilité d’offrir du travail hors est de nature à accroître le volume de travail offert hors
de l’exploitation, rémunéré au taux de salaire exogène w de l’exploitation. Enfin, un prix d’achat du travail salarié
(supposé égal au prix d’achat du travail salarié sur sur l’exploitation inférieur au taux de salaire associé au
l’exploitation). La demande de travail hors de l’exploita- travail hors de l’exploitation, tend à accroître le volume
tion peut ainsi être représentée graphiquement par une de travail offert par le ménage agricole hors de l’exploita-
droite horizontale WW’, d’ordonnée à l’origine w. Les tion, le ménage opérant une substitution du travail sala-
courbes de demande de travail sur et hors de l’exploita- rié au travail familial (jusqu’à atteindre le volume optimal
tion permettent de construire la courbe de demande de de travail) sur l’exploitation.
168 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 329-330, 1999-9/10nature différente des tâches pouvant être réalisées Des chefs d’exploitations plus jeunes
par les deux catégories de main-d’œuvre (tâches de et mieux formés
direction de l’exploitation ne pouvant être délé-
guées), par l’existence de rigidités (existence de Les exploitations pluriactives sont dirigées par
contraintes horaires en matière d’embauche d’un des chefs plus jeunes et disposant d’une meil-
salarié agricole) ou encore par une préférence leure formation (cf. tableau 2). Un niveau de
marquée des membres de la famille pour le travail formation générale et agricole plus élevé accom-
sur l’exploitation (du fait d’une plus grande lati- pagne en effet la pluriactivité (moins de chefs peu
tude laissée à l’initiative personnelle dans ce cadre, ou faiblement qualifiés, plus de chefs diplômés).
ou des relations privilégiées qu’entretient l’agri- Ce constat est en accord avec le modèle du ménage
culteur avec son environnement naturel). En tout agricole, producteur et consommateur servant de
état de cause, la fréquence relativement faible de cadre théorique à cette étude (cf. encadré 2). Un
cette configuration a pour conséquence que la com- niveau de formation supérieur ouvre des oppor-
paraison entre foyers sans activité extérieure et tunités nouvelles d’emploi (ou des opportunités
foyers pluriactifs se limitera par la suite, en général d’emplois mieux rémunérées) hors de l’exploita-
et sauf mention explicite, aux exploitations tion, ce qui est de nature à inciter à l’occupation
n’employant pas de salariés extérieurs. d’un emploi hors de l’exploitation. La base de
données employée ne renseigne pas sur le niveau
La préférence des membres des foyers d’agricul- de formation du conjoint de l’exploitant, mais il
teurs pluriactifs pour le travail sur l’exploitation est est toutefois raisonnable de penser que ce dernier
également susceptible d’expliquer l’importance de est fortement lié à celui du chef d’exploitation.
leur participation aux travaux agricoles, en dépit de
l’occupation d’un emploi hors de l’exploitation. La taille de la famille, mesurée par le nombre de
L’importance de cette participation s’explique éga- parts fiscales, est supérieure pour les foyers d’agri-
lement par le calendrier de l’activité agricole et par culteurs pluriactifs. Ceci laisse à penser que les
l’existence de pics saisonniers de travail, qui peu- familles nombreuses sont incitées à opérer, via la
vent exiger une mobilisation de l’ensemble de la pluriactivité, une diversification de leurs sources
force de travail familiale. Quoi qu’il en soit, le de revenus. Le nombre de parts fiscales inférieur
nombre d’actifs familiaux sur les exploitations pour les foyers fiscaux sans activité extérieure
sans salarié tend à se réduire en cas de pluriactivité, s’explique également par la fréquence élevée du
mais cette réduction reste néanmoins limitée : plus célibat en agriculture et par la part plus impor-
de 1,4 pour les exploitations sans activité exté- tante dans cette population d’exploitants âgés,
rieure contre 1,2 pour les exploitations pluriactives proches de la retraite et n’ayant plus d’enfants à
(cf. tableau 3). charge.
