Le marché du travail britannique vu de France

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Les créations nettes d'emplois au Royaume-Uni ont été au cours des vingt dernières années supérieures à celles observées en France, notamment en raison du différentiel de croissance par tête. Le fonctionnement du marché du travail britannique s'avère cependant paradoxal. Les réformes radicales sont à l'origine d'une certaine capacité d'adaptation, en termes d'effectifs globaux et de salaires relatifs. Mais ce marché reste à maints égards « rigide », avec une inflation salariale toujours vivace et peu sensible au niveau de chômage, une domination persistante des formes traditionnelles d'emploi et une mobilité microéconomique des travailleurs somme toute relativement faible. Ces caractéristiques résulteraient notamment de la nature duale du marché du travail britannique : la pérennité d'un « coeur » du marché du travail marqué par une certaine stabilité dans l'emploi et des hausses de salaires relativement soutenues s'opposerait à une « périphérie » supportant l'essentiel des ajustements nécessaires. Une conséquence majeure et sans ambiguïté des réformes passées est l'augmentation de la pauvreté et des inégalités de revenus. Ce degré d'inégalité est seulement comparable au sein de l'OCDE à celui observé aux États-Unis.
Publié le : dimanche 30 décembre 2012
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COMPARAISONS INTERNATIONALES
Le marché du travail
britannique vu de France
Michel Fouquin, Sébastien Jean et Aude Sztulman*
Les créations nettes d’emplois au Royaume-Uni ont été au cours des vingt dernières
années supérieures à celles observées en France, notamment en raison du différentiel de
croissance par tête.
Le fonctionnement du marché du travail britannique s’avère cependant paradoxal. Les
réformes radicales sont à l’origine d’une certaine capacité d’adaptation, en termes
d’effectifs globaux et de salaires relatifs. Mais ce marché reste à maints égards « rigide »,
avec une inflation salariale toujours vivace et peu sensible au niveau de chômage, une
domination persistante des formes traditionnelles d’emploi et une mobilité
microéconomique des travailleurs somme toute relativement faible.
Ces caractéristiques résulteraient notamment de la nature duale du marché du travail
britannique : la pérennité d’un « cœur » du marché du travail marqué par une certaine
stabilité dans l’emploi et des hausses de salaires relativement soutenues s’opposerait à
une « périphérie » supportant l’essentiel des ajustements nécessaires. Une conséquence
majeure et sans ambiguïté des réformes passées est l’augmentation de la pauvreté et des
inégalités de revenus. Ce degré d’inégalité est seulement comparable au sein de l’OCDE
à celui observé aux États-Unis.
* Michel Fouquin est directeur-adjoint du Cepii. Sébastien Jean est économiste au Cepii. Aude Sztulman est doctorante au Ceresa, Univer-
sité de Paris-IX Dauphine.
Les noms et dates entre parenthèses renvoient à la bibliographie en fin d’article.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 332-333, 2000 - 2/3 97’expérience britannique est une référence ré- En France, en revanche, le taux d’emploi a presqueLcurrente dans le débat public français sur le continûment baissé sur cette période. Son niveau
marché du travail, mais elle joue alternativement le s’est stabilisé aux alentours de 59 % au cours des
rôle de modèle et de repoussoir. Le caractère tran- quatre dernières années, alors qu’il était de 64,7 %
ché des opinions sur la question s’explique sans en 1979. Mesurée en termes de volume d’heures
doute largement par la radicalité des réformes en- travaillées par personne en âge de travailler, la dif-
treprises au Royaume-Uni (1) avec l’arrivée au férence est plus importante encore : ce volume était
mepouvoir de M Thatcher. Les mesures adoptées en 1997 de 1 221 heures par an au Royaume-Uni,
sont à l’origine d’un affaiblissement très marqué contre 906 en France (contre respectivement 1 286
du pouvoir des syndicats et d’un déclin de la pro- et 1 108 heures en 1979) (3). Quelle que soit la
tection de l’emploi. Elles ont également entraîné mesure adoptée, le taux d’emploi en France appa-
une décentralisation des négociations collectives raît donc à la fois inférieur et décroissant par rap-
au niveau de l’entreprise et l’individualisation des port au Royaume-Uni.
salaires et des temps de travail. Mais ces opinions
tranchées sont aussi alimentées par la complexité Entre 1979 et 1998, la population en âge de travail-
des évolutions observées et par la difficulté d’en ti- ler a augmenté de près de quatre millions et demi
rer un diagnostic clair. en France, contre moins de deux et demi
au Royaume-Uni. La croissance de l’emploi a
pourtant été plus forte au Royaume-Uni. Sur la
Une bonne performance en termes même période (1979 étant un point haut relatif de
l’emploi dans les deux pays) l’emploi total a aug-d’emploi
menté de 780 000 environ en France, et de plus de
1,6 million outre-Manche, avec toutefois de trèsAlors qu’il dépassait 10 % fin 1992, le taux de chô-
fortes variations cycliques. La différence de ten-mage officiel au Royaume-Uni est passé en février
dance est manifeste : l’évolution globale de1998 sous la barre des 5 %. En taux standardisé
l’emploi a été plus favorable au Royaume-Uni(définition OCDE-BIT), le chômage britannique
qu’en France au cours des vingt dernières années.est certes plus élevé, mais il est passé à6%en
décembre 1999, alors qu’il demeurait supérieur à
10,5 % en France. La performance britannique est
cependant l’objet d’intenses controverses, tant
dans son évaluation que dans son interprétation. 1. Le Royaume-Uni regroupe la Grande-Bretagne et l’Ulster.
