Présentation générale

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L'usage le plus courant de la comparaison internationale consiste à rechercher quelles sont les économies qui font le moins bien et celles qui font le mieux dans tel ou tel domaine. On constate, par exemple, que l'industrie française des technologies de l'information et des communications est, parmi l'ensemble des pays industrialisés, la 4e par le chiffre d'affaires et la 5e par le nombre d'emplois, que l'Irlande est, au sein de l'Union européenne, le pays qui a connu la plus forte progression du produit par tête et que l'Espagne a eu le taux de chômage le plus élevé dans les années 90. Commenter les positions des économies, les unes par rapport aux autres ou en référence à une moyenne internationale, est une façon de relativiser les performances nationales.
Publié le : dimanche 30 décembre 2012
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Présentation générale
’usage le plus courant de la comparaison internationale consiste à recher-
Lcher quelles sont les économies qui font le moins bien et celles qui font le
mieux dans tel ou tel domaine. On constate, par exemple, que l’industrie fran-
çaise des technologies de l’information et des communications est, parmi
e el’ensemble des pays industrialisés, la 4 par le chiffre d’affaires et la 5 par le
nombre d’emplois, que l’Irlande est, au sein de l’Union européenne, le pays
qui a connu la plus forte progression du produit par tête et que l’Espagne a eu
le taux de chômage le plus élevé dans les années 90. Commenter les posi-
tions des économies, les unes par rapport aux autres ou en référence à une
moyenne internationale, est une façon de relativiser les performances natio-
nales.
Les comparaisons internationales peuvent avoir une toute autre utilité
lorsqu’elles portent sur des objets plus qualitatifs ou plus complexes, comme
le fonctionnement du marché du travail. Elles permettent alors de mettre en
évidence ce qui est commun à un ensemble d’économies et ce qui les
sépare. L’objet est, en quelque sorte, de distinguer le singulier du pluriel,
d’extraire des caractéristiques purement nationales et de les opposer aux
caractéristiques communes à toutes les économies considérées ou seule-
ment à certaines d’entre elles. On n’étudie plus les positions des économies,
mais leurs oppositions.
Un marché du travail n’est pas un marché comme les autres, il forme une réa-
lité complexe où se mêlent des institutions, des mécanismes économiques et
des stratégies d’acteurs. Même s’il est vrai qu’en ajoutant la dimension inter-
nationale, on étend la richesse des observations, la comparaison internatio-
nale permet de simplifier l’analyse. En éclairant les spécificités nationales,
elle fournit un moyen pratique de produire ce que les économistes appellent
des faits stylisés, souvent à l’origine de bonnes questions. Elle permet surtout
de situer le niveau d’intervention adéquat de la politique économique, selon la
règle qui préconise des solutions communes aux problèmes communs et des
solutions particulières aux problèmes particuliers. À un moment où la coordi-
nation des politiques de l’emploi est un thème de plus en discuté en Europe,
il paraît donc important de s’intéresser aux comparaisons internationales des
marchés du travail.
Dans chaque article de ce numéro spécial d’Économie et Statistique, l’objet
n’est pas seulement d’ordonner les positions des économies selon tel ou tel
aspect du marché du travail. Il ne s’agit pas uniquement de savoir, par
exemple, si les États-Unis ont effectivement un marché du travail plus flexible
que la plupart des pays d’Europe ou encore si la modération salariale a été
dans les années 90 plus marquée en France qu’aux Pays-Bas ou en
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N°332-333, 2000 - 2/3 3Allemagne. Il s’agit surtout de tenter de comprendre l’origine de ces différen-
ces, de prendre la mesure des spécificités nationales dans les explications
qui peuvent être données, d’identifier les points communs à différents pays
pour chacune des questions abordées et parfois d’en tirer des conséquences
pour la conduite de la politique économique.
Un autre trait commun aux travaux publiés dans ce numéro spécial réside
dans un parti pris méthodologique. Alors que les comparaisons internationa-
les sont généralement effectuées sur la base d’indicateurs macro-économi-
ques qui sont, par nature, très agrégés, les articles présentés ici retiennent
tous une perspective désagrégée. Ils analysent la situation des marchés du
travail en distinguant différentes catégories de travailleurs ou en allant, autant
que faire se peut, au plus près des données individuelles. Ils ne comparent
pas seulement les salaires, l’emploi ou le chômage en tant que catégories
macro-économiques, mais ils s’interrogent sur les évolutions de ces principa-
les grandeurs à un niveau souvent très fin.
