La commission Stiglitz ou comment mesurer la performance économique et le progrès social ?

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Le 14 septembre 2009, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, étaient présentées les grandes lignes du rapport Stiglitz devant plus de 900 personnalités du monde économique et politique. Créée sur l'initiative du Président de la République française, dirigée par deux prix Nobel d'économie, Joseph Stiglitz (président) et Amartya Sen (conseiller du président) et coordonnée par Jean-Paul Fitoussi, président de l'Office français des conjonctures économiques (OFCE), la commission était chargée d'examiner les limites du produit intérieur brut (PIB) en tant qu'indicateur des performances économiques et du progrès social. Trois thèmes de réflexion structurent le rapport : les problèmes classiques liés au PIB ; la mesure de la qualité de vie ; le développement durable et l'environnement. Un an et demi après sa présentation publique, cet article propose de revenir sur le déroulement des travaux de la commission et sur les premières mises en œuvre de ses recommandations.
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La commission Stiglitz
ou comment mesurer la performance
économique et le progrès social ?
Jean-Étienne Chapron, rapporteur général de la commission Stiglitz,
Claire Plateau, coordinatrice de la mise en œuvre des recommandations de lassion Stiglitz
Le 14 septembre 2009, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, étaient présentées les
grandes lignes du rapport Stiglitz devant plus de 900 personnalités du monde économique et
politique. Créée sur l’initiative du Président de la République française, dirigée par deux prix
Nobel d’économie, Joseph Stiglitz (président) et Amartya Sen (conseiller du président) et
coordonnée par Jean-Paul Fitoussi, président de l’Office français des conjonctures économi-
ques (OFCE), la commission était chargée d’examiner les limites du produit intérieur brut
(PIB)en tant qu’indicateur des performances économiques et du progrès social. Trois thèmes
de réflexion structurent le rapport : les problèmes classiques liés au PIB ; la mesure de la
qualité de vie ;le développement durable et l’environnement. Un an et demi après sa présen-
tation publique, cet article propose de revenir sur le déroulement des travaux de la commis-
sion et sur les premières mises en œuvre de ses recommandations.
es statisticiens publics, en non marchande) de biens et de servi- Politiques de Paris et président de
France comme dans nombre de ces que comme un indicateur de la l’Observatoire français des conjonc-Lpays, sont habitués à la critique croissance du niveau de vie voire du tures économiques (OFCE), le cabinet
de leurs chiffres par des médias, des bien-être de la population, plusieurs de l’Élysée prit contact avec deux
groupes formels ou informels de ci- auteurs ont critiqué le PIB et proposé éminents économistes pour leur
toyens ou des membres des assem- des indicateurs alternatifs. Les travaux proposer de piloter cette commis-
blées nationales, régionales ou de Nordhaus et Tobin (1973) et de la sion : Joseph Stiglitz, prix Nobel
locales au motif que ces chiffres ne re- commission Bruntland (proposant un d’économie 2001 et Amartya Sen,
flètent pas ce qui est ressenti par les « PIB vert ») peuvent être cités, tout en prix Nobel d’économie 1998. Tous
particuliers dans « la vie de tous les signalant que la littérature sur ce deux acceptèrent de diriger les
jours ». Ces critiques sont toujours thème est particulièrement abondante travaux, J. Stiglitz comme président et
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prises au sérieux car si les messages depuis les trente dernières années . A. Sen comme conseiller du prési-
émis par le service statistique public dent. J.-P. Fitoussi fut nommé coordi-
ne paraissent pas crédibles à une C’est dans ce contexte que le Président nateur de la commission.
partie plus ou moins importante de la de la République, Nicolas Sarkozy, a
population, le service public d’infor- décidé en janvier 2008 de créer une Il restait à recruter les membres de la
mation statistique n’est pas assuré. Ce commission internationale d’experts commission. Ce fut la tâche du trio
constat ne date pas d’hier : les polé- pour déterminer les limites du PIB en Stiglitz-Sen-Fitoussi. Une lettre fut
miques sur la mesure de l’inflation, du tant qu’indicateur des performances envoyée à une liste d’économistes et
chômage, de la croissance écono- économiques et du progrès social et de spécialistes des sciences sociales
mique ont existé sur toute la seconde identifier les informations complé- dont les travaux font autorité, au
moitié du vingtième siècle, avec une mentaires qui pourraient être néces- niveau mondial, dans les domaines
virulence variable. Et il semble bien saires pour aboutir à des indicateurs couverts par la commission. En quel-
qu’elles existent et existeront encore plus pertinents du progrès social. ques semaines, plus d’une vingtaine
en ce début du troisième millénaire. de réponses positives arrivèrent. La
Parmi les débats, l’un s’est focalisé sur composition de la commission s’éta-
Formation de la commission
la signification réelle de l’agrégat blit ainsi : voir tableau ci-après.
vedette tiré des comptes nationaux : Assisté par le professeur Jean-Paul
le produit intérieur brut, ou PIB. Cons- Fitoussi, professeur à l’Institut d’Études Deux points méritent d’être souli-
tatant que parfois le taux de crois- gnés. En premier lieu, la commission
sance du PIB était utilisé aussi bien était réellement internationale : sur1. Prophétique ou simplement humoristique, un des
slogans de mai 1968 : « on ne tombe pas amoureuxcomme un indicateur de la crois- ses vingt-sept membres, on compte
d’un taux de croissance » avait déjà révélé qu’il y avait
sance de la production (marchande et huit américains, huit français, quatreun problème de ce côté-là.
Courrier des statistiques n° 130, mai 2011 1La commission Stiglitz ou comment mesurer la performance économique et le progrès social ?