2. Selon l’OCDE (1996a), les personnes percevant une indemnité
d’invalidité représentaient 5 % de la population active en 1994. En
Certains y voient un artifice statistique, arguant avril 1995, l’allocation d’invalidité a été remplacée par une alloca-
tion d’incapacité, assortie d’un contrôle rigoureux de l’inaptitudenotamment de la forte augmentation du nombre de
au travail.personnes percevant une indemnité d’invalidité (2)
3. Estimations des auteurs à partir des données des Perspectives
(et à ce titre non comptabilisées comme chômeurs), économiques et des Perspectives de l’emploi de l’OCDE.
et plus généralement de la hausse supposée du
Graphique Inombre de travailleurs découragés. D’autres met-
Taux d’emploi en France et au Royaume-Uni,tent en avant la faible croissance de la population
1970-1998en âge de travailler au Royaume-Uni, qui limite le
chômage. Par ailleurs, la forte cyclicité de l’éco- En %
75
nomie britannique – souvent en décalage par rap-
port à la France –, peut induire en erreur si, comme
c’est parfois le cas, le dynamisme de l’emploi est
70
apprécié sur une partie seulement du cycle.
Royaume-Uni
L’examen du taux d’emploi (cf. graphique I), qui
65
rapporte l’emploi total à l’ensemble de la population
en âge de travailler (de 15 à 64 ans), et n’est pas
affecté directement par les variations du taux d’acti- 60
France
vité, permet de répondre à la première critique.
Légèrement supérieur à 70%àlafindes années 70
au Royaume-Uni, il était revenu à un niveau presque 55
1970 1972 1974 1976 1978 1980 1982 1984 1986 1988 1990 1992 1994 19961998
équivalent fin 1997, en hausse de 3 points environ
depuis son dernier point bas en 1993. Il a subi de for-
Lecture : le taux d’emploi rapporte l’emploi total à l’ensemble de la
tes fluctuations durant les deux dernières décennies,
population en âge de travailler de 15 à 64 ans.
mais ne présente pas de nette tendance à la baisse. Source : Perspectives économiques, OCDE.
98 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 332-333, 2000 - 2/3L’une des explications de la différence de créations croissance comparable à celle des autres pays du
d’emplois tient au niveau de la croissance du PIB continent en temps normal.
réel par habitant : elle a été, depuis 1979, de 40 %
au Royaume-Uni, contre 30 % seulement en Dans tous les pays industrialisés, la croissance de
France. Les politiques monétaires et budgétaires l’emploi global recouvre des évolutions sectorielles
depuis le début des années 90 ont sans doute contri- contrastées ; partout, les emplois de services pro-
bué pour une large part à cet écart de croissance. gressent rapidement, tandis que les emplois indus-
Une estimation centrale, publiée à l’occasion de la triels régressent. La comparaison des structures
conférence nationale sur l’emploi (4), fixe entre sectorielles d’emploi montre que ce « déversement »
4%et5%le déficit d’activité de la France à fin des emplois depuis l’industrie manufacturière vers
1997. La politique monétaire française a été guidée les services est un peu plus rapide au Royaume-Uni
par le souci de maintenir le franc dans le SME, et la qu’en France (cf. tableau 1). La part de l’industrie
politique budgétaire a été moins contra-cyclique manufacturière dans l’emploi salarié en
(déficit public inférieurà6% depuis le début de la Grande-Bretagne a chuté de 29,7 % en 1978 à
décennie, alors qu’il s’est approché de8%au 18,2 % en 1996, soit 11,5 points, tandis qu’en
Royaume-Uni). Le Royaume-Uni, qui n’avait France le recul n’était que de 10,2 points. Cepen-
cessé depuis la fin de la seconde guerre mondiale dant, des divergences importantes apparaissent à un
de s’appauvrir relativement à l’Europe continen-
4. Cf. Dares, DP et Insee (1997).tale, se situe aujourd’hui sur une trajectoire de
Tableau 1
La répartition sectorielle de l’effectif salarié en Grande-Bretagne et en France
par grand secteur d’activité
En %
Code Grande-Bretagne France
SIC
1978 1984 1989 1992 1996 1978 1984 1989 1992 199692
Ensemble des secteurs d’activité A-Q 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0
Ensemble des industries C-E 32,9 26,5 23,2 20,2 19,2 31,5 28,0 24,2 22,5 20,6
manufacturières D 29,7 23,8 21,3 18,6 18,2 29,5 25,9 22,7 21,2 19,3
Ensemble des services G-Q 60,0 66,8 70,5 74,1 76,0 58,1 63,7 67,5 69,6 72,2
Agriculture, chasse, sylviculture ;
pêche, aquaculture A-B 1,7 1,6 1,3 1,4 1,2 1,9 1,6 1,4 1,4 1,4
Industries extractives C 1,8 1,5 0,8 0,6 0,3 1,0 0,9 0,4 0,3 0,3
Industrie manufacturière D 29,7 23,8 21,3 18,6 18,2 29,5 25,9 22,7 21,2 19,3
Production et distribution
d’électricité, de gaz et d’eau E 1,3 1,3 1,1 1,0 0,7 1,0 1,2 1,1 1,1 1,0
Construction F 5,4 5,0 5,0 4,3 3,6 8,4 6,8 6,9 6,4 5,7
Commerce ; réparations automobile
et d’articles domestiques G 14,6 15,7 15,9 16,4 16,9 13,0 13,5 13,2 12,8 12,8
dont : commerce de détail sauf de
véhicules à moteur et de motocycles ;
8,5réparations d’articles domestiques 8,9 9,2 9,9 10,2 6,4 6,7 6,4 6,2 6,4
Hôtels et restaurants H 4,0 4,8 5,3 5,6 5,8 2,1 2,4 2,7 2,9 3,1
Transports et communications I 6,5 6,4 6,1 6,2 5,9 7,0 7,3 7,0 7,1 6,9
Activités financières J 3,2 4,0 4,7 4,6 4,4 3,3 3,7 3,6 3,5 3,3
Immobilier, locations et services aux
entreprises K 6,9 8,6 10,2 11,0 12,9 5,0 5,8 9,1 9,6 10,6
Autres services, dont : L- Q 24,8 27,4 28,3 30,2 30,1 27,7 31,0 31,8 33,8 35,5
Administration publique L 7,2 7,0 6,1 6,6 6,1 n.d. n.d. 10,1 10,5 10,7
Éducation M 6,9 7,5 8,1 8,4 8,3 n.d. n.d. 8,0 8,4 8,7
Santé et action sociale N 7,3 9,0 10,0 11,0 11,2 n.d. n.d. 9,3 10,0 10,6
Autres services collectifs, sociaux et
personnels O-Q 3,4 3,9 4,1 4,3 n.d. n.d. 4,4 4,8 5,64,4
n.d. : non disponible.
