Le RMI : un nouveau rapport au travail et à la solidarité

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En garantissant un revenu faible mais sûr à ses bénéficiaires, le RMI a changé leur rapport au travail. Une partie d'entre eux se contente de ce revenu minimum ajusté à un niveau de consommation relativement faible. D'autres cherchent du travail à tout prix et jonglent avec l'emploi aidé et les allocations de chômage pour maximiser leurs revenus. D'autres arrondissent leur RMI avec le travail au noir. Combiné avec l'accès au logement social le RMI a aussi permis l'apparition de mode de vie plus individuels notamment pour les femmes seules ou séparées.
Publié le : dimanche 30 décembre 2012
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dossier Le RMI, entre survie et insertion
Un nouveau rapport au
n garantissant un revenu faible s’est substitué aux revenus du travail
mais sûr à ses bénéficiaires, le antérieurs. Pour toute une partie des fem-ERMI a changé leur rapport au mes en effet, ce minimum social permet
travail. Une partie d’entre eux se d’assumer le rôle de mère de famille et
contente de ce revenu minimum ajusté de femme au foyer sans avoir recours à
à un niveau de consommation relative- une activité marchande. A l’image de la
ment faible. D’autres cherchent du coupe de la canne à sucre, certaines acti-
travail à tout prix et jonglent avec vités agricoles et artisanales ont été pro-
l’emploi aidé et les allocations de chô- gressivement délaissées par les hommes
mage pour maximiser leurs revenus. sous l’effet de l’introduction du RMI ; en
D’autres enfin arrondissent leur RMI attestent les pénuries de main-d’œuvre
avec le travail au noir. Combiné avec enregistrées dès 1989 et 1990 lors des
l’accès au logement locatif social le campagnes sucrières.
RMI a aussi permis l’apparition de
Le droit à un revenu minimum a permismodes de vie plus individuels notam-
à toute une partie des travailleurs dement pour les femmes seules ou sépa-
refuser les salaires et conditions de tra-Une étude ethnographique rées.
vail qui prévalaient jusqu’alors. Tout en
Les pratiques économiques et sociales provoquant une hausse du salaire deCette typologie des bénéficiaires du
RMI a été réalisée à partir d’une des érémistes peuvent largement différer réserve, le RMI a révélé la fonction
enquête ethnographique menée auprès selon leur lieu de vie. Au-delà de sa purement utilitaire du travail pour tout
d’une cinquantaine de familles dans fonction purement résidentielle, celui-ci un ensemble d’individus pour qui le RMI
deux quartiers très différents à est en effet pourvu d’une fonction sociale joue désormais le rôle de revenu pri-
Saint-Pierre et au Tampon. Sans être de premier ordre : l’intégration de l’indi- maire. De leur point de vue, les revenus
représentatif au sens statistique, le vidu. sociaux sont une sécurité qui s’oppose
choix de ces deux quartiers est au chômage et au sous-emploi caractéris-
emblématique de deux formes Deux principaux usages de l’allocation tiques de l’économie locale.
contrastées de l’habitat contemporain se distinguent : soit le RMI revêt la fonc-
réunionnais. tion de revenus primaires pour des allo- Cette moindre obligation du travail
cataires que l’on peut qualifier de simili s’accompagne de la reproduction d’uneLes grands types de érémistes ainsi
définis sont présentés ici sous la actifs, soit il assure son rôle originel de économie de subsistance : le niveau des
responsabilité de l’auteur. Revenu minimum d’insertion pour des besoins demeure relativement faible, seuls
chômeurs qui se veulent actifs à tout les moyens de les satisfaire ont changé
prix. On observe aussi des différences par- de nature. Enfin, parce que le bénéfice
mi les individus selon le niveau de soli- du revenu minimum dépend de l’engage-
darité dont ils bénéficient – des allocatai- ment dans des mesures d’insertion, beau-Lexique
res bien entourés aux allocataires isolés coup de ces érémistes ont pris l’habitude
Béké la klé signifie en créole travailler – puis selon leur rapport à l’activité non de simuler un objectif professionnel, d’où
quelques jours par ci par là, de façon déclarée. l’expression de “simili actifs” qui les
non déclarée. désigne.
