Marché unique et développement des échanges

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Contrairement à la théorie classique du commerce international, la première vague d'intégration européenne ne s'est pas traduite par un développement du commerce inter-branche reflétant une spécialisation accrue des pays membres dans des produits pour lesquels ils détenaient un avantage comparatif. En revanche, le développement du commerce intra-branche reflète davantage une spécialisation des producteurs eux-mêmes que des différents pays. Il a concerné davantage le commerce croisé de produits différenciés par leur qualité que le commerce croisé de produits similaires. Ainsi les échanges intra-européens se caractérisent-ils par l'importance d'un commerce croisé faisant une large place aux échanges de qualité. Ces mécanismes se sont accompagnés d'une spécialisation des pays membres dans telle ou telle gamme de qualité (bas de gamme, gamme moyenne, haut de gamme), cela pour chaque produit concerné par les échanges. Dans la perspective de cette nouvelle division du travail au sein du Marché unique, l'Espagne et dans une moindre mesure le Portugal, semblent avoir réussi leur intégration aux échanges intra-communautaires, au contraire de la Grèce. L'intégration plus marquée des pays membres du noyau dur (membres originels) repose sur des échanges bilatéraux intra-branche intenses. Les pays du Nord se caractérisent par la place importante des produits haut de gamme dans leurs exportations, et contrastent ainsi avec les pays du Sud spécialisés au contraire dans le bas de gamme. Si dans sa globalité, l'Union européenne est spécialisée dans le haut de gamme, elle ne doit cette performance qu'à quelques-uns de ses membres au premier rang desquels l'Allemagne et la France dont les profils de spécialisation déterminent celui de l'ensemble européen.
Publié le : dimanche 30 décembre 2012
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ÉCHANGES EXTÉRIEURS
Marché unique et
développement des échanges
Lionel
Contrairement à la théorie classique du commerce international, la premièreFontagné
vague d’intégration européenne ne s’est pas traduite par un développementet Michael
du commerce inter-branche reflétant une spécialisation accrue des pays membresFreudenberg*
dans des produits pour lesquels ils détenaient un avantage comparatif.
En revanche, le développement du commerce intra-branche reflète davantage
une spécialisation des producteurs eux-mêmes que des différents pays. Il a
concerné davantage le commerce croisé de produits différenciés par leur qualité
que le commerce croisé de produits similaires.
Ainsi les échanges intra-européens se caractérisent-ils par l’importance d’un
commerce croisé faisant une large place aux échanges de qualité. Ces mécanismes
se sont accompagnés d’une spécialisation des pays membres dans telle ou telle
gamme de qualité (bas de gamme, gamme moyenne, haut de gamme), cela pour
chaque produit concerné par les échanges. Dans la perspective de cette nouvelle
division du travail au sein du Marché unique, l’Espagne et dans une moindre
mesure le Portugal, semblent avoir réussi leur intégration aux échanges
intra-communautaires, au contraire de la Grèce. L’intégration plus marquée
des pays membres du noyau dur (membres originels) repose sur des échanges
bilatéraux intra-branche intenses.
Les pays du Nord se caractérisent par la place importante des produits haut
de gamme dans leurs exportations, et contrastent ainsi avec les pays du Sud
spécialisés au contraire dans le bas de gamme.
Si, dans sa globalité, l’Union européenne est spécialisée dans le haut de gamme,
elle ne doit cette performance qu’à quelques-uns de ses membres au premier rang
desquels l’Allemagne et la France, dont les profils de spécialisation déterminent
celui de l’ensemble européen.
*Lionel Fontagné est
professeur à l’Université
près avoir mis en place le marché unique qu’une telle intégration risque de creuser lesParis 1 (TEAM-CNRS)
et conseiller scientifique Aeuropéen, l’Union européenne franchit disparités entre pays membres. En particulier,
au Cepii ; avec la monnaie unique une nouvelle étape de
Michael Freudenberg est
erson intégration. De nouveau, comme dans leséconomiste à l’OCDE. 1. L’Acte unique européen, entré en vigueur le 1 juillet 1987,
années 50 lors de la mise en place du marché contient les premières modifications du Traité de Rome depuis
Les noms et dates entre son adoption en 1957. Portant notamment sur des dispositionscommun, ou comme dans les années 80 lors des
parenthèses renvoient à institutionnelles (vote majoritaire pour certaines décisions
discussions de l’Acte unique européen (1), cer-la bibliographie en fin relatives au marché intérieur), l’Acte unique a constitué à la fois
d’article. taines voix se font entendre pour souligner le cadre juridique et l’impulsion politique du marché unique.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 326-327 1999 - 6/7 31d’éventuels chocs asymétriques, liés à des dif- échanges à partir duquel on considère qu’il
férences de spécialisation des pays, ne pourront s’agit de flux croisés, ici 10 %.
