Patrimoine et retraite : l'expérience française de 1820 à 1940

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Depuis les controverses sur les retraites ouvrières dans la seconde moitié du XIXe siècle, la capacité des individus à s'assurer eux-mêmes pour leur vieillesse a fait débat ; hier pour stigmatiser l'imprévoyance de l'ouvrier et lui refuser tout droit à une pension, aujourd'hui pour réclamer la liberté de chacun de constituer son propre pécule pour ses vieux jours. Dès lors, il est légitime de se demander quelle était, réellement, la situation de ceux qui atteignaient la vieillesse dans une période où il n'existait pas, ou peu, de pensions de retraite. Des données patrimoniales individuelles permettent d’estimer quelle fraction de la population disposait des moyens financiers pour vivre sa vieillesse de façon autonome. L’épargne de cycle de vie était très insuffisante pour financer le grand âge durant le XIXe siècle : bien au-delà de la classe ouvrière ou du salariat le moins qualifié, de larges couches de la population française ne possédaient pas un patrimoine suffisant pour vivre, même modestement, une fois arrivées au terme d'une vie de labeur et d’épargne. Surtout, la situation des plus âgés, qui s'améliore continûment durant le XIXe siècle, connaît une brutale dégradation dans les années 1900. Les fortes inégalités d'accès à l'inactivité en fin de vie, entre hommes et femmes ou entre catégories socioprofessionnelles, achèvent de compléter ce tableau d'une crise du financement des vieux jours, au début du XXe siècle.
Publié le : dimanche 30 décembre 2012
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REVENUS
Patrimoine et retraite : l’expérience
française de 1820 à 1940
Jérome Bourdieu* et Lionel Kesztenbaum**
eDepuis les controverses sur les retraites ouvrières dans la seconde moitié du XIX siè-
cle, la capacité des individus à s’assurer eux-mêmes pour leur vieillesse a fait débat ;
hier pour stigmatiser l’imprévoyance de l’ouvrier et lui refuser tout droit à une pension,
aujourd’hui pour réclamer la liberté de chacun de constituer son propre pécule pour ses
vieux jours. Dès lors, il est légitime de se demander quelle était, réellement, la situation
de ceux qui atteignaient la vieillesse dans une période où il n’existait pas, ou peu, de pen-
sions de retraite. Des données patrimoniales individuelles permettent d’estimer quelle
fraction de la population disposait des moyens fi nanciers pour vivre sa vieillesse de
façon autonome. L’épargne de cycle de vie était très insuffi sante pour fi nancer le grand
eâge durant le XIX siècle : bien au-delà de la classe ouvrière ou du salariat le moins
qualifi é, de larges couches de la population française ne possédaient pas un patrimoine
suffi sant pour vivre, même modestement, une fois arrivées au terme d’une vie de labeur
et d’épargne. Surtout, la situation des plus âgés, qui s’améliore continûment durant le
eXIX siècle, connaît une brutale dégradation dans les années 1900. Les fortes inégalités
d’accès à l’inactivité en fi n de vie, entre hommes et femmes ou entre catégories socio-
professionnelles, achèvent de compléter ce tableau d’une crise du fi nancement des vieux
e jours, au début du XX siècle.
* INRA-LEA ; ** Ined.
bourdieu@lea.ens.fr ; lionel.kesztenbaum@ined.fr
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 417- 418, 2008 77ee vieillissement actuel de la population en la seconde moitié du XIX siècle. Pour cela, il LFrance et le coût qui en résulte pour les faut examiner les moyens économiques dont
fi nances publiques sont parmi les principaux disposaient les personnes âgées avant la mise
arguments invoqués en faveur d’une transfor- en place d’un système de retraite. Les analyses
mation du mode de fi nancement des retraites. menées dans d’autres pays sur les déterminants
La question de l’ajustement des systèmes de de la sortie d’activité montrent le rôle essentiel
retraite actuels, largement fondés sur une logi- joué par le revenu disponible (Costa, 1998) et
que de répartition, à la dégradation annoncée l’accumulation de richesse (Carter et Sutch,
du ratio entre pensionnés et actifs, a conduit à 1996). Avant de s’interroger sur d’éventuelles
suggérer différentes voies de réformes : l’aug- substitutions privées aux retraites publiques, il
mentation des cotisations, l’élargissement de peut être utile d’étudier le patrimoine accumulé
leur assiette, l’accroissement de leur durée et par ceux qui n’avaient pas la perspective de per-
donc le recul de l’âge de la retraite ou encore la cevoir une pension de retraite.
réduction du montant des pensions versées. Les
propositions de réforme ont également débou- Il paraît important de caractériser l’hétéro-
ché sur des remises en cause plus profondes du généité des conditions d’accès à la fi n d’acti-
principe de répartition. Stigmatisant les effets vité. L’analyse est menée au niveau individuel
négatifs d’un tel mode de fi nancement, les ana- afi n de mieux faire ressortir les conséquences
elystes du XX siècle renouent, peut-être sans le des trajectoires antérieures sur la situation au
savoir, avec les adversaires des retraites obliga- moment de l’entrée en retraite. Ni le ménage,
etoires du XIX siècle qui en appelaient à la res- ni la famille ne sont donc retenus comme unités
ponsabilité individuelle et vantaient les rende- d’observation, quitte à en tenir compte ensuite
ments plus élevés d’une épargne fi nancière (sur dans l’analyse en considérant, par exemple,
capitalisation vs répartition, cf. Didier Blanchet l’état matrimonial.
dans Davanne et al. 1998).