2
Les membres de la commission : La commission étant internationale,
l’anglais était sa langue de travail et
Joseph STIGLITZ Columbia University, New York, USA - Président de la Commission son rapport fut d’abord rédigé et
Amartya SEN Harvard University, USA, - Conseiller du Président de la Commission discuté en anglais. Pour sa publica-
Jean-Paul FITOUSSI Institut d'Études Politiques de Paris,
tion et sa remise à son commanditaire
France - Coordinateur de la Commission
initial, le rapport final a été traduit enBina AGARWAL University of Delhi, India
français.Kenneth ARROW University of Stanford, USA
Anthony B. ATKINSON Nuffield College, United Kingdom
François L’équipe des rapporteurs a été fournie
BOURGUIGNON École d'Économie de Paris, Paris, France par trois institutions : l’Insee, puisque
Jean-Philippe COTIS Insee, Paris, France
la France est à l’origine de l’opéra-
Angus DEATON University of Princeton, USA
tion, l’OFCE dont le présidentKemal DERVIS Programme des Nations Unies pour le Développement
Jean-Paul Fitoussi est aussi le coordi-(PNUD), New York
Heiner FLASSBECK Conférence des Nations Unies sur le Commerce nateur de la commission, et l’OCDE
et le Développement (CNUCED), Genève qui a lancé depuis 2004 une série de
Marc FLEURBAEY Université Paris 5, France symposiums internationaux sur le
Nancy FOLBRE University of Massachussets, USA
thèmedelamesureduprogrès des
Jean GADREY Université de Lille, France
sociétés. On a ainsi abouti à uneEnrico GIOVANNINI OCDE, Paris
équipe de sept rapporteurs, bientôtRoger GUESNERIE Collège de France, Paris, France
Geoffrey HEAL Columbia University, New York, USA renforcée à neuf pour faire face au
James HECKMAN University of Chicago, USA volume de travail et respecter
Claude HENRY Institut d'Études Politiques de Paris, l’échéance fixée dès le départ à un an.
France/Columbia University, New York, USA
L’organisation du travail fut discutée
Daniel KAHNEMAN Princeton University, USA
avant la première réunion de laAlan B. KRUEGER
commission et confirmée par laJustin LIN Banque Mondiale, Washington D.C.
Andrew J. OSWALD University of Warwick, United Kingdom première réunion plénière, les 22 et 23
Robert D. PUTNAM Harvard University, USA avril 2008 à Paris. Trois thèmes de
Nick STERN London School of Economics, United Kingdom réflexion ont été arrêtés : les problè-
Cass SUNSTEIN University of Chicago, USA
mes classiques liés au PIB ; le dévelop-
Philippe WEIL Institut d'Études Politiques de Paris, France
pement et l’environnement ; la mesure
de la qualité de la vie. Chaque thème a
Les rapporteurs :
été confié à un groupe de travail. Tous
Jean-Étienne Chapron Insee, Rapporteur général de la Commission les membres de la commission ont été
Jacques Le Cacheux Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) priés de choisir l’un des groupes de
Xavier Timbeau OFCE
travail. Les rapporteurs ont été égale-
Paul Schreyer OCDE
ment répartis entre les groupes deMarco Mira d’Ercole
travail, les trois responsables de laDidier Blanchet Insee
Laurence Rioux Insee - Centre de recherche en économie et statistique (Crest) commission et le rapporteur général
Pierre-Alain Pionnier Insee suivant les travaux des trois groupes.
Vincent Marcus Insee Un site Internet fut créé
(http://www.stiglitz-sen-fitoussi.fr/)et
britanniques, deux indiens, un créée sur l’initiative d’un pays, sa maintenance fut assurée par l’Insee
israélien, un turc, un allemand, un aurait une vision internationale des avec la collaboration de l’OFCE.
italien, un chinois. Ensuite, le questions qu’elle devait traiter.
niveau de ses membres est élevé, Les travaux reposaient à la base sur
tant du point de vue de leur notorié- La commission a un nom, proposé les groupes de travail ; leurs prési-
té (elle comprend cinq prix Nobel par ses initiateurs : commission sur la dents et rapporteurs jouaient un rôle
d’économie) que de leur niveau de mesure des performances économi- de centralisation des contributions,
responsabilité au moment des ques et du progrès social. Il faut parfois par réunion des membres
travaux (notamment l’administra- reconnaître que ce nom dit parfaite- physiquement ou avec visioconfé-
teur général du Pnud, le chef écono- ment l’objet de la commission mais rence, le plus souvent par échanges
miste de la Banque Mondiale, le qu’il est un peu trop long et que de courriels. Les trois responsables de
chef statisticien de l’OCDE, le direc- l’usage, comme souvent, l’a vite
teur général de l’Insee qui est aussi désignée par le nom de son président
2. Il s’agit de la composition initiale de la commission.l’ancien économiste en chef de ou de ses principaux animateurs : on
Par la suite, Heiner Flassbeck dut se retirer pour des
l’OCDE, etc.). C’est une bonne la verra plus fréquemment désignée
raisons de charge de travail. Cass Sunstein se retira
garantie d’indépendance à l’égard comme « commission Stiglitz », également lorsqu’il fut nommé dans l’administration
présidentielle des États-Unis. Alan Krueger dut aussides groupes de pouvoir nationaux et parfois « commission Stiglitz - Sen »,
se retirer, juste avant la présentation du rapport, pour
internationaux. C’est aussi l’assu- voire « commission Stiglitz - Sen - cause de nomination à un poste élevé de l’administra-
rance que la commission, même Fitoussi ». tion du Trésor des États Unis.
2 Courrier des statistiques n°130, mai 2011Jean-Étienne Chapron et Claire Plateau
la commission, Joseph Stiglitz, Amar- Marc Fleurbaey, professeur à l’universi- (président Alan B. Krueger, Université
tya Sen et Jean-Paul Fitoussi, étaient té Paris V et membre de la commission. de Princeton ; rapporteurs Marco
systématiquement tenus au courant Ces deux documents sont disponibles Mira d’Ercole/OCDE, Laurence
de l’état d’avancement des projets de sur le site Internet de la commission : Rioux/Insee-Crest).
texte et envoyaient leurs remarques http://www.stiglitz-sen-fitoussi.fr/.
par courriel. Le rapporteur général Quant à la suite des travaux, il fut
suivait également l’avancement des Il y avait aussi sur la table de cette décidé de produire d’abord une note
projets de texte et organisait périodi- première réunion plénière des textes de « problématique » qui serait
quement des réunions de tous les apportés par leurs auteurs membres publiée et remise au Président de la
rapporteurs avec le coordinateur de de la commission et des messages République fin juillet 2008. Ce docu-
la commission Jean-Paul Fitoussi envoyés par les membres qui ne ment devait présenter les problèmes
(tous travaillant à Paris, ces réunions pouvaient pas être présents ces que la commission avait l’intention
étaient faciles à organiser, parfois jours-là. de traiter. Il devait aussi donner les
dans des délais assez courts). Les grandes lignes du calendrier des
réunions plénières ont également Pendant deux jours, la discussion fut travaux, et définir la méthode de
joué un rôle très important de très riche et très productive. On peut travail de la commission.