Source : calculs des auteurs à partir des chiffres de la Comptabilité nationale et des estimations annuelles d’emploi de l’Insee, pour la
France et du Census of Employment et Annual Employment Survey, Office for National Statistics (ONS) pour la Grande-Bretagne.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 332-333, 2000 - 2/3 99niveau de détail plus fin. D’une part, les suppres- temporaire et de l’emploi à temps partiel a été favo-
sions d’emplois salariés ont été singulièrement for- risé par de nombreuses réformes institutionnelles,
tes entre 1978 et 1984 en Grande-Bretagne (recul de notamment l’assouplissement de la législation du
5,9 points contre 3,6 points pour la France). D’autre travail, le relèvement des seuils de cotisation et la
part, le recul britannique a été particulièrement mar- baisse des prestations sociales. Ces évolutions de la
qué dans les mines et l’industrie sidérurgique, qui relation d’emploi se sont traduites par un sentiment
ont perdu 3,9 points sur l’ensemble de la période, d’insécurité croissante des travailleurs, alors même
contre 2 points en France. Pour le reste de l’industrie que la part de la population ayant eu une expérience
et pour les années 1984-1996, les évolutions sont directe du chômage ne s’est pas accrue sur la
très similaires. période 1985-1995 (9). Au-delà du constat global, il
s’agit donc de savoir quels types d’emplois ont été
Les évolutions d’emplois salariés dans les services créés.
sont globalement analogues, mais les évolutions
sectorielles fines sont fortement divergentes (5). Contrairement aux évolutions de la plupart des
L’écart entre les deux pays porte sur les secteurs autres pays développés, le travail indépendant a
extrêmes du point de vue de la qualification de la connu un essor important en Grande-Bretagne
main-d’œuvre et des salaires. La Grande-Bretagne durant les années 80, en particulier à leur début.
fait mieux que la France pour des secteurs à très Après une longue période de stabilité, l’accroisse-
faible qualification et à très faible salaire mais aussi ment de l’emploi non salarié de 1979 à 1996
dans les secteurs à haute qualification et salaire (+ 1 430 000) a été supérieur à l’augmentation du
élevé que sont les activités financières et dérivées. nombre total des emplois (+ 932 000) en
En particulier, la faiblesse relative du niveau et de Grande-Bretagne. La part des travailleurs indépen-
l’augmentation de l’emploi français dans l’hôtel- dants dans l’emploi total est passée entre ces deux
lerie-restauration et dans le commerce de détail – dates de 7,2 % à 12,6 %, avec une hausse d’environ
phénomène déjà mis en évidence dans une compa- 19 % de juin 1981 à juin 1984. La part du travail
raison France - États-Unis (Piketty, 1997) –, appa- indépendant dans les sources de revenus des ména-
raît clairement : la somme de ces deux secteurs ne ges au Royaume-Uni s’élevait ainsi à 9,5 % en
représentait que 9,5 % de l’emploi salarié en 1994-1995 contre 5,8 % en 1980 (Family Expendi-
France en 1996, en hausse de 1 point par rapport à ture Survey, 1995-1996). Pour spectaculaire
1978, contre une part de 16 % au Royaume-Uni, en qu’elle soit, cette évolution ne doit pas être sures-
hausse de 3,5 points sur la même période (6). timée : elle correspond surtout à un mouvement de
rattrapage des autres pays européens, puisque le
De la même façon, la part dans l’emploi augmente taux d’emploi indépendant est désormais légère-
de 1,2 point pour l’intermédiation financière bri- ment supérieur à celui de la France (10) (11,3 % en
tannique alors que cette part stagne en France. 1996), mais encore inférieur à la moyenne euro-
Dans le cas des secteurs à bas salaires, la réglemen- péenne (15,0 % en 1996).
tation britannique sur les salaires minima et la fai-
blesse relative des charges ont sans doute dû jouer Ce développement de l’emploi non salarié au
en faveur du Royaume-Uni. Pour les secteurs Royaume-Uni est assez ciblé sectoriellement. En
financiers, la volonté de faire du Royaume-Uni un 1996, 57,5 % des emplois indépendants se situaient
centre financier d’envergure mondiale a permis de dans le secteur des services (19,2 % dans le secteur
créer ces emplois. En revanche, la part dans « distribution, hôtellerie et restauration », 16,4 %
l’emploi des secteurs de service public et de servi- dans le secteur « banques, finances, assurances »),
ces aux personnes, pour l’essentiel non mar-
chands (7), est plus importante en France dès 1978
et l’écart s’accroît ensuite (+ 7,8 contre + 5,3).
5. Les données très détaillées sont disponibles dans l’annexe 1.
6. La prise en compte de l’emploi non salarié ne saurait expli-
quer cette colossale différence : la part de ces deux secteurs
dans l’emploi total n’était guère que de 10,8 % en France enUn renouveau du travail indépendant
1993.
pendant les années 80 7. Les données britanniques d’emploi ne distinguent pas expli-
citement les services non marchands.
8. Pour une description détaillée de ces réformes, voir Fouquin,
De plus en plus, l’emploi connaît des réalités multi-
Jean et Sztulman (1998, annexe 1), ou Lefresne (1997).
ples et variées. C’est d’autant plus vrai au 9. Environ un quart de la population en âge de travailler a fait au
moins une fois la demande d’indemnités de chômage surRoyaume-Uni que ce pays a entrepris, entre 1979 et
l’ensemble de la période (Robinson, 1996).
1992 pour l’essentiel, une réforme structurelle du 10. Ce taux comprend en France un grand nombre de petits
exploitants agricoles. Si l’on exclut le travail indépendant agri-marché du travail d’une ampleur sans précédent,
cole, l’emploi non salarié est passé, entre 1979 et 1990, de
visant à « flexibiliser » son fonctionnement (8). Le 6,6 % à 11,6 % au Royaume-Uni et de 10,6 % à 10,3 % en
France (OCDE, 1992).développement du travail indépendant, du travail
100 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 332-333, 2000 - 2/324,1 % dans la construction et seulement 7,7 % Des évolutions contrastées des contrats
dans des industries manufacturières. Les taux de de travail
croissance de l’emploi indépendant les plus impor-
tants sont observés dans trois secteurs : le secteur Faut-il donc voir dans le développement du travail
« banques, finances, assurances » (+ 187,4 % de temporaire l’origine de ce sentiment « d’insécu-
1979 à 1990), le secteur « administration, sphère de rité » (14) ? Là encore, la réponse est très con-
l’éducation et de la santé, entreprises personnelles trastée. Le travail temporaire concernait 7,0 % de
de petite taille » (+ 156,4 % de 1979 à 1990) et le l’effectif salarié total en 1996, contre 5,2 % en
secteur de la construction (+ 109,5 % de 1979 à 1986 et plus de la moitié des emplois temporaires
1990). Le déversement des emplois depuis le sec- sont désormais à temps partiel. Si le travail tempo-
teur manufacturier vers les services a donc amplifié raire féminin reste prédominant, le-
l’augmentation de l’emploi indépendant. raire masculin a connu une augmentation continue
(de 36,8 % de l’emploi temporaire salarié total en
Par ailleurs, les employeurs ont eu avantage à 1986 à 45,2 % en 1996).
modifier le statut de leurs salariés, pour des raisons
fiscales et d’assurance sociale. De plus, le recours à Cette tendance à la hausse du travail temporaire est
la sous-traitance a permis de reporter sur d’autres néanmoins beaucoup plus marquée en France, où il
entreprises les évolutions heurtées de la conjonc- est passé de 3,3 % de la population active en 1983 à
ture (11). 11,0 % en 1994 (15). Les contrats à durée déter-
minée sont maintenant majoritaires dans les flux
Enfin, la promotion par le gouvernement de la d’embauches en France. Pour les établissements de
« culture d’entreprise », au travers d’incitations cinquante salariés et plus, ils représentent même
financières et de régulations souples, a favorisé quatre cinquièmes des embauches (CSERC,
l’essor du travail indépendant : accès au capital 1996a). Entre 1990 et 1997, le nombre de CDD et
facilité pour les petites entreprises (prêts garantis, d’intérimaires s’est accru de 40 % (Ripert, 1998).
seuils de TVA plus élevés, déductions fiscales),
centres de conseil, programmes de formation, etc., Dans une démarche plus pragmatique, certains
notamment au travers de la mise en place en 1983 chercheurs ont tenté d’évaluer la variation de
du programme Entreprise Allowance Scheme des- l’ancienneté moyenne des travailleurs dans l’entre-
tiné aux chômeurs souhaitant créer une entreprise prise au Royaume-Uni (Burgess et Rees, 1997 ;
(rebaptisé Business Start-up en 1991). Gregg et Wadsworth, 1995). Ils mesurent effecti-
vement une tendance au raccourcissement, mais
Le travail indépendant prend des formes très diver- d’une ampleur relativement faible. La moitié des
ses au Royaume-Uni. Sa hausse marquée reflète salariés disposaient de leur emploi depuis au moins
non seulement la création de petites entreprises 5,8 années en 1975 contre 4,9 années en 1989 et 5
mais aussi un développement du travail domes- années en 1993 (Gregg et Wadsworth, 1995). Ces
tique, de la sous-traitance (notamment dans la évolutions résultent d’une baisse de 20 % dans
construction) et de « petits boulots ». Les travail- l’ancienneté médiane de l’emploi des hommes et
leurs indépendants sans employé représentent les d’une hausse de 10 % dans celle des femmes (16).
quatre cinquièmes de la croissance totale de La stabilité de l’emploi des travailleurs masculins à
l’emploi non salarié pendant les années 80. En bas salaires s’est dégradée, et toutes les formes
1995, près de 70 % des travailleurs indépendants
n’ont pas d’employé et seuls 9 % d’entre eux ont
plus de cinq employés. L’emploi indépendant,
11. Les travailleurs indépendants continuent souvent de dépendre
constitué pour l’essentiel d’hommes (environ d’une entreprise « donneuse d’ordre ».
12. La part des travailleurs indépendants masculins à temps par-75 %) travaillant à plein temps, présente néan-
tiel est passée de6%en 1979 à 10 % en 1996 ; celle des femmesmoins une forte augmentation du temps partiel (de
est restée stable autour de 50 %.
13,5 % en 1979 à 20 % en 1996) (12). 13. En 1992, le travail indépendant a une durée moyenne assez
courte d’environ 3,5 ans (Gregg et Wadsworth, 1995).
14. Les travailleurs temporaires (salariés titulaires de contrats de
L’emploi indépendant est donc synonyme d’insta- moins de deux ans) ne reçoivent pas d’indemnités de licenciement
et ne sont pas protégés contre le licenciement abusif.bilité dans un certain nombre de cas (13), mais il ne
15. Voir OCDE (1996b). Le chiffre français inclut les participants
doit pas être sommairement assimilé à un dévelop- aux programmes publics de politique active du marché du travail.
