Les nomenclatures statistiques pourquoi et comment

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Le repérage du champ économique et social par les statisticiens repose sur des nomenclatures coordonnées entre elles. Nomenclatures réglementaires, qui leur sont pour l’essentiel imposées, et nomenclatures statistiques, qu’ils créent ou contribuent à construire. Le cadre européen implique en outre leur harmonisation poussée entre pays. Cette harmonisation est désormais achevée, pour l’essentiel, dans la sphère productive ; elle est encore en chantier dans le domaine socio-économique.
Publié le : dimanche 30 décembre 2012
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Les nomenclatures statistiques :
pourquoi et comment
! par Michel Boeda*
Le repérage du champ économique et social par les statisticiens repose sur des nomenclatures coordonnées entre
elles. Nomenclatures réglementaires, qui leur sont pour l’essentiel imposées, et nomenclatures statistiques, qu’ils
créent ou contribuent à construire. Le cadre européen implique en outre leur harmonisation poussée entre pays. Cette
harmonisation est désormais achevée, pour l’essentiel, dans la sphère productive ; elle est encore en chantier dans le
domaine socio-économique.
es statisticiens mesurent ce qui (cf. article de Christine Pinel). Il n’y a Lest préalablement défini sur un en effet pas correspondance exacte
domaine identifié, nommé, borné et entre un ou plusieurs items de la
cadastré ; on pourrait dire « nomen- nomenclature ancienne et de la nou-
claturé » si le terme existait. Ils velle ; sinon, il s’agirait d’une permu-
peuvent se servir du niveau le plus tation de rubriques (quel intérêt ?)
fin d’une nomenclature comme d’un ou d’un emboîtement (changement
zoom, détail au-delà duquel la possi- d’échelle).
bilité ou la signification de la mesure
L’emboîtement est justement la clé se perd. Sous un autre jour, les
de la comparabilité internationale, niveaux regroupés proposent une
tout spécialement de l’harmonisation information synthétique.
européenne, aujourd’hui essentielle.
Les statisticiens (ici : publics) sont
présents sur de très nombreux domai-
Aperçu panoramique nes mais n’utilisent qu’un nombre
des nomenclatures limité de nomenclatures ou de classi-
fications coordonnées entre elles. On
Dans un premier temps, le statisticien peut coupler les nomenclatures : ainsi
se repère sur un territoire et prend celles des activités et des produits
ses marques dans des domaines - (symétriques) et celles des profes-
comptable, juridique, réglementaire sions et catégories sociales (emboî-
- classifiés pour l’essentiel en dehors tées). On peut aussi les croiser (spé- Systema Naturæ (1748), les systèmes de
la nature, du nomenclateur Carl Von Linnée de lui. cialités et niveaux de formation) ou
former des réseaux.
Les nomenclatures vieillissent car la
réalité change. Un changement de
Encadré 1 : nomenclatures et classificationsnomenclature, périodiquement indis-
pensable, est un exercice difficile
Dans la Rome antique, le nomenclateur était l’huissier annonçant les noms et
pour les statisticiens. Le raccord de
titres des sénateurs... la Nomenklatura avant l’heure ! Dans nomenclature il y a
séries sur le passé, forcément com- nommé. Les classifications évoquent plutôt le besoin d’organiser les connais-
pliqué et approximatif, pose problème sances.
et appelle des solutions complexes Le champ économique et social s’est structuré très progressivement ; l’harmoni-
sation internationale est encore récente et inachevée. Certaines typologies sont
construites à partir d’analyses de données et plutôt pour des études. Les nomen-
clatures statistiques à usages multiples sont construites en fonction de principes * Michel Boeda a été chef de la division
« nomenclatures » à la direction générale de et d’objectifs. Identifier (Siren, code géographique...) n’est pas classer.
l’Insee de 1989 à 1995, puis adjoint au chef Les termes nomenclatures et classifications existent en français et en anglais.
du département des normes statistiques et Les francophones utilisent plutôt le premier, les anglophones le second. On peut
comptables, avant d’achever sa carrière au Cefil
les tenir pour synonymes, chacun visant un aspect du concept : un système de (Centre de formation de l’Insee à Libourne), où
rangement à tiroirs avec les instructions précisant qui va où (classification) et un il a notamment organisé des séminaires pré-
parant les statisticiens des pays entrant dans jeu d’étiquettes précisant le contenu générique de chaque tiroir (nomenclature).
l’Union européenne à leur nouveau paysage
statistique.
Courrier des statistiques n° 125, novembre-décembre 2008 5
Source : WikipédiaMichel Boeda
Encadré 2 : nomenclatures et mathématiques
Partition emboîtantes pour les nomenclatures – ou la nature intrinsèque des produits -
Une nomenclature « plate » (= un niveau) nationales. comme c’était le cas de la CPC initiale.
forme une partition du champ étudié : Les acquis méthodologiques n’ont pas
sa décomposition en classes d’équi- Arborescence suffi pour clore ce débat. [Boeda et alii,
valence disjointes. Une nomenclature Les nomenclatures (arborescences en 2002]
sur plusieurs niveaux est constituée de espalier) relèvent de la théorie des gra-
partitions emboîtées. phes. Cette approche se prête davan- Analyse de données
Les partitions ont une « structure de tage aux recherches sur la « proximité » Au lieu de partir de la structure formelle
treillis » au regard de l’emboîtement de deux nomenclatures, entre pays des classifications, l’analyse de don-
(comme les nombres entiers au regard notamment, en spécifiant une « dis- nées part des informations sur les objets
de la divisibilité) : l’une emboîte l’autre ; tance » entre arborescences. On peut à classer pour en déduire des classes
l’autre emboîte l’une ; ou il n’y a pas aussi évaluer l’homogénéité d’arbores- de regroupement et des arborescences.
emboîtement. A l’instar du PPCM et du cences « plus ou moins touffues » en Elle suppose des données existantes,
PGCD, la nomenclature-produit (inter- usant d’un concept entropique (dégrou- une métrique pour la « distance » entre
section) est celle dans laquelle on doit pement versus regroupement) sur la deux objets et un arbitrage pour aligner
collecter l’information si l’on veut publier distribution de l’information. les nœuds (choix des niveaux) de l’ar-
les résultats dans les deux nomenclatu- L’Insee a participé à une recherche borescence. La nomenclature obtenue
res ; la nomenclature-somme (réunion) européenne. L’objectif implicite de ces dépend des données : toute information
est celle dans laquelle on peut com- travaux était de dépasser les débats nouvelle peut la remettre en cause.
parer le résultat des données collec- dialectiques par une approche techni- [Volle et alii, 1970]
tées dans l’une ou l’autre nomenclature que, notamment pour la révision de la Les zonages d’études font systéma-
[Arkhipoff, 1976]. nomenclature internationale des pro- tiquement appel à l‘analyse des don-
Les classes d’équivalence peuvent être duits. Une telle nomenclature peut en nées. Des regroupements macro-éco-
repérées (code, intitulé) mais il n’y a effet être envisagée nomiques pertinents et robustes ont
aucun ordre naturel. Une nomenclature – selon l’origine - point de vue euro- été révélés lors de ses premières utili-
internationale ne peut à la fois être une péen ; sations. La nomenclature des activités
banque de rubriques élémentaires et – selon la destination - défendue par sportives y a eu recours. [Desrosières,
fournir les catégories de regroupement les Américains ; 1972]
en particulier les « zones d’emploi » : lité nationale s’appuie aussi sur les Mais il contribue aussi à l’évolution
qui se fondent sur les déplacements de normes réglementaires, économi- nomenclatures d’activités (comptes
domicile-travail mais respectent des ques, sociales… Ainsi, en est-il de de branches) et de produits (équili-
la comptabilité nationale qui définit contraintes administratives (limites bres ressources-emplois) ainsi que
et ordonne les flux du circuit éco- régionales). sur des nomenclatures fonctionnelles
nomique. De même, les statistiques pour la consommation des ménages
Pour structurer le monde des entre-sociodémographiques explorent dif- et les dépenses des administrations.
prises, le répertoire Sirene recourt férentes dimensions des personnes Des « comptes satellites » jettent des
à des catégories qui impliquent des et leur rapport au travail, révélateur de ponts entre la comptabilité nationale
obligations déclaratives et ébau-la catégorie sociale. Les statisticiens et divers domaines (tourisme, recher-
chent des « secteurs institutionnels ». complètent et aménagent le socle che, agriculture...) où existent des
Référence centrale, le plan comptable administratif ; ils contribuent ainsi à nomenclatures spécifiques.
général n’est pas une classification structurer le champ économique et
statistique, même si les statisticiens Le domaine de la santé (maladies, social.
ont pu exprimer leurs besoins. Source causes de décès...) a sa propre nor-
Les territoires administratifs fran- majeure, les déclarations fiscales des malisation statistique internationale.
çais, des régions aux communes, entreprises (BIC) sont en France à Il utilise aussi les outils de gestion
sont le fruit de notre histoire : les l’origine notamment des comptes de la sécurité sociale (actes médi-
régions sont reprises dans la Nuts intermédiaires des entreprises, qui caux, professions médicales et para-
(nomenclature des unités territoriales peuvent être déclinés par activité médicales,…) Idem pour l’éducation
à des fins statistiques) au deuxième économique. avec la CITE (classification internatio-
niveau européen, nos 36 000 com- nale type de l’éducation, établie par
munes au cinquième niveau. Ces ato- La comptabilité nationale, repré- l’Unesco) et les outils de gestion des
mes insécables du code géographi- sentation du circuit économique, se rectorats.
que représentent environ un tiers des réfère à différentes nomenclatures
positions européennes : rien là de très définies par le Système de comp- Les nomenclatures relatives aux
équilibré. Il existe de très nombreux tabilité nationale (SCN 93) dans les personnes (âge, état civil, nationa-
autres zonages géographiques à la comptes des secteurs institutionnels : lité...) sont employées par les sta-
définition desquels des méthodes sta- opérations sur biens et services, de tisticiens de façon aussi neutre que
tistiques ont contribué. Mentionnons répartition, financières. La comptabi- possible ; mais ce sont d’abord des
6Les nomenclatures statistiques : pourquoi et comment
nomenclatures administratives por-
teuses de limites diverses : majo-
Encadré 3 : nommer… ou le poids des mots
rité civile ou pénale, parts fiscales...
Rejetées par le Conseil constitution-
La nomenclature d’activités suisse avait distingué, et donc nommé, les travaux
nel, les typologies à base ethnique ou de couverture métallique des bâtiments : Bauspenglerei ; travaux de ferblanterie ;
religieuse n’ont pas cours en France. lavori du lattoneria ; trois langues, trois métaux différents. De plus, en « français
hexagonal » zinguerie remplacerait ferblanterie ! Cet exemple montre que la tra-
La nomenclature douanière, lar- duction mot à mot n’est pas toujours possible.
gement utilisée par les statisticiens, La traduction français-anglais et retour réserve des surprises : l’Insee avait
proposé d’ajouter aux notes explicatives des services d’inspection technique la illustre clairement les contraintes
« certification des ouvrages d’art », revenue « authentification d’œuvres d’art ».d’une nomenclature réglementaire.
En français, la profession peut changer avec le genre : le boulanger est au pétrin Son objectif est que le commerce
ou au four, la boulangère sert les clients et tient la caisse. Mais le cerveau humain international puisse se développer
décode assez bien les ambiguïtés : des trois expressions « coupe de cheveux »,
dans la transparence et que des
« coiffeur », « salon de coiffure » seule la première désigne une activité, la
règles (droits de douanes et restitu-
seconde visant une profession et la troisième un établissement.
tions, contingents, stupéfiants, arme- Un contrôle de vraisemblance lors d’un ancien recensement avait montré un
ments, produits à risques...) trouvent nombre d’agriculteurs tout à fait anormal dans les zones urbaines et presque
à s’exprimer avec leurs conséquen- exclusivement de sexe féminin. Le retour aux sources a permis de remonter
ces juridiques. La première obligation aux « jardinières » ; « d’enfants » avait sauté, la consigne étant à cette époque
est donc l’identification non ambiguë d’économiser l’espace informatique. L’erreur systématique a été facile à corriger.
de toute marchandise, objectivement
constatable en l’état de la technique
(par exemple : traces d’OGM). Les
catégories douanières sont donc bien
plus concernées par les limites d’une
rubrique que par son cœur, à l’op-
invité à la même table de travail les Le travail achevé a été enterré trois posé de la démarche du statisticien.
représentants de l’éducation nationale ans. Pour réapparaître en annexe du Leur intitulé peut aussi bien être une
et ceux de la formation permanente, règlement européen de 2002 relatif très longue énumération ou un simple
deux mondes qui ne travaillaient pas aux statistiques sur les déchets, mais « autres », ce poste-solde étant pré-
ensemble habituellement [Gensbittel avec un raccordement artificiel au cisé au niveau de détail suivant. Et,
et alii, 1992]. Une nomenclature se souvent, la destination économique catalogue européen des déchets. Tant
négocie ; elle ne s’impose pas.des produits n’a guère d’intérêt doua- il est difficile d’abroger un texte…
nier ; le statisticien doit donc inter-
préter : tracteur à chenilles = engin La nomenclature des déchets résulte La nomenclature des activités phy-
de chantier ; tracteur à roues = de l’impossibilité technique de mettre siques et sportives a été élaborée
agricole. en œuvre le « catalogue européen des par un groupe de travail associant
déchets » élaboré par des juristes. l’Insee et la mission statistique du
Les statisticiens peuvent aussi inter- En forçant le trait, ce catalogue se
ministère de la jeunesse et des sports
venir à propos d’un besoin spécifi- bornait à lister les activités et mettait
[Collectif, 2002]. Des données très que. Trois exemples très différents - la « déchets de » devant chacune d’en-
variées complétant celles de l’en-formation, les déchets et les activités tre elles… Mais beaucoup de déchets
quête « Pratique sportive 2000 », ont physiques et sportives - mettent en ne résultent pas d’activités, comme
été passées à la moulinette d’une évidence une « co-construction » entre les produits en fin de vie : des vieux
méthode d’analyse des données, la l’offre et la demande de nomenclatu- papiers au « Clémenceau ».
res, où interviennent divers acteurs et classification ascendante hiérarchi-
institutions. que. L’importance accordée aux dif-
L’Ifen, l’Ademe, l’Insee et quelques
férentes données était du ressort du
experts étrangers ont constitué un La nomenclature des spécialités pilote du projet. Il en est résulté une groupe de travail commandité par de formation répond à un besoin
nomenclature en 9 classes, 34 familles Eurostat. Les déchets ont été définis resté longtemps latent de recons-
et 335 disciplines. Si les disciplines par leur nature, classés par risque truction d’une nomenclature devenue
relèvent du vocabulaire sportif cou-quand il y a lieu (chimique, radioac-obsolète et essentiellement ciblée sur
rant, les regroupements mis en évi-tif, biologique), en fonction de leur les formations dispensées par l’édu-
dence par l’analyse de données sont caractère plus ou moins dégradable cation nationale lors de la formation
de pures créations, si bien que les et recyclable dans les autres cas. initiale. Les formations techniques
intitulés créés pour les nommer n’ont Avec en filigrane les étapes obligées étaient mal représentées et, surtout,
des traitements (collecte, tri, transfor- pas de pouvoir évocateur hors du la formation continue à destination
groupe de travail. Souhaitons bonne d’adultes engagés dans la vie active mation, élimination) par où passent
était ignorée. Via le Cnis, l’Insee a les flux. chance à ces expressions nouvelles !