rendez-vous et de décision sur les le constater en relisant le compte
questions transversales touchant la rendu de la réunion (ce compte rendu La rédaction finale de cette note de
forme et le fond du rapport. est aussi disponible sur le site Internet problématique a fait l’objet d’un
de la commission sous le titre Minutes document, traduit en français, qui a
of the first plenary session of the été remis au Président de la Répu-
Premiers débats et définition Commission on the Measurement of blique à la fin de juillet 2008 et simul-
d’une problématique Economic Performance and Social tanément publié sur le site Internet de
Progress). Pourtant, l’ordre du jour la commission. La note de probléma-
Lorsque la commission tint sa tenait en une question : « Quelles sont tique reprend le constat d’une diffé-
première réunion plénière à Paris, des les principaux problèmes que notre rence«(…) entreles mesures
travaux préparatoires avaient déjà été commission doit traiter ? » On pouvait habituelles des grandes variables
lancés par l’équipe des rapporteurs craindre que la discussion parte dans socio-économiques, comme la crois-
sous l’égide du trio Stiglitz - Sen - tous les sens et qu’il soit bien difficile sance, l’inflation, les inégalités, etc.,
Fitoussi. Deux documents sur l’état d’en tirer une synthèse. En fait, au vu et la perception communément
de l’art avaient été envoyés aux du compte rendu, on comprend que répandue de celles-ci. » et en propose
membres. la réflexion s’est progressivement plusieurs causes possibles :
structurée, chacun apportant son
L’un, intitulé Survey of existing expérience et l’état de ses réflexions – les concepts statistiques peuvent
approaches to measuring comme une contribution à un projet être exacts, tandis que la mesure
3
socio-economic progress , dressait commun. On peut en créditer les correspondante peut s’avérer
un inventaire raisonné des principa- documents préparatoires, qui avaient imparfaite ;
les publications d’indicateurs, certainement contribué à baliser le
tableaux de bord, et autres indices terrain. Il faut aussi rappeler le niveau – des faiblesses conceptuelles
composites depuis le début des d’expertise des personnalités réunies peuvent exister. Nos statistiques
années 1970 sur le thème de la autour de la table et leur familiarité ne pas couvrir certains
mesure du progrès socio-écono- avec tout ou partie du sujet traité. phénomènes ayant une incidence
mique. Outre la présentation concep- croissante sur le bien-être des
tuelle et la description des méthodes Comme on l’a déjà vu, cette première citoyens. Par exemple, si les
de mesure utilisées, il donnait les réunion plénière permit également de citoyens sont préoccupés par la
résultats chiffrés disponibles dans structurer le travail de la commission qualité de l’air et si la pollution de
chaque publication. Il avait été autour de trois thèmes pris en charge l’air augmente, des mesures statisti-
préparé par l’Insee et l’OCDE. par trois groupes de travail perma- ques qui ne prennent pas en
nents : Problèmes classiques du PIB compte cette dernière donneront
L’autre document, intitulé Individual (président Enrico Giovannini, direc- une estimation inexacte de l’évolu-
well-being and social welfare: Notes teur des statistiques de l’OCDE ; tion du bien-être des citoyens ;
4
on the theory , faisait un inventaire rapporteurs Paul Schreyer/OCDE,
raisonné et critique des réflexions Xavier Timbeau/OFCE, Pierre-Alain – l’accroissement des inégalités
théoriques développées sur les Pionnier/Insee), Développement réduit la pertinence des moyennes
notions de bien-être individuel et de durable et environnement (président statistiques. Dans de telles circons-
progrès social. Il avait été préparé par Geoffrey Heal, Université Columbia ; tances, le PIB par habitant ne
rapporteurs Didier Blanchet/Insee, reflète pas la situation dans
3. Recensement des approches existantes de la me- Jacques Le Cacheux/OFCE, Vincent laquelle se trouvent la plupart des
sure du progrès économique
Marcus/Insee), Qualité de la vie citoyens. Personne ne se reconnaît4. Bien-être individuel et progrès social : notes sur la
théorie
Courrier des statistiques n° 130, mai 2011 3La commission Stiglitz ou comment mesurer la performance économique et le progrès social ?
dans une valeur moyenne. Ainsi, pour conduire son travail. Elle avait New York, immédiatement après la
l’évolution des prix des denrées aussi un calendrier confirmé par la fin de la réunion plénière. Les projets
alimentaires a des effets différents note de problématique : de chapitres « intérimaires » furent
sur la situation économique des révisés et augmentés pendant la période
plus aisés et des plus défavorisés. – août-octobre 2008 : réunions et intermédiaire entre les deuxième et troi-
travaux des différents groupes en sième réunions plénières.
La structure des travaux autour de trois vue de la présentation d’un rapport
thèmes était présentée dans cette intérimaire lors de la deuxième La troisième réunion plénière se tint à
note : « afin d’organiser son travail, la réunion plénière de la commission ; Paris, au ministère de l’Économie et
commission a retenu trois grands des Finances, du 25 au 27 janvier
domaines de réflexion qui reprennent – 6-8 novembre 2008 : deuxième 2009. Les projets de chapitres modi-
trois des grandes raisons déjà identi- réunion plénière (discussion des fiés par les groupes de travail après la
fiées pour expliquer le fossé entre trois rapports intérimaires et rédac- réunion plénière de New York furent
mesure et perception des phénomè- tion d’un rapport général) ; examinés et amendés.
nes : (i) Questions classiques de
mesure du PIB (Classical GDP issues): – novembre 2008-janvier 2009 : Une bonne part de la réunion fut aussi
en réponse aux limites du PIB comme réunions et travaux des trois groupes ; consacrée à la mise en forme du rapport
indicateur du progrès socio-écono- final. Il fut notamment décidé que
mique ou des résultats économiques, – janvier 2009 : troisième réunion celui-ci comprendrait les textes détaillés
il convient de chercher à élargir ou à plénière (deuxième rapport intéri- des chapitres préparés par les groupes
repenser le cadre conceptuel actuel ; maire, conception et planification de travail et une version résumée de ces
(ii) Développement durable et envi- du rapport final) ; chapitres, aussi peu technique que
ronnement (Sustainable development possible, afin de permettre à un public
and environment) : la durabilité est – janvier-avril 2009 : rédaction du non spécialiste de toutes les questions
l’une des préoccupations principales rapport final ; traitées d’avoir une présentation suffi-
quant aux mesures actuelles de la samment claire des arguments condui-
performance économique et du – fin avril 2009 : quatrième réunion sant aux recommandations de la
progrès social, or l’environnement est plénière (discussion et adoption du commission. La présence d’un
l’un des domaines où cette question se rapport final). « chapeau » introductif fut également
pose avec le plus d’acuité ; (iii) Qualité décidée, afin de donner au lecteur une
de vie (Quality of life) : ce domaine de La dernière étape, prévoyant la rédac- vue synthétique et argumentée des
réflexion concerne une mesure du tion du rapport final entre janvier et recommandations de la commission.