plus être résorbés par une variation du change
au sein de la zone euro. Dans ce contexte, il
La spécialisation par gamme de qualitén’est sans doute pas inutile de s’interroger
sur la nature des échanges entre les pays mem- risque d’accroître la divergence
bres de l’Union européenne et sur leur spéciali- des économies
sation selon les produits et leur gamme de
qualité. La première vague d’intégration européenne,
qui a suivi la création du marché commun à la
Les statistiques d’échanges bilatéraux de 1980 fin des années 50, a pris en défaut les théories
à 1996 pour quelque 10 000 produits, compilées classiques du commerce international. Même si
par Eurostat, fournissent l’information nécessaire cette ouverture des marchés s’est accompagnée
moyennant quelques ajustements statistiques. comme prévu d’une forte croissance des échanges
Les échanges peuvent être décomposés en trois intra-communautaires, elle n’a pas pour autant
types de commerce : commerce croisé de produits entraîné une spécialisation renforcée des
similaires (échanges de variétés), commerce pays membres. Au contraire, dès les années 60,
croisé de produits différenciés verticalement des études empiriques ont mis en évidence
(échanges de qualités) et commerce univoque (2) l’émergence et l’importance du commerce intra-
(cf. encadré 1). Par ailleurs, la spécialisation par branche (exportations et importations simultanées
gamme de qualité des pays membres et de à l’intérieur d’une branche donnée) au sein de
l’Union peut être identifiée à partir des écarts à la Communauté européenne.
une valeur unitaire moyenne pour chacun de ces
10 000 produits. Le travail empirique présenté
ici repose sur l’analyse de plusieurs dizaines
de millions de flux bilatéraux. Il repose sur le 2. Un commerce univoque se définit par le non-croisement des
flux d’exportation et d’importation pour un produit donné. Lechoix arbitraire de deux seuils : l’écart des prix
flux minoritaireestnulounégligeable.Lepaysconsidéréexported’importation et d’exportation en deçà duquel
vers un partenaire donné, pour une position donnée de la
on considère que deux produits sont similaires nomenclature, sans importer de ce partenaire, ou
réciproquement.(fixé ici à 15 %), et le seuil de recouvrement des
Encadré 1
LES TROIS TYPES D’ÉCHANGE
Il convient de définir ce qui constitue empiriquement duits sont différenciés verticalement surleplande
un produit, ce que représente la similarité des pro- leur qualité.Afinderemédier à certains problèmes
duits et de fixer un critère de croisement des flux. liés aux déclarations des pays, et susceptibles d’affec-
ter le calcul des valeurs unitaires, une harmonisation
Le produit : un degréélevé de décomposition de la des données est faite au préalable (cf. annexe I).
nomenclature est le meilleur garant d’un travail empirique
à l’abri de l’effet d’agrégation sectoriel (cf. encadré 4). Le croisement des échanges : les échanges rela-
Les données publiées par Eurostat pour les pays tifs à un produit sont croisés lorsque la valeur du
membres de l’Union européenne dans la classifica- flux minoritaire (c’est-à-dire le minimum entre les ex-
tion de la nomenclature combinée (NC) à 8 chiffres portations ou les importations) représente au moins
(et jusqu’à 1987 dans la nomenclature des marchandises 10 % du flux majoritaire. En dessous de ce seuil on
pour les statistiques du commerce extérieur de la parlera de commerce univoque, y compris pour le
communauté et du commerce entre ses états membres flux minoritaire – lorsqu’il existe.