16. Les femmes ont néanmoins une ancienneté médiane infé-pement de la précarité. Il présente des caractéristi-
rieure à celle des hommes (à l’exception du travail à temps par-ques très hétérogènes suivant le sexe, les heures
tiel). L’emploi féminin en hausse a donc contribué au déclin de
travaillées ou le type d’activité. l’ancienneté globale de l’emploi.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 332-333, 2000 - 2/3 101d’emploi autres que les emplois permanents à cotisation, ainsi que par les seuils relativement éle-
temps plein ont une ancienneté plus courte. vés de cotisation de sécurité sociale. Le développe-
ment du temps partiel est également lié en France
Cependant, le marché du travail britannique aux politiques incitatives développées par les pou-
conserve un « cœur » de salariés travaillant à temps voirs publics, en particulier dans les années récen-
plein, bénéficiant de contrats à durée indéterminée tes.
(CDI) : c’était encore le cas en 1996 pour 65,2 %
des salariés, contre 69,7 % en 1984 (Labour Force Au Royaume-Uni, une grande partie de cette aug-
Survey). La distinction CDI / CDD a perdu de sa mentation s’est effectuée dans des emplois offrant
pertinence au Royaume-Uni du fait de la facilité moins de 17 heures de travail par semaine (Gregg
légale de licenciement. Une part substantielle des et Wadsworth, 1995). La durée annuelle du travail
salariés (36,5 % en 1996, d’après Rifflart, 1998) pour les temps partiels y est ainsi la plus basse de
reste néanmoins couverte par des conventions col- l’Union, et elle est décroissante : 789 heures en
lectives, qui offrent généralement une protection 1993 pour 812 heures dix ans plus tôt. En France,
plus généreuse que le minimum légal. l’expansion du travail à temps partiel a également
été soutenue (de moins de 2 millions en 1982 à 3,5
millions d’actifs en 1995 (19)), en particulier au
Un accroissement des disparités de temps cours des années 90. Sa part dans l’emploi total est
de travail passée de 12,1 % en mars 1989 à 15,6 % en mars
1995. Mais la durée effective annuelle de travail
Cette « dualisation » croissante du marché du tra- parmi les salariés à temps partiel (1 000 heures
vail britannique est plus flagrante encore en termes environ en 1993) est croissante et supérieure à la
de temps de travail. En moyenne, la durée annuelle moyenne européenne. De surcroît, elle résume des
du temps de travail des salariés est maintenant situations individuelles relativement homogènes.
comparable (17) en France (1 683 heures d’après
Eurostat) et au Royaume-Uni (1 670 heures). Mais En somme, le Royaume-Uni se distingue, au sein
la nature et l’évolution de la répartition parmi les de l’Union européenne, par le très fort accroisse-
travailleurs sont en revanche très différentes. ment des disparités de temps de travail, lié en parti-
culier à l’extension du travail à temps partiel et de
Le temps de travail annuel moyen des salariés à l’emploi indépendant. La proportion de travailleurs
plein temps est très élevé et en croissance au effectuant entre 31 et 40 heures par semaine a dimi-
Royaume-Uni (1 904 heures en 1983, 1 953 heures nué (environ 33 % en 1994), mais davantage de
en 1993, le plus haut niveau de l’Union européenne personnes ont un travail plus court ou plus long. De
dans les deux cas). Cette évolution est contraire à plus, le fossé se creuse entre ces deux dernières
celle de l’Union européenne (en moyenne) et en catégories. Le nombre de jours ouvrés par semaine
particulier à celle de la France, où cette durée est est également très variable : en 1994, environ 40 %
stable et légèrement inférieure à 1 800 heures (cf.
tableau 2). 17. Ces données sont collectées par Eurostat à des fins de com-
paraisons internationales, mais les méthodes de collecte demeu-
rent imparfaitement harmonisées d’un pays à l’autre.
À l’autre extrême, le travail à temps partiel, déjà lar- 18. Le temps partiel serait néanmoins essentiellement volontaire
au Royaume-Uni, seulement 14 % des personnes concernéesgement répandu au début des années 80 en
souhaitant travailler à plein temps (OCDE, 1996a), alors qu’en
Grande-Bretagne (20,7 % de la population occupée France, 38 % des travailleurs à temps partiel déclaraient en 1996
souhaiter travailler plus (CSERC, 1996b). Ces statistiques sonten 1984), a connu une croissance continue (25,6 %
toutefois à prendre avec prudence et se prêtent mal à une compa-
de la population occupée en 1996) (18). Cette évolu-
raison directe.
tion a été favorisée par des exonérations de 19. Source : enquêtes Emploi, Insee.
Tableau 2
Estimation de la durée effective annuelle de travail des salariés
En heures
France Royaume-Uni CEE-12
Type de salariés
1983 1993 1983 1993 1983 1993
Ensemble des salariés 1 714 1 676 1 684 1 669 n.d. 1 669
Salariés à temps plein 1 785 1 790 1 904 1 953 n.d. 1 797
Salariés à temps partiel 942 1 000 812 789 n.d. 921
n.d. : non disponible.
Source : Enquête communautaire sur les forces de travail (EFDT), Eurostat.
102 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 332-333, 2000 - 2/3des travailleurs étaient occupés cinq jours par correspondent à une part importante des revenus
semaine, mais près de 20 % travaillaient six ou sept des ménages en haut et en bas de l’échelle de la dis-
jours. L’essor de ces emplois dits « atypiques » ou tribution (Goodman et Webb, 1994).
« flexibles » sur le marché du travail britannique
n’est évidemment pas sans conséquences sur les Des évolutions similaires, quoique de moindre
inégalités de revenus. ampleur, ont également joué en France. D’après
une étude du CSERC (1996a), le développement
des emplois temporaires, de l’intérim, des contrats
Une dispersion croissante des aidés et la montée du travail à temps partiel ont
rémunérations du travail entraîné un accroissement de la dispersion des
revenus salariaux effectivement perçus par les
Les changements importants dans les types ménages.
d’emplois et leur variété croissante, que ce soit
dans leur statut ou dans leur temps de travail, inci-
Inégalités, pauvreté : la face sombre detent à s’interroger sur les évolutions des salaires et
des revenus. Plusieurs optiques sont envisagea- l’expérience britannique
bles : d’abord les inégalités de salaires, puis de
revenus, enfin une analyse plus en détail des coûts On ne dispose pas d’indicateur spécifique de l’évo-
comparés du travail en France et au Royaume-Uni. lution des disparités des rémunérations parmi
l’ensemble des travailleurs : elles ont cependant dû
Les disparités salariales ont augmenté parmi les fortement augmenter. Cette situation est d’autant
travailleurs à temps plein en Grande-Bretagne ; le plus douloureuse que les minima sociaux sont fai-
rapport du salaire brut hebdomadaire du neuvième bles au Royaume-Uni. Par exemple, l’indemnité de
décile (20) à celui du premier décile est passé de chômage, forfaitaire, est de £ 49,15 par semaine
2,79 en 1979 à 3,38 en 1995. En France, ce même (£ 38,90 pour les moins de 25 ans) et elle n’est
rapport pour les salaires bruts annuels, initialement versée sans condition de ressources que pendant
plus élevé, a peu varié, passant de 3,24 en 1979 à six mois. Une garantie de revenu (Income Support)
3,28 en 1994. Vue sous cet angle, l’évolution des de même montant peut être sollicitée, sous condi-
inégalités salariales ne correspond guère qu’à un tions de ressources, par certaines catégories de per-
rattrapage du niveau français. sonnes, avec dans certains cas des primes liées à la
structure du foyer.
Cependant, il s’agit là d’un prisme très déformant.
Dès lors que l’on étend le champ de l’analyse à Au total, les inégalités de revenu parmi les ména-
l’ensemble des travailleurs, y compris les travail- ges, qui déclinaient jusqu’à la fin des années 70,
leurs à temps partiel et les travailleurs indépen- se sont nettement creusées depuis. Les 20 % des
dants, le tableau apparaît beaucoup plus sombre ménages les plus aisés ont vu leur part du revenu
pour le Royaume-Uni. Le travail à temps partiel est national augmenter de 35 % à 43 % entre 1979 et
en fort développement et la disparité croissante du 1992, tandis que la part des 60 % les plus pauvres
nombre d’heures travaillées parmi les salariés a chutait de 42 % à 34 % (Social Trends, 1994).
déjà été soulignée. Qui plus est, le temps partiel Alors que les revenus réels des 10 % des ménages
reste souvent mal rémunéré, même lorsque l’on se les plus riches se sont accrus de façon substan-
base sur des salaires horaires. Alors que 4,9 % des tielle de 1979 à 1991 (environ 30 %), les revenus
salariés des deux sexes gagnaient moins de £ 2,5 de des 10 % les plus pauvres ont baissé. Les change-
l’heure en 1994 (21), la proportion s’élevait à ments sont encore plus marqués dans la distribu-
6,3 % chez les femmes et à 7,9 % pour les femmes tion des revenus nets des coûts de logement.
travaillant à temps partiel. La moitié des Ainsi, les des 5 % des ménages les plus à temps partiel percevait moins de£4de pauvres ont décliné de 10 % entre 1981 et 1991,
l’heure, alors que ce n’était le cas que de 23,3 % en tandis que les 5 % les plus riches ont vu ces reve-
moyenne pour l’ensemble des salariés et de 32,8 % nus augmenter de 60 %.
à 34,3 % des femmes salariées (Machin et Man-
ning, 1996).
Quant au travail indépendant, la dispersion des 20. Le neuvième décile est le salaire au-dessus duquel sont rému-
nérés les 10 % les mieux payés parmi les salariés.revenus qui en sont issus s’est accrue, en particulier
21. 1£ correspondait à environ 8,50 FF en 1994.
dans la seconde moitié des années 80 (22). Cette 22. En France également, les disparités de revenus entre travail-
leurs indépendants se sont accrues : les professions libérales ontévolution a contribué de façon significative à la
connu une évolution à la hausse de leur niveau de vie (proche de
hausse des inégalités de revenu des ménages (Jen- celle des cadres) alors que ceux des agriculteurs, des artisans et
kins, 1996). Les revenus de l’emploi indépendant des commerçants ont stagné (CSERC, 1996b).
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 332-333, 2000 - 2/3 103Une analyse par le coefficient de Gini, qui donne par an au Royaume-Uni entre 1986 et 1996, alors
une vision plus globale des inégalités, confirme ces qu’elle augmentait de moins de 1 % par an en
tendances : après vingt années de stabilité ou de France entre 1984 et 1994 (23). La différence est
baisse modérée, ce coefficient est passé de 24,5 à la encore beaucoup plus marquée parmi les travail-
fin des années 70 à 32,5 en 1991 (FMI, 1996). Cette leurs à plein temps. Alors que la France a pris dès
augmentation a, en outre, été de 3 ou 4 points supé- 1984 le tournant de la modération salariale, la
rieure pour les revenus nets des coûts de logement croissance des salaires réels au Royaume-Uni est
(Goodman, Johnson et Webb, 1997). Même si restée élevée jusqu’en 1992. Un ralentissement est
beaucoup de pays riches ont également connu une observé depuis cette date (qui, paradoxalement,
augmentation des inégalités au cours des vingt der- correspond au retour de la croissance au
nières années, cette évolution a commencé très tôt Royaume-Uni), mais les données récentes sem-
au Royaume-Uni. Elle y a pris une ampleur excep- blent indiquer un regain de croissance des salaires
tionnelle, comparable seulement à celle observée réels.
aux États-Unis.