Tableau 3
Caractéristiques des exploitations selon l’exercice d’une activité extérieure
et la présence de salariés*
Sans activité extérieure Avec activité extérieure Ensemble
Sans salarié Avec salariés Sans salarié Avec salariés
42,41 44,23 40,38 49,20 42,58Superficie agricole utile (en ha)
34,46 74,02 31,99 72,26 40,79Marge brute standard (1)
1,46 2,57 1,23 2,47 1,61Unités de travail annuel (UTA)
1,44 1,42 1,21 1,16 1,39Unités de travail annuel familial (UTAF)
99 55,4 98,5 47,1 86,3Part UTAF dans UTA (en %)
447,5 1 020,9 386,9 967,5 533,7Produit brut (2)
10,6 23,1 9,6 19,7 12,5Produit brut par hectare
306,5 397,2 314,6 391,7 331,5Produit brut par UTA
145,7 328,9 115,4 249,5 168,7Revenu brut agricole (2)
100,8 230,9 95,3 214,5 121,4Revenu brut agricole par UTAF
1. En milliers d’unités de compte européennes (UCE).
2. En milliers de francs 1991.
* Résultats après pondération par l’inverse des taux de sondage relatifs à chaque strate.
Champ : exploitations individuelles, présentes dans le RICA de manière permanente de 1989 à 1991.
Source : appariement RICA - source fiscale 1991, Insee.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 329-330, 1999-9/10 169Le revenu agricole brut (2) est, par conséquent,Un choix de productions
plus faible en cas de pluriactivité. Les écarts demoins exigeantes en travail
revenus agricoles bruts s’amoindrissent cepen-
La pluriactivité entretient une double relation avec dant lorsqu’on raisonne en revenu par actif à
la structure de production. Il y a d’abord un effet temps plein. Le revenu agricole brut par actif
ex ante où la petite dimension de l’exploitation familial s’élève ainsi à plus de 100 000 francs sur
peut induire la décision de pluriactivité afin de les exploitations sans activité extérieure contre
compenser la faiblesse du revenu agricole ; il y a 95 000 francs environ pour les exploitations plu-
ensuite un effet ex post dans la mesure où la plu- riactives. Comme on pouvait s’y attendre, les
riactivité conduit à la mise en place de techniques revenus agricoles des exploitations ayant recours
de production mettant en jeu de moindres quantités au travail salarié sont plus élevés.
de travail, du moins en l’absence d’embauche de
salariés, ce qui se traduit in fine par une réduction
de la production pour faire face à la diminution de La pluriactivité dépend de l’orientation
la quantité de travail sur l’exploitation. des exploitations
L’effet ex post semble l’emporter sur l’effet ex L’extensification liée à la pluriactivité ou
ante. Les exploitations n’employant pas de salarié l’intensification à défaut d’activité extérieure
se différencient ainsi peu en terme de surface agri- influent aussi sur les choix de production.
cole utile (SAU), puisque la SAU des exploitations L’emploi de main-d’œuvre salariée et l’exercice
pluriactives n’est, en moyenne, que légèrement d’une activité professionnelle hors de l’exploi-
plus faible que celles des autres exploitations (40,4 tation sont fortement liés à l’orientation tech-
ha contre 42,4 ha) (cf. tableau 3). Des différences nico-économique des exploitations (OTEX) et
plus sensibles apparaissent cependant en termes de à leur degré plus ou moins élevé d’intensifica-
rendement mesuré par le produit brut par hectare, tion de la production (C. Benjamin, 1996).
supérieur de 10 % environ pour les exploitations
sans activité extérieure. L’impossibilité pour cer-
tains foyers d’agriculteurs d’accéder à un emploi
2. Par souci de concision, seuls les résultats relatifs au revenuhors de l’exploitation se traduit par une intensifica-
agricole brut sont présentés. Le revenu agricole net tienttion de la production, afin de valoriser au mieux la
compte de l’amortissement (dépréciation du stock de capital),
main-d’œuvre familiale, alors qu’à l’inverse, la or l’amortissement peut être considéré comme une forme d’utili-
sation du revenu agricole. Le poids de l’amortissement dans lepluriactivité s’accompagne d’une extensification
revenu agricole diffère selon qu’il y ait ou non pluriactivité, du
de la production. L’emploi de main-d’œuvre fait de comportements différents en matière d’investissement
(cf. infra). La hiérarchie des montants et des disparités de reve-salariée sur l’exploitation conduit ainsi que l’on
nus est cependant respectée, qu’on raisonne en termes de
pouvait s’y attendre, à des produits bruts par hec- revenu agricole brut ou en termes de revenu agricole net (cf.