NIMEXE à 6 chiffres) représentent quelque 10 000
postes suffisamment détaillés pour distinguer les produits Les trois typesdecommerce: à chaque transac-
par leurs caractéristiques techniques principales. tion élémentaire (pays, partenaire, produit,
exportations ou importations, année) sont appliqués
La similarité des produits : même au niveau le plus les deux critères de similarité des produits et de croi-
détaillé de la nomenclature, les produits peuvent se sement des échanges. Il convient évidemment de
distinguer nettement par leur qualité. Les produits fixer un seuil minimal de prise en compte de ces
échangés sont considérés comme similaires si les échanges (cf. annexe II). Cette méthode permet ain-
valeurs unitaires à l’exportation et à l’importation dif- si de décomposer l’ensemble du commerce en
fèrent de moins de 15 %. Dans cette hypothèse, les différents types, exportations et importations faisant
seules différences sont des différences de variétés toujours partie du même type : commerce univoque,
(différenciation horizontale). Dans le cas contraire, commerce croisé de produits similaires ou com-
et pour une même variété, on considère que les pro- merce croisé de produits différenciésverticalement.
32 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 326-327, 1999 - 6/7Apparue à la fin des années 70, la nouvelle d’ajustement liés au déplacement des res-
théorie du commerce international a remis en sources entre branches à l’intérieur de ces pays
cause les théories traditionnelles en mettant et résultant du commerce inter-branche. Cette
l’accent sur l’imperfection de la concurrence et synthèse a fortement influencé la politique éco-
en intégrant de nombreux apports de l’économie nomique, sous-tendant la plupart des études ex
industrielle, prise en compte de la différencia- ante sur l’impact du marché unique.
tion des produits et des rendements d’échelle
principalement. Ce renouveau théorique a four- La Commission européenne devait pourtant
ni une explication simple au développement faire à l’époque le diagnostic de la Non
des échanges intra-branche que l’on avait pu Europe (3), dans la mesure où des études
observer : entre pays similaires, la demande des avaient relevé la persistance de fortes différen-
consommateurs pour des variétés différenciées ces de prix hors-taxes entre pays membres pour
(horizontalement) produites à rendements des produits identiques, différences non réduc-
croissants sera satisfaite par la spécialisation tibles aux seuls coûts de transport. De plus, la
des entreprises productrices. Pour autant, cha- compétitivité des firmes européennes était ju-
que pays suivant ce schéma, il n’y aura pas de gée insuffisante. En réponse à ce diagnostic, le
spécialisation marquée des pays. Même dans le Livre Blanc de 1985 sur l’achèvement du mar-
cas où la diversité dans la production diminue, ché unique proposait l’abolition des barrières
le nombre de variétés offertes à la consomma- à la circulation des biens, services et facteurs de
tion augmente du fait de l’élargissement du production à l’intérieur de la Communauté eu-
marché, et permet de réaliser des gains à ropéenne. L’hypothèse implicite guidant cette
l’échange supplémentaires, dans la mesure où approche était que le développement des échan-
la variété est valorisée par les consommateurs. ges attendu de la mise en œuvre de ces mesures
se ferait surtout selon un schéma intra-branche,
Au milieu des années 80, Helpman et Krugman limitant ainsi les coûts d’ajustement tout en
(1985) ont fourni une synthèse entre ces deux élargissant la gamme de variétés offertes et en
courants, fondée sur la notion d’équilibre inté- améliorant la productivité globale. L’idée sous-
gré. Cette synthèse associe la concurrence mo- jacente est la suivante. Confrontée à une plus
nopolistique à un commerce intra-branche de grande variété offerte, la demande devient plus
produits similaires entre pays similaires,alors élastique au prix. Les producteurs réduisent
que le principe d’avantage comparatif continue alors leurs marges. Les prix baissent, les consom-
à conserver son pouvoir explicatif pour le com- mateurs consomment plus et les producteurs
merce inter-branche entre économies très diffé- descendent sur leur courbe de coût en produisant
rentes, c’est-à-dire se distinguant sensiblement
quant aux proportions de facteurs ou aux niveaux
3. Sous l’intitulé « The Cost of Non Europe », un vaste
technologiques mis en œuvre. Dans un tel con- programme d’études financé par la commission avait évalué les
coûts micro et macroéconomiques du maintien d’obstacles à latexte le développement des échanges entre des
mobilité intra-européenne des biens, des capitaux et des
pays similaires et/ou convergents engendrerait
hommes. Le marché unique est la transposition en mesures
de nouveaux gains, tout en limitant les coûts concrètes de cette préoccupation.