progrès social qui prendrait en compte avril 2009, était trop optimiste ; on
le concept de bien-être selon une pers- verra plus loin pourquoi. Sur la L’ordre initial des trois thèmes princi-
pective élargie, notamment par le période allant d’août 2008 à janvier paux fut également changé : après les
biais d’indicateurs reprenant les 2009, en revanche, le plan de travail questions classiques liées au PIB
déclarations des citoyens concernant fut respecté. Les trois groupes de (chapitre 1) on traiterait de la qualité
le bien-être ressenti. » travail produisirent leurs projets de de la vie (chapitre 2), pour aborder
chapitres « intérimaires » respectifs enfin la question du développement
Ayant ainsi défini le champ de dans la dernière semaine d’octobre durable et de l’environnement
compétence de ses trois groupes de pour discussion à la deuxième (chapitre 3). On aurait ainsi un bloc
travail permanents, la commission réunion plénière, organisée à New de deux chapitres traitant de la perfor-
leur a donné une feuille de route York du 6 au 8 novembre dans les mance économique et du bien-être
assortie d’une méthode de travail : locaux de l’université Columbia. actuels, puis un chapitre consacré au
« Au cours de la seconde phase de bien-être futur à travers le thème du
leurs travaux, les groupes enquête- La réunion de New York fut impor- développement durable et de l’envi-
ront dans leur domaine de compé- tante car c’était la première fois que la ronnement. Cette décision clarifiait la
tence respectif en se servant de la commission tout entière discutait sur frontière entre le thème « qualité de la
note de problématique comme la base d’un premier projet complet vie » et le thème « développement
« feuille de route ». Leurs conclusions de rapport. Chaque chapitre, traitant durable et environnement ».
et recommandations seront soumises de l’un des trois thèmes majeurs rete-
à la commission pour discussion. Les nus par la commission, pouvait ainsi Comme à New York, les groupes de
groupes de travail contribueront au être mis en perspective. Les risques travail se réunirent en marge de la
rapport de la commission dans leur d’incohérences, les lacunes ou les réunion plénière pour préparer la
domaine respectif. » redondances apparaissaient plus mise en forme de leurs contributions
nettement et furent traités. au rapport final, suivant les décisions
prises en session plénière.
Le déroulement des travaux
Les orientations définies à la réunion
Au milieu de l’été 2008, la commis- plénière de New York furent reprises En se séparant le 27 janvier 2009, les
sion disposait donc d’une base solide en réunion des groupes de travail, à membres de la commission étaient
4 Courrier des statistiques n°130, mai 2011Jean-Étienne Chapron et Claire Plateau
conscients du défi qui restait à rele- placées à la fin de chaque chapitre 14 septembre 2009. Les membres de
ver : réviser plusieurs centaines de et un résumé synthétique (« execu- la commission furent reçus à l’Élysée
pages dans le fond comme dans la tive summary ») des conclusions et par le Président puis rejoignirent le
forme, en appliquant les décisions recommandations de la commis- grand amphithéâtre de la Sorbonne
prises par la réunion plénière et en sion destiné à être placé en tête du pour présenter les grandes lignes du
éliminant les redondances et les rapport ; rapport à un colloque international
oublis entre chapitres ; mettre en réunissant plus de 900 personnalités
forme les trois chapitres « non techni- – à la fin du mois de juin et au début du monde économique et politique.
ques » qui ouvriraient le rapport ; de juillet, l’ensemble des chapitres Le même jour, le texte anglais et la
préparer les éléments du « chapeau » détaillés, des chapitres « non tech- traduction française du rapport furent
introductif ; faire discuter tous les niques » et du résumé synthétique placés sur le site Internet de la
projets de textes par l’ensemble des furent soumis une dernière fois à commission.
membres de la commission ; éditer la l’ensemble des membres de la
version finale anglaise et la traduire commission ; la discussion se tint L’intérêt de cet évènement fortement
en français ; organiser enfin la présen- par courrier électronique, parce médiatisé fut d’attirer largement l’at-
tation du rapport au grand public en qu’après consultation des tention des médias, de l’opinion
même temps que sa remise au Prési- membres il apparut qu’il n’y avait publique et des cercles de pouvoir
dent de la République. pas matière à organiser une économique, social et politique sur
quatrième réunion plénière ; une question simple et essentielle :
Il fut vite évident que ce programme disposons-nous des indicateurs
ne serait pas rempli à la fin-avril – après prise en compte des remar- pertinents pour mesurer la perfor-
2009. Une discussion s‘engagea au ques formulées par les membres de mance économique et le progrès
sein de la commission pour fixer une la commission, le texte du rapport social de nos pays, aujourd’hui et
échéance plus réaliste. Un des points fut remis en forme avec l’aide d’un dans l’avenir ?
délicats était de laisser le temps à tous consultant anglais spécialisé dans
7
les membres de la commission de lire le travail d’« editing » ; Le rapport de la commission donne
et de donner leur avis sur le texte déjà une première réponse impor-
final, tout en sachant que le rapport – le texte final anglais du rapport fut tante à cette question, en fournissant
serait attendu avec impatience, une transmis au ministère des Affaires un état des lieux critique de l’informa-
impatience croissante avec l’écoule- étrangères dans la seconde moitié tion disponible. En outre il indique, là
ment du temps au-delà d’avril 2009. de juillet pour traduction en fran- où c’est possible, comment on pour-
En effet, si la commission n’avait pas çais ; la traduction fut revue par les rait répondre à certains aspects de la
hésité à communiquer sur son calen- rapporteurs francophones de la question en mobilisant une informa-
drier et l’état d’avancement des commission entre la fin du mois tion existante mais sous-utilisée. Il fait
travaux, le seul texte écrit rendu public d’août et les premiers jours de aussi un bilan des lacunes et propose
était la note de problématique de septembre. des investissements à court et moyen
juillet 2008. terme dans le domaine statistique.