également note 3).tare plus élevés.
Tableau 4
Répartition des régimes de travail selon l’orientation technico-économique de l’exploitation*
En %
Sans activité extérieure Avec activité extérieure
Ensemble
Sans salarié Avec salariés Sans salarié Avec salariés
Grandes cultures 60,5 10,3 23,3 6,0 100,0
Maraîchage, horticulture 40,2 45,0 4,0 10,8 100,0
Viticulture d’appellation d’origine 26,0 49,5 14,0 10,5 100,0
Autre viticulture 33,8 35,7 14,0 16,5 100,0
Fruits et autres cultures permanentes 36,0 39,2 7,5 17,3 100,0
Bovins-lait 81,0 3,7 15,2 0,1 100,0
Bovins mixtes et viande 74,1 4,4 20,7 0,8 100,0
Ovins, caprins et autres herbivores 78,0 5,7 15,3 1,0 100,0
Granivores (porcins et volailles) 70,0 14,2 10,0 5,8 100,0
Polyculture 62,5 22,0 11,3 4,3 100,0
Herbivores cultures 71,2 5,1 21,3 2,4 100,0
Ensemble 65,4 13,1 17,4 4,2 100,0
* Résultats après pondération par l’inverse des taux de sondage relatifs à chaque strate.
Champ : exploitations individuelles, présentes dans le RICA de manière permanente de 1989 à 1991.
Source : appariement RICA - source fiscale 1991, Insee.
170 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 329-330, 1999-9/10Le recours à du travail salarié est plus fréquent dans main-d’œuvre salariée. Ceci est encore amplifié
le cas d’orientations intensives comme en horticul- lorsque les exploitations n’ont pas la possibilité de
ture (56 % des exploitations), en cultures permanen- s’agrandir. Enfin, d’autres orientations connaissent
tes (60 % en viticulture d’appellation d’origine, des conditions de travail astreignantes, comme en
52%en autre et 56 % en fruits et autres bovins-lait (deux traites par jour), ce qui rend diffi-
cultures permanentes) et dans une moindre mesure cile l’embauche d’un salarié pour compenser
en polyculture (26 %) et en granivores (20 %). Dans l’occupation d’un emploi hors de l’exploitation. En
les premières, l’importance du recours à des salariés bovins-lait, l’exercice par le conjoint d’une activité
peut recouvrir des embauches de courte durée extérieure peut conduire à l’abandon de la produc-
destinées à répondre à des besoins saisonniers. En tion laitière et à une reconversion de l’exploitation
cultures permanentes, l’emploi de salariés est fré- vers des orientations plus propices à l’exercice de
quemment associé à l’exercice d’une activité exté- cette activité extérieure comme les grandes cultures
rieure. En horticulture, polyculture et granivores,la (Vert, 1985). À l’inverse, le maintien du conjoint sur
fréquence de participation à une activité extérieure l’exploitation joue en faveur d’une poursuite de la
est, par contre, inférieure à la moyenne (15 % des production laitière, dans la mesure où elle corres-
exploitations, environ) (cf. tableau 4). pond à une bonne valorisation du travail familial.