Tableau 1
Nature du commerce et coûts d’ajustement potentiels
Théories traditionnelles Nouvelles théories du commerce
Déterminants Dotations Productivités Économies Économies d’échelle internes
factorielles relatives d’échelle externes
relatives
Nature du commerce Commerce inter-branche Commerce intra-branche en
différenciation différenciation
verticale horizontale
Spécialisation Selon les avantages comparatifs Via des économies Le long Dans les variétés
d’agglomération du spectre
de qualités
Coûts d’ajustement Importants (changements des prix de Potentiellement importants (divergence Faibles
et effets distributifs facteurs à l’intérieur des pays) potentielle des revenus entre pays)
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 326-327 1999 - 6/7 33plus pour satisfaire cette demande additionnelle. capitalistique, les dépenses en recherche et
Cette présentation conduit toutefois à émettre développement (désignées dans la suite par
deux réserves (cf. tableau 1). l’abréviation R & D), ou la qualification de la
main-d’œuvre, n’a été intégrée que très récem-
D’une part, les produits ne sont pas toujours ment dans l’analyse, en dépit des travaux
similaires, c’est-à-dire différenciés horizonta- précurseursde Falvey (1981). Dansun telcontexte,
lement ; leur qualité ainsi que leur prix peuvent les différences entre pays ne favorisent plus
différer. Cette différenciation verticale des seulement le commerce inter-branche, mais
produits, liée à des facteurs tels que l’intensité également le commerce intra-branche en
Encadré 2
COMMERCE INTER ET INTRA-BRANCHE, UNE SYNTHÈSE
Le schéma ci-dessous dresse un bilan sommaire des branche augmente avec la distance économique
principaux apports de l’organisation industrielle à la et le commerce intra-branche, qui constitue la par-
théorie du commerce international. tie complémentaire des échanges, diminue en
proportion.
Le commerce inter-branche peut être expliquéà la
fois par les théories traditionnelles de l’échange Mais les produits ne sont pas seulement différenciés
international fondées sur le principe d’avantage com- (horizontalement) par des caractéristiques secondai-
paratif et par de nouvelles théories fondées sur les res ; leur qualité ainsi que leur prix peuvent différer.
économies d’échelle externes ou les économies Dans un tel contexte de différenciation verticale de
d’agglomération. La distance économique (c’est-à- produits, les explications théoriques doivent être re-
dire l’intensité de l’avantage comparatif) et les nouvelées pour intégrer des déterminants tels que
différences de tailles entre économies constituent les dépenses en recherche et développement (R&D)
donc les déterminants de ce premier type d’échan- ou la dotation en travail qualifié. Lecommerceintra-
ges. Lorsque ces différences ne jouent pas, ou sont branche en différenciation verticale correspond à
limitées, la concurrence monopolistique et les écono- une spécialisation au sein des branches le long du
mies d’échelle (internes) sont à l’origine d’un spectre de qualités.
commerce intra-branche de produits différenciés ho-
rizontalement : les produits sont disponibles pour Enfin, il n’est pas nécessaire que les produits échan-
les consommateurs dans différentes variétésetle gés soient différenciés pour que le commerce soit
commerce international, élargissant le marché, intra-branche : les stratégies de pénétration croisée
permet de disposer d’une plus grande variété des marchésauseind’un oligopole sur le marché
et éventuellement de réaliser des économies d’un bien homogène peuvent suffire à générer des
d’échelle. Dans un tel contexte, le commerce inter- échanges croisés.
Commerce
inter-branche intra-branche
produits différenciation différenciation produits
homogènes verticale horizontale homogènes
concurrence concurrence concurrence monopolistique concurrence concurrenceconcurrence
parfaite parfaite oligopolistique (éco. d’échelle internes) oligopolistique oligopolistique
diversitéavantage économies avantage coût fixe demande coût fixe dumping
des goûtscomparatif d’échelle externes comparatif en R&D de variété avant l’entrée réciproque
Gabszewicz,Ricardo, Helpman, Falvey, Dixit, Stiglitz, Lancaster, Eaton, Brander,
Thisse, Motta,Heckscher, Ohlin Krugman Helpman KierzkowskiKierzkowski Krugman Krugman
Shaked, Sutton
34 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 326-327, 1999 - 6/7différenciation verticale. Or ce dernier type sous forme univoque, c’est-à-dire sous forme
d’échanges, associé à une spécialisation des d’exportations ou d’importations sans que le
pays dans différentes gammes de qualité à l’in- flux de sens contraire ait un niveau significatif
térieur d’une même branche, peut comporter (cf. tableau 2). L’autre moitié relève du com-
des coûts d’ajustement bien plus importants merce croisé et se répartit entre échange de qua-
que le commerce intra-branche de produits si- lités (commerce croisé en différenciation
milaires (cf. encadré 2) : il n’est pas indifférent verticale, pour un tiers du commerce total) et
pour un pays d’être spécialisé dans le bas de échange de variétés (commerce croisé de produits
gamme ou le haut de gamme. De ce point de similaires, moins de 15 % du total). Ainsi, le
vue, plutôt que de favoriser un rattrapage des commerce croisé s’avère-t-il plus de deux fois
pays membres les moins développés, l’intégra- plus important en différenciation verticale
tion européenne pourrait conduire à une diver- qu’en différenciation horizontale.