Enfin, et ce n’est pas le moins impor-
Finalement, le calendrier fut rééche- Le 14 septembre 2009 : tant, il reflète aussi les limites que les
lonné de la façon suivante : aboutissement et point de départ membres de la commission ont
reconnues à leur propre domaine de
– le travail de rédaction des chapitres Il ne restait plus qu’à remettre le compétence : économistes et spécia-
détaillés et des chapitres « non rapport au Président de la République listes des sciences sociales, ils ne sont
techniques » fut mené aussi loin et à le rendre public. Ce qui eut lieu le pas climatologues, physiciens ou
que possible de février à mai 2009 ; biologistes. Comme on le verra plus
loin, ils recommandent d’élargir le
– début-juin, une première version champ d’investigation au-delà des
des chapitres « non techniques », disciplines de l’économie, de la
en anglais, fut publiée sur le site sociologie et de la statistique.5. Projet de synthèse
6. L’appellation « Summary Draft » peut tromper. Il neInternet de la commission sous le
s’agit pas d’une synthèse en quelques pages. En fait le5
titre de « Summary Draft »; ce Pour ces raisons, le rapport de ladocument, que l’on peut toujours consulter sur le site
document fut présenté comme une Internet de la commission, fournit en quatre-vingt commission est à la fois l’aboutisse-
douze pages une analyse assez dense des réflexionsversion provisoire et incomplète du ment d’un travail important et le point
de la commission et des conclusions auxquelles elle6
rapport final ; de départ de nouvelles investigations.est arrivée après un an de travail.
7. Il se trouve qu’aucun des rapporteurs n’est anglo- Qu’en est-il de ce point d’aboutisse-
phone de naissance. Il était donc important de de-
– pendant le mois de juin, la mise au ment et de départ ? En d’autres termes,
mander à un spécialiste de faire une relecture
point finale du rapport fut pour- quelles sont les principales recom-attentive du rapport pour signaler les impropriétés
ou lourdeurs de style, les incohérences de vocabu-suivie par les groupes de travail, y mandations de la commission ?
laire entre chapitres, et tous les changements de
compris les recommandations forme qui pourraient rendre la lecture du rapport
plus aisée.
Courrier des statistiques n° 130, mai 2011 5La commission Stiglitz ou comment mesurer la performance économique et le progrès social ?
Les recommandations Sans modifier le noyau dur de la nombre d’entre elles sont ignorées
de la commission Stiglitz : comptabilité nationale, la construc- par les outils traditionnels de mesure
un aperçu synthétique tion d’un module satellite de des revenus. La commission recom-
l’économie domestique interne aux mande de développer des mesures
ménages permettrait de compléter les chiffrées dans toutes ces dimensions.
S’agissant de la performance écono- indicateurs du bien-être économique. À côté des dimensions objectives du
mique et du principal indicateur utili- bien-être, la commission recom-
sé pour la représenter, le PIB, la La commission a aussi évoqué les mande aussi de mesurer la perception
commission considère qu’il faudrait « dépenses défensives », dont la subjective, positive ou négative, que
également mettre en avant d’autres croissance résulte de la complexité chacun a de son propre bien-être.
indicateurs qui existent déjà dans les croissante des sociétés modernes Cela permettrait de rechercher les
comptes nationaux. Pour faire le pont sans qu’on puisse y voir un surcroît de déterminants de cette perception,
entre performance économique et bien-être des individus. Cela va des qu’ils soient économiques ou
progrès social, on devrait privilégier déplacements entre le domicile et le extra-économiques. La commission
le point de vue des ménages en lieu de travail à la lutte contre l’insé- s’est appuyée pour cela sur des
mettant l’accent sur les revenus. Les curité urbaine et la criminalité. Ce enquêtes expérimentales récentes,
comptes nationaux fournissent un tel sont des dépenses, tant privées que qui ont donné des résultats promet-
indicateur, parfaitement cohérent publiques, qui contribuent à la crois- teurs. Il faudrait les développer et les
avec le PIB : c’est le revenu dispo- sance du PIB alors qu’elles visent, au généraliser. Une voie commode
nible des ménages, ajusté pour tenir mieux, à maintenir ou à restaurer le serait d’introduire, dans les enquêtes
compte des services publics gratuits bien-être des ménages et des indi- menées actuellement par les instituts
personnalisés fournis aux ménages vidus. Sur ce point, toutefois, la de statistique auprès des personnes,
(en France, il s’agit principalement commission a reconnu qu’il reste à trou- des questions sur la perception
des services d’éducation, de santé et ver un consensus sur les limites précises subjective de leur bien-être par ces
d’action sociale). de ces « dépenses défensives ». personnes, selon les activités
auxquelles elles se livrent.
Mais il ne suffit pas de donner un
chiffre global de revenu, voire une Quant à la qualité de la vie, deuxième Enfin, dans ce domaine aussi, la
moyenne par tête. Encore faut-il savoir axe majeur de réflexion de la commission insiste sur la nécessité de
comment il est distribué. La commission commission, il est recommandé de construire des indicateurs qui
insiste sur l’importance des indicateurs développer des mesures chiffrées permettent la mesure des inégalités
de répartition des revenus. En outre, le pour tous les éléments qui en déter- entre les individus.
revenu est un flux, trimestriel ou annuel ; minent l’augmentation ou la détério-
pour apprécier le bien-être économique ration. Le bien-être des personnes est
des ménages et des individus qui les pluridimensionnel. En principe au
composent, il faut compléter la connais- moins, ces dimensions devraient être Au-delàdelamesuredubien-être
sance des revenus par celle du niveau et appréhendées simultanément : présent, la commission s’est posé la
de la répartition des patrimoines. question de sa « soutenabilité ». La
– les conditions de vie matérielles question est de savoir si le niveau actuel
Rien de bien nouveau jusque là : le (revenu,consommationetrichesse) ; de bien-être peut être, sinon augmenté,
schéma standard des comptes natio- au moins maintenu pour les générations
naux, recommandé par l’ONU et, – la santé ; futures. C’est toute la problématique du
dans l’Union européenne, par la développement durable, dont la
Commission européenne contient – l’éducation ; commission a fait son troisième thème
ces éléments. Encore faut-il mieux les d’investigation. L’environnement joue
promouvoir et, pour ce qui est de la – lesactivitéspersonnelles,dontletravail; un rôle crucial dans la réponse à cette
répartition du revenu disponible des question mais ce n’est pas le seul aspect
ménages et de leur patrimoine, faire – la représentation politique et la à prendre en compte. La commission
l’investissement statistique néces- gouvernance ; recommande de raisonner dans ce
saire que bien des pays ont jusqu’à domaine en termes de patrimoine
maintenant négligé. – les liens et rapports sociaux ; économique, humain et naturel.
Pour continuer sur les problèmes liés – l’environnement (état présent et à Le rapport commence son troisième
au PIB, la commission recommande venir) ; chapitre par une revue critique des
d’élargir les indicateurs tirés des outils qui sont proposés par les très
comptes nationaux aux activités non – l’insécurité, tant économique que nombreux travaux menés dans ce
marchandes pratiquées au sein des physique. domaine. Il constate que les tableaux
ménages. On pense ici aux soins de bord détaillés donnent un large
donnés aux enfants, à l’entretien du Toutes ces dimensions modèlent le panorama de la situation, permettant
logement, à la préparation des repas. bien-être de chacun ; pourtant, bon une grande finesse d’analyse.
6 Courrier des statistiques n°130, mai 2011Jean-Étienne Chapron et Claire Plateau
Graphique 1- Situations relatives des pays par rapport aux États-Unis en 2007,
par rapport au PIB par habitant et par rapport au revenu disponible net ajusté par tête
Écart par rapport au niveau des États-Unis en %
0
Tout en restant dans le cadre des
comptes nationaux, l’Insee a mis
davantage l’accent dans ses publica-–10
tions de statistiques macro-économi-
ques sur des variables du compte des
ménages, qui reflètent mieux que les–20
variables de production les compo-
santes monétaires du bien-être des
ménages. À côté des statistiques de–30
revenu disponible des ménages et de
consommation [1], une plus grande
visibilité a été donnée au revenu–40
disponible ajusté et à la consomma-
PIB par tête Revenu disponible net ajusté tion effective qui inclut les dépenses
directement financées par la collecti-–50
France Allemagne Irlande Italie Japon Royaume-Uni vité comme les dépenses de santé et
Lecture : chaque bâton représente l'écart par rapport au niveau des Etats-Unis, en %, à concept de niveau de vie d’éducation [2]. Un dossier, publié
identique. Par exemple, en 2007, au sens du revenu disponible net ajusté, le niveau de vie français était inférieur
dans L’Économie française - éditionde 25 % au niveau de vie américain.
Source : Comptes nationaux annuels de l'OCDE, National Income and Product Accounts. 2010 [3], illustre comment un simple
changement de perspective -
approche production versus
Malheureusement, il est très difficile pour leur capacité descriptive et approche demande - modifie les
e
sinon impossible d’en tirer une vue prédictive des grandes composantes comparaisons internationales. Le 13
synthétique qui délivre un message du capital naturel. Il faudra pour cela colloque de l’Association de compta-
clair pour les opinions publiques. À demander l’avis des scientifiques bilité nationale qui s’est tenu en juin
l’opposé, les efforts déployés pour spécialistes du climat, de l’état de 2010 au ministère de l’Économie, de
construire un indice unique du déve- l’air, de l’eau, de la biodiversité, etc. l‘Industrie et de l’Emploi a aussi
loppement durable sont infructueux : à consacré une session aux évolutions
un moment ou à un autre, il faut recou- à envisager pour la comptabilité
rir à des hypothèses simplistes voire La mise en œuvre nationale suite au rapport Stiglitz
arbitraires pour atteindre le graal de des recommandations (http://www.insee.fr/fr/insee-statis-
de la commissionl’indicateur unique, qui délivrerait en tique-publique/voir la rubrique
un seul chiffre toute l’information « Colloques, séminaires et salons »).
Dès la publication du rapport, unattendue (voir l’article de Vincent
plan de communication a été mis enMarcus et Michel David dans ce même En termes de PIB par habitant, les
place par l’Insee pour faire connaîtrenuméro). principaux pays européens et le
les recommandations de la commis- Japon se situent environ 25 % en
sion et les travaux entrepris par leLa commission a donc préféré une dessous du niveau observé aux
service statistique public pour lesapproche pragmatique en matière de États–Unis. En termes de revenu
mettre en œuvre. Le directeur généraldéveloppement durable. Elle recom- disponible net ajusté, comprenant les
de l’Insee a tenu une conférence demande de construire un tableau de revenus effectivement perçus par les
presse en novembre 2009 et une pagebord réduit à quelques indicateurs. ménages résidents et les dépenses
du site Internet de l’Insee a été dédiéeParmi eux, un indice monétaire de publiques en direction des ménages
à ces questions, avec bilan dessoutenabilité a toute sa place mais il (éducation, santé, etc.), ils restent
travaux et agenda futur.ne pourrait se fonder que sur les encore largement au-dessous du
aspects économiques de la soutena- niveau des Etats-Unis. Cependant,
De fait, plus d’un an après la remisebilité : le patrimoine physique, le leurs positions relatives ne sont plus
du rapport Stiglitz, de nombreuxpatrimoine (ou capital) humain, et les les mêmes : la France est mieux
travaux ont été entrepris et des étudeséléments du patrimoine naturel pour classée que l’Allemagne, l’Italie, le
publiées en France pour mieuxlesquels il existe des techniques Japon, et fait jeu égal avec le
prendre en compte les aspects liés auraisonnables d’évaluation en termes Royaume-Uni (données 2007)
bien-être et à sa soutenabilité. Pour cemonétaires, par exemple les ressour- (graphique 1)
faire, l’Insee et le service statistiqueces fossiles. Les autres indicateurs du
public ont allié à la fois ambition ettableau de bord seraient des indica- À partir d’enquêtes existantes comme
pragmatisme, en complétant desteurs physiques, aussi peu nombreux Revenus fiscaux et sociaux [4] ou de
données existantes et en innovantque possible, mais choisis avec soin données fiscales [5], des publications
chaque fois que cela était nécessaire.
Courrier des statistiques n° 130, mai 2011 7La commission Stiglitz ou comment mesurer la performance économique et le progrès social ?
Graphique 2 – Indicateurs de qualité de vie selon l’âge passer de 5 à 3 l’écart entre les reve-
nus des20%lesplusrichesetles
Conditions de vie matérielles
20 % les plus pauvres. Ce résultat
témoigne du rôle important joué par
Insécurité physique Contrainte financière
les politiques redistributives sur les
revenus des plus modestes.
Ces travaux qui ont donné lieu à de
Santé premières publications en 2009 [6]Insécurité économique
vont se poursuivre. Il est prévu d’y
ajouter en 2011 la dimension
socio-économique urbain/rural et
d’étendre la décomposition au compte
de patrimoine puis d’étudier en 2012Contacts avec les autres Éducation
l’évolution sur dix ans du revenu de
la consommation et du patrimoine de
ces différentes catégories de ména-
16–29ansParticipation à la vie publique Conditions de travail ges. L’Insee veille aussi à l’impulsion
60 ans ou plus
Tous de tels travaux dans un cadre interna-
Note de lecture : chaque rayon correspond à une dimension de la qualité de vie. L’échelle est inversée par rapport tional. Une«taskforce»sur cette
à l’indicateur de dimension : plus on s’écarte du centre, plus faible est l’indicateur et donc meilleure est la
question va être mise en place parqualité de vie dans la dimension. Par exemple, les personnes comprises entre 16 et 29 ans ont une qua-
e
lité de vie en matière d’éducation, de santé et de contact que les plus âgés (60 ans ou plus). l’OCDE au 4 trimestre 2010.
Source : France Portrait social, Edition 2010, « Des indicateurs objectifs de mesure de la qualité de vie »
ont porté sur l’analyse des inégalités de ges avec les comptes nationaux. Les
revenus. Il est ainsi apparu qu’entre informations fournies par les enquê- Une des recommandations impor-
1996 et 2007, le niveau des ménages tes ont permis de « distribuer » la tante de la commission pour mesurer
les plus modestes et celui des ména- masse des revenus, et de la consom- le bien-être est de développer des
ges les plus aisés ont eu tendance à mation selon différents critères indicateurs de qualité de vie dans
augmenter plus vite que celui des socio-économiques pertinents en chacune de ses dimensions, capables
catégories intermédiaires. Ce résultat matière de bien-être. Les critères rete- de fournir des évaluations exhausti-
réconcilie les statistiques avec le nus sont le niveau de vie, la composi- ves et globales des inégalités.
sentiment de paupérisation ressenti tion du ménage, l’âge et la catégorie
par les classes moyennes. socioprofessionnelle de la personne Dès novembre 2010, l’Insee a publié
de référence du ménage. dans France Portrait social des mesu-
res objectives de la qualité de vie
Les premiers résultats sont particuliè- dans neuf domaines différents –
rement intéressants. Ils montrent, par conditions de vie matérielle,
Dès 2007, l’Insee s’était engagé dans exemple, qu’un taux d’épargne contrainte financière, santé, éduca-
des travaux précurseurs, au niveau moyen des français de 17 % du reve- tion, travail, participation à la vie
mondial, pour éclairer les questions de nu disponible correspond en fait à publique, contacts avec les autres,
divergence entre l’évolution du une épargne nulle voire négative des sécurité économique et sécurité
pouvoir d’achat calculé à un niveau 20 % des ménages les plus pauvres physique – qui donnent une vision
agrégé et celle qui est perçue par les alors que les 20 % des ménages les globale des inégalités. Ces travaux
ménages. Ces travaux s’inscrivent tout plus riches ont un taux d’épargne s’appuient sur plusieurs enquêtes
à fait dans la perspective des travaux de voisin de 35 %. En termes de existantes, comme le dispositif statis-
la commission Stiglitz qui a pour ambi- bien-être, les ménages les plus aisés tique sur les revenus et conditions de
tion de rapprocher la statistique du ont des marges de manœuvre bien vie (SRCV) ou encore l’enquête Cadre
« bien-être » et qui recommande d’ac- plus grandes susceptibles de beau- de vie et Sécurité. Chaque dimension
corder davantage d’importance à la coup améliorer leur qualité de vie et de la qualité de vie est modélisée à
répartition des revenus, de la consom- leur autonomie de choix. Une autre partir d’une liste d’indicateurs
mation et des richesses. avancée marquante, permise par ces élémentaires binaires (oui/non). Une
travaux empiriques, est la prise en personne n’atteint pas un niveau de
L’objectif est d’enrichir la statistique compte des transferts en nature qui vie donné dans une dimension si elle
macro-économique d’indicateurs sont associés à la gratuité de l’ensei- est concernée par un nombre de diffi-
plus individualisés, mais cohérents gnement public et aux prestations cultés, chacune mesurée par un indica-
avec le cadre global. Pour obtenir ces maladie. Le revenu disponible des teur élémentaire supérieur à un seuil
résultats, le travail a consisté à « croi- 20 % des ménages les plus pauvres fixé arbitrairement. Les différents
ser » les résultats de cinq grandes double après prise en compte de ces indicateurs sont calculés au niveau
enquêtes existantes auprès des ména- transferts sociaux en nature, faisant individuel, ce qui permet de produire
8 Courrier des statistiques n°130, mai 2011Jean-Étienne Chapron et Claire Plateau
des indicateurs de qualité de vie pour le rapport Stiglitz, est particulière- Enfin, le dispositif de connaissance du
tous les groupes sociaux envisagea- ment innovant et a nécessité des « mal-logement », facteur important
bles. développements nouveaux. Il mesure d’inégalités et de mauvaise qualité de
les émissions de gaz carbonique vie, va être renforcé. Il devrait
L’indicateur agrégé de la dimension générées non pas par la production conduire à produire à intervalles régu-
est défini alors comme la part des des entreprises sur le territoire natio- liers, à partir de 2014, un panorama
personnes en dessous du seuil. Un nal mais par la production des sur les conditions marginales de
diagramme en termes de radar produits consommés par les ménages logement. Une nouvelle enquête sur
permet un visuel synthétique du posi- quel que soit leur lieu de production. les sans-domicile sera réalisée début
tionnement de chaque dimension par Dans le contexte d’une économie 2012 et les protocoles de collecte des
rapport à son ensemble et de compa- globalisée, c’est un indicateur essen- recensements de la population des
rer les résultats obtenus pour diffé- tiel pour apprécier l’impact global de sans-abri seront harmonisés. Par rapport
rents groupes de population, en la consommation d’un pays sur le à ses devancières, la prochaine enquête
fonction notamment de l’âge, du climat, bien public mondial. Dans ces Logement sera enrichie de questions sur
niveau de vie ou encore de la confi- conditions, après prise en compte de la privation de logement, le logement
guration familiale (graphique 2). Ces l’ensemble des échanges extérieurs, par des tiers, et le rajout d’un module
travaux montrent par exemple que les l’empreinte carbone de la demande sur la performance thermique de l’ha-
effets liés à l’âge sont différents selon finale de chaque français s’élève à 9 bitat résidentiel.