Dans une logique de survie économique,
Salaire de réserve : il s’agit du salaire
la notion d’activité englobe en effet, le
minimum en-dessous duquel un Les actifs à tout prixtravail au noir pour les békeurs de klés...
chômeur refuse une offre d’emploi.
tandis que les allocataires prudents refu-
Ce type comprend les allocataires quisent cette pratique de peur de se voir sus-
considèrent le RMI comme un droit, fautependre le RMI. Mais au-delà de ces grands
de pouvoir obtenir un emploi salariétypes, on observe un fait commun à la
durable. On retrouve ce comportement àgrande majorité des individus rencontrés,
toutes les classes d’âge – le travail est enà savoir le lien désormais capital aux
effet une valeur partagée par l’ensemble5 revenus sociaux et, dans le meilleur des
des générations – et plus particulière-cas, aux emplois aidés ainsi qu’aux res-
ment chez les générations intermédiaires.sources informelles.
Pères de famille, femmes à la tête d’une
famille monoparentale ou encore pri-Les simili actifs
mo-demandeurs d’emploi, ce sont eux
qui sont les plus enclins à faire des
Nombreux sont les allocataires, et parti-
démarches d’insertion et à solliciter
culièrement les plus âgés d’entre eux
l’ADI, la mairie ou les associations afin
ainsi que les femmes, pour qui le RMI d’obtenir, faute de mieux, un emploi
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DE LAREUNIONdossier
travail et à la solidarité
aidé. Composant avec les contraintes du sédentarisées de longue date d’autre part, L’habitat des érémistes
marché de l’emploi local, ces allocataires ce qui favorise ainsi les échanges d’acti-
sont alors amenés à combiner RMI, vités et de services.
L’amélioration de l’habitat des érémistes
emplois aidés et indemnités chômage a été un des axes de la politique
Photo : Nicolas Roinsardavec comme principal souci le maintien d’insertion. De 1990 à 2001 la
d’un certain niveau de revenus. Toujours différence entre le montant du RMI dans
dans cet esprit de maximisation des reve- les Dom et en France métropolitaine a
été en grande partie affecté à lanus, certains d’entre eux n’hésitent pas
construction de logements neufs. Ilnon plus à recourir aux activités non
s’agissait soit de logements locatifsdéclarées.
sociaux, généralement en immeubles
collectifs, soit d’accession à la propriété,
Les békeurs de klés généralement en opérations groupées de
maisons individuelles. Entre 1 000 et
1 500 logements sociaux ont ainsi étéComme le souligne très justement l’expres-
attribués chaque année à des érémistes.sion créole béké la klé, les activités non
Ces logements se sont ajoutés à ceux quiDans la cité des Araucarias les éré-déclarées auxquelles ont recours certains étaient déjà occupés par des érémistesmistes entretiennent peu de rela-
allocataires sont le plus souvent ponc- tions sociales. avant l’application de cette politique.
tuelles, déterminées par les opportunités
En juin 2002 un peu plus de 26 000
du moment et régies selon une logique de
allocataires du RMI bénéficient deLes allocataires prudents
survie économique. Comme tout travail l’allocation logement, soit à titre de
en général, ces activités sont sociologi- locataires (20 000) soit à titreSi les témoignages sont unanimes quant
quement sexuées. On retrouve les hom- d’accédants à la propriété (6 000). Parmi
aux moindres opportunités de nos joursmes dans les activités de maçonnerie, les locataires 11 500 sont dans le parc
d’exercer quelques travaux non déclarés, public de logement social, et plus ded’agriculture, de pêche, de peinture, de
beaucoup avouent par ailleurs que dans 8 000 sont en location dans le secteurjardinage, de carrosserie et de méca-
l’absolu, ils refuseraient tout simplement privé. Le secteur locatif social est trèsnique… tandis que les femmes assurent
ce recours illégal. Du point de vue des largement constitué d’immeublesessentiellement des gardes d’enfants, des
allocataires, la principale justification est collectifs, il en existe aussi dans le
ménages, du repassage ou encore la vente secteur privé. On peut estimerle risque de se voir suspendre le RMI en
de leurs propres productions sur le bord qu’environ un érémiste sur cinq habitecas de contrôle de leur situation. En second
du chemin. Les klés sont essentiellement en collectif. L’enquête DEMO97 alieu, c’est la crainte de l’accident de tra-
montré que la moitié de ces érémistesobtenus par relations dans l’espace du vail qui freine tout recours au travail au
locataires en collectif étaient des femmesquartier. Ceci explique que l’on observe noir. Notons que cette prudence s’observe
à la tête d’une famille monoparentale.une plus forte proportion de békeurs de beaucoup plus aux Araucarias qu’à Terre
klés dans un quartier ancien comme Sainte, ce qui est à la fois une explication
Terre-Sainte que dans un quartier d’habi- objective et parfois une forme de justifi-
tat social récent comme les Araucarias au cation de la part des intéressés, de
Tampon. Le premier quartier a en effet l’absence relative de travail au noir au
l’avantage sur le second de proposer des sein de leur quartier.
activités liées à la pêche d’une part, et
d’être composé de nombreuses familles
Les allocataires bien
entourés
Photo : Nicolas Roinsard
Les allocataires résidant dans un quartier
traditionnel bénéficient de solidarités fami-
liales plus importantes que ceux qui rési-
dent dans une cité de type HLM, quel
que soit leur âge. Par ailleurs, la cohabi-
tation peut également produire d’autres 5
formes d’entraide telle que la mise en
commun des revenus pour le partage des
charges à payer. Ce sont les solidarités –
d’abord familiales puis communautaires
– sous forme de dons et de services qui
sont les plus courantes. Celles-ci sont
principalement déterminées par trois fac-Le quartier ancien de Terre-Sainte
favorise les échanges d’activités et teurs : la qualité des relations de parenté
de service. ou d’inter connaissance, la logique du
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L’auteur de l’étude Les deux quartiers étudiés
Nicolas ROINSARD est doctorant en
sociologie au GRASS-CNRS, Paris. Il a Les deux sites retenus pour l’étude sont : celle d’un don ou d’un service quelconque.
effectué ses recherches dans le cadre Synonymes de ressources alternatives au
le quartier de Terre-Sainte situé à Saint-de la préparation d’une thèse, en seul travail déclaré, ces solidarités familia-
Pierre, quartier traditionnel, composécollaboration avec l’Université de La les et communautaires expliquent en partie
d’un habitat individuel en bois sous tôleRéunion, l’Adi et la Caf. que près d’un allocataire sur trois et près
ou en dur où la population est en ma-
d’une femme sur deux n’ont jamais occupé
jeure partie sédentarisée de longue date.
d’emploi avant le bénéfice du RMI. Les allo-
cataires des Araucarias sont deux fois le quartier des Araucarias situé au Tam-Bibliographie moins nombreux dans ce cas de figure.pon, une “cité” construite dans les an-
nées 60 et agrandie dans les années
Aux Araucarias, seuls 16 % des érémistes
"Le RMI à La Réunion : une famille 70. Les résidents proviennent le plus
sont hébergés. On note des différencessur quatre en bénéficie”, Economie
souvent du milieu rural car la rotation
majeures entre hommes et femmes, quiet Statistiques, n° 252, mars 1992.
est forte dans ce quartier peu attractif
s’expliquent en grande partie par la pré-
"Du revenu minimum à car trop éloigné du centre.
sence d’une population à dominante fémi-l’insertion…”, Economie de La
nine au sein du parc locatif : seulementRéunion, n° 54, juillet-août 1991 - Les principaux enseignements de cette
10 % des femmes sont hébergées, contreInsee. analyse différentielle résident non pas dans
25 % des hommes. Les autres sont locatai- "Le Point sur le RMI” - Economie de des écarts de probabilité d’accès à l’emploi
res, soit 90 % des femmes et 75 % desLa Réunion, n° 104, 2e trimestre – l’emploi aidé est en effet distribué dans
hommes. Ne profitant pas de la solidarité2000, Insee, Direction régionale de un souci d’équité qui surplombe toute autre
la Réunion, 2000. de groupe pour leur logement les locatairesconsidération – mais dans le type et le
bénéficient toutefois de l’allocation logement “Le RMI entre redistribution et niveau de ressources mobilisables et mobi-
qui les aide à payer leur loyer.incitations” - Economie et lisées par les érémistes.
Statistique n° 346-347 - Insee,
Contrairement au quartier de Terre-Sainte2001. A Terre-Sainte près de la moitié (44 %) des
où beaucoup de séparés/divorcés étaientallocataires du RMI est hébergée ou logée
”Minimum income for social
hébergés (41 %), ce statut familial est syno-gratuitement, le plus souvent en famille,integration in Reunion Island. Is the
nyme ici de locataire dans 98 % des cas. Lechez les ascendants et les collatéraux. Lesystem appropriate and efficient ?” -
quartier est composé d’un grand nombre deRizzo J.M, Rochoux J.Y, Roinsard statut de propriétaire vient en seconde
femmes seules et de familles monoparenta-N.- The 2nd Azorean International position avec 27 %, attestant par là-même
Workshop on Income Assistance les venant ici parce qu’elles n’ont pasd’une autre forme de solidarité familiale par
Programs and the Labour Market, d’autres possibilités résidentielles. Les entre-la transmission du bien immobilier. Près de
Ponta Delgada, 2003. tiens réalisés auprès de ces femmes mon-trois allocataires sur quatre ont ainsi un
trent qu’elles se contentent, bon gré malatout majeur en ne payant pas de loyer. A
gré, de leur situation qui est très souvent leces deux premières formes de solidarité
résultat d’une séparation conjugale et de fai-liées à l’habitat sont attachées d’autres pra-
bles ressources économiques et sociales.tiques qui prennent tantôt la forme de pis-
ton pour un travail (déclaré ou non), tantôt
don et du contre-don, puis enfin le prin- prendre des formes très restreintes, à
cipe selon lequel l’aide doit être orientée l’image des nombreuses familles mono-
en priorité au plus nécessiteux de la famille parentales recensées au sein de ce type de
ou du groupe social. Enfin, et dans une quartier. Ces personnes entretiennent très
moindre mesure, les solidarités observées peu de relations familiales, et guère plus
prendront la forme d’échanges, qu’ils de relations de voisinage. Et quand bien
soient monétaires dans les cas des activités même des relations existent, celles-ci se
déclarées et non déclarées ou non moné- déclinent plus souvent en sociabilités
taires avec la tradition du coup de main. qu’en solidarités, la pauvreté observée
Ces échanges concernent des activités pro- dans leur environnement familial et spa-
ductives souvent liées aux domaines de la tial limitant elle-même l’entraide et
petite enfance et du travail domestique5 l’échange. De ce fait, en matière d’aides,
pour les femmes, du bâtiment, de l’agri- ces allocataires sont essentiellement affi-
culture et de la pêche pour les hommes.
liés aux services sociaux gestionnaires
des prestations et des mesures d’inser-
Les allocataires isolés tion.
Nicolas ROINSARDSelon cette enquête, les allocataires iso-
lés sont majoritairement locataires de
logements sociaux. Leur famille peut
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