gence du revenu entre pays européens.
Le commerce croisé est plus important à l’inté-
D’autre part, le commerce inter-branche n’est rieur de l’Union européenne qu’avec les pays
plus uniquement fondé sur les avantages com- tiers, et ceci pour chaque pays membre : alors
paratifs macroéconomiques : les rendements que le commerce univoque représente presque
externes croissants se traduisent par une spécia- les trois quarts du commerce avec les pays tiers
lisation des pays dans les branches correspon- (de 96 % pour la Grèce à 67 % pour l’Allemagne),
dantes. Dans un tel contexte chaque producteur il est de l’ordre de seulement 40 % dans les
continue à faire face à des rendements constants échanges intra-communautaires. Cette prédo-
à l’échelle, mais la concentration de la production minance du commerce croisé suggère une
dans un pays réduit les coûts de production de l’en- spécialisation très fine des économies euro-
semble des producteurs qui y sont localisés. Plus péennes.
généralement, les modèles d’économie géogra-
phique du début des années 90 (Krugman, 1991) Par ailleurs, l’importance relative des types de
soulignent qu’une réduction des coûts de trans- commerce varie fortement d’un pays membre à
action est susceptible de favoriser l’aggloméra- l’autre : elle permet d’individualiser quatre
tion des activités et de renforcer par la même la groupes au sein de ces derniers. Un premier
spécialisation des pays et le caractère asymétri- ensemble regroupe les pays constituant le
que des chocs sectoriels. De ce point de vue, mar- noyau dur de l’Europe (France, Allemagne,
ché unique et monnaie unique seraient zone Belgique-Luxembourg, Royaume-Uni,
antinomiques : une intégration réussie à l’aune Pays Bas). Il se caractérise par l’importance
des critères du marché unique obérerait les toute particulière des échanges croisés. Légère-
chances de succès de l’intégration monétaire (4). ment en retrait sur ce plan, l’Espagne, l’Autriche
et l’Italie forment un groupe intermédiaire.
Dans les analyses qui suivent, la décomposition
du commerce bilatéral en trois types mention- Par contre, les échanges des petits pays péri-
née ci-dessus (commerce univoque, commerce phériques (Suède, Danemark, Irlande), sont
croisé de produits similaires, commerce croisé majoritairement univoques. Enfin, l’insertion
de produits différenciés verticalement) est dans le commerce intra-communautaire du
complétée par la spécialisation des pays par Portugal, de la Finlande et surtout de la Grèce
qualité. Cette dernière est appréhendée en s’appuie jusqu’ici essentiellement sur des com-
distinguant trois positionnements : haut de plémentarités (cf. graphique I).
gamme, gamme moyenne et bas de gamme.
... faisant une large place
Les échanges intra-européens : aux échanges de qualité
un commerce croisé important...
Enfin, quelle que soit l’importance relative du
Cette décomposition du commerce international commerce croisé des pays, le commerce croisé
en trois types permet de dresser un bilan des de produits différenciés verticalement est plus
échanges européens, suivant une méthode sensi- important que le commerce croisé de produits
blement différente de l’utilisation traditionnelle similaires. Ce phénomène de division qualitative
de l’indicateur de Grubel et Lloyd (cf. encadré 3).