Les exploitations de grandes cultures et mixtes La pluriactivité est plus fréquente
(herbivores-cultures) se caractérisent par une fré- dans les régions de grandes cultures
quence élevée d’activité extérieure (près de 30 % et/ou de cultures permanentes
en grandes cultures et 24 % en herbivores-cultu-
res), alors que le recours au travail salarié y est L’existence de profils régionaux différenciés en
inférieur à la moyenne (respectivement 16 % et 8 % matière de pluriactivité peut s’expliquer d’une part
des exploitations). par la situation locale (régionale) du marché du tra-
vail, d’autre part par les spécialisations productives
Dans les exploitations d’élevage herbivore, la part régionales (orientations technico-économiques
des pluriactives est en règle générale dominantes) (cf. carte).
inférieure à la moyenne (21 % en bovins mixtes et
viande,16%en ovins, caprins et autres herbivo- La localisation de l’exploitation à proximité d’un
res,15%en bovins-lait) et l’emploi de travail sala- bassin d’emploi dynamique est de nature à faciliter
rié est marginal (7 % en ovins, caprins et autres l’accès à un emploi hors de l’exploitation de l’agri-
herbivores,5%en bovins mixtes et viande,et culteur et de son conjoint. Tel est le cas de l’Alsace,
même moins de 4 % en bovins-lait).
Carte
Les décisions d’emploi de main-d’œuvre salariée Part des exploitations pluriactives
et de participation à une activité professionnelle dans l’effectif régional*
hors de l’exploitation s’avèrent ainsi fortement
dépendantes de l’organisation de la production
agricole spécifique à chaque orientation : certaines
orientations, comme en cultures permanentes et
notamment en viticulture, revêtent un fort carac-
tère saisonnier. Les besoins en main-d’œuvre sur
ces exploitations sont concentrés sur un laps de
temps relativement court (ce qui explique leur
recours fréquent à de la main-d’œuvre salariée à
titre occasionnel), alors que les besoins en travail
sont réduits le reste de l’année (ce qui explique la
fréquence élevée de la pluriactivité sur ces exploi-
tations). D’autres orientations revêtent un caractère
saisonnier moins marqué, mais sont caractérisés
par des gains de productivité du travail élevés sur la
période récente, comme en grandes cultures
(Butault, 1999). Ces gains de productivité élevés
tendent à réduire les besoins en travail des exploita-
tions, ce qui est de nature à libérer du temps pour
* Résultats pondérés.les membres de la famille (temps éventuellement
Champ : exploitations individuelles, présentes dans le RICA de
consacré à l’exercice d’une activité professionnelle
manière permanente de 1989 à 1991.
hors de l’exploitation) et à limiter le recours à de la Source : appariement RICA - source fiscale 1991, Insee.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 329-330, 1999-9/10 171où la pluriactivité concerne le quart des exploita- Des revenus globaux plus élevés
tions. À l’inverse, un marché régional du travail
déprimé constitue un obstacle à son développe- La modélisation adoptée pour le fonctionnement
ment. Ainsi, dans le Nord-Pas-de-Calais, moins de du ménage agricole peut servir de cadre théorique
18 % des exploitations se tournent vers de telles à une analyse des effets de la pluriactivité sur la
formes d’emploi. La source statistique employée composition des revenus globaux perçus par les
n’autorise pas cependant de conclusions catégori- foyers d’agriculteurs (cf. encadré 3). Ce modèle
ques dans la mesure où elle n’inclut pas d’informa- suggère que la perception par les familles d’agricul-
tions précises quant à la localisation des teurs pluriactifs de revenus d’activité extérieure per-
exploitations au niveau infra-régional (départe- met de compenser la faiblesse de leurs revenus
ment ou canton), évidemment plus pertinentes agricoles et donc de bénéficier, in fine, de
pour une analyse spatiale. globaux supérieurs à ceux des familles sans acti-
vité extérieure.
Le rapprochement de la fréquence de la pluriactivité
dans chaque région avec les orientations producti- C’est bien ce que l’on constate dans les faits. Les
ves qui y sont dominantes s’avère cohérent avec les foyers pluriactifs ont des revenus globaux plus éle-
liens mis en évidence entre l’orientation de l’exploi- vés, que l’exploitation emploie ou non des salariés
tation et l’activité extérieure. Les régions de grandes (cf. tableau 5). Ce revenu global plus important des
cultures et/ou de cultures permanentes, viticoles foyers pluriactifs tient à deux causes. D’une part,
notamment (Aquitaine, Centre, Bourgogne, Lan- l’existence d’imperfections du marché du travail
guedoc-Roussillon, Midi-Pyrénées et Alsace), se ne permet pas à certains foyers désireux d’offrir du
détachent ainsi en tête : plus d’une exploitation sur travail hors de l’exploitation de le faire, en dépit de
quatre y est pluriactive. La pluriactivité est, par la faiblesse de leur revenu agricole. D’autre part,
contre, moins répandue dans les régions d’élevage certains foyers peuvent avoir une préférence
bovins comme la Normandie (moins de 12 % ), marquée pour le travail sur l’exploitation, même
l’Auvergne ou le Limousin. Les autres régions, du lorsque la rémunération associée à une activité
fait de spécialisations productives moins marquées, extérieure est supérieure à celle obtenue en travail-
sont nettement moins individualisées. lant sur l’exploitation.
Tableau 5
Composition du revenu global des ménages selon l’exercice d’une activité extérieure
et la présence de salariés*
En milliers de francs 1991
Sans activité extérieure Avec activité extérieure
Ensemble
Sans salarié Avec salariés Sans salarié Avec salariés
Revenu brut agricole 145,7 328,9 115,4 249,5 168,7
15,0 24,3 90,3 132,4 34,2Total des revenus extérieurs
1,7 3,1 79,5 103,4 19,7dont revenus d’activité extérieure (1)
- salaires 1,5 2,5 70,9 76,0 16,8
0,5 0,5 15,0 21,8 3,9dont chef d’exploitation
0,4 0,3 55,5 53,5 12,2dont conjoint
- bénéfices non agricoles 0,2 0,6 8,6 27,4 2,9
0,2 0,5 6,1 21,2 2,2
0,0 0,1 2,5 6,0 0,7dont conjoint
dont autres revenus extérieurs 13,3 21,2 10,8 29,0 14,5
- revenus du capital 9,5 17,5 10,3 26,7 11,4
3,8 3,7 0,6 2,2 3,1- retraites
Revenu global (RG) 160,7 353,2 205,8 382,0 203,0
Part du revenu agricole
90,7 93,1 56,1 65,3 83,1dans le RG (en %)
1. Du fait du mode de construction de la variable activité extérieure, les ménages classés dans la catégorie sans activité extérieure
peuvent toutefois déclarer des revenus d’activité extérieure dans la mesure où ces derniers sont inférieurs au seuil de 23 000 francs
annuels (cf. encadré 1).
* Résultats après pondération par l’inverse des taux de sondage relatifs à chaque strate.
Champ : exploitations individuelles, présentes dans le RICA de manière permanente de 1989 à 1991.
Source : appariement RICA - source fiscale 1991, Insee.
172 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 329-330, 1999-9/10Le revenu global des foyers sans activité extérieure Les revenus salariaux de ces foyers résultent princi-
et sans salarié est inférieur au revenu global des palement de l’activité du conjoint, alors que les
foyers pluriactifs sans salarié. Il s’élève pour les pre- bénéfices non agricoles (bénéfices industriels et
miers à 161 000 francs dont 91 % tirés du revenu commerciaux, bénéfices non commerciaux) sont
agricole brut. Sur les 206 000 francs de revenu glo- principalement perçus par le chef d’exploitation.
bal des seconds, seulement 56 % proviennent du Ces bénéfices non agricoles proviennent sans doute
revenu agricole brut. Le relèvement du revenu glo- essentiellement d’activités de diversification réali-
bal des foyers pluriactifs s’explique essentiellement sées sur l’exploitation, en prolongement de l’activité
par la présence des revenus d’activité extérieure. agricole (travaux agricoles et forestiers réalisés pour
Encadré 3
MODÈLE DU MÉNAGE AGRICOLE, PRODUCTEUR ET CONSOMMATEUR
ET INÉGALITÉS DE REVENUS AGRICOLES ET GLOBAUX
Le modèle du ménage agricole producteur et consom- Lorsque les deux ménages ont la possibilité d’offrir du
mateur (cf. encadré 2) peut servir de support à une ana- travail hors de l’exploitation, rémunéré au taux de
lyse des effets de la pluriactivité sur les inégalités de salaire w, la demande de travail hors de l’exploitation
revenus agricoles et globaux des ménages agricoles. est matérialisée par la droite horizontale WW’.La
Les inégalités de revenus agricoles résultent principale- demande de travail adressée à chacun des ménages
ment des différences de dotations en facteurs de pro- devient alors D EW’ pour le ménage E ,et D FW’ pour1 1 2
duction fixes. le ménage E . L’offre de travail du ménage E est2 2
s
intégralement captée par l’exploitation (L =LF ). Le2
Supposons deux exploitations E et E , ne différant que revenu agricole de ce ménage, qui correspond égale-1 2
par leurs dotations en facteurs fixes et n’ayant pas la ment à son revenu global, est matérialisé par la sur-
possibilité d’employer de la main-d’œuvre salariée. La face+++. Le ménage E offre un volume de2
dotation en facteurs fixes de l’exploitation E est supé- travail LF sur l’exploitation et LO en dehors de cette2 1 1
s
rieure à celle de l’exploitation E , ce qui se traduit par dernière (de telle sorte que LO =L -LF ). Le revenu1 1 1
une productivité marginale du travail supérieure sur global du ménage (surface++) peut ainsi être
l’exploitation E , et donc par une demande de travail décomposé en revenu agricole (surface) et revenu2
supérieure sur cette exploitation (matérialisée par le d’activité extérieure (surface+).
schéma ci-dessous par D D ’ contre D D ’ pour l’exploi-2 2 1 1
tation E ). L’offre de travail des deux ménages est sup- La pluriactivité tend donc à accroître les inégalités de1
posée identique et est représentée par une droite revenu agricole (le revenu agricole de l’exploitation
verticale unique OO’. E correspond à la surface+++, alors qu’il2 pour l’exploitation E à la surface+‚1
Lorsqu’aucun des deux ménages n’a la possibilité de en l’absence d’activité extérieure et à la surface
travailler hors de l’exploitation, chaque exploitation en cas de pluriactivité) et à réduire les inégalités de
s
emploie un volume de travail familial identique, L .Du revenu global (le revenu global de l’exploitation E2
fait de la dotation en facteurs fixes supérieure sur correspond à la surface+++ , alors qu’il cor-
l’exploitation E , le revenu agricole perçu par le ménage respond à la surface++ pour le ménage E en2 1
E (matérialisé par la surface+++) est supérieur cas de pluriactivité et à la surface + en2
à celui perçu par le ménage E (surface+). l’absence de pluriactivité).1
La comparaison de la situation de l’exploitation EDécomposition du revenu global entre revenu 1
en présence et en absence de possibilité de travailagricole et revenu d’activité extérieure
hors de l’exploitation permet d’examiner les effets
des imperfections du marché du travail sur la forma-
tion du revenu global des ménages agricoles (on rai-
sonne dorénavant à volume de facteurs fixes
constants). Ces imperfections, qui tiennent par
exemple à l’éloignement des lieux de travail poten-
tiels et à l’existence de coûts de transports élevés,
empêchent certains ménages de participer au mar-
ché du travail hors de l’exploitation. Elles condui-
sent à une réduction du revenu agricole des
exploitations pluriactives (surface+ contre sur-
face pour les exploitations sans activité exté-
3
rieure), mais cette diminution du revenu agricole est
compensée en cas de pluriactivité par la perception
d’un revenu d’activité extérieure (surface+) qui
rend finalement la situation des exploitations plu-
riactives en termes de revenu global plus confor-
table que celle des ménages n’ayant pas accès à
une activité extérieure.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 329-330, 1999-9/10 173le compte de tiers, location de gîtes ruraux, etc.). Les supérieurs, les autres revenus extérieurs sont supé-
montants des revenus du capital déclarés par les rieurs pour les exploitations pluriactives (29 000
foyers d’agriculteurs pluriactifs sont proches de francs contre 21 000 francs). Les retraites, quant à
ceux des autres foyers. Les montants déclarés des elles, demeurent supérieures pour les exploitations
retraites, d’autre part, sont très inférieurs à ceux des sans activité extérieure.
foyers sans activité extérieure.
Les revenus d’activités extérieures
Les écarts de revenus sont plus faibles pour les foyers compensent, en partie, les inégalités
employeurs de main-d’œuvre salariée, ce qui peut se de revenu agricole
référer à des situations où le travail familial et le tra-
vail salarié sont substituables et où l’occupation d’un Ainsi les revenus d’activité extérieure permettent-ils
emploi hors de l’exploitation implique, en contre- de compenser la faiblesse du revenu agricole. Les iné-
partie, un recours à de la main-d’œuvre salariée. Les galités de revenu global sont en conséquence moins for-
foyers pluriactifs perçoivent un revenu global de tes que les inégalités de revenu agricole. En revanche,
382 000 francs, contre 353 000 francs pour les autres. en ce qui concerne les seuls revenus agricoles, la plu-
Le montant des revenus d’activité extérieure des riactivité s’accompagne d’un accroissement
exploitations pluriactives avec salariés est supérieur des disparités entre exploitations, ce qui a pour
à celui des exploitations sans salarié, ce qui effet d’accroître les inégalités de revenu agri-
s’explique par des bénéfices non agricoles très supé- cole (cf. encadrés 3 et 4). Il est possible de mesurer
rieurs (27 400 francs contre 8 600 francs), pour des et de décomposer les inégalités de revenus selon
revenus salariaux déclarés proches (76 000 francs leur origine (cf. encadré 5). Ces inégalités par source
contre 70 000 francs). Du fait de revenus du capital sont plus accentuées que celles du revenu global.
Encadré 4
DÉFINITIONS ET CONCEPTS
L’indicateur de revenu agricole généralement utilisé dans Revenu brut global = revenu brut agricole + total des
le Réseau d’information comptable agricole (RICA) est le revenus extérieurs
Résultat courant avant impôt (RCAI), qui correspond au
solde des produits et des charges courants. Ce résultat Revenu net global = revenu net agricole + total des
mesure, dans le cadre des exploitations individuelles, revenus extérieurs
champ de notre étude, la somme dont dispose le chef
d’exploitation pour rémunérer les capitaux propres, la terre Prélèvements privés = sommes versées par l’exploita-
et la main d’œuvre familiale. Les cotisations sociales, ver- tion à la famille
sées par les agriculteurs à leur propre régime de Sécurité
sociale, la Mutualité sociale agricole (MSA), ne sont pas Dépenses familiales = prélèvements privés + total des
incluses dans les dépenses courantes et sont comptabili- revenus extérieurs
sées dans les prélèvements privés. Dans cette étude, afin
d’harmoniser les différents revenus d’activité, les cotisa- Les dépenses familiales correspondent à la somme
tions sociales ont été ajoutées aux charges courantes de de la consommation familiale, des remboursements
l’exploitation et ont été déduites des prélèvements. d’emprunts privés, de l’épargne extra-agricole et de
l’impôt.
Les notions suivantes ont ainsi été définies :
Capacité d’autofinancement courante = résultat cou-
Revenu net agricole = résultat courant avant impôt - rant avant impôt + amortissement - charges sociales
cotisations sociales exploitant (= revenu brut agricole)
Revenu brut agricole = revenu net agricole + amortis- La capacité d’autofinancement courante correspond
sements à la ressource financière interne dégagée par
l’exploitation sur l’exercice pour assurer les prélève-
Bénéfice non agricole = bénéfices industriels et com- ments privés, les remboursements d’emprunts et le
merciaux (BIC) + bénéfices non commerciaux (BNC) financement de l’activité courante et des investisse-
ments de l’exploitation.
Revenu d’activité extérieure = salaires + bénéfices
non agricoles Autofinancement courant = capacité d’autofinance-
ment courante - prélèvements privés
Autres revenus extérieurs = revenus de la propriété et
retraites L’autofinancement courant correspond aux sommes
réinvesties dans l’exploitation agricole soit pour
Total des revenus extérieurs = revenu d’activité exté- financer ses investissements et son activité cou-
rieure + autres revenus rante, soit pour rembourser les emprunts.
174 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 329-330, 1999-9/10

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