les dimensions considérées. Les plus tonnes par an, alors que 6,7 tonnes
jeunes sont plus favorisés dans les sont émises en moyenne, par
dimensions santé, éducation et personne, sur le sol français. Quand
contacts sociaux tandis que les plus on examine la disparité de ces émis-
âgés sont moins souvent budgétaire- sions selon les niveaux de vie des
ment contraints et participent davan- ménages, on constate que les 20 % La commission Stiglitz recommande
tage à la vie publique. des ménages les plus aisés émettent de produire des mesures objectives
deux fois et demie plus de CO que les de la qualité de la vie mais également2
Enfin, un dossier de l’édition 2010 de 20 % des ménages les plus modestes. des mesures subjectives. Pour éclai-
France portrait social décrit les inéga- rer ces questions, l’Insee a enrichi
lités des ménages face au coût du plusieurs enquêtes existantes, notam-
logement et un Insee Première les ment le panel statistique sur les
conditions marginales de logement Ressources et les Conditions de vie
qui sont des éléments important de la (SRCV) et l’enquête Emploi du temps
qualité objective de la vie. Pour répondre aux recommandations des ménages. Dans la première
de la commission d’accorder davantage enquête, les personnes sont interro-
d’importance à l’analyse des inégalités, gées sur l’appréciation subjective
il est prévu de renforcer le dispositif qu’elles font de leur vie en général et
d’observation des hauts revenus à l’hori- de certains de ses aspects particuliers
Les quinze indicateurs de déve- zon 2013 de manière à mieux les suivre (loisirs, relations avec les proches,
loppement durable retenus pour le suivi et à pouvoir décliner des indicateurs logement, travail et santé). Dans l’en-
de la stratégie nationale de développe- d’inégalité de vie au niveau local, à quête Emploi du temps 2009-2010,
ment durable sont en phase avec les l’échelon du département, de la un millier des ménages enquêtés sera
recommandations du rapport Stiglitz. Un commune voire du quartier. invité à noter la qualité du temps
nombre restreint d’indicateurs de passé pour chacune des activités de
premier niveau sont mis en avant. Le PIB Le patrimoine est une source d’inégalité son emploi du temps de la journée. Là
devient un indicateur de contexte entre ménages encore plus importante aussi les premiers éléments devraient
économique et social à côté du revenu que les revenus. Aussi l’enquête patri- être disponibles dans le courant 2011
national net par habitant. La dimension moine 2009-2010 a-t-elle évolué avec et donner lieu à publication.
sociale est mieux prise en compte avec un suréchantillonnage des ménages à
des indicateurs portant sur l’insertion des haut patrimoine et le rajout de questions
jeunes sur le marché du travail ou les sur le patrimoine professionnel et le
sorties précoces du système scolaire. patrimoine immatériel, à savoir tout ce Au-delà de la production de statis-
qui tient aux aspects relationnels (rela- tiques nationales, l’Insee joue égale-
Sur le thème du changement clima- tions familiales, vie associative, partici- ment un rôle d’impulsion au niveau
tique, c’est l’empreinte carbone de la pation aux débats de société) ou international avec l’OCDE et l’Union
demande finale nationale qui est symboliques (possession d’œuvres d’art européenne pour faire connaître et mettre
retenue. Cet indicateur, préconisé par ou de biens de prestige). Des premiers en œuvre les recommandations du
résultats sur les inégalités de patrimoine rapport. C’est au niveau européen que les
et sur le taux de détention d’actifs patri- choses sont le plus avancées. L’Insee et
9. Service de l’observation et des statistiques, minis-
moniaux seront publiés en 2011. Eurostat animent un groupe de « parrai-tère de l’Écologie, du Développement durable, des
Transports et du Logement
Courrier des statistiques n° 130, mai 2011 9La commission Stiglitz ou comment mesurer la performance économique et le progrès social ?
nage » au sein duquel quinze États travaille à la déclinaison du Enfin, en marge de la Commission
membres de l’Union européenne font des rapport dans les pays d’Amérique statistique des Nations Unies, le
propositions pour sa mise en œuvre. du Nord, mais aussi au Japon, en directeur général de l’Insee est allé
Un rapport d’étape a été présenté le 30 Corée du Sud, en Turquie, en présenter à New York en février
septembre 2010 à la réunion des Australie, etc. L’OCDE prévoit de 2010, les principales recommanda-
directeurs des instituts nationaux de la développer des indicateurs de tions du rapport ainsi que l’état
statistique, le rapport final devant être court terme de conditions de vie et d’avancement des travaux français
remis en juillet 2011. Certains États d’approfondir les comptes de l’en- quand Eurostat et l’OCDE y présen-
membres ont toutefois déjà fait part de vironnement. Une « task force » taient leur feuille de route. Les servi-
leurs inquiétudes face à ces nouvelles internationale pilotée par l’OCDE, ces statistiques des Nations Unies
e
demandes adressées au système statis- a été mise en place au 4 trimestre suivent avec intérêt ces travaux et
tique à un moment où les moyens 2010 pour décomposer le compte ont décidé d’inscrire un point spéci-
budgétaires qui y sont alloués sont des ménages par catégorie, en fique Stiglitz à l’agenda de la
réduits. Le thème de la mesure subjec- s’inspirant des travaux déjà réali- commission de 2011. D’une
tive du bien-être est considéré par sés en France. Tous ces travaux manière générale, l’Insee s’implique
certains comme relevant encore du nécessiteront un leadership et une fortement pour répondre aux diffé-
domaine de la recherche. coordination forte, notamment sur rentes sollicitations internationales
L’Insee coopère également avec les synergies à avoir avec le parrai- et ainsi faire connaître le rapport et
l’OCDE qui, au-delà de l’Europe, nage européen. les travaux déjà engagés.
Bibliographie des travaux menés en France dans le sillage de la commission Siglitz
[1] « En 2009, la consommation des ménages [4] « Les inégalités de niveaux de vie entre [7] Les indicateurs de la stratégie nationale
résiste malgré la récession », Georges Consalès, 1996 et 2007 », Jérôme Pujol et Magda Tomasini, de développement durable – Édition 2010,
Insee Première n° 1301, juin 2010. Insee Première n°1266, novembre 2009. Insee & SOeS, Collection Repères, juillet
[2] « Le patrimoine économique national en [5] « Les très hauts revenus : des différences 2010.
2009 », Nathalie Couleaud et Frédéric Delamarre, de plus en plus marquées entre 2004 et 2007 »,
Insee Première n°1305, juillet 2010. in Les revenus du patrimoine des ménages -
[3] « Les préconisations du rapport Édition 2010, Insee Référence, avril 2010. [8] Une expertise de l’empreinte écologique,
Stiglitz-Sen-Fitoussi : quelques illustrations », [6] « Les inégalités entre ménages dans les comptes M. David, C. Dormoy, E. Haye, B. Tregoët,
D Banchet,M.Clerc,M.Gaini, in L’Économie fran- nationaux », Maryse Fesseau, Vanesssa Bellamy et SOeS, Collection Étude et document, n°16,
çaise- Édition2010,Insee Références,juillet 2010. ÉmilieRaynaud,InseePremièren°1265, nov 2009. janvier 2010.
10 Courrier des statistiques n°130, mai 2011

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