4. Le lecteur pourra consulter Lionel Fontagné, « Spécialisation et
La moitié des échanges des pays membres de asymétrie des chocs en Union monétaire », Revue Française
d’Économie,XIV, 4, 1999.l’Union européenne avec le monde s’effectue
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 326-327 1999 - 6/7 35Tableau 2
Types de commerce dans les échanges des pays de l’Union européenne (UE) à quinze en 1996*
En %
Commerce croisé en Commerce croisé en
Pays Partenaire Commerce univoque
différenciation horizontale différenciation verticale
Union Monde 21,5 34,0 44,5
Économique Intra-UE 23,6 41,7 34,7
Belgique Extra-UE 15,4 12,1 72,5
Luxembourg
France Monde 16,8 38,4 44,8
Intra-UE 21,5 46,6 31,9
Extra-UE 8,1 23,0 68,9
Allemagne Monde 13,5 38,8 47,7
Intra-UE 18,7 46,9 34,4
Extra-UE 6,1 27,3 66,6
Royaume-Uni Monde 12,2 38,4 49,4
Intra-UE 17,1 46,6 36,3
Extra-UE 5,4 27,1 67,5
Pays-Bas Monde 13,9 33,0 53,1
Intra-UE 18,4 40,7 40,9
Extra-UE 2,8 14,2 83,1
Autriche Monde 11,5 34,4 54,1
Intra-UE 14,3 39,8 45,9
Extra-UE 5,1 21,4 73,6
Espagne Monde 12,9 27,2 60,0
Intra-UE 17,8 36,3 45,9
Extra-UE 2,1 7,4 90,5
Italie Monde 9,8 28,6 61,6
Intra-UE 14,5 37,5 48,0
Extra-UE 3,2 16,2 80,7
Suède Monde 7,9 29,2 63,0
Intra-UE 10,0 34,7 55,3
Extra-UE 4,3 19,9 75,8
Irlande Monde 7,4 28,8 63,7
Intra-UE 8,2 31,6 60,2
Extra-UE 5,8 22,9 71,3
Danemark Monde 8,2 25,6 66,2
Intra-UE 9,1 31,2 59,7
Extra-UE 6,1 13,3 80,6
Portugal Monde 8,6 19,7 71,6
Intra-UE 10,8 24,4 64,8
Extra-UE 0,9 3,1 96,0
Finlande Monde 5,2 18,8 76,0
Intra-UE 7,2 23,6 69,2
Extra-UE 2,4 11,9 85,8
Grèce Monde 2,4 7,6 90,0
Intra-UE 3,2 10,2 86,6
Extra-UE 1,0 3,5 95,5
UE 15 Monde 13,2 34,1 52,7
Intra-UE 17,5 41,6 40,9
Extra-UE 5,7 20,9 73,4
* Les pays sont triés par ordre croissant du commerce univoque avec le monde. Les calculs ont été effectués pour les quelque
10 000 produits de la Nomenclature Combinéeà8chiffres et ceci d’une manièrebilatérale avec une cinquantaine de partenaires.
Concernant les partenaires extra-Union européenne, nous avons regroupé certains des quelque 250 pays disponibles dans les don-
nées Eurostat. Les calculs étant effectués à partir de ces données préalablement agrégées, cela peut entraîner un biais d’agrégation
géographique et ainsi surestimer le commerce croisé observé avec certains partenaires extra-Union européenne et donc avec le
monde.
Sources : Eurostat - Comext, calculs des auteurs.
36 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 326-327, 1999 - 6/7Graphique I du travail n’a reçu jusqu’ici qu’une attention
Répartition des types de commerce limitée : on examine plus loin les segments de
dans les échanges intra-communautaires prix-qualité (les gammes) sur lesquels les diffé-
(Union européenne à quinze) en 1996 rents pays sont spécialisés. Naturellement, le
choix de 15 % en tant qu’écart entre les valeurs
unitaires au-dessous duquel les produits
sont considérés comme similaires a un impact
sensible : un autre seuil aurait conduit à une
répartition différente entre les deux types de
commerce croisé (cf. annexe II).
Entre 1980 et 1996,
le commerce intra-branche
en différenciation verticale
a supplanté le commerce inter-branche
Une analyse dynamique permet de compenser
partiellement cette influence du choix des seuils.
Pour cela, à défaut de données sur une période
suffisamment longue pour les trois nouveaux
pays membres, on dispose de la nature des
échanges internes à l’Union européenne des
douze autres pays sur une période remontant
jusqu’à 1980. On a calculé depuis cette date
Lecture : plus un pays est proche d’un sommet, plus le type de
l’indicateur traditionnel de Grubel et Lloydcommerce correspondant est important dans ses échanges.
Sources : Eurostat - Comext, calculs des auteurs. ainsi que la part des trois types de commerce
Encadré 3
L’INDICATEUR DE GRUBEL ET LLOYD
L’indicateur le plus utilisé pour mettre en évidence le che) : les flux relatifs au commerce inter-branche
commerce intra-branche est celui proposé en 1975 sont en grande partie expliquéspar lesthéories tra-
par Grubel et Lloyd (GL) qui rapporte, pour un ni- ditionnelles (avantages comparatifs), tandis que la
veau d’agrégation donné (ici pour une branche j), la partie intra-branche l’est par les théories modernes
partie équilibrée entre exportations et importations (concurrence imparfaite). Ceci permet de réconcilier
au commerce total : deux paradigmes apriori incompatibles (avantage
comparatif et concurrence imparfaite) (Helpman et
X M | X M | | X M | 2Min X ; Mj j j j j j j j
GL 1j Krugman, 1985), mais soulève le problème de la co-
Xj M j X j M j X j M j existence des deux types d’explication pour le flux
majoritaire.
Supposons que le flux majoritaire (ici, les exporta-
tions) vaut 70 et le flux minoritaire 30. L’indicateur 70
de Grubel et Lloyd mesure le poids du recouvrement
entre ces deux flux (30 + 30 = 60) dans le commerce
total (70 + 30 = 100), soit 60 % dans cet exemple.
La partie équilibrée (60) est considérée comme intra-
branche et le solde (40) comme inter-branche.
Remarquons que ce dernier déséquilibre commercial
Commerce inter-branche (40)
devrait être compensé par un flux symétrique dans
une ou plusieurs autre(s) branche(s), d’où l’assimila- 30
tion au commerce inter-branche.
L’interprétation de l’indicateur de Grubel et Lloyd a Commerce intra-branche (60)
introduit une certaine confusion dans la littérature.
Les explications du commerce international ont été
inspirées par la décomposition du commerce inter-
national en une partie équilibrée (commerce
XMintra-branche) et le solde (commerce inter-bran-
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 326-327 1999 - 6/7 37
dans le commerce intra-communautaire (cf. gra- Cette évolution est confirmée et précisée par la
phique II). La période 1980 à 1996 est caractérisée décomposition en types de commerce.
par une forte progression des échanges intra-
branche en Europe : l’indicateur de Grubel et L’évolution de la part du commerce univoque
Lloyd qui était de l’ordre de 33 % au début des s’inscrit en négatif de celle de l’indice de Grubel
années 80 a progressé d’environ 5 points. Le et Lloyd : avec plus de 45 % des échanges intra-
niveau de l’indicateur peut sembler peu élevé communautaires au début des années 80, il
par rapport à d’autres études. Cela tient évidem- devançait alors nettement les deux autres types
ment au niveau très fin de décomposition de la de commerce. Son importance relative a marqué
nomenclature produits retenue (cf. encadré 4). depuis un net retrait, qui a accompagné les pre-
mières années de la mise en œuvre du marché
unique. Le relais a été pris par le commerce intra-
branche, mais ce véritable chassé-croisé neGraphique II
concerne que les produits différenciés verticale-Types de commerce
ment. En effet, tandis que la part du commercedans les échanges intra-communautaires
croisé de produits similaires (commerce de variétés)(Union européenne à douze) de 1980 à 1996*
restait relativement stable, le commerce croisé de
produits différenciés verticalement (commerce de
qualités) s’est rapidement développé et a pris la tête
au début des années 90.
L’Espagne et le Portugal
ont réussi leur intégration
aux échanges intra-communautaires...
Les évolutions globales par pays sont intéres-
santes dans la perspective d’une divergence
potentielle liée à un possible renforcement de
leur spécialisation (cf. graphique III). La part
du commercecroiséaprogresséaudétriment
du commerce univoque pour presque tous les
pays : à ce niveau de présentation, il semble*En % du total des échanges.
Sources : Eurostat - comext, calculs des auteurs. que le renforcement de la spécialisation
Encadré 4
IMPACT DU NIVEAU D’AGRÉGATION SUR LA NATURE INTER OU INTRA-BRANCHE DES ÉCHANGES
Biais géographique : ce biais apparaît lorsque l’on sous la même position de nomenclature (la même
ne prend pas en considération l’ensemble des flux branche par abus de langage), plus important est le
bilatéraux. Un pays A entretient des échanges avec recouvrement entre exportations et importations.
deux partenaires B et C. Considérons l’une de ces L’utilisation des valeurs unitaires donne un argument
branches (j) pour laquelle A exporte vers B et im- supplémentaire pour travailler à un niveau très
porte de C un même montant. Lorsqu’on agrège B et désagrégé.
C, les échanges de A avec le reste du monde relatifs
à la branche (j) sont équilibrés. Dans l’hypothèse
où les autres échanges de A se restreindraient Différenciation verticale : il convient de distinguer
alors à une seconde et unique branche, on constate entre la différenciation verticale et horizontale des
que l’agrégation de B et C (ou la non-prise en compte produits en incorporant les valeurs unitaires. Ainsi,
de l’ensemble des flux bilatéraux) peut conduire à le commerce croisé peut être décomposé en com-
qualifier les échanges d’intra-branche, alors qu’une merce croisé de produits différenciés
analyse bilatérale indiquerait un commerce inter- horizontalement et commerce croisé de produits dif-
branche en ce qui concerne les échanges de A avec férenciés verticalement en considérant les valeurs
B et de A avec C. unitaires, introduites dans l’analyse par Abd-El-Rah-
man (1986). Cette solution a été reprise par
Biais sectoriel :l’appréhension empirique du commerce Greenaway, Hine et Milner (1995) pour le calcul d’un
intra-branche est étroitement liée au niveau d’agré- indice de Grubel et Lloyd en différenciation horizon-
gation sectoriel auquel les calculs sont effectués: tale ou verticale.
plus un grand nombre de produits sont regroupés
38 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 326-327, 1999 - 6/7Graphique III
Évolution par pays des types de commerce dans le commerce intra-communautaire
(Union européenne à douze) de 1980 à 1996 (en %) *
* Les pays sont triés par ordre
croissant de l’importance du
commerce univoque. Notons la
différence d’échelle entre les trois
groupes.
Sources : Eurostat - Comext, calculs
des auteurs.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 326-327 1999 - 6/7 39intersectorielle n’ait pas eu lieu, contraire- l’intégration européenne s’est traduite avant
ment aux craintes souvent exprimées (cf. enca- tout par un renforcement des échanges croisés
dré 5). en différenciation verticale. Seules l’Irlande
(léger recul) et la Grèce (stabilité) échappent
Le Portugal et l’Espagne semblent avoir parti- à ce constat. La forte inertie de l’importance
culièrement réussi leur intégration dans les relative des types de commerce dans le cas de la
échanges intra-communautaires. Ces deux pays Grèce contraste avec l’essor de l’Espagne et
ont enregistré de profondes modifications de du Portugal : en 1980 comme en 1996, quelque
leurs échanges en se rapprochant de la structure 85 % des échanges grecs sont univoques.
des pays plus développés. Ils s’éloignent ainsi Partout, le commerce univoque prévalait sur les
d’un schéma de spécialisation résiduelle dans deux autres types de commerce dans les échanges
les activités abandonnées par les pays membres entre les douze au début des années 80. À l’in-
les plus avancés. Ils sont les seuls dont le com- verse, le commerce croisé en différenciation
merce croisé augmente dans des proportions verticale est désormais le mode d’insertion
importantes simultanément pour les deux types prépondérant du Royaume-Uni (depuis 1989),
d’échanges intra-branche (cf. graphique IV). de la France (depuis 1986), de l’Allemagne
Les investissements directs à l’étranger peu- (depuis 1986), de l’Union Économique de la
vent avoir accéléré la convergence du Portugal Belgique et du Luxembourg (UEBL) (depuis
et surtout celle de l’Espagne vers les structures de 1989) et des Pays-Bas (depuis 1992).
commerce des pays du Nord. Les fonds structurels
engagés par la Communauté européenne ont éga-
L’intégration des pays du noyau durlement pu faciliter la convergence de ces pays.
repose sur des échanges bilatéraux
intra-branche intenses
... au contraire de la Grèce
et dans une moindre mesure de l’Irlande La nature de l’échange est fortement marquée
par des déterminants à caractère bilatéral
Bien que les niveaux de départ des différents (Fontagné et al., 1998-b) : l’intensité de l’avan-
types de commerce permettent de distinguer tