Les gains inégaux du retour à l'emploi

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Les emplois proposés aux bénéficiaires du revenu minimum d'insertion (RMI) ne garantissent pas toujours une différence de gain avec les revenus d'assistance, notamment lorsqu'ils sont à temps partiel, faiblement rémunérés ou instables. Le RMI diminue en effet d'un euro pour chaque euro perçu et la dégressivité des transferts sociaux destinés aux plus défavorisés est forte. Plusieurs mesures ont été prises pour remédier à cette situation : modification de l'intéressement à la sortie du RMI, prime pour l'emploi, réforme des transferts sociaux. Le retour à l'emploi a pu ainsi être favorisé, mais l'amputation des gains monétaires demeure élevée, notamment du fait des transferts sociaux locaux ou extra-légaux. Pour autant, le surplus immédiat de rémunération n'est pas nécessairement le plus déterminant dans la décision d'accepter ou non un emploi. Les gains ultérieurs, liés aux perspectives d'ascension professionnelle ouvertes par l'acceptation d'un emploi, doivent également être pris en compte. Ces perspectives sont très variables selon le genre, l'âge ou le niveau de diplôme, et les gains du retour à l'emploi s'avèrent inégaux.
Publié le : dimanche 30 décembre 2012
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Revenus et patrimoine 5
Les gains inégaux du retour à l’emploi
Yannick L’Horty, Jean-François Ouvrard*
Les emplois proposés aux bénéficiaires du revenu minimum d’insertion
(RMI) ne garantissent pas toujours une différence de gain avec les revenus
d’assistance, notamment lorsqu’ils sont à temps partiel, faiblement
rémunérés ou instables. Le RMI diminue en effet d’un euro pour chaque
euro perçu et la dégressivité des transferts sociaux destinés aux plus
défavorisés est forte. Plusieurs mesures ont été prises pour remédier à cette
situation : modification de l’intéressement à la sortie du RMI, prime pour
l’emploi, réforme des transferts sociaux. Le retour à l’emploi a pu ainsi
être favorisé, mais l’amputation des gains monétaires demeure élevée,
notamment du fait des transferts sociaux locaux ou extra-légaux.
Pour autant, le surplus immédiat de rémunération n’est pas
nécessairement le plus déterminant dans la décision d’accepter ou non un
emploi. Les gains ultérieurs, liés aux perspectives d’ascension professionnelle
ouvertes par l’acceptation d’un emploi, doivent également être pris en
compte. Ces perspectives sont très variables selon le genre, l’âge ou le
niveau de diplôme, et les gains du retour à l’emploi s’avèrent inégaux.
vec 100 000 allocataires chômage de masse, les formes tielle : le montant versé est égal à
de plus chaque année d’emplois précaires et le temps la différence entre le plafond duA entre 1988 et 1998, le partiel contraint se sont dévelop- RMI et les ressources perçues
nombre de bénéficiaires du reve- pés au cours des années par ailleurs. Un allocataire du
nu minimum d’insertion (RMI) quatre-vingt-dix, avec des rému- RMI acceptant un emploi à
s’est considérablement accru en nérations souvent faibles. Or, le mi-temps rémunéré au Smic ho-
France. Tandis que persistait un RMI est une allocation différen- raire peut ne pas augmenter son
* Yannick L’Horty fait partie du centre d’études des Politiques économiques de l’université d’Évry-Val d’Essonne. Au moment de la
rédaction de l’article, Jean-François Ouvrard appartenait à la division Croissance et politiques macroéconomiques de l’Insee.
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revenu au total : chaque euro de RMI, l’augmentation d’un euro prime au-delà de 0,3 Smic salarial supplémentaire du revenu d’activité induit tou- (Barnaud et Ricroch, 2005). Le
est entièrement absorbé du fait jours une baisse du même revenu supplémentaire d’activité
d’une baisse exactement équiva- montant des allocations perçues n’est donc plus aujourd’hui en-
lente de l’allocation perçue au au titre du RMI mais ouvre aus- tièrement annulé par le système
titre du RMI. La perte d’autres si droit au versement de cette socio-fiscal.
allocations sous conditions de
statut ou fortement dégressives
avec les ressources peut même
Encadré 1
rendre la reprise d’un emploi
Des revenus bruts aux revenus netsmoins intéressante financière-
mentquelemaintiendansledis- L’étude de Anne et L’Horty (2002) nets avec les revenus bruts. La
positif du RMI. analyse la structure des revenus zone de dégressivité de l’allocation
dans 10 villes françaises, en tenant logement vient ensuite infléchir les
compte à la fois des dispositifs na- revenus nets. Au-delà du plafond
tionaux et des prestations locales. du RMI, les revenus nets sont plusLe gain financier
nettement croissants avec les reve-
de la reprise Pour les revenus les plus bas et du nus bruts. Différents effets de seuil
fait de la nature différentielle du subsistent, liés à la sortie des dis-d’un emploi au sortir
RMI ou de l’allocation parent isolé, positifs de couverture maladie uni-
du RMI a été augmenté les revenus nets sont indépendants verselle, d’allocation logement et
des revenus bruts : chaque euro de de prime pour l’emploi. Pour lesau cours des années
revenu salarial supplémentaire est plus hauts revenus, d’autres in-
récentes entièrement absorbé par une flexions sont visibles, correspon-
baisse exactement équivalente de dant à l’arrivée au seuil
l’allocation reçue. Pour des reve- d’imposition sur le revenu et à laLa faiblesse des gains monétai-
nus bruts un peu plus élevés, la perte des prestations familiales
res résultants de la reprise
perception de la prime pour forfaitaires telles que l’allocation
d’un emploi à bas revenu a été l’emploi permet d’avoir un profil de rentrée scolaire ou le complé-
largement décrite, sous le nom un peu plus croissant des revenus ment familial.
de « trappes à inactivité »
(CSERC, 1997 ; Laroque et Sa-
lanié, 1999). Au-delà des ques-
tions de justice sociale ou de
valorisation du travail, le cons-
tat a alimenté un débat sur les
incitations réelles à la reprise
d’un emploi et sur la possibili-
té d’un sous-emploi « choisi »
(Laroque et Salanié, 1999 ;
Gurgand et Margolis, 2001).
De nouvelles politiques publi-
ques à destination des bas re-
venus se sont alors mises en
place. D’une part, le dispositif
« d’intéressement » pour les
sortants du RMI a été renforcé
en 1998 et 2001. Il permet à
un allocataire qui reprend un
emploi de cumuler sur une pé-
riodedetemps donnéerevenus
d’activité et d’assistance.
D’autre part, la mise en œuvre
de la prime pour l’emploi
(PPE) depuis 2001 a rendu
l’emploi, même faiblement ré-
munéré, plus attractif financiè-
rement. Pour un allocataire du
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Les transferts locaux, distri- raient en moyenne un cinquième facultatifs contribuent à réduire
bués pour l’essentiel par les des ressources des bénéficiaires, de façon significative les gains
départements, les communes selon une étude de Anne et monétaires liés à la reprise d’un
et lescaissesd’allocationsfa- L’Horty (2002). Ces prestations emploi faiblement rémunéré.
miliales sont par ailleurs sou- sont le plus souvent constantes L’allure «enJ»delacourbere-
vent négligés dans l’analyse des quel que soit le revenu d’activité liant revenus bruts et revenus
revenus. Pourtant, après recen- jusqu’au RMI, puis diminuent nets montre qu’il peut être plus
sement de l’ensemble de ces rapidement au-delà, avec des ef- avantageux en termes nets d’a-
prestations locales dans dix vil- fets de seuil parfois brutaux. De voir un revenu brut plus faible
les, ces transferts représente- fait, les transferts locaux et/ou (encadré 1).
Encadré 2
Données et méthodes
L’objet de ce travail est l’étude du Le marché du travail est partitionné dans dix villes de France et pour
gain monétaire de l’acceptation entre le non-emploi, les temps par- six types de configurations de mé-
d’un emploi à temps partiel con- tielscontraints–qualifiésici par nage. Sont ainsi intégrées les pres-
traint dans le secteur privé, pour commodité de « mauvais em- tations versées par les centres
un bénéficiaire des minima so- plois » – et les autres types d’em- d’action sociale des communes, les
ciaux en recherche d’emploi. Elle plois – les « bons emplois ». La conseils généraux et les caisses
se fonde sur les enquêtes Emploi distinction entre « bons » et « mau- d’allocations familiales. Ces don-
de l’Insee, menées de 1994 à 2002. vais » emplois peut être discutée. nées ont été constituées à partir
Pour cette étude, ces enquêtes sont Les temps partiels contraints asso- des travaux de Anne et L’Horty
empilées dans une seule base, sans cient en moyenne les plus faibles ré- (2002). Le RMI et les transferts
tenir compte de leur date de réali- munérations horaires aux plus sont fonction de la configuration
sation. On décrit donc des compor- mauvaises conditions de travail, en familiale. Dans cette étude, les re-
tements en moyenne sur une particulier du fait d’horaires plus venus sont estimés pour un céliba-
période couvrant un cycle écono- fréquemment variables. taire.
mique. Seules sont retenues les
personnes âgées de 16 ans à L’échantillon constitué par l’empile- Des probabilités annuelles de tran-
65 ans, en excluant les étudiants, ment de neuf enquêtes Emploi annuel- sition d’un état (non-emploi,
les militaires du contingent, les re- les permet de s’abstraire des « mauvais » emplois, « bons » em-
traités et les autres inactifs, ainsi mouvements conjoncturels ou cycli- plois) à un autre sont estimées à
que les salariés de l’État, les tra- ques de la mobilité externe de l’emploi, l’aide des réponses à la question
vailleurs indépendants et les em- tout en disposant d’un nombre suffi- des enquêtes Emploi relative à la
ployeurs. Parmi les travailleurs à sant d’observations pour travailler avec situation vis-à-vis du marché du
temps partiel, sont exclus ceux qui une partition relativement fine de la travail un an avant l’enquête. Par
déclarent ne pas souhaiter travail- population active. Ainsi défini, l’échan- souci de parcimonie, la dynamique
ler davantage pour se limiter aux tillon représente une population de du marché du travail décrit ici des
temps partiels contraints. Dans ce 131 millions d’individus, soit 14,7 mil- transitions entre trois états uni-
champ, la population est ensuite lions en moyenne chaque année. À un quement : chômage (également dé-
partitionnée en 18 groupes sociaux extrême, les hommes entre 36 et signé dans le corps du texte sous la
aux caractéristiques homogènes en 49 ans ayant un diplôme inférieur au terminologie de non-emploi, au
fonction du sexe, de l’âge (trois baccalauréat représentent 17,5 % de sens de recherche d’emploi), temps
classes:35ansetmoins ;de l’échantillon et à l’autre, les femmes partiel contraint et temps complet.
36 à 49 ans ; 50 ans et plus), du di- de plus de 50 ans sans diplôme ne L’évaluation dynamique devient en
plôme (trois classes : diplôme de sont que 1,2 % (figure 1). effet difficile à estimer et à contrô-
niveau baccalauréat et plus ; di- ler quand le nombre d’états sur le
plôme inférieur au baccalauréat ; Pour évaluer les revenus correspon- marché du travail est supérieur à
pas de diplôme). L’analyse du mar- dant à chaque état sur le marché du trois (Laurent, L’Horty, Maillé et
ché du travail français, notamment travail, une simulation des prélève- Ouvrard, 2002). Dans cette étude,
les taux d’emploi et de chômage, ments obligatoires et des transferts les allocataires du RMI sont agré-
suggère qu’il existe des compor- sociaux a été ajoutée aux salaires gés avec les autres personnes en si-
tements bien spécifiques quant à nets issus des enquêtes Emploi 2002. tuation de non-emploi. De ce fait,
l’emploi des jeunes et des se- Cette estimation prend en compte les probabilités de sorties d’un al-
niors. Pour cette raison, l’âge a l’ensemble des prélèvements et locataire du RMI vers le temps
été décomposé en trois classes transferts nationaux et légaux, ainsi partiel contraint et vers le temps
(jeunes, âges intermédiaires et que les aides locales et/ou facultati- completsontvraisemblablement
seniors). ves qui ont été évaluées en moyenne surestimées.
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Toutefois, pour accepter un em- individu choisisse d’accepter Les perspectives d’accès
ploi, un chômeur ne compare aujourd’hui un emploi immédia- au temps complet
pas uniquement les revenus de tement moins rémunérateur que
sont plus favorables
l’assistance avec ceux tirés de la les revenus d’assistance, à la
aux hommesreprise d’un emploi. L’intéresse- condition que cet emploi lui
ment a par exemple aussi pour offre l’espoir d’entamer une car-
logique d’inciter à faire un pre- rière salariale plus rémunéra- Les enquêtes Emploi menées
mier pasdansl’emploi, avec trice sur le long terme. En par l’Insee entre 1994 et 2002
l’espoir d’enclencher une dyna- revanche, il peut aussi s’avérer sont exploitées pour décomposer
mique vertueuse d’insertion. Il défavorable sur le long terme le marché du travail en trois
convient alors de s’intéresser d’accepter un emploi immédiate- classes d’emploi (non-emploi,
non seulement aux revenus ment rémunérateur si celui-ci temps partiels contraints et
d’activité immédiats mais aussi enferme dans une forme de pré- complets) et la population
aux trajectoires professionnelles carité et ralentit les trajectoires active en 18 catégories suivant le
à venir. Il est concevable qu’un professionnelles. sexe, l’âge et le niveau de di-
Figure 1 - Probabilités annuelles moyennes de transition
Probabilités annuelles (en %) …
Écart
Poids dans ... d'évoluer
d'accessibilité… d'évoluer
l'échantillon vers un temps
Sexe Âge Diplôme des temps… de rester vers un temps
total complet depuis
completsdans un temps complet depuis
(en %) un temps
[p1 – p2]complet le non-emploi
partiel contraint
[p2]
[p1]
35 ans et moins Baccalauréat ou plus 5,2 94,5 51,6 50,7 0,9
Inférieur au baccalauréat 7,0 91,6 44,3 40,0 4,3
Aucun 3,786,332,828,8 4,0
entre 36 et 49 ans Baccalauréat ou plus 9,0 96,6 37,4 31,8 5,6
Inférieur au baccalauréat 17,5 96,4 31,7 32,2 – 0,5Hommes
Aucun 7,694,023,025,8 –2,8
50 ans ou plus Baccalauréat ou plus 2,2 96,2 32,8 15,4 17,4
Inférieur au baccalauréat 5,7 96,9 26,9 19,6 7,3
Aucun 2,695,525,115,8 9,3
35 ans et moins Baccalauréat ou plus 5,5 91,2 34,6 36,0 – 1,4
Inférieur au baccalauréat 4,2 85,8 20,7 20,4 0,3
Aucun 1,981,915,212,8 2,4
entre 36 et 49 ans Baccalauréat ou plus 6,8 95,2 34,3 22,7 11,6
Inférieur au baccalauréat 10,6 93,8 21,9 15,4 6,5Femmes
Aucun 4,090,716,411,8 4,6
50 ans ou plus Baccalauréat ou plus 1,4 95,9 30,4 9,9 20,5
Inférieur au baccalauréat 3,8 94,0 23,2 8,4 14,8
Aucun 1,3 93,6 16,8 6,4 10,4
Note : les probabilités sont des probabilités moyennes, pour les individus de même sexe, même classe d'âge et même niveau de diplôme.
Sources : enquêtes Emploi 1994-2002 et calculs des auteurs.
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plôme (encadré 2). Les données tés annuelles, figure 1). L’emploi Lesfemmesdemoins de 35 ans
recueillies permettent alors de à temps partiel contraint n’ap- et celles de plus de 50 ans, peu
calculer des probabilités moyen- porte aucune amélioration des diplômées, ont à peu près la
nes de transition sur le marché perspectives professionnelles des même perte immédiate de reve-
du travail. Elles traduisent la femmes jeunes sur le marché du nu, del’ordrede40à60 euros
probabilité d’évoluer d’une forme travail. Ces différences entre mensuels si elles occupent un
d’emploi vers une autre. femmesjeunesetplusâgées temps partiel contraint, au lieu
proviennent en particulier des de percevoir les revenus d’assis-
Pour des individus de classe probabilités très dégradées pour tance. Pourtant, les jeunes fem-
d’âge et de niveau de diplôme lesfemmesdeplusde50 ans mes sont probablement les seules
comparables, la probabilité d’accéder depuis le non-emploi à à ne pas avoir intérêt à accepter
moyenne d’accéder après un an à l’emploi à temps complet (un ce type d’emploi puisque pour les
un emploi à temps complet est peuplusde6%contre13%en- plus âgées, les perspectives d’évo-
toujours plus élevée pour les viron pour les femmes jeunes) lution offertes par l’emploi à
hommes que pour les femmes ou au temps partiel contraint temps partiel contraint sont
(figure 1) ; de même, plus le ni- (un peu moins de 9 % contre beaucoup plus favorables qu’en
veau de diplôme obtenu est éle- 15 % pour les femmes jeunes). non-emploi (figure 2).
vé, plus les individus ont une Ces différences reflètent notam-
probabilité forte d’accès aux ment les difficultés spécifiques En plus de la mesure usuelle
« meilleurs » emplois. de l’emploi des seniors en des trappes à inactivité qui
France. s’appuie sur la perte ou le gain
immédiat de revenus en cas de
Le temps partiel reprise d’un emploi, il convient
donc de prendre en compte descontraint n’est pas plus
possibilités d’évolution profes-Perdre financièrementfavorable que le
sionnelle et des perspectives deaujourd’huinon-emploi pour l’accès
gains qu’elles entraînent. Pour
en reprenantdes jeunes femmes chacun des 18 groupes d’indivi-
un emploi peutpeu diplômées dus, un indicateur du « gain à
rapporter demainau temps complet long terme » de la reprise d’un
emploi à temps partiel con-
Pour lesfemmesdeplusde Le diagnostic est complété par traint est calculé (figure 2). Ce
50 ans ayant un diplôme infé- l’estimation des revenus moyens « gain à long terme » est mesu-
rieur au baccalauréat, les em- escomptés en emploi à temps ré par la perte immédiate de
ploisàtempscomplet sont en partiel contraint et sur les autres revenus que les individus du
moyenne nettement plus accessi- formes d’emplois pour les groupe considéré seraient en
bles depuis le temps partiel que 18 classes d’individus (enca- moyenne prêts à consentir au-
depuis le non-emploi (l’écart est dré 2). jourd’hui à la reprise d’un
de l’ordre de 15 points). Les temps partiel contraint, étant
femmes plus âgées pourraient Pour lestroisquartsdeshom- données les perspectives que
donc être incitées à accepter un mes et des femmes, correspon- leur ouvre cet emploi en ter-
temps partiel contraint dans l’es- dant aux effectifs de 13 groupes mes d’accession à de meilleurs
poir d’accroître leurs chances d’individus sur 18, le revenu emplois et de revenus futurs
d’accéder aux meilleurs emplois moyend’untempspartiel potentiels (encadré 3). Lorsque
et ainsi d’augmenter ultérieure- contraint est inférieur au reve- le gain à long terme moyen est
ment leurs ressources monétai- nu du non–emploi (figure 2). supérieur à la perte immédiate
res. Au contraire, pour les Accepter ce type d’emploi en- effective de revenu, le groupe
femmesdemoins de 35 ansde traîne donc une perte immé- considéré n’est donc pas réelle-
même niveau de diplôme, les diate de revenu, sauf pour les ment confronté, en moyenne, à
chances d’accéder à un emploi à personnes ayant un diplôme de un problème d’incitation à la re-
temps complet en sortant d’un niveau équivalent ou supérieur prise d’un emploi. Conscients des partiel contraint sont très au baccalauréat. Ces hommes perspectives d’évolution future
proches de celles d’y accéder en et ces femmes sont donc con- que leur offre cet emploi, les in-
venant du non-emploi (0,3 point frontées à un problème poten- dividus sont en effet prêts à ac-
d’écart entre ces deux probabili- tiel de trappes à inactivité. cepter de reprendre un temps
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partiel contraint, même si cet mobilités sur le marché du tra-Pour les seniors,
emploi n’est pas immédiate- vail, ces catégories de salariés se-l’emploi à temps partiel
ment rémunérateur. Les reve- raient donc confrontées à un
contraint ne paie pas
nus espérés en cours de problème d’incitation à la reprise
à court terme… maiscarrière incitent donc à d’emploi. En prenant en compte
peut payer à long termeprendre un emploi à temps les transitions sur le marché du
partiel : plus la carrière sala- travail, i.e. en raisonnant dans
riale est attractive, plus un in- Pour 13 groupes d’individus sur un cadre dynamique (encadré 3),
dividu peut être prêt à accepter 18, reprendre un emploi à temps la perteimmédiatederevenus
de perdre aujourd’hui pour ga- partiel contraint est immédiate- apparaît alorsplusque com-
gner plus demain (figure 2). ment coûteux. En négligeant les pensée par le gain à long terme,
Figure 2 – Trappes statiques et dynamiques
Gain à long termeDifférence
Gains
avec un tauxExistence de revenus entre Existence
immédiats à la
de préférenced'une trappe un emploi autre d'une trappe
Sexe Âge Diplôme reprise d'un
pour le présent …statique qu'un temps partiel dynamique
emploi à temps
à inactivité contraint à inactivité
partiel contraint
et le non-emploi de 1 % de 10 %
35 ans et moins Baccalauréat ou plus 28 576 9 8
Inférieur au baccalauréat – 39 Oui 286 25 21 Oui
Aucun – 39 Oui 191 17 14 Oui
entre 36 et 49 ans Baccalauréat ou plus 146 1 106 171 135
Inférieur au baccalauréat – 34 Oui 571 – 8 – 6 OuiHommes
Aucun – 42 Oui 401 – 35 – 27 Oui
50 ans ou plus Baccalauréat ou plus 406 1 476 1 272 856
Inférieur au baccalauréat – 39 Oui 746 232 164
Aucun – 39 Oui 470 204 140
35 ans et moins Baccalauréat ou plus – 39 Oui 416 – 13 – 10 Oui
Inférieur au baccalauréat – 39 Oui 181 2 1 Oui
Aucun – 44 Oui 111 8 6 Oui
entre 36 et 49 ans Baccalauréat ou plus 46 766 313 233
Inférieur au baccalauréat – 39 Oui 349 99 69Femmes
Aucun – 69 Oui 233 49 34 Oui
50 ans ou plus Baccalauréat ou plus 51 1 011 1 375 833
Inférieur au baccalauréat – 59 Oui 461 481 284
Aucun – 90 Oui 271 205 120
Note : les montants sont exprimés en euros mensuels.
Lecture : le gain immédiat est la différence entre le revenu d'un temps partiel contraint et celui du non–emploi. Lorsque ce gain immédiat est négatif, il s'agit d'une
trappe statique à inactivité. Les femmes de plus de 50 ans avec un diplôme de niveau inférieur au baccalauréat ont ainsi en moyenne un gain immédiat de – 59 euros
à reprendre un emploi à temps partiel contraint. La perte immédiate qu'elles subissent est donc en moyenne de 59 euros.
Le gain à long terme est la perte que l'individu moyen est prêt à consentir immédiatement sachant ses gains potentiels futurs en cas d'acceptation d'un emploi à
temps partiel contraint. Il y a une perte dynamique si ces gains à long terme ne sont pas supérieurs à la perte immédiate. Les femmes entre 36 et 49 ans, sans
diplôme, ont un gain à long terme de 49 euros à reprendre un emploi à temps partiel contraint, pour un facteur d'actualisation de 1 %. Ce gain à long terme est
inférieur à la perte de 69 euros qu'elles subissent en moyenne immédiatement. Il y a donc pour ces femmes une perte dynamique à la reprise d'un emploi à temps
partiel contraint.
Sources : enquêtes Emploi 1994-2002, Anne et L'Horty (2002) et calculs des auteurs.
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pour 5 des 13 groupes d’indivi- tion du manque d’emplois sem- Pour les hommes d’âge intermé-
dus étudiés, représentant le quart blent au contraire prévaloir. diaire qui n’ont pas le baccalau-
de l’échantillon (figure 2). Ce sont réat, l’emploi à temps partiel
en majorité des personnes de contraint n’est pas immédiate-
plus de 50 ans ayant un diplôme Pour les jeunes ment rémunérateur ; la probabi-
inférieur au baccalauréat. Pour lité d’accès à un bon emploi estpeu ou pas diplômés,
ces personnes, l’emploi ne paie- de surcroît plus forte depuis lele temps partiel contraint
rait pas à court terme, mais à non-emploi que depuis le temps
est peu attractif
long terme ; elles ne connaî- partiel contraint (figure 1). Des
traient sans doute pas de réels inégalités d’accès à l’emploi s’a-
problèmes d’incitation à la Restentalorsdessituationsoù joutent donc à des inégalités de
reprise d’un emploi. En d’autres l’emploi à temps partiel contraint revenus pour rendre le temps
termes, d’éventuels problèmes d’in- n’est rémunérateur ni dans l’im- partiel contraint peu attractif.
citation ne peuvent expliquer que médiat, ni dans l’avenir : il ne
ces individus se trouvent dans des permet pas d’amorcer une car- Pour lespeuoupasdiplômés, en
situations de non-emploi : la ques- rière salariale attractive (figure 2). particulier les jeunes femmes, tous
Encadré 3
Deux formes de trappes à inactivité
L’étude analyse l’interaction entre bien une perte immédiate à l’accepta- Bien que ces deux notions de perte
les revenus liés à l’activité et les tion d’un « mauvais » emploi. Il s’agit immédiate et perte dynamique
perspectives de mobilité, et donc d’une trappe à inactivité statique. semblent liées, l’existence de l’une
de revenus ultérieurs que celle-ci n’implique pas nécessairement
permet d’espérer. Pour cela, les L’analyse intertemporelle s’appuie l’autre : (i) une perte immédiate
gains du retour à l’emploi sont éva- ensuite sur les espérances de gains peut être associée, ou non, à une
lués dans une perspective dyna- futurs et introduit une dimension perte dynamique et (ii) une perte
mique (Laurent, L’Horty, Maille et supplémentaire. Des matrices de dynamique peut apparaître même
Ouvrard, 2002). Il s’agit d’évaluer transition décrivent les mobilités en l’absence de perte immédiate à
les gains monétaires qu’un indivi- entre les trois états sur le marché du la reprise d’un emploi. Autrement
du peut espérer cumuler au cours travail (non-emploi, temps partiels dit, en raisonnant de façon inter-
de son cheminement futur sur le contraints et « bons emplois »). À temporelle, (i) une perte immédiate
marché du travail, en fonction des l’aide de ces matrices et d’un vecteur n’implique pas nécessairement
probabilités d’accès aux différents des revenus escomptés dans chaque l’existence de problèmes d’inci-
types d’emplois. Un euro demain état, il est possible de déduire une tation, et (ii) des problèmes-
n’étant pas valorisé comme un espérance de gains cumulés. Les ré- tation peuvent exister même en
euro aujourd’hui, les revenus à sultats présentés ici sont valables l’absencedeperteimmédiate, si
chaque date future sont cumulés quel que soit le facteur d’actualisa- les perspectives de revenus liés à
après actualisation, à l’aide d’un tion. Deux stratégies sont alors l’évolution future dans l’emploi
facteur d’escompte. comparées : d’une part celle consis- sont insuffisantes (transitions dé-
tant à refuser systématiquement les favorables). La plus grande valeur
À partir de l’échantillon constitué, «mauvais »emplois,desorte que de la perte immédiate compatible
il est possible d’estimer pour l’individu ne transite qu’entre le avec l’adoption de la stratégie d’ac-
chaque groupe d’individus des re- non-emploi et les « bons » emplois, ceptation d’emploi détermine les
venus moyens escomptés dans et d’autre part celle consistant à les gains à long terme, c’est-à-dire la
chaque type d’emploi, ainsi que accepter toujours. La comparaison plus grande perte immédiate qui
des probabilités annuelles moyen- de ces deux stratégies permet de dé- n’engendre pas de perte dyna-
nes de transition entre chaque état terminer celle qui apporte une espé- mique. Dans une perspective-
du marché du travail (encadré 2). rance de gains plus importante. Il mique, un individu est prêt à
Les évaluations présentées ensuite peut de fait s’avérer qu’une stratégie accepter un « mauvais » emploi
sont des moyennes sur l’ensemble consistant à refuser un « mauvais » dans la mesure où ce gain à long
des individus de la classe. emploi apporte une espérance totale terme est supérieur à la perte im-
de gains supérieure à la stratégie médiate. Ce gain à long terme est
L’analyse statique compare tout consistant à accepter tous les types déterminé par trois éléments : l’ac-
d’abord le revenu instantané d’un d’emplois. Dans ce cas, la reprise cessibilité des « bons » emplois de-
« mauvais » emploi au revenu de d’un emploi occasionne une perte puisles«mauvais»emplois,la
non-emploi. Quand il lui est infé- dynamique : il s’agit d’une trappe à sécurité des « bons » emplois, la
rieur, le gain est négatif et il y a inactivité dynamique. carrière salariale.
Données sociales – La société française 443 édition 2006
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Composite 150 lpp 45 degrØs
5 Revenus et patrimoine
les mécanismes paraissent se cu- non-emploi ; les probabilités d’ac- d’emplois (figure 2). Les jeunes
muler pour réduire l’incitation à cès aux meilleurs emplois sont as- femmes peu diplômées cumu-
accepter l’emploi à temps partiel sez peu différentes et les carrières lent ainsi des pertes immédiates et
contraint : le revenu immédiat es- salariales anticipées font appa- des pertes différées qui rendent le
compté sur un tel emploi est infé- raître un gain salarial réduit en retour à l’emploi particulièrement
rieur en moyenne au revenu du cas d’accession à d’autres formes peu rémunérateur.
Pour en savoir plus
Anne D., L’Horty Y., « Transferts so- ploi », Économie et Statistique, nomique, vol 53, n° 6, novembre
ciaux locaux et retour à l’emploi », n° 346-347, Insee, 2001. 2002.
Économie et Statistique, n° 357-358,
Insee, 2002. CSERC, « Minima sociaux. Entre Laroque, G., Salanié B.,«Prélè-
protection et insertion », La Docu- vements et transfert sociaux : une
BarnaudL., RicrochL.,«Les mentation Française, 1997. analyse descriptive des incitations
taux marginaux d’imposition : financières au travail », Économie
quelles évolutions depuis 1998 ? », et Statistique, n° 328, Insee, 1999.
Diagnostics Prévisions et Analyses Laurent, T., L’Horty Y., Mail-
Économiques, n° 63, mars 2005. lé P., Ouvrard J-F., « Incita-
tions et transitions sur le Laroque, G., Salanié B., « Une dé-
Gurgand M., Margolis D.,«RMI marché du travail : une analyse composition du non–emploi en
et revenus du travail : une évalua- des stratégies d’acceptation et France », Économie et Statistique,
tion des gains financiers à l’em- de refus d’emploi », Revue éco- n° 331, Insee, 2000.
Données sociales – La société française 444 édition 2006
007.ps
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