Le premier effet important de la mise en place Comportement de cycle de vie de systèmes de retraite obligatoire est de per-
et fi nancement de la vieillessemettre une cessation plus précoce et plus com-
plète de l’activité professionnelle. Comme
l’écrivent Johnson et Thane (1998, p. 211) : ans une logique de cycle de vie, chaque
« en 1901, plus de 60 % des hommes de 65 ans Dpersonne constitue l’épargne nécessaire à
et plus étaient enregistrés dans le recensement fi nancer ses vieux jours, ce qui lui permet de
comme étant actifs sur le marché du travail ; de maintenir un niveau de consommation constant
nos jours, moins d’un homme sur dix dans cette tout au long de sa vie. L’épargne constituée
tranche d’âge travaille (1) ». Toutefois, le rôle du pendant la période de rémunération du travail
maintien en activité aux âges élevés au début du précède la désépargne lorsque l’activité et les eXX siècle ne doit pas être surestimé : le retrait revenus diminuent, produisant une courbe en
du monde du travail était alors plus progressif « U inversé » (hump-shape saving curve) (Ando
et informel qu’il ne l’est aujourd’hui (Bourdieu et Modigliani, 1963). Si l’individu accumule
et Kesztenbaum, 2007) et des solutions alter- entièrement, ou majoritairement, pour ses vieux
natives, le soutien de la famille par exemple, jours, un système de retraites risque de réduire
contribuaient à pallier le manque de ressources l’épargne privée en supprimant sa principale
économiques (2). Il reste que l’épargne accu- 1 2motivation (Feldstein, 1974).
mulée tout au long de la période d’activité pro-
fessionnelle devait avoir une place importante
Cependant, le fi nancement de la vieillesse n’est
en l’absence de ressources collectives garanties
sans doute pas le seul motif d’accumulation.
pour les personnes âgées. Elle constituait en
Une partie de l’épargne sert à se protéger au
effet un moyen de maintenir son niveau de vie
jour le jour des aléas de la vie. Une autre par-
face au déclin inéluctable des revenus du travail
aux âges élevés.
1. « In 1901 over 60 per cent of the males aged 65 and above
L’objectif est ici de prendre la mesure du rôle were recorded in the census as being active in the labour force ;
today fewer than one in ten of this age group are still in paid que joue l’épargne personnelle dans la prépa-
work »ration de la fi n de vie et d’examiner les effets 2. Le soutien familial reste sans doute aujourd’hui encore un
élément important de la vie des personnes âgées, mais selon que produisent sur ce comportement à la fois
des modalités qui ont elles-mêmes beaucoup évolué au cours la croissance économique et l’augmentation de
du temps, au sein d’une « famille » qui a elle aussi connu de
l’espérance de vie à 60 ans, qui a débuté dans profonds bouleversements (Aymard, 1995)
78 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 417- 418, 2008tie, qui tient à des motifs altruistes, est destinée Retraite ou épargne ?
aux générations futures et à la transmission des
fortunes de générations en générations (Barro,
1974). Il paraît cependant diffi cile de concevoir ependant, ces travaux sont confrontés au
qu’un seul motif d’accumulation prévale sur Cproblème de l’endogénéité entre pension
tous les autres et on peut même penser, à l’instar et épargne, lorsque l’on considère le niveau
de Masson (1995), que la motivation de l’épar- de l’épargne en présence d’un système de
gne évolue elle-même au cours de la vie, avec retraite en régime permanent (Bozio, 2006). Il
la position relative de l’individu dans sa famille apparaît alors diffi cile d’identifi er un effet du
(comme enfant puis comme parent). montant de la pension sur l’épargne accumulée
au cours du cycle de vie. Pour résoudre ce pro-
Un système de retraite obligatoire correspond blème, les travaux les plus récents utilisent les
réformes des retraites mises en place durant les à des prélèvements systématiques sur le revenu
années 1990 comme des « expériences naturel-courant ayant pour contrepartie des ressources
les ». Sur des données anglaises, Attanasio et plus ou moins garanties en fi n de vie. Les effets de
Rohwedder (2003) mettent en évidence un net l’introduction d’un tel système sur les compor-
effet de substitution entre retraite et épargne, tements d’épargne dépendent donc de l’impor-
du moins en ce qui concerne les plus riches. En tance respective des différents motifs d’épargne.
revanche, en analysant la réforme des retraites D’un côté, l’épargne ayant un rôle d’amortisseur
françaises de 1993, Bozio (2006) est beaucoup « tampon » (buffer stock), tout comme celle qui
plus nuancé et conclut à l’absence de substitu-sert à la constitution d’un patrimoine transmis-
tion dans le cadre spécifi que de la réforme de sible, sera peu affectée. À l’inverse, l’existence
1993, ce qu’il attribue au « manque de lisibilité d’un système de retraite modifi e directement la
des effets de cette réforme sur le niveau des pen-part de l’épargne volontaire accumulée afi n de
sions » (Bozio, 2006, p. 323).constituer un capital pour ses vieux jours. Dans
un régime par capitalisation, le système de
À défaut d’identifi er directement un accrois-retraite institue une forme d’épargne (forcée),
sement ou une réduction du patrimoine lors de tandis que dans un régime par répartition il y a
l’introduction d’un système de retraites, nous un transfert des actifs vers les inactifs. Comme
cherchons à mesurer le montant de l’épargne l’écrivent Kessler et al. (1980, p. 1162), l’effet
que parvenaient à se constituer les individus à sur l’épargne individuelle dépend alors de la
une époque où ils ne disposaient pas de pen-manière dont les individus perçoivent les coti-
sions de retraites. Ignorant la trajectoire de sations versées : comme une épargne forcée
constitution de l’épargne au cours du « cycle de ou bien comme un impôt. Dans le premier cas,
vie », nous utilisons sa résultante : le patrimoine l’épargne libre est au plus un complément de
dont dispose un individu à la fi n de sa vie. C’est cette épargne forcée ; dans le second, elle n’est
la richesse de chaque individu au moment de au contraire que très peu affectée.