Ces articles prennent aussi en compte la diversité des pratiques institution-
nelles dans les différents pays étudiés, pratiques dont les effets sont souvent
déterminants en matière de fonctionnement des marchés du travail. Au-delà
de la variété des approches retenues, ils ont donc en commun de s’interroger
sur les conséquences économiques des institutions qui régulent les différents
marchés du travail. Ce faisant, ils sont aussi très ancrés dans les débats
économiques contemporains et les questions actuelles posées à la politique
économique.
Ils renouvellent ainsi l’intérêt porté par Économie et Statistique à la question
des comparaisons internationales. Sur la décennie 90, la revue a consacré
43 articles à ces questions, dont 15 traitant exclusivement des comparaisons
de marchés du travail. Dans la première moitié des années 90, Économie et
Statistique a, en particulier, consacré un numéro spécial et un dossier à la
comparaison France/Allemagne. Dans la deuxième moitié de cette décennie,
la France/États-Unis a aussi fait l’objet d’un dossier.
Sur les dix articles de ce numéro spécial, cinq traitent de la comparaison
Europe/États-Unis, les cinq autres sont consacrés exclusivement aux
comparaisons entre pays européens. Les comparaisons transatlantiques
adoptent plutôt une perspective micro-économique, les comparaisons euro-
péennes ont davantage une perspective macro-économique. Pour décrire le
contenu de ces articles, nous allons adopter une présentation thématique en
retenant des thèmes communs aux différents articles qui composent ces
deux ensembles. Les comparaisons transatlantiques seront abordées sous
l’angle de la nature du chômage, de la flexibilité du travail, et de la formation
des salaires. Les intra-européennes seront présentées sous
l’angle des performances en emploi des différentes économies et de l’harmo-
nisation des fonctionnements des marchés du travail européens.
4 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 332-333, 2000 - 2/3Comparaisons transatlantiques
es articles qui comparent la situation des marchés du travail des deux
Lcôtés de l’Atlantique, reposent sur une méthodologie originale. La compa-
raison internationale suppose, en effet, de disposer de données harmonisées
mais aussi d’une stratégie de traitement de ces données qui soit similaire
pour chaque pays. En pratique, plus le nombre de pays considérés est impor-
tant, plus il est difficile d’harmoniser les données et la méthodologie utilisée.
C’est pourquoi les comparaisons internationales portent, le plus souvent, sur
des statistiques très agrégées, et ce d’autant plus qu’elles considèrent un
grand nombre de pays. Le chercheur est ainsi confronté à un arbitrage entre
le nombre de pays étudié et la finesse des données observées. Une origina-
lité des comparaisons Europe/États-Unis rassemblées dans ce numéro est
de déplacer les termes de cet arbitrage en considérant à la fois plusieurs pays
et des données très fines.
Le premier groupe d’articles traite de cinq pays (États-Unis, France,
Royaume-Uni, Allemagne et Espagne) avec des données catégorielles
issues d’enquêtes auprès des ménages. Ces données portent sur un grand
nombre de catégories de travailleurs (distingués par sexe, âge et niveau
d’éducation) et consistent à la fois en des données de stock (le nombre d’indi-
vidus au chômage et dans l’emploi, voire dans l’inactivité) et de flux (les tran-
sitions entre ces deux ou trois états sur le marché du travail). Pour comparer
des données aussi fines sur cinq pays, les études ont retenu une approche
originale qui consiste à répliquer la méthodologie d’une étude bilatérale de
référence dans le cadre de trois études nationales et à comparer les résultats
de chaque étude nationale à ceux de l’étude bilatérale. L’étude de référence
est un travail de Daniel Cohen, Arnaud Lefranc et Gilles Saint-Paul, publié en
1997 dans la revue Economic Policy, qui portait sur la comparaison
France/États-Unis. Les trois études nationales « réplicantes » (1) sont celles
de Simon Burgess sur le Royaume-Uni, de Gilles Saint-Paul sur l’Espagne,
et de Christoph M. Schmidt sur l’Allemagne. L’article de Daniel Cohen et
Pascaline Dupas s’inscrit dans ce même ensemble. Il porte sur la comparai-
son France/États-Unis, comme l’étude de référence qu’il complète en distin-
guant différentes catégories de chômeurs et d’actifs occupés selon la nature
de leur trajectoire sur le marché du travail. Ces articles qui traitent de la mobi-
lité sur le marché du travail comblent une lacune dans un domaine où « les
comparaisons internationales sont encore peu présentes » (Daniel Verger,
1996).
L’article de John Abowd, Francis Kramarz, David N. Margolis et Kenneth
R. Troske s’inscrit dans une autre perspective mais déplace lui aussi les ter-
mes de l’arbitrage entre finesse des données et nombre de pays couverts.
Les auteurs analysent les politiques de rémunération menées par les entre-
prises en France et aux États-Unis, à partir de données individuelles issues à
la fois d’enquêtes auprès de salariés et d’enquêtes auprès d’entreprises ou
d’établissements. Ces sources sont rarement mobilisées ensemble dans
les études économiques et statistiques. L’avantage est de disposer
1. Les données ne sont toutefois pas systématiquement comparables entre ces pays. Les problèmes principaux résident
dans la classification des niveaux d’études en Allemagne et dans la définition officielle du chômage britannique qui diffère
de celle du BIT.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 332-333, 2000 - 2/3 5simultanément d’informations sur les caractéristiques individuelles des salariés et sur
celles des établissements qui les emploient. Cela semble essentiel pour analyser les
politiques salariales au niveau des firmes, si l’on souhaite pouvoir expliquer la formation
des salaires en distinguant les effets propres de la structure des emplois (par âge, sexe,
ancienneté, qualification et niveau d’éducation), de ce qui relève de choix spécifiques à
l’établissement. Tel est précisément l’objet de cette étude dont les données couvrent
les employés à temps plein au début des années 90. Ce travail constitue la première
comparaison internationale où des informations sur les individus et les entreprises qui
les emploient sont utilisées simultanément afin d’examiner la relation entre les politi-
ques de rémunération des entreprises et leurs performances économiques.
La nature du chômage est-elle différente en Europe et aux États-Unis ?
Les quatre articles qui complètent l’étude de référence de Cohen, Lefranc et Saint-Paul
(1997) comparent la nature du chômage en Europe et aux États-Unis. Les auteurs
soulignent que les comparaisons internationales peuvent être incomplètes si elles ne
portent que sur les taux de chômage. Compte tenu des différences dans les politiques
d’éducation et dans les systèmes de retraite, il est préférable de limiter le champ
d’observation aux âges intermédiaires ou de raisonner en termes de taux de
non-emploi (qui agrège les chômeurs aux inactifs, ou encore qui constitue le complé-
mentaire à l’unité d’un taux d’emploi où les actifs occupés sont rapportés à la population
en âge de travailler).
Premier constat, le chômage et le non-emploi sont partout des phénomènes très inéga-
litaires (2). Les caractéristiques sociodémographiques des populations les plus tou-
chées sont d’ailleurs les mêmes des deux côtés de l’Atlantique : les taux de chômage et
de non-emploi sont plus élevés pour les femmes, les moins de 30 ans, les plus de
50 ans et les peu diplômés, aux États-Unis comme dans les différents pays européens (3).
Il y a quelques exceptions nationales à cette hiérarchie des taux de chômage et de
non-emploi, mais elles sont rares.
Deuxième constat, ces inégalités face à l’emploi ne sont toutefois pas de même
ampleur des deux côtés de l’Atlantique. Lorsque l’on observe à un niveau plus fin la
structure du chômage ou du non-emploi, il devient difficile de tirer des conclusions
générales. Toutefois, les inégalités d’emploi selon l’âge et le sexe semblent plus mar-
quées en Europe alors que les inégalités selon le diplôme paraissent plus fortes aux
États-Unis. Gilles Saint-Paul note que les jeunes sont les plus défavorisés en termes
d’emploi en France et qu’ils le sont le moins aux États-Unis. Les peu diplômés sont, en
revanche, les plus défavorisés aux États-Unis et le sont le moins en Espagne.
Ces deux premiers constats portent sur des données décrivant le stock de
main-d’œuvre. Les données de flux entre différents états sur le marché du travail sont
également analysées par les quatre articles. À nouveau, des constantes internationales
sont mises en évidence : dans les quatre pays européens comme aux États-Unis,
2. Ces inégalités permettent d’expliquer, en partie, les écarts de taux de chômage agrégé entre pays. Lefranc (1997) a ainsi montré que
l’essentiel des écarts de taux de chômage agrégé entre la France et les États-Unis est imputable à un effet de composition, lié à une diffé-
rence de niveau d’éducation de la population active, et non pas à des taux de chômage plus élevés pour chacune des catégories qui com-
posent le marché du travail. L’Horty et Saint-Martin (1997) montrent, avec une méthodologie analogue, que les écarts de taux de
chômage agrégés entre la France et les autres pays européens ne sont pas liés à des différences dans la structure de la population active
mais uniquement à des écarts de taux de chômage catégoriels.
3. Les taux d’emploi ne sont pas comparés selon les secteurs d’activités dans ces différents articles. Sur ce thème, on pourra se référer
au numéro 318 d’Économie et Statistique où figuraient les articles d’Alain Bayet et Manuel Marciaux, de Thomas Piketty, et de Jean
Gadrey et Florence Jany-Catrice. Ces articles fournissent aussi des réflexions méthodologiques utiles sur les comparaisons internationa-
les de marché du travail.
6 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 332-333, 2000 - 2/3le taux de perte d’emploi (probabilité de passer de l’emploi au chômage)
décroît avec l’âge et avec le niveau d’éducation et est plus fort pour les fem-
mes. Les différences sont plus marquées pour le taux de reprise d’emploi
(probabilité de passer du chômage à l’emploi) : il baisse avec l’âge dans tous
les pays ; il augmente avec le niveau d’éducation en Allemagne et en France,
mais décroît en Espagne et aux États-Unis ; il est plus élevé pour les femmes
(sauf en Allemagne).
Qu’il s’agisse des données de stock ou de flux, on retrouve une conclusion
similaire. Les différences paraissent plus nettes selon l’âge en Europe et
selon le niveau de diplôme aux États-Unis. L’impact de l’âge est particulière-
ment marqué en France où les chances de sortir du chômage, par exemple,
sont beaucoup plus fortes qu’ailleurs pour les jeunes et beaucoup plus faibles
pour les travailleurs âgés. L’influence de l’âge dans les trajectoires sur le mar-
ché du travail est moindre en Espagne mais presque comparable au
Royaume-Uni qui est sous cet angle, comme le souligne Simon Burgess,
plus proche de l’Europe continentale que des États-Unis.
Les marchés du travail européens sont-ils aussi rigides
qu’on le prétend ?
L’approche dynamique retenue dans ces comparaisons internationales per-
met également de mettre en question l’ampleur présumée des rigidités des
marchés du travail européens, souvent avancée pour rendre compte du
niveau élevé du chômage de ce côté-ci de l’Atlantique (4). La rigidité du mar-
ché du travail est entendue ici comme une faible mobilité des situations
d’emploi et de chômage. Les taux de sortie de l’emploi et ceux de sortie du
chômage sont nettement plus élevés aux États-Unis que dans les différents
pays européens où ils ont été calculés. Selon la comparaison effectuée par
Christoph M. Schmidt, les taux de sortie du chômage sont trois fois plus
élevés aux États-Unis qu’en Allemagne ou en France. Mais une analyse plus
fine relativise l’interprétation qui peut être faite d’un tel constat.
Tout d’abord, le volume absolu des flux de travailleurs entre l’emploi et le
chômage est dans l’absolu très élevé dans l’ensemble des pays européens,
ce qui coïncide mal avec l’idée de marchés du travail rigides. Au
Royaume-Uni, par exemple, Simon Burgess rappelle qu’environ un million
de personnes entrent et sortent du chômage chaque trimestre. Daniel
Cohen et Pascaline Dupas montrent aussi qu’en France comme aux
États-Unis, le chômage reste un phénomène transitoire pour une grande
majorité d’individus. C’est le cas pour près de 80 % des hommes de 30 à 50
ans qui en font l’expérience dans chacun les deux pays.
Ensuite, les taux de sortie et d’entrée dans le chômage sont en fait plus éle-
vés en Europe qu’aux États-Unis pour certains segments de la
main-d’œuvre. La flexibilité de l’emploi, mesurée par l’intensité des flux
entre emploi et chômage ou entre emploi et non-emploi, est globalement
4. Les rigidités des marchés du travail constituent, en effet, l’explication la plus fréquemment avancée aux États-Unis pour
rendre compte du chômage européen. Dans une communication récente, Robert Solow (1999) souligne le bien fondé de
cette thèse tout en insistant également sur le rôle joué par les rigidités sur les marchés des biens. Il écrit que « davantage
de flexibilité sur les marchés du travail est une bonne idée, mais ce n’est pas la seule bonne idée ».
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N°332-333, 2000 - 2/3 7plus forte aux États-Unis, mais elle ne l’est pas pour toutes les catégories de
travailleurs. La différence essentielle entre l’Europe et les États-Unis réside
plutôt dans la répartition de la charge de la flexibilité de l’emploi au sein des
différents segments de main-d’œuvre. Sous cet angle, le marché du travail
américain est peut-être plus égalitaire. Les catégories de main-d’œuvre
flexible ne sont cependant pas les mêmes dans tous les pays européens.
Pour la France, selon Daniel Cohen et Pascaline Dupas, il s’agit des travail-
leurs embauchés depuis moins d’un an qui ont un risque plus grand de perdre
leur emploi. Tout se passe donc comme si l’ancienneté « rigidifiait » les situa-
tions beaucoup plus en France qu’aux États-Unis. Au départ, l’emploi est plus
fragile en France et il le devient nettement moins à terme, alors qu’aux
États-Unis le risque de perdre son emploi est sensible à l’ancienneté
dans l’emploi.
Pour Gilles Saint-Paul, le segment flexible est composé en Espagne de la
main-d’œuvre jeune et, dans une moindre mesure, des femmes, ce qui n’est
pas a priori contradictoire avec l’analyse précédente. S’agissant de l’Alle-
magne, Christoph M. Schmidt montre que les taux de sortie du chômage
sont aussi faibles qu’en France pour les travailleurs âgés et les adultes peu
qualifiés, mais qu’ils sont aussi élevés qu’aux États-Unis pour les jeunes et
les hommes adultes très qualifiés. Les segments de main-d’œuvre flexible en
Allemagne seraient composés des jeunes, comme en France, mais aussi des
hommes très qualifiés, ce qui n’est pas le cas en France. La comparaison
internationale éclaire ainsi l’une des spécificités françaises sur le marché du
travail, où la charge de la flexibilité y est beaucoup plus qu’ailleurs supportée
par les jeunes.
Enfin, l’article de Gilles Saint-Paul pour l’Espagne et celui de Simon
Burgess pour le Royaume-Uni constituent deux contre-exemples à la rela-
tion selon laquelle plus de flexibilité de l’emploi implique toujours moins de
chômage. L’Espagne a eu le taux chômage le plus élevé d’Europe (près de
20%àlafindes années 90) et le taux de recours aux contrats à durée déter-
minée (un indicateur traditionnel de la flexibilité de l’emploi), le plus élevé
d’Europe également (plus de 30 % de l’ensemble des emplois en Espagne
sont sur des contrats de ce type). Pour expliquer cette coïncidence, Gilles
Saint Paul évoque un « excès de flexibilité » espagnole. Le taux de sortie de
l’emploi y est nettement plus élevé qu’en France, mais le taux de du
chômage y est comparable, ce qui explique le niveau élevé du chômage. Le
cas du Royaume-Uni est strictement inverse. Le taux de chômage est
aujourd’hui très faible, mais la flexibilité de l’emploi s’y est peu développée.
Plus précisément, il y a bien une flexibilité de l’emploi plus forte au
Royaume-Uni qu’en France, si on la mesure par la durée moyenne d’occupa-
tion des emplois, et le Royaume-Uni est ici plus proche de la situation des
États-Unis que de celle de l’Europe continentale. En revanche, on n’a pas
assisté, selon Simon Burgess, à un développement sensible des formes
d’emplois atypiques. Le travail à temps partiel n’a que légèrement augmenté
dans les années 80 et 90, et on n’observe pas une expansion tendancielle du
travail temporaire. Le cas du Royaume-Uni semble ainsi montrer que davan-
tage de flexibilité de l’emploi ne signifie pas nécessairement plus de précarité
de l’emploi.
8 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 332-333, 2000 - 2/3Quelles différences dans la formation des salaires
entre l’Europe et les États-Unis ?
Les quatre études transatlantiques abordent aussi la question de la flexibilité
salariale, entendue ici au sens particulier de la sensibilité du salaire aux tran-
sitions sur le marché du travail. Cohen, Lefranc et Saint-Paul (1997) mon-
traient que la reprise d’un emploi après un passage par le chômage entraînait
une perte de salaire par rapport à la rémunération de l’emploi antérieur com-
parable aux États-Unis et en France. Les salaires seraient ainsi aussi rigides
des deux côtés de l’Atlantique. Simon Burgess juge la relation très lâche et
difficile à mettre en évidence. Pour Daniel Cohen et Pascaline Dupas,un
passage par le chômage diminue davantage le salaire en France qu’aux
États-Unis pour les salariés qui disposent de plus d’un an d’ancienneté dans
l’emploi (qui sont qualifiés d’insiders dans leur article), mais la reprise d’un
emploi n’implique pas de pertes de salaire pour les autres (les outsiders), ni
en France, ni aux États-Unis. En Espagne, la perte de salaire évaluée par
Gilles Saint-Paul, est nettement plus forte qu’ailleurs, de l’ordre de 30 %
entre les deux emplois. L’interprétation donnée renvoie à la structure duale
du marché du travail espagnol et à la perte de rente associée au fait de quitter
l’emploi. Selon ces évaluations, la sensibilité des salaires à une transition par
le chômage serait donc nettement plus marquée en Europe qu’aux
États-Unis et traduirait des imperfections de marché plus fortes en Europe.
John Abowd, Francis Kramarz, David N. Margolis et Kenneth R. Troske
parviennent à une conclusion similaire avec un cheminement différent. Ils
tentent d’expliquer la formation des salaires individuels par le jeu de deux
composantes : un effet lié aux caractéristiques de l’individu et un effet lié à
celles de l’établissement employeur. Le modèle utilisé permet de mieux expli-
quer les salaires français que les salaires américains, beaucoup plus disper-
sés. Les écarts de rémunérations entre salariés s’expliquent, dans les deux
pays, autant par les caractéristiques des que par celles de l’établis-
sement employeur. En revanche, l’impact des politiques salariales sur les
performances des entreprises diffère dans les deux pays. Les entreprises qui
ont des politiques actives de hauts salaires dégagent des profits plus élevés
en France et plus faibles aux États-Unis. D’un point de vue théorique, tout se
passe comme si la situation américaine était plutôt conforme aux prédictions
d’un modèle concurrentiel alors que la situation française serait plus proche
du de salaire d’efficience où une rémunération élevée permet à la fois
d’accroître la productivité des travailleurs et les profits des entreprises.
Pour rendre compte de leurs différents résultats, tous ces auteurs ont donc
recours aux nouvelles théories du marché du travail, qu’il s’agisse du modèle
insiders/outsiders, du dualisme sur le marché du travail, ou du salaire d’effi-
cience. Ces théories, largement développées par les économistes améri-
cains, s’appliqueraient mieux à l’Europe qu’aux États-Unis pour rendre
compte de la formation des salaires.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N°332-333, 2000 - 2/3 9Comparaisons européennes
es cinq articles qui effectuent des comparaisons européennes permettent
Là la fois de prolonger certains des constats des études transatlantiques et
d’ouvrir à des problématiques plus spécifiquement européennes. Ils retien-
nent une perspective plus macro-économique que les articles précédents.
Deux articles proposent des comparaisons multilatérales pour l’ensemble
des pays européens. Loïc Cadiou, Stéphanie Guichard et Mathilde
Maurel (5) analysent la diversité des institutions qui régulent les marchés du
travail en Europe. De façon complémentaire, Yannick L’Horty et Christelle
Rugani étudient celle des structures sociales. Ces deux articles relient les
disparités des marchés du travail aux performances macro-économiques des
différents pays d’Europe. Nous présenterons en premier lieu ces comparai-
sons multilatérales avant d’aborder les articles qui comparent de façon bilaté-
rale les marchés du travail de certains pays européens avec celui de la
France. Marceline Bodier traite du cas de l’Allemagne dans les années 90,
Sébastien Jean de celui des Pays-Bas et Michel Fouquin, Sébastien Jean
et Aude Sztulman du Royaume-Uni, depuis la fin des années 70 pour ces
deux pays.
Les marchés du travail européens sont-ils trop diversifiés ?
Les deux comparaisons des marchés du travail européens ont une probléma-
tique voisine. Il s’agit, dans les deux cas, de prendre la mesure des disparités
des marchés du travail en Europe et de s’interroger sur leurs conséquences
pour la viabilité de l’Union économique et monétaire (UEM). L’entrée en
phase III de l’UEM, depuis le premier janvier 1999 (6), a en effet changé la
donne en matière de disparités des marchés du travail. Dès lors que les politi-
ques monétaires sont unifiées et que l’utilisation des politiques budgétaires
est devenue plus contrainte avec le Pacte de Stabilité et de Croissance, les
marchés du travail pourraient être amenés à jouer, davantage que par le
passé, un rôle d’ajustement face aux chocs macro-économiques qui affecte-
raient en propre telle ou telle économie de la zone euro. Cela requiert à la fois
que ces marchés soient suffisamment harmonisés, afin de ne pas engendrer
de dissymétries face aux chocs communs à l’ensemble des pays de la zone,
et qu’ils soient suffisamment flexibles pour favoriser l’ajustement aux chocs
asymétriques.
Or les fonctionnements des marchés du travail sont encore très loin d’être
harmonisés en Europe. Yannick L’Horty et Christelle Rugani analysent la
diversité des structures sociales européennes. Ils observent des indicateurs
de la structure de la main-d’œuvre par âge, sexe, niveau de formation et sec-
teur d’activité, des indicateurs des structures familiales et d’autres qui décri-
vent la structure sociodémographique des pays européens. Dans tous les
cas, la diversité européenne reste importante. À partir d’une analyse des
5. Cet article est issu du premier volet d’une étude en deux parties (Cadiou, Guichard et Maurel, 1999).
6. Le traité de Maastricht, conformément au rapport Delors, définit un processus de transition vers l’UEM en trois pha-
er erses. La première a débuté le 1 juillet 1990 et s’est achevée le 31 décembre 1993. La phase II a commencé le 1 jan-
ervier 1994 et s’est achevée le 31 décembre 1998. La troisième phase a commencé le 1 janvier 1999.
10 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 332-333, 2000 - 2/3données, les auteurs dressent une carte statistique de l’Europe et la compa-
rent avec celle d’une étude publiée dix ans plus tôt par Olivier Marchand et
Agnès Barrère-Maurisson (1990) : aux pays du Sud aux structures familiales
traditionnelles, à la main-d’œuvre moins qualifiée, à l’activité féminine peu
développée et au tissu productif principalement industriel, s’opposent les
pays du Nord de l’Europe dont les caractéristiques sont inverses, la France
étant dans une position intermédiaire (7). La diversité européenne est aussi
mise en évidence dans le domaine plus institutionnel par Loïc Cadiou, Sté-
phanie Guichard et Mathilde Maurel. Ils analysent en détail les principales
institutions qui participent à la régulation des marchés du travail en distin-
guant quatre grandes rubriques : le mode de négociation des salaires, la
législation sur le travail et l’emploi, les politiques de l’emploi, et l’architecture
des revenus de transferts, avec notamment l’indemnisation du chômage.
Que l’on considère globalement ces différentes rubriques ou un élément par-
ticulier de l’une d’entre elles, la règle européenne est celle des exceptions
nationales (8). Il est évidemment possible de classer les pays selon leur
« générosité sociale » pour tel ou tel aspect, mais on ne trouvera presque
jamais le même classement si l’on observe un autre aspect institutionnel des
marchés du travail européens.
Faut-il pour autant aller plus loin dans l’harmonisation des marchés du tra-
vail ? À cette question, les deux études répondent par la négative, avec des
argumentaires différents. Yannick L’Horty et Christelle Rugani notent qu’il
n’y a aucun lien entre les structures sociales en Europe et les performances
macro-économiques des différents pays, mesurées à l’aide d’une batterie
d’indicateurs représentatifs de la situation des années 90. Des pays aux
structures proches, comme par exemple l’Irlande et la Grèce, peuvent avoir
des performances très éloignées (et inversement). Pour autant, les critères
de convergences de la phase II de l’UEM auraient contribué à une certaine
homogénéité sociale de la zone euro. Loïc Cadiou, Stéphanie Guichard et
Mathilde Maurel rappellent que ce qui importe pour faire face à des chocs
macro-économiques est le degré de flexibilité de l’emploi et des salaires
mesuré au niveau macro-économique. Le résultat essentiel est qu’il n’y a
guère de lien entre ce degré de flexibilité et les caractéristiques institutionnel-
les des marchés du travail en Europe. Des institutionnelles
très différentes peuvent conduire à des degrés de flexibilité similaires (et
inversement). En d’autres termes, les marchés du travail forment systèmes,
et il peut n’y avoir aucun lien entre telle ou telle caractéristique institutionnelle,
considérée isolément, et le degré effectif de flexibilité mesuré au niveau
macro-économique. Ce constat ne plaide pas pour une harmonisation ren-
forcée des fonctionnements des marchés du travail dans la mesure où des
architectures institutionnelles très différentes peuvent parvenir à satisfaire le
même objectif de flexibilité macro-économique.
7. Entre le Nord et le Sud de l’Europe, une autre différence réside dans le degré « d’isolement social » et le risque d’exclu-
sion, en relation avec le rôle des solidarités familiales dans l’atténuation du risque de pauvreté qui découle du chômage
(Paugam, 1999).
8. C’est le cas plus généralement pour l’ensemble des politiques structurelles reliées au marché du travail, qu’il s’agisse
des politiques de l’emploi (Barbier et Gautié, 1998), des familiales (Hantrais et Letablier, 1996), des systèmes
de protection sociale (Mire-Drees, 1999) des prestations sociales (Delignon et Saunier, 1999) ou des législations en
matière de salaire minimum ou de minima sociaux (Cserc, 1997 et 1999).
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N°332-333, 2000 - 2/3 11Comment expliquer les performances comparées de l’emploi
en France, au Royaume-Uni, en Allemagne et aux Pays-Bas ?
Les trois pays étrangers étudiés dans les comparaisons bilatérales affichent
des performances en termes d’emploi et de chômage très contrastées sur les
dix ou vingt dernières années. L’Allemagne connaît une évolution plus défa-
vorable du chômage que celle de la France alors qu’elle est plus favorable au
Royaume-Uni et plus encore aux Pays-Bas. Les écarts entre pays sont bien
réels et ne relèvent pas d’artefacts statistiques liés à la mesure du chômage.
La montée du chômage en Allemagne s’est, en effet, accompagnée d’une
baisse des taux d’activité et d’un recul de l’emploi (au rythme de 0,35 % par
an depuis 1993 alors que l’emploi augmentait de 0,5 % par an en France). La
réduction du chômage au Royaume-Uni est allée de pair avec une assez
forte progression de l’emploi (le taux de chômage a diminué de plus de cinq
points entre 1992 et 1998 et le taux d’emploi a augmenté de trois points). Aux
Pays-Bas, le taux de chômage est passé de près de 10 points au début des
années 80 à moins de trois points à la fin des années 90 et cette baisse a
coïncidé avec une forte hausse des taux d’activité et un rythme soutenu des
créations d’emplois. Dans tous les cas, le chômage varie donc en raison
inverse de l’emploi, ce qui n’est guère surprenant, et aussi de la participation
au marché du travail, ce qui est moins attendu.
De telles différences ne s’expliquent qu’en partie par les écarts de croissance
entre ces pays. Tous les auteurs mettent en avant des facteurs plus structu-
rels, avec en particulier l’évolution du coût du travail dans chaque pays. La
mesure pertinente est ici le coût salarial horaire unitaire qui rapporte le coût
du travail horaire à la productivité. La dégradation de l’emploi en Allemagne
est expliquée dans l’étude de Marceline Bodier par l’évolution du coût du tra-
vail qui a augmenté deux fois plus vite que la productivité dans la première
moitié des années 90, du fait de la progression des salaires liée au choc de la
réunification, et de celle des taux de cotisation sociale, salariés et
employeurs. Michel Fouquin, Sébastien Jean et Aude Sztulman remar-
quent que la progression des salaires n’est pas modérée non plus au
Royaume-Uni, mais qu’elle a été plus que compensée par une forte progres-
sion de la productivité dont le taux de croissance annuel est de 4,5 % en
moyenne depuis le début des années 80, soit près du double de la France.
Enfin, la réussite des Pays-Bas s’explique, selon Sébastien Jean, par la
combinaison de la modération salariale et du ralentissement de la producti-
vité. La modération salariale a débuté dès le premier choc pétrolier aux
Pays-Bas et est très nette à partir du second choc pétrolier en 1979, avec
notamment une baisse à la fois relative et réelle du salaire minimum. La pro-
ductivité horaire du travail s’est, quant à elle, ralentie depuis le milieu des
années 80 avec un rythme de croissance tendancielle qui s’établit à 1,5 % par
an, du fait de la tertiarisation de l’économie néerlandaise, du retour à l’emploi
des salariés à bas salaires et également de la modération salariale
elle-même. Ce ralentissement du coût du travail aurait été particulièrement
bénéfique aux Pays-Bas dont la modération salariale aurait entraînée davan-
tage d’effets positifs par les gains de compétitivité extérieurs que d’effets
négatifs par le ralentissement de la demande intérieure, compte tenu du
degré d’ouverture du marché néerlandais.
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