Courrier des statistiques n° 125, novembre-décembre 2008 7Michel Boeda
Le modèle douanier – les deux suivants permettent de Les nomenclatures
doubler les détails (de 5 000 à 10 000 structurantes :
Dès la fin des années 60, l’Union positions) dans la nomenclature doua-activités et produits
douanière européenne implique des nière européenne (NC pour nomen-
nomenclatures douanières nationa- clature combinée) ; Autrefois, chaque application don-
les issues d’une mère européenne nait lieu à une exploitation selon une
– la nomenclature française (NGP) emboîtante. Chaque pays peut (peut nomenclature spécifique, pour les
dispose d’une neuvième position seulement) subdiviser toute position activités comme pour les produits ;
pour exprimer nos exceptions : vins, européenne ultime. les activités économiques et indi-
fromages...
viduelles (professions) n’étaient pas
clairement distinguées. Une véritable Ces nomenclatures évoluent de
tour de Babel interdisait la pleine utili- concert, avec une finalité réglemen-
sation des informations. taire laissant peu de place aux besoins
des statisticiens.
Les temps modernes
La décision internationale et euro-
péenne a été de se caler sur les Le répertoire inter administratif ancê-
nomenclatures douanières, ce qui tre de Sirene a donné l’occasion
règle (en principe) les questions de d’imposer la nomenclature d’activités
cohérence de champ entre produc-économiques (NAE 59). Les comptes
tion et commerce extérieur : tout bien nationaux - le tableau des entrées-
est défini par un nombre entier de Poupées russessorties notamment - militaient pour
positions SH au niveau international,
une nomenclature de produits orga-
par un nombre entier de positions
nisée comme celle des activités.
NC (si nécessaire) en Europe. Avec Ce modèle a été systématisé. Depuis Parallèlement, il apparaissait naturel
des aménagements. Par exemple, 1988, le même schéma de poupées que le questionnement sur les produits
les douaniers ne connaissent que russes est en vigueur : s’adresse aux entreprises auxquelles
le lait conditionné (produit des IAA)
correspondait le code APE. Ces vœux
– les six premiers chiffres du code et ignorent le lait brut (produit de
se concrétisent avec la nomenclature douanier sont ceux du Système l’élevage) et souvent les produits
d’activités et de produits, la NAP 73. Harmonisé (SH) ; périssables comme la pâtisserie fraî-
Comme son nom ne l’indique pas, il
s’agit d’un couple de nomenclatures
en miroir sur 600 positions ; le volet
Encadré 4 : comprendre la correspondance activités-produitsproduits a été détaillé ultérieurement
pour s’adapter aux enquêtes de bran-
Chaque activité donne lieu à des produits caractéristiques. Faut-il que tout
ches et pour commencer à organiser
produit ne provienne que d’une activité ? Si on appliquait ce principe au dernier
l’immense domaine tertiaire (Nodep : niveau de la nomenclature d’activités, cela supposerait une relation d’emboîte-
nomenclature détaillée des produits). ment faisant de la nomenclature de produits une sorte de développement de
la nomenclature d’activités. La Commission statistique de l’ONU a finalement
structuré la CPC comme la balance des paiements.Le décret interministériel promulguant
Un exemple concret ramène pourtant la question à ses justes proportions : à la NAP affirmait son caractère obliga-
l’activité « production de poissons » correspondait, dans l’ancienne CPF, le pro-
toire pour la statistique publique, pré-
duit « poissons ». Mais pourquoi se priver de la distinction entre les activités de
cisait l’absence de droits ou d’obliga- pêche et de pisciculture, qui présentent des différences importantes : emploi en
tions pour les entreprises du seul fait mer ou à terre, équipements ou bateaux, gestion des ressources, etc. ? Certes,
les poissons ne sont pas discernables pour un statisticien (sauf peut-être s’il est du classement par activité, et rappe-
par ailleurs gastronome...) : il y a donc un produit commun aux deux activités du lait aux utilisateurs non statistiques
niveau détaillé (codification reliée au niveau supérieur). Partant d’une correspon-leur propre responsabilité (cf. article
dance activités-produits banale on avait simplement distingué deux modes de
de Patrice Roussel). production pour des raisons pertinentes en statistiques d'entreprises, sans que
cela retentisse sur les statistiques de produits.
L’histoire strictement nationale s’ar- Le commerce offre un cas plus complexe mais relevant de la même analyse.
Le service commercial consiste à offrir aux clients les produits demandés dans rête après vingt ans de bons et loyaux
des conditions appropriées, ce qui justifie une marge. Chaque contrat liste les services rendus pas la NAP [Lainé,
produits vendus (facture), le service commercial se déclinant alors par gammes 1999]. Mais les nomenclatures doua-
commercialisées. L’activité commerciale admet diverses modalités : magasins
nières étaient restées à l’écart : la spécialisés, grandes surfaces polyvalentes, marchés, VPC, internet... Il apparaît
cohérence entre le champ de la pro- pertinent de suivre chacune d’elles (emploi, urbanisme, lien social...). La relation
duction et celui du commerce exté- activités-produits prend ici une forme matricielle croisant modes de commercia-
lisation et marges par gamme commercialisée.rieur n’était donc pas assurée au
niveau détaillé.
8
Source : WikipédiaLes nomenclatures statistiques : pourquoi et comment
che. L’expérience a conduit à adou- La mise en œuvre nationale du der-
nier changement de nomenclature a cir la rigueur des principes dans la
repris le schéma initial [Boeda, 1996], dernière révision des nomenclatures
en mieux rodé, piloté et documenté, (cf. article de Michel Lacroix et de
avec un échéancier plus serré, le Marie-Madeleine Fuger).
calendrier statistique étant davantage
européanisé.
Le marché unique européen
Premier résultat des débats euro-
La première nomenclature européenne
péens : l’articulation des activités et
d’activités (NACE 70) est contempo-
des produits, conforme aux vœux
raine de la NAP 73, mais sans cor-
français ; elle s’inscrit dans une cohé-
respondance simple. La perspective
rence d’ensemble avec les nomen-
d’un marché unique à l’horizon 1993
clatures douanières (cf. schéma
nécessitait une bonne comparabilité
encarté).
des statistiques nationales sur le sec-
teur productif. Solution : une NACE A côté des exigences des comptables
révisée dans laquelle s’emboîteraient nationaux, le rôle décisif est revenu
les nomenclatures nationales. aux statisticiens en charge des sta-
tistiques industrielles (Prodcom) : à
L’opération a été menée de concert quoi raccorder une liste européenne
avec la troisième révision de la nomen- de plusieurs milliers de biens indus-
clature d’activités de l’ONU (CITI : triels, sinon sur le code activité de la
classification internationale type par Nomenclatures d’activités et de produits 1973 branche d’origine ? Eurostat a vite
NAP 73industrie). D’où le même schéma de compris que la classification euro-
poupées russes : CITI rév.3 ; NACE péenne des produits deviendrait une
rév.1 ; NAF ; chacune détaillée dans coquille vide si elle ne s’intégrait pas par la Nodep et les enquêtes de
la nomenclature suivante, mais sans entre Prodcom et la NACE. branches. Aujourd’hui renforcée, la
visualiser l’emboîtement par le code. majorité européenne a confirmé la
D’où la CPA (Classification des pro- structuration de la CPA, bien que la
L’opération vient d’être renouvelée, duits associée aux activités). Le code dernière révision de la CPC entérine
associée à la quatrième révision de de la CPA reprend celui de la NACE sa structure initiale et que les statis-
la CITI. La transparence européenne aux niveaux agrégés, déclinés sur ticiens américains aient défendu un
est cette fois assurée. Ce numéro deux positions complémentaires pour autre choix.
une description détaillée, plus une du Courrier des statistiques est lar-
position à deux chiffres pour la liste gement consacré à l’opération et à Les nomenclatures macroécono-
Prodcom (sur l’industrie). Soit le ses incidences sur la statistique fran- miques
schéma de la NAP 73, complétée çaise.
L’analyse macroéconomique doit
s’opérer sur de grandes catégo-
ries économiquement significatives,
mêlant caractéristiques des marchés
Encadré 5 : le critère d’association
et stratégie des firmes. Par exem-
Le schéma théorique français repose sur une correspondance activités-produits ple, les industries de consomma-
et un critère d’association. Selon ce critère, on doit regrouper les activités (y tion doivent ménager les distribu-
compris pour constituer une position élémentaire) en respectant les associations teurs, séduire les clients et segmenter
les plus souvent rencontrées au sein des unités. La pluriactivité est ainsi minimale
le marché alors que les industries
et la signification du classement maximale.
d’équipement valorisent leur tech- Derrière ce constat empirique, un déterminisme micro-économique est sous-
nicité ou celle d’un réseau de sous jacent. Si le coût d’entrée sur le marché d’un produit clé est élevé (équipements,
traitants spécialisés en s’adaptant technique, recherche...), l’entreprise qui franchit le pas se ménage un quasi
monopole sur les productions dépendant du produit clé et a intérêt à pousser son aux besoins de gros clients… Ce que
avantage. Inversement, le producteur d’un produit banal, très concurrencé, cher- la NES (nomenclature économique de
chera à adapter la gamme pour sa clientèle, y compris comme revendeur. C’est synthèse) a cherché à capter par ses
l’ensemble produits-activités qui se structure sur le marché, les regroupements
regroupements alors que ceux de la
étant orientés selon les cas par une logique d’offre ou de demande.
CITI/NACE reflétaient le seul point de Rarement explicité, le critère d’association oriente les discussions lors des révi-
vue productif. La NES n’a finalement sions. Par exemple lors de la dernière révision : fin de l’association séculaire de
été adoptée qu’en France - où l’ins-l’imprimerie et de l’édition, éloignement de la production et des réparations de
biens industriels, confirmation de l’association commerce-réparation automobile, titut de statistique présente la singu-
convergence des activités multimédias... larité d’intégrer les études économi-
ques. Il s’agissait aussi de contrer les
Courrier des statistiques n° 125, novembre-décembre 2008 9
Source : InseeMichel Boeda
regroupements non coordonnés dans professionnelles) toujours présentes tion de la CITP (classification interna-
la statistique publique. La question dans le vocabulaire quotidien. Il s’agit tionale type des professions, version
est réapparue lors de la dernière révi- 1988). Celle-ci était toutefois adap-d’une conception française origi-
sion (cf. article de Chantal Madinier), tée, à la marge, au contexte euro-nale (cf. article Alain Desrosières). Le
aboutissant à un compromis euro- péen (CITP-com). Cette entreprise a concept même de catégorie sociale,
péen qui officialise la diffusion sur connu certains succès, notamment en pleine guerre froide, était auda-
différents niveaux de regroupement, dans les nouveaux États membres cieux. Techniquement, la PCS intègre
la NES étant abandonnée. dont les nomenclatures nationales deux nomenclatures emboîtées : les
étaient obsolètes. Mais une ambi-professions et les catégories socio-
guïté ancienne demeure : la CITP professionnelles.Les nomenclatures fonctionnelles
vise moins la profession des indivi-
dus que le poste de travail occupé. Au-delà de l’appareil productif, il faut Le raisonnement fondateur est que
(voir les articles de Cécile Brousse suivre les emplois des produits, en l’identité sociale se construit au tra-
et de Jérémie Torterat qui présentent premier lieu la consommation des vail. La profession (au sens large :
notamment la CITP et son devenir ménages. métier, qualification, statut et repè-
européen).
res des conventions collectives) est
La nomenclature internationale en
déterminante pour le positionnement
La PCS est très précise si l’on suit vigueur est la CoiCoP (Classification social. La profession reflète l’éduca-
bien le protocole. Ce n’est pas immé-of Individual Consumption by Purpose,
tion et la formation reçues, le milieu
diat car cela nécessite de disposer le sigle anglais étant seul utilisé), sans
familial d’origine ainsi que le contexte
d’une information qui ne concerne déclinaison européenne ou nationale.
dans lequel elle s’exerce. Les reve-
pas le seul poste de travail. La CITP La correspondance avec la CPC (et
nus, le mode de vie et les consomma-
est probablement plus facile à coder donc la CPA/CPF) a fait l’objet d’une
tions vont de pair avec la profession.
mais elle laisse une marge d’interpré-table de passage. La CoiCoP est uti-
La corrélation vaut pour les retraités.
tation importante. Le BIT reconnaît lisée pour l’enquête Budget, générali-
Également pour les ménages, tant explicitement la nécessité des « clas-sée en Europe, et pour présenter l’in-
l’endogamie reste forte. sifications nationales des professions, dice européen harmonisé des prix à
qui devraient refléter aussi fidèlement la consommation. C’est également à
Les économètres trouvent donc dans que possible la structure des marchés travers la CoiCoP, dont on a détaillé
la catégorie sociale un indicateur syn- nationaux de l’emploi ».le dernier niveau, que s’opèrent les
thétique à fort pouvoir explicatif du calculs des parités de pouvoir d’achat
Le travail sur la CITP 2008 arrive à comportement des ménages sans entre pays.
avoir à utiliser des informations mul- son terme sans vraiment convaincre,
tiples et difficiles d’accès (comme le d’autant qu’il est engagé à l’échelle La CoFoG (Classification of the Func-
revenu). Il n’existe pas de dispositif internationale et que certains acquis tions of Government) est la nomencla-
européens sont remis en cause ture internationale utilisée pour clas- international équivalent : les profes-
(cadres administratifs publics par ser les dépenses des administrations. sions sont dans le champ du bureau
exemple).La dernière version, révisée en cohé- international du travail (BIT), les caté-
rence avec la CoiCoP, vise plutôt la gories sociales plutôt dans la mou-
Les catégories sociales restent un ventilation des consommations finales vance universitaire. En cherchant à
chantier strictement européen en (au sens de la comptabilité nationale) rapprocher ces domaines, le chantier
l’absence de standard international des administrations publiques : admi- européen est en pointe.
validé. Eurostat avait déjà dû préco-nistration générale, défense, ordre
niser des pseudo-catégories sociales public, éducation, santé, protection Rajeunie sur le seul volet détaillant les
(regroupements professionnels issus sociale... Ainsi, les postes relatifs à la professions (en vigueur depuis 2003),
de la CITP) pour les enquêtes euro-consommation individualisable (édu- la PCS est présente dans les recen-
péennes sur le budget des familles, cation, santé...) viennent ils rejoindre sements depuis 1982, avec une char-
reprenant en cela un principe fonda-les postes similaires financés directe- nière sur la nouvelle PCS dans celui
teur de la PCS. L’inspiration théorique ment par les ménages. de 1999. La PCS est utilisée pour
du projet actuel est le schéma de
les enquêtes auprès des ménages,
classes de Goldthorpe ; la référence
tandis que sa variante adaptée au cas
en est la classification socio-écono-
des salariés (PCS-ESE, pour Emploi mique (ESeC, cf. article de Cécile Les nomenclatures
Salarié en Entreprise) l’est pour les Brousse). L’enjeu des études en cours structurantes :
enquêtes ou formulaires administra- est de vérifier la capacité du proto-professions et catégories
tifs renseignés par les employeurs. type à capter les professions en PCS socioprofessionnelles
et/ou en CITP et d’assurer un pouvoir
Les PCS (professions et catégories Alors que l’Insee mettait à jour sa explicatif convenable dans des appli-
socioprofessionnelles) sont les héri- nomenclature nationale des profes- cations variées du tronc commun
tières des CSP (catégories socio- sions, Eurostat promouvait l’applica- européen sur les ménages.
10Les nomenclatures statistiques : pourquoi et comment
Dans le domaine social, le particu- Les avantages d’une harmonisation Conclusion
larisme hérité de l’histoire devient internationale dans la sphère pro-
la règle ; après un demi-siècle de ductive balayaient les inconvénients. Les nomenclatures économiques
convergence européenne, la recon- Cela est moins évident dans la sphère sont très fortement standardisées en
naissance réciproque des diplômes a sociale. Même vieilli, le sur-mesure Europe parce que le départ a été pris
peu avancé ; la barrière de la langue national conserve des attraits par il y a longtemps, parce que les échan-
cloisonne toujours fortement le mar- rapport à un prêt-à-porter européen ges, la technique et le marché unique
ché du travail. qui se cherche encore. npoussaient dans le même sens (avec
des réserves pour les services, où les
spécificités résistent).
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Courrier des statistiques n° 125, novembre-décembre 2008 11

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