son décès qui est prise en compte. Elle est une
mesure des ressources économiques dont il En outre, ce qui ne simplifi e pas l’analyse,
3aurait disposé, s’il avait continué à vivre. l’instauration d’un système de retraite a aussi
des retombées, dont il faut tenir compte, sur la
Le moment précis où commence la désaccumu-croissance économique. Il faudrait analyser la
lation ne nous paraît pas essentiel pour com-redistribution produite par le couple prélève-
prendre les mécanismes à l’œuvre et nous ne ments obligatoires/versements de retraites, ainsi
chercherons ni à préciser ce que l’on entend par que la dynamique de ce couple selon l’exten-
vieillesse (seuil d’âge, conditions de vie réel-sion du système de retraite dans la population
les, vieillissement biologique ou social (3)) ni et dans le temps, ainsi que l’évolution démogra-
à discuter l’évolution par âge de la distribution phique. Une littérature empirique abondante a
de la richesse. La richesse prise en compte est été publiée sur le sujet et, s’il fallait s’autoriser
celle de toutes les personnes de plus de cin-un diagnostic d’ensemble, on pourrait dire qu’au
contraire des premiers travaux de Feldstein qui
trouvaient une chute importante (de 30 à 40 %)
3. Pour une discussion sur les différentes façons de défi nir de l’épargne avec l’extension progressive des
le vieillissement, on renvoie à Bourdelais (1993). En outre, il systèmes de retraites aux États-Unis, les tra-
convient de garder présent à l’esprit que la vieillesse est elle-
vaux ultérieurs ne mettent pas en évidence d’ef- même une construction historique et sociale qui tend peu à peu
à distinguer les personnes âgées du reste de la société, comme fets univoques et signifi catifs (Caussat, 1992 et
le soulignent Ottaway (2004) pour l’Angleterre et Gutton (1988)
Bozio, 2006, pp. 313-315). pour la France
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 417- 418, 2008 79quante-cinq ans : les plus âgées ont une fortune Utiliser son patrimoine pour
amputée par plusieurs années de « désaccumu-
4vivre ses vieux jours lation » ; les plus jeunes ne sont sans doute pas
arrivées tout à fait au sommet de leur trajectoire
d’accumulation. uelle était, hier, la situation d’un individu Qqui, à l’image d’un retraité aujourd’hui,
L’objectif est de comprendre la dynamique à aurait interrompu défi nitivement toute activité
long terme de l’accumulation des patrimoines productrice et ne percevrait donc plus aucun
économiques et son rôle dans le fi nancement revenu du travail ? Il disposait de trois moyens,
de la fi n de vie. L’intérêt de cette analyse est non exclusifs, pour assurer sa subsistance de
de s’appuyer sur un échantillon large et repré- manière autonome (4) : vivre de ses rentes, c’est-
sentatif de la population française pour lequel à-dire de l’intérêt de son capital ; consommer
la fortune au décès est une donnée disponible
(cf. encadré 1). L’échantillon retenu est celui des
4. Nous nous en tenons ici aux seules options qui permettent personnes décédées entre 1820 et 1939, à plus
aux personnes âgées de vivre en toute indépendance. Dans la
de cinquante-cinq ans, dont les avoirs fi gurent réalité, d’autres options, seules ou combinées aux précéden-
tes sont bien entendu mises à profi t par les plus vieux comme dans l’enquête 3 000 familles (dite TRA), soit l’assistance publique, le soutien de la famille, etc. (Bourdieu et
28 775 individus. Kesztenbaum, 2007)
Encadré 1
L’ENQUÊTE 3 000 FAMILLES
La base de données utilisée repose sur les informa- Cette limite mise à part, force est de constater que
tions recueillies par l’administration de l’Enregistre- l’Enregistrement offre une source d’une grande conti-
ment sur le montant et la composition du patrimoine nuité. Certes une réforme majeure intervient en 1901
des défunts. Concrètement, ces informations ont été puisque dès lors l’impôt porte sur l’actif net (le pas-
collectées pour un échantillon de la population fran- sif éventuel pouvant être déduit) et devient progres-
çaise, l’enquête 3 000 familles (ou enquête TRA). Il est sif mais ces deux changements n’affectent en rien le
constitué par les individus dont le patronyme com- fonctionnement des indicateurs choisis. La loi de 1901
mence par les lettres T, R et A, décédés après 1820, permet le calcul des successions nettes des passifs,
pour lesquels on dispose d’un ensemble de renseigne- alors qu’une telle opération n’était pas possible avant.
ments sur la situation au décès, à commencer par leur Par souci de cohérence nous conservons une mesure
âge, leur état matrimonial, leur lieu de résidence et leur qui est constante sur la période étudiée et correspond
richesse. Tous les décédés, qu’ils laissent un patri- à la valeur de l’actif brut. De plus, pendant l’ensemble
moine ou meurent sans aucun bien, sont consignés de la période, l’Enregistrement s’est efforcé de réduire
dans les registres de l’Enregistrement et apparaissent les sources de fraude, de mieux cerner les actifs tra-
donc dans notre échantillon. Ces données ont été ditionnels et de prendre en compte les nouveaux.
complétées par des informations tirées des registres L’examen des consignes fournies aux responsables
de l’état civil et notamment des tables de mariages. du recouvrement montre que les techniques ne font
Dans cette étude nous n’utilisons qu’une partie de que s’affi ner et que les exigences ne diminuent pas.
l’échantillon (les individus décédés à cinquante-cinq Nous n’avons pas trouvé de traces évidentes de dis-
ans et plus) en nous focalisant sur l’évaluation de l’ac- simulations qui auraient pu s’amplifi er massivement
tif successoral brut complétée par des informations ou de types de patrimoine qui, par leur contenu ou
d’état civil (âge, lieux, profession, etc.). leur taille, auraient pu échapper systématiquement à
la vigilance de l’Enregistrement.
Sans reprendre une analyse critique détaillée de la
source que l’on trouvera dans Daumard (1973) ainsi Les instruments mis en œuvre pour contrôler et classer
que dans Bourdieu et al. (2004), il est utile de préciser les informations n’ont cessé de progresser et aboutis-
la portée et les limites des données que nous utilisons. sent, notamment, à la création en 1865 du Répertoire
Avant tout, il faut noter que le détail de la fortune n’est Général qui vise à recueillir l’ensemble des transac-
pas accessible de façon homogène sur l’ensemble tions patrimoniales effectuées en cours de vie. De ce
de la période. Après 1870, seuls sont universellement fait, comme le note Daumard (1973) pour Paris, et rien
connus la présence ou l’absence d’un actif : pour cha- ne laisse penser qu’il n’en soit pas de même ailleurs,
que décédé, nous savons s’il laisse ou non un héri- l’évaluation des montants de succession fait l’objet
tage, tandis que le détail de cet héritage n’est disponi- d’une attention constante de la part des fonctionnai-
ble que pour un sous-échantillon. Nous utilisons alors res de l’Enregistrement tout au long de la période. S’il
un système de pondération pour que ce sous-échan- existe certaines formes de dissimulation ou de sous-
tillon soit représentatif de l’ensemble de la base de évaluations légales ou non de la richesse, il n’y a pas
données, et ce selon cinq critères : période historique de ruptures ni même d’évolution temporelle qui ren-
du décès, localisation et niveau d’urbanisation du lieu drait la source inutilisable dans la durée historique.
de résidence, âge au décès et sexe du décédé.
80 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 417- 418, 2008progressivement ce capital lui-même, et enfi n, observée est mesurée au décès. Il est alors quel-
réduire sa consommation. Malheureusement, la que peu paradoxal de considérer ce patrimoine
consommation de ces individus n’est pas connue comme destiné à fi nancer dix années de vie
et l’hypothèse plausible retenue est celle d’une supplémentaires pour un individu qui vient de
diminution importante du train de vie de la mourir. Nous supposons implicitement que la
population âgée. La richesse accumulée durant mortalité frappe au hasard et que l’espérance
la vie active permet d’apprécier la situation des de vie de ceux qui viennent de mourir à un âge
plus de cinquante-cinq ans entre 1820 et 1940. donné est, immédiatement avant qu’ils meurent,
Plus précisément, cette richesse (au décès) per- identique à celle des survivants du même âge de
met d’évaluer le revenu (fi ctif) qu’elle aurait pu leur cohorte. Une analyse plus fi ne devrait pren-
générer si l’individu avait continué à vivre. Par dre en compte deux autres sources de variation
souci de simplicité, les intérêts du capital qui ne dans notre échantillon : la réduction des besoins
modifi eraient que très peu le calcul de l’épargne avec l’âge et donc le fait que le revenu néces-
totale, ne sont pas pris en compte (5). saire peut différer d’un âge à l’autre, soit qu’il
diminue lorsque l’individu vieillit ou, à l’in-
Nous allons donc chercher à estimer le revenu verse, qu’il augmente pour fi nancer des dépen-
que les personnes âgées peuvent tirer de leur ses médicales croissantes ; et la mortalité diffé-
capital, ainsi qu’une sorte de « minimum rentielle (les plus riches, vivant plus longtemps,
vieillesse », c’est-à-dire un revenu suffi sant auraient besoin d’un revenu, et donc d’une épar-
pour une personne n’ayant aucun revenu d’ac- gne, supérieurs).
tivité. La somme nécessaire pour vivre de
manière modeste pendant une année à la fi n du Cependant, l’espérance de vie est perçue sub-
eXIX siècle est fi xée volontairement à un seuil jectivement, certainement différemment par
bas : 400 francs de l’époque, ce qui représente ceux dont la mort est imminente et par ceux
environ 1 500 euros (6). Ce seuil correspond à dont la mort ne surviendra que longtemps après.
peu près aux plus faibles salaires de l’époque. À Les premiers ont sans doute davantage désépar-
l’époque, le salaire annuel moyen est d’environ gné et leur patrimoine lors de leur décès risque
500 francs pour un ouvrier agricole et pour le d’avoir été amputé, partiellement ou en totalité,
décile inférieur d’un manœuvre de l’industrie. par des dons en nature ou des frais médicaux
Vu sous un autre angle, ce seuil correspond éga- importants. Toutefois, pour une part impor-
lement au coût d’un panier de biens de première
tante de la population, la perception du risque
nécessité (Insee, 1946), aussi minimal que pos-
de mortalité individuelle ne s’écarte du risque
sible, soit une ration alimentaire quotidienne de
perçu en moyenne que tardivement, dans l’an-
800 grammes de pain, 400 grammes de pommes
née où se produit le décès, et sans entraîner de
de terre et un demi-litre de vin (donc sans viande
grands bouleversements des comportements
ni matière grasse). Le prix du panier - obtenu en
de consommation et d’épargne. Un comporte-doublant le coût de l’alimentaire pour simuler les
ment de désépargne excessif peut exister à la autres dépenses du budget - est constant sur la
marge mais ne saurait être massif, ne serait-ce période, d’environ 400 francs de 1900 (7). Pour
que parce que le risque de se retrouver sans rien disposer d’un tel revenu annuel, une personne
pour vivre serait alors trop grand (Bourdieu et âgée à qui il reste dix années à vivre devrait pos-
5 6 7al., 2004). séder, au moment où elle cesse de travailler, un
capital de 4 000 francs environ.
La richesse mesurée au décès surestime celle
avec laquelle comptait vivre le défunt puisqu’elle Une sorte de frontière invisible se dessine ainsi
entre ceux qui ont suffi samment épargné pour
que les seuls revenus de leur capital leur assu- 5. Cette épargne dépendrait positivement de la durée de vie à
fi nancer et négativement du taux d’intérêt. Pour simplifi er, si le rent une rémunération équivalente à celle d’un
ménage a accès à une rémunération du capital, il lui suffi t d’une
ouvrier modeste et ceux qui ne l’ont pas fait. somme épargnée moindre pour atteindre le même niveau de
capital fi nal.Connaissant le niveau des fortunes au décès,
6. Toutes les valeurs présentées dans cet article sont en francs
il est alors possible de déterminer la part de la 1900. Pour les convertir en francs 1998 ou en euros, il faut les
multiplier, respectivement, par 20,65 et 3,60 population qui dispose d’un revenu suffi sant
7. L’évolution des prix des différents biens est comparable à
pour survivre, appelé par la suite revenu en fi n celle de l’indice de prix utilisé pour défl ater la richesse des indi-
vidus de notre échantillon. Les quantités correspondent à une de vie ou RFV. En général, cette ressource n’est
estimation basse de la consommation de l’époque (Demonet, donc pas égale mais très inférieure à celle que 1990), ajustées pour une personne seule. La plupart des enquê-
tes de l’époque (Halbwachs, 1933, par exemple) tout comme les devrait avoir accumulée un individu souhaitant
analyses des historiens contemporains (Hoffman et al ., 2002) maintenir lors de sa vieillesse son niveau de vie
estiment que la consommation alimentaire correspond à la moi-
antérieur. Une diffi culté tient à ce que la richesse tié du budget total.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 417- 418, 2008 81englobe également la partie qu’il souhaitait donné (et fi xé a priori) durant sa vieillesse. S’il
transmettre. Mais ce biais est sans doute limité intègre les éventuels phénomènes d’infl ation
si l’on considère que la part de la richesse totale - le montant du patrimoine étant défl até par
qu’un individu souhaite transmettre augmente les changements de la valeur de la monnaie au
avec la valeur de celle-ci. Ainsi, le patrimoine cours du temps - ce seuil reste imparfaitement
est d’autant plus composé d’épargne de précau- connecté à l’évolution historique puisqu’il omet
tion que l’individu est pauvre. les effets de la croissance économique.
Il est possible de défi nir un autre seuil avec un La fi n d’activité est ici supposée complète alors
niveau de revenu prenant en compte l’état de qu’en réalité elle se produit souvent de manière
l’économie. Deux seuils fondés sur le revenu progressive, ce qui réduit le rôle joué par l’épar-
moyen sont retenus. L ’un est approché par le pro-gne dans le fi nancement de la fi n de vie. Par
duit intérieur brut (PIB) par habitant mesuré à ailleurs, contrairement aux enquêtes contempo-
chaque période. L’autre, plus contraignant, intè-raines sur la richesse, cette étude porte sur des
gre le fait que, pour les raisons évoquées plus individus et non sur des ménages. De ce fait,
haut, les personnes âgées ont des besoins plus les économies d’échelle ne sont pas prises en
réduits que le reste de la population et qu’elles compte alors qu’elles peuvent permettre de
se contentent de la moitié d’un PIB par tête. Sur vivre avec un patrimoine plus réduit que celui
la base de cette autre mesure du minimum de que nous considérons. Tout comme pour la
survie pour les plus vieux, il est possible d’es-baisse de la consommation aux grands âges, il
timer à nouveau le patrimoine nécessaire pour s’agit d’une lacune de notre analyse.
générer un fl ux de revenu annuel constant équi-
valent soit au produit intérieur brut par habitant Enfi n, il est diffi cile de fi xer correctement le
au moment où l’individu cesse de travailler, soit revenu dont doit effectivement disposer une
à la moitié de ce produit.personne âgée pour survivre. Elle peut avoir
d’autres ressources, que celles-ci soient fami-
La différence avec le seuil correspondant au liales ou liées à l’assistance collective, et ses
minimum de subsistance apparaît nettement : besoins de consommation ne sont pas les mêmes
eau début du XIX siècle, un patrimoine de que ceux d’un actif ayant un faible revenu : elle
4 000 francs suffi t à s’assurer un revenu annuel n’a souvent personne à charge. Ses besoins peu-
comparable au PIB par habitant pendant dix ans. vent également être réduits ne serait-ce que par
Cent ans plus tard, une fortune équivalente n’as-le fait de ne pas travailler. La situation considé-
sure que cinq ans de revenu moyen (cf. graphi-rée dans cette étude est celle d’un retraité qui
que I). Entre les deux, la croissance économi-n’aurait pour être autonome que ses ressources
que a, en quelque sorte, accru le seuil nécessaire fi nancières personnelles.
Pour toutes ces raisons, l’indicateur de revenu
Graphique Ien fi n de vie que nous construisons constitue
Seuils de richesse nécessaire pour obtenir un donc plutôt un minima théorique qu’une mesure
RFV donnéréelle du patrimoine nécessaire à la survie. Mais
En francs 1900l’important est ici d’approcher cette épargne de 20 000
18 000subsistance et de voir quelle part de la popula-
16 000tion est en mesure d’en disposer, sans préjuger
14 000du fait que chacun peut potentiellement mobili-
12 000
ser d’autres ressources.
10 000
8 000
6 000
4 000Maintenir son niveau de vie
2 000
0constant
1820 1830 1840 1850 1860 1870 1880 1890 1900 1910 1920 1930
Seuil fixe PIB 15 ans PIB 10 ans PIB 5 ans
e seuil fi xe de 4 000 francs correspond à des
Lecture : ces seuils représentent le patrimoine nécessaire L fl ux de revenus annuels constants sur une
pour générer un revenu annuel donné (soit 400 francs pendant période plus ou moins longue (4 000 francs sur
10 ans, soit l’équivalent d’un PIB annuel par tête pendant 5, 10
ou 15 ans). Ainsi, en 1870, un individu qui voudrait disposer d’un une année, 400 francs sur dix ans ou 200 francs
revenu égal au PIB par tête pendant 15 ans devrait posséder un sur 20 ans). Il permet d’observer quelle part
patrimoine d’un peu moins de 8 000 francs.
de la population française dispose d’un revenu Champ et source : voir présentation des calculs dans l’encadré 2.
82 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 417- 418, 2008pour vivre sans travailler et cette différence est En outre, les ordres de grandeurs sont loin d’être
essentielle pour comprendre les diffi cultés que négligeables : une année supplémentaire d’espé-
vont avoir les personnes âgées à assurer leur rance de vie suppose un patrimoine plus consé-
subsistance, d’autant plus que, dans le même quent pour en supporter le coût. Pour prendre
temps, leur espérance de vie commence lente- en compte l’augmentation de la durée de vie au
ment à augmenter. cours de la période, nous devons donc considé-
rer les individus qui peuvent générer l’équiva-
lent du PIB par habitant, non pendant une durée
fi xe, mais pendant la durée de vie qu’il leur Assurer la fi n de sa vie
reste étant donnée leur génération et leur âge au
moment de la fi n d’activité. L’espérance de vie ’approche précédente repose sur une défi -
par génération permet donc d’estimer la durée Lnition rigide de la période d’inactivité qui,
de vie restante de chaque personne au moment à tout âge, est uniformément considérée comme
où elle est observée. Si un individu décide d’ar-fi xée par une durée unique (de cinq, dix ou
rêter de travailler à ce moment-là, il est possible quinze ans dans le graphique I). Dans la réa-
de déterminer s’il pourra vivre de son patri-lité, cette période correspond au temps restant
moine jusqu’à la fi n de ses jours.à vivre, qui dépend lui-même à la fois de l’âge
atteint au moment de la sortie d’activité et de
L’introduction de l’espérance de vie permet
l’espérance de vie à cet âge. Arrivé à l’âge de
d’adapter notre mesure du revenu en fi n de vie
la retraite, un salarié a aujourd’hui encore de
aux conditions de vie réelles des personnes
nombreuses années devant lui : l’espérance de
âgées. Cette analyse est essentielle pour com-
vie à 60 ans est supérieure à vingt ans pour un
prendre la dynamique de la sortie d’activité par
homme et à vingt-cinq ans pour une femme
âge. En effet, les différences en termes de durée e(Djider et Ravel, 2004). Au début du XIX siè-
de vie restante sont très importantes selon l’âge
cle, il restait plus de treize années en moyenne
considéré : pour la génération 1800, l’espérance
à vivre à un homme âgé de soixante ans, même
de vie à 60, 70 et 80 ans vaut respectivement
si cette situation n’a évolué que tardivement
13, 8 et 5 années. Et elles se creusent durant la
(cf. graphique II). Cependant au tournant du
période puisque l’espérance de vie aux âges les
siècle (vers 1890 pour les femmes et 1910 pour
plus élevés (au-delà de 70 ans) change peu.
les hommes), l’espérance de vie augmente, len-
tement dans un premier temps. Or cet accrois- Ces différences se répercutent fi nancièrement
sement a son importance, puisque c’est précisé- (cf. graphique III) : une cessation d’activité pré-
ment au cours des années où la croissance, puis coce, à 60 ans ici, est de plus en plus coûteuse.
l’infl ation, viennent rogner rapidement le patri- Plusieurs années d’épargne supplémentaires
moine des personnes âgées, que celles-ci, et les
femmes plus que les hommes, voient la durée de
leur vieillesse augmenter. Graphique III
Seuils de richesse nécessaire pour obtenir un
RFV donné selon l’âge
Graphique II
En francs 1900Espérance de vie à 60 ans par génération et 20 000
par sexe 18 000
16 000Années
19
14 000
12 00018
10 000
17
8 000
16 6 000
4 000
15
2 000
014
1822 1832 1842 1852 1862 1872 1882 1892 1902 1912 1922 1932
13
60 ans 70 ans 80 ans
12
1820 1830 1840 1850 1860 1870 1880 1890 1900 1910 1920 1930 1940
Lecture : ces seuils représentent le patrimoine nécessaire pour
générer un revenu annuel donné - équivalent au PIB par tête -
Homme âgé de 60 ans en … Femme âgée de 60 ans en … pendant un nombre d’années égal à l’espérance de vie selon
l’âge de cessation d’activité (à partir duquel l’on vit uniquement
Lecture : nombre d’années restant à vivre à partir de 60 ans à un de son patrimoine). Ainsi, en 1870, un individu qui commencerait
individu une année donnée, selon son sexe. à vivre de son patrimoine à 60 ans et qui voudrait disposer d’un
Champ : hommes et femmes des générations 1820 à 1940 ayant revenu égal au PIB par tête devrait posséder un patrimoine d’en-
viron 8 000 francs.survécu jusqu’à 60 ans.
Source : Meslé et Vallin, 2001. Champ et source : voir présentation des calculs dans l’encadré 2.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 417- 418, 2008 83impliquent la nécessité de garder plus longtemps leur consommation. L’indexation sur le PIB par
une activité rémunérée. À ce titre, l’incitation à habitant apparaît donc comme un cas limite qui
partir plus tard augmente au fur et à mesure que ne concerne que la toute petite poignée des indi-
s’accroît l’espérance de vie. vidus qui voudraient maintenir un niveau de vie
identique à celui des actifs.
Une dernière éventualité serait de considérer
que le revenu en fi n de vie doit permettre non Enfi n, nous faisons l’hypothèse que la richesse
seulement de maintenir son niveau de vie de des décédés refl ète celle des vivants du même
départ (au moment de la sortie d’activité) mais âge, pour une année donnée. Nous considérons
également de suivre la croissance économique. alors qu’un individu décédé avait accumulé un
Dans ce cas, le montant du revenu annuel néces- patrimoine pour vivre ses vieux jours et qu’il
saire pour vivre doit être indexé sur le PIB par l’aurait consommé durant sa vieillesse. Le
tête. La différence avec le cas précédent est en revenu en fi n de vie (RFV) est donc le revenu
réalité limitée (cf. graphique IV) : l’indexation nécessaire à un individu donné pour maintenir
sur le PIB par habitant contribue surtout à lis- un niveau de vie égal au produit intérieur brut
ser les fl uctuations du revenu par tête, ce qui par habitant au moment où il est observé, et s’il
conduit à des seuils plus élevés. En outre, il est devait continuer à vivre un nombre d’années
envisageable que, après la sortie d’activité, les égal à son espérance de vie, à cet âge, pour sa
personnes âgées aient plutôt tendance à réduire génération (cf. encadré 2). Cet indicateur est
Encadré 2
CONSTRUCTION D’UN INDICATEUR DE REVENU EN FIN DE VIE (RFV)
Notre objectif est de déterminer la part des individus qui Ainsi, Jacques Tra est observé (décède) à 72 ans
possèdent une richesse suffi sante pour vivre durant leurs en 1874, laissant un actif de 1 900 francs. Il appar-
vieux jours. Nous convertissons pour cela la richesse tient donc à la cohorte 1802 (à une année près) et
qu’ils ont accumulée en un fl ux de revenu équivalent l’espérance de vie de cette cohorte à 72 ans vaut
chaque année au montant du PIB par tête, durant une 7,42 années. Le PIB par tête de l’année d’observation
durée égale au nombre d’années qu’il leur reste à vivre. (1874) vaut 592 francs. Pour maintenir un niveau de
vie égal au PIB par tête, il faut donc que Jacques Tra
Considérons l’individu i, qui décède l’année t, à l’âge a dispose d’une fortune supérieure à s(72, 1874) = 7,42
(avec 1820 ≤ t ≤ 1939 et a ≥ 55). Si cet individu avait * 592 = 4 393, ce qui n’est manifestement pas le cas.
continué à vivre, il aurait vécu, en moyenne, durant e En réalité, il ne peut même pas assurer, à partir de son a,t
années (espérance de vie à l’âge a, pour la génération épargne, un revenu égal à la moitié du revenu moyen
[t-a] ; celle-ci a été calculée séparément pour les deux par habitant (2 196 francs).
sexes à partir des tables par génération construites par
Meslé et Vallin, 2001). Soit w sa richesse au moment Ainsi défi ni, le RFV a quelques propriétés élémen-
i
du décès et pib le produit intérieur brut par habitant de taires : le seuil est croissant avec le PIB par tête et
t
la France (PIB par tête) pour cette année-là : la richesse l’espérance de vie, donc E[y] est décroissante avec le
est obtenue à partir de l’échantillon TRA-patrimoine PIB par tête et l’espérance de vie (si le revenu moyen
décrit plus haut et elle est ensuite défl atée grâce aux par tête augmente, le seuil sera plus élevé et donc la
indices de prix obtenus dans Weir (1991) pour le début richesse nécessaire pour y parvenir va être plus impor-
de la période et Piketty (2001) pour la suite. Le PIB par tante, de ce fait, la part de ceux qui ont un RFV va
tête est tiré de Lévy-Leboyer et Bourguignon (1985). diminuer ; si l’espérance de vie croît, il faut fi nancer un
On peut alors défi nir le seuil de richesse nécessaire plus grand nombre d’années de vieillesse, ce qui aug-
pour qu’il dispose de l’équivalent d’un PIB annuel par mente le seuil et réduit la part de ceux qui possèdent
tête pendant un nombre d’années égal à son espé- un RFV). Plus encore, on peut supposer que :
rance de vie : s(a,t) = e × piba,t t
(i) ∂pib /∂ > 0 : le PIB par tête augmente au cours du t t
À partir de ce seuil, qui est calculé pour chaque indi- temps. Donc E[y] diminue avec l’année d’observa-
vidu, nous voulons déterminer la probabilité P[y = 1] = tion (puisque la fortune nécessaire pour atteindre ou
i
P[w > e × pib ], où y est la variable dichotomique qui dépasser le seuil augmente).
i a,t t
vaut 1 si l’individu a une richesse supérieure au seuil
(ii) ∂e /∂ > 0 : l’espérance de vie augmente au cours et 0 sinon. a,t t
du temps, ce qui signifi e que E[y] diminue avec l’année
En réalité, on observe seulement E[y = 1], c’est-à-dire d’observation (ce qui renforce l’effet précédent).
la proportion d’individus qui sont au-dessus du seuil.
(iii) ∂e / ∂a < 0 : l’espérance de vie diminue avec l’âge Par convention, nous dirons que ces individus dispo- a,t
(au-delà de 55 ans) et donc E[y] augmente avec l’âge : sent d’un revenu en fi n de vie ou RFV. Cette proportion
lorsque l’on considère des âges plus élevés, il y a plus de sera ensuite calculée pour différentes caractéristiques,
gens qui ont les ressources suffi santes pour vivre sim-en déterminant E[y = 1|X] où X est une caractéristique
plement parce qu’il leur reste moins de temps à vivre.quelconque observée à l’échelle individuelle.
84 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 417- 418, 2008à la fois pragmatique - il est adapté aux seu- comparable au revenu moyen devrait augmenter.
les données de richesse disponibles sur le long Cet effet joue pleinement quand on considère
terme - et réaliste - il cherche à être aussi proche que l’épargne accumulée doit être équivalente
que possible de la situation des retraités actuels, à une somme fi xe (ici 400 francs par an) ; il est
qui cessent brusquement et défi nitivement de plus faible quand la somme accumulée doit être
percevoir un revenu d’activité. ajustée à une cible qui augmente elle-même,
comme dans le cas des deux autres défi nitions.
De plus, cet effet ne vaut que dans la limite où
la croissance n’accroît pas les inégalités ; dans
Évolution historique : le nombre ce cas, en effet, la capacité d’épargne des bas
de personnes âgées qui disposent revenus ne suit pas le rythme de la croissance.
d’un RFV chute pendant l’entre-
La proportion des individus sans fortune tend
deux-guerres… à augmenter dans la population mais selon une
chronologie qui ne permet d’expliquer ni l’ac-
croissement du ratio chez les plus âgés avant a proportion de la population qui est au-
1900, ni sa chute assez brutale ensuite (Bourdieu Ldessus de ces seuils évolue au cours du
et al., 2003). Cette chute s’explique certaine-temps. Quelles que soient les défi nitions du
ment par les effets conjugués d’une croissance seuil envisagées, les résultats convergent : cette
e économique puis d’une infl ation brutale, l’une proportion s’accroît au cours du XIX siècle et
et l’autre mal anticipées par des individus qui s’effondre après la première guerre mondiale
ont constitué une large part de leur patrimoine (cf. graphique V).
edurant le XIX siècle. Les générations qui arri-
vent à l’âge de la vieillesse durant les vingt Cette évolution est le produit d’une combinai-
epremières années du XX siècle ont épargné son d’effets. La première source de changement
pendant une période de stagnation économi-tient à l’infl uence de la croissance économique,
que, voire de crise, tandis qu’elles désépargnent à la fois sur l’épargne et en termes de distribu-
au moment où le pays connaît une croissance tion des revenus. L ’augmentation du PIB par tête
plus forte et plus régulière. La chute brutale accroît la capacité d’épargne des agents écono-
dans les années 1900 s’explique donc avant miques et, si l’on considère que le taux d’épar-
tout par la croissance de la Belle Époque (cf. gne augmente avec le revenu disponible (Dynan
graphique V). Les individus qui arrivent en fi n et al., 2004), la part de ceux qui se trouvent à la
de vie au début de cette période n’ont pas assez fi n de leur vie professionnelle avec un capital
de ressources pour maintenir leur position dans
une société qui croît alors à un rythme soutenu,
Graphique IV
Seuils de richesse nécessaire pour obtenir un
Graphique VRFV donné (indexé sur l’évolution du PIB)
Part des personnes de plus de 55 ans qui
En francs 1900
18 000 disposent du RFV
16 000
En %
35
14 000
12 000 30
10 000
25
8 000
6 000
20
4 000
152 000
0
101822 1832 1842 1852 1862 1872 1882 1892 1902 1912 1922 1932
60 ans 70 ans 80 ans 5
1820 1830 1840 1850 1860 1870 1880 1890 1900 1910 1920 1930
Lecture : ces seuils représentent le patrimoine nécessaire
Fixe = 400 PIB PIB/2pour générer un revenu annuel donné - équivalent au PIB par
tête - pendant un nombre d’années égal à l’espérance de vie
selon l’âge de cessation d’activité (à partir duquel l’on vit uni- Lecture : en 1870, parmi les plus de 55 ans, 23 % possèdent un
quement de son patrimoine), si l’on considère que son revenu patrimoine pouvant générer un revenu constant égal à 400 francs
est chaque année actualisé selon l’augmentation du PIB par tête. (pendant un nombre d’année égal à leur espérance de vie) ; 17 %
Ainsi, en 1870, un individu qui commencerait à vivre de son patri- possèdent un patrimoine suffisant pour générer un revenu égal
moine à 60 ans et qui voudrait disposer d’un revenu égal au PIB au PIB par tête tandis que 27 % possèdent un patrimoine suffi-
par tête, dont la croissance suivrait celle du PIB par tête, devrait sant pour générer un revenu égal à la moitié d’un PIB par tête.
posséder un patrimoine d’environ 8 800 francs. Champ : hommes et femmes de plus de 55 ans.
Champ et source : voir présentation des calculs dans l’encadré 2. Source : enquête 3 000 familles.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 417- 418, 2008 85faute d’avoir voulu ou, plus sûrement, d’avoir pu période (Bonneuil, 1992, p. 103), qui fait que
accumuler suffi samment durant leur vie active. les veuves sont plus nombreuses que les veufs.
Ces diffi cultés se trouvent ensuite aggravées par De fait, les femmes vieillissent seules ; au cours
le choc massif que subit l’épargne privée après de la période étudiée, 59 % d’entre elles sont
la première guerre mondiale et par l’infl ation veuves, tandis que la plupart des hommes ont
qui la suit. encore leur conjoint au moment du décès (52 %
sont mariés contre seulement 30 % veufs). Ainsi,
Les changements ne sont pas seulement écono- les femmes héritent, en règle générale (dans le
miques : le RFV dépend aussi de l’espérance de cas, majoritaire, de la communauté réduite aux
vie qui s’accroît à partir de 1860, dans un pre- acquêts), de l’épargne du ménage, mais réduite
mier temps pour les femmes, ensuite pour les de moitié, ce qui explique pleinement l’écart
hommes. Cette évolution tend mécaniquement entre les deux sexes (cf. graphique VI). À
à augmenter le patrimoine nécessaire pour vivre cette restriction s’ajoute le fait que les femmes
après le retrait d’activité, ce qui explique peut- n’exercent alors que rarement un travail salarié
être en partie la baisse du ratio au cours des susceptible de leur fournir le revenu nécessaire
années 1870-1890. Surtout, ces deux phénomè- pour constituer un patrimoine.
nes, économique et démographique, agissent
Les femmes reçoivent leur richesse majoritai-de concert et rendent d’autant plus diffi cile de
rement par héritage de leurs parents ou de leur vivre ses vieux jours avec un patrimoine accu-
mari : la diminution du ratio chez les hommes mulé en des temps de stagnation, que ce soit en
précède d’une dizaine d’années la baisse de termes de durée de vie restante, de croissance
celui des femmes, traduction de l’écart d’âge économique ou d’infl ation.
entre les deux groupes. La différence de cet
effet entre les deux sexes s’explique autant par Il existe un décalage entre le moment de l’ac-
la faiblesse initiale du patrimoine des femmes cumulation du capital et celui où il est utilisé
que par les changements structurels. Une redis-pour vivre. Ce décalage prend une importance
tribution de la richesse se fait en faveur des fem-considérable au tournant du siècle et, plus
mes qui, d’une part, bénéfi cient de plus en plus encore, lorsque la première guerre mondiale
de clauses de contrat de mariage leur permettant réduit l’épargne privée. Cette confi guration par-
de conserver en totalité la richesse du couple, et ticulière ne doit pas cependant pas dissimuler
qui, d’autre part, ont un meilleur accès au tra-la très grande diversité des conditions d’accès à
vail salarié (Bourdieu et al., 2008, notamment l’épargne au cours du cycle de vie, notamment
p. 151). En outre, cette évolution tient peut-être selon les périodes traversées par les individus.
aussi à l’augmentation de la part de femmes qui Les situations individuelles au moment de la
sont seules héritières de leur mari pendant et fi n d’activité dépendent autant d’une évolution
après la première guerre mondiale, lorsque les économique commune à toute la société que de
familles ont perdu tous leurs enfants.modalités d’accumulation propres à chacun. Il
est dès lors essentiel d’observer comment ces
Graphique VIdeux éléments interagissent.
Part des personnes qui disposent d’un RFV
(PIB par tête), selon le sexe
En %
30…mais la baisse est inégale selon
25les situations individuelles…
20
e ratio utilisé par la suite est calculé pour le
15L seuil correspondant à l’espérance de vie et
au PIB par habitant de la population des plus de 10
55 ans dans son ensemble.
5
0La distinction par genre fait apparaître une situa-
1820 1830 1840 1850 1860 1870 1880 1890 1900 1910 1920 1930
tion nettement favorable aux hommes. En effet,
les modalités d’appropriation de la richesse sont Hommes Femmes
très différentes pour les femmes qui, le plus sou-
Lecture : en 1870, 20 % des hommes de plus de 55 ans possè-
vent, ne possèdent quelque chose qu’après le dent un patrimoine pouvant générer un revenu égal au PIB par
tête, tandis que c’est le cas de seulement 14 % des femmes de décès de leur mari. Le décalage entre hommes
plus de 55 ans.et femmes s’explique par l’écart d’âge entre les Champ : hommes et femmes de plus de 55 ans.
conjoints, de quatre à cinq ans au cours de la Source : enquête 3 000 familles.
86 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 417- 418, 2008

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