Ce rattrapage des salaires au Royaume-Uni a
Le degré d’inégalité, qui pouvait être qualifié de accompagné la reprise de la productivité du travail
modéré au Royaume-Uni dans les années 70, est dans l’industrie britannique (24). Depuis la
désormais considéré comme élevé. La comparai- seconde guerre mondiale jusqu’à la fin des
son internationale des degrés d’inégalités en années 70, et tout particulièrement après le premier
niveau est un exercice particulièrement délicat, choc pétrolier, les gains de productivité du travail
mais le travail circonstancié de Gottschalk et ont été lents. Dans l’industrie, ils n’ont été que de
Smeeding (1997) place le Royaume-Uni au 0,1 % l’an entre 1974 et 1980, contre 0,7 % aux
deuxième rang, derrière les États-Unis, parmi États-Unis, 2,6 % en Allemagne et 3,4 % en
dix-neuf pays de l’OCDE classés par ordre décrois- France ! À l’inverse, entre 1980 et 1993, c’est au
sant d’inégalités de revenus aux environs de 1990. Royaume-Uni que cette productivité a augmenté le
plus rapidement, avec un taux de croissance annuel
Cet accroissement des inégalités s’est accompagné moyen de 4,5 %, contre 2,4 % en France.
d’une augmentation très marquée de la pauvreté.
Différentes définitions peuvent être utilisées pour Ce redressement spectaculaire ne concerne que
la mesurer. En définissant comme pauvres les l’industrie et il trouve son origine dans les licen-
ménages dont le revenu est inférieur à la moitié de ciements massifs du début des années 80. Du fait
la moyenne nationale, Goodman et al. (1997) mon- de la conjonction d’une récession sévère et de
trent que leur proportion est passée de6%àlafin réformes radicales sur le marché du travail,
des années 70 à 20 % en 1993 si l’on se réfère aux l’industrie britannique a vu son effectif diminuer
revenus avant coûts de logement, et de7%à25% de près de 25 % entre 1980 et 1984 (et de 10,1 %
sur la base des revenus nets des coûts de logement. pour la seule année 1981), alors que sa producti-
Ils montrent de plus que l’augmentation reste très vité du travail augmentait de plus de 27 % entre
forte lorsque le seuil de pauvreté est choisi à 40 % 1981 et 1984. Depuis ce choc extraordinaire, le
ou 60 % du revenu moyen au lieu de la moitié. Les taux de croissance de la productivité du travail
niveaux atteints récemment sont élevés en compa- s’est maintenu à des niveaux relativement élevés,
raison de la majorité des pays d’Europe continen- fluctuant autour de3%à4%, supérieurs à ceux de
tale, et en particulier de la France. Eurostat l’Europe continentale.
estimait récemment, sur la base de statistiques har-
monisées, que 22 % des individus vivaient dans des
L’avantage de coût salarialménages sous le seuil de pauvreté au Royaume-Uni
en 1993, contre 14 % en France. de la Grande-Bretagne s’est réduit
Pour se faire une idée plus précise du niveau et des
Reprise de la productivité du travail évolutions des coûts du travail comparés en France
dans l’industrie et au Royaume-Uni pour les employeurs, il faut
détailler l’analyse, en tenant compte tant du secteur
Ce développement de la pauvreté concerne princi- d’activité que de la qualification, si possible pour
palement des inactifs, qui constituent une part une période relativement longue. Les données réu-
croissante des bas revenus. En revanche, la réforme nies par Eurostat lors des enquêtes de 1978, 1981,
du marché du travail britannique ne s’est pas 1984, 1988 et 1992 sont de bonne qualité et
accompagnée d’une modération salariale
23. Source : OCDE, Comptes Nationaux.d’ensemble. Au contraire, la rémunération réelle
24. Les chiffres mentionnés ci-après concernant la productivité du
moyenne par salarié s’est accrue de près de 1,5 % travail sont extraits de Husson (1996).
104 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 332-333, 2000 - 2/3fournissent des premiers jalons dans ce sens, mais réduit à guère plus de 20 % en 1992. Cette hausse
elles présentent plusieurs inconvénients : la pre- relative du coût britannique, acquise pour l’essen-
mière enquête ne propose qu’un détail sectoriel tiel avant 1984, s’explique avant tout par les mou-
rudimentaire ; le secteur des services (hors com- vements de taux de change. Exprimé en parité de
merce, institutions de crédit et assurances) n’est pouvoir d’achat, l’écart est encore plus réduit
couvert que par la dernière enquête ; enfin, cette (20 % en 1978,9%en 1992). Sa chute, plus pro-
dernière enquête ne propose aucune distinction par gressive, n’intervient qu’après l’adoption par la
catégorie socioprofessionnelle et sa nomenclature France d’une politique de modération salariale,
sectorielle diffère de celle des précédentes enquê- c’est-à-dire après 1984. Encore faut-il préciser que
tes. cette baisse relative du coût français s’est accom-
pagnée d’une baisse relative du nombre d’heures
De ce fait, un effort spécifique de comparaison des travaillées. Le rapprochement est donc moins net
coûts du travail entre la France et le Royaume-Uni pour les coûts horaires, pour lesquels la différence
a été entrepris à partir de données nationales. Il en termes nominaux restait supérieure à 30 % en
tente de concilier une désagrégation sectorielle 1992.
relativement fine (y compris sur les services) et une
distinction selon le niveau de qualification, avec Pour chaque année (1978, 1984, 1988 et 1992) et
des données harmonisées pour une période d’étude pour la presque totalité des secteurs, le coût relatif
suffisamment longue (cf. annexe 2). du travail en France, par rapport à la Grande-Bre-
tagne, s’avère plus élevé pour les travailleurs non
Les résultats, assez proches de ceux obtenus dans manuels que pour les travailleurs manuels (cf.
les enquêtes Eurostat, montrent que l’avantage de annexe 3). Cela n’est guère étonnant en début de
coût salarial dont bénéficiait la Grande-Bretagne période, puisque la dispersion des salaires parmi
s’est nettement réduit entre 1978 et 1992 (cf. les salariés à temps plein était jusqu’à récemment
tableau 3). Alors que le coût annuel était plus de moins élevée au Royaume-Uni qu’en France. Il est
65 % supérieur en France en 1978, l’écart s’était plus surprenant que cette caractéristique reste
Tableau 3
Coût relatif annuel d’un salarié à temps plein, en France par rapport à la Grande-Bretagne,
par grand secteur et par type de travailleurs
Évalué au taux de change courant Évalué au taux de change PPA
1978 1984 1988 1992 1978 1984 1988 1992
Ensemble des travailleurs
Ensemble 1,65 1,24 1,25 1,21 1,20 1,20 1,13 1,09
Industrie manufacturière 1,59 1,23 1,25 1,24 1,15 1,19 1,13 1,11
Autres 1,70 1,25 1,26 1,22 1,24 1,21 1,14 1,09
Travailleurs manuels
Ensemble 1,41 1,08 1,12 1,09 1,02 1,05 1,01 0,98
Industrie manufacturière 1,36 1,07 1,08 1,08 0,99 1,03 0,98 0,97
Autres 1,45 1,09 1,21 1,17 1,06 1,06 1,09 1,05
Travailleurs non manuels
Ensemble 1,91 1,36 1,32 1,29 1,39 1,31 1,20 1,16
Industrie manufacturière 2,06 1,43 1,39 1,38 1,50 1,38 1,26 1,24
Autres 1,85 1,32 1,30 1,26 1,34 1,28 1,18 1,13
Résultats des enquêtes Eurostat sur le coût de la main-d’oeuvre (coût mensuel total moyen, pour l’ensemble des salariés, y compris
les temps partiels)
Industrie manufacturière 1,63 1,24 1,26 1,29 1,19 1,19 1,15 1,16
Services * n.d. n.d. n.d. 1,35 n.d. n.d. n.d. 1,21
* Ces données ne couvrent de fait qu’une partie des services, excluant notamment les services non marchands.
PPA : parité de pouvoir d’achat ; n.d. : non disponible.
Lecture : les chiffres présentés sont des ratios (coût en France) / (coût en Grande-Bretagne) ; les données Eurostat sur le coût de la
main-d’oeuvre portent sur le Royaume-Uni.
Sources : calculs des auteurs à partir des Déclarations Annuelles de Données Sociales (DADS), Insee-Dares et de la Comptabilité natio-
nale pour la France, et du New Earnings Survey (NES), ONS, pour la Grande-Bretagne. Voir annexe 3 pour plus de détail.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 332-333, 2000 - 2/3 105vérifiée pour l’année 1992, mais on constate que secteurs sont proches de la parité de pouvoir
son ampleur a diminué : le coût relatif des travail- d’achat, pour les travailleurs à temps plein.
leurs manuels par rapport aux non-manuels a
diminué en Grande-Bretagne, vis-à-vis de la
Les paradoxes de la « flexibilité »France.
britannique
L’analyse sectorielle ne fait pas apparaître de diffé-
rence systématique : aucune caractéristique secto- Depuis 1979, le Royaume-Uni est devenu le cham-
rielle simple ne semble, à première vue, reliée de pion européen de la déréglementation du marché
façon étroite au coût relatif, contrairement à ce qui du travail. Les réformes structurelles mises en
se dégage, par exemple, d’une comparaison œuvre ont eu pour objet de renforcer chacune des
franco-allemande ou franco-américaine (Cortes, composantes de la flexibilité (emploi, salaire, orga-
Fouquin et Jean, 1996). Cependant, les cas où la nisation du travail). Il reste à déterminer quel a été
différence de coût du travail manuel reste la plus l’impact spécifique de ces réformes sur le fonction-
nette en 1992 concernent essentiellement des sec- nement du marché du travail. La déréglementation
teurs très intensifs en travail peu qualifié ; ainsi le a eu pour conséquence apparente la forte variabilité
commerce de détail (coût supérieur de 21 % en dont fait preuve le niveau global de l’emploi, qui
France), l’habillement, cuir, chaussures (+ 33 %), s’ajuste de manière très ample et très rapide aux
les services aux personnes (+ 39 %) et l’hôtel- fluctuations cycliques de l’activité (cf. graphi-
lerie-restauration (+ 43 %). Le salaire minimum ques II-A et II-B). Elle a profondément modifié la
français explique sans doute en partie l’importance nature des relations professionnelles au sein des
de la différence dans ces secteurs. Les différences entreprises, ce qui s’est traduit notamment par une
de productivité et de nombre d’heures travaillées individualisation des salaires et des temps de tra-
devraient être prises en compte pour affiner l’ana- vail. Les réformes sont également désignées
lyse. Il est cependant frappant de constater que l’on comme l’une des principales explications de l’aug-
retrouve parmi ces secteurs à coût du travail mentation exceptionnelle des inégalités de revenu
manuel élevé en France le commerce de détail et et de la pauvreté survenue au cours de ces vingt
l’hôtellerie-restauration, qui se caractérisent par dernières années.
une grande faiblesse relative des effectifs salariés
et des créations d’emplois. Pourtant, différents éléments cadrent mal avec le
cliché d’un marché du travail parfaitement
Par ailleurs, la différence de coût du travail non flexible. Si la flexibilité accrue des salaires relatifs
manuel est nettement inférieure à la moyenne dans est avérée, l’inflation salariale, mesurée en termes
les services au grand public, notamment l’adminis- nominaux comme en termes réels, est restée très
tration, les services sanitaires, les services médi- soutenue au Royaume-Uni. Cette inflation salariale
caux et l’éducation. Les coûts annuels dans ces est très supérieure à celle de ses principaux
Graphique II
Taux de croissance annualisés de l'emploi total et du PIB à prix constants
A - Royaume-Uni 1970-1997 B - France 1970-1997
0,1 0,1
0,08 0,08
PIB à prix constants Q-1
0,06 0,06
PIB à prix constants Q-1
0,04 0,04
0,020,02
0 0
Emploi Emploi
-0,02 -0,02
-0,04 -0,04
-0,06 -0,06
1970 1972 1976 1978 1980 1982 1984 1986 1988 1990 1992 1994 1970 1972 1976 1978 1980 1982 1984 1986 1988 1990 1992 1994 19961974 1996 1974
Lecture : le PIB à prix constants est retardé d’un trimestre et les courbes sont lissés sur trois trimestres.
Source : calculs des auteurs à partir des données FERI.
106 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 332-333, 2000 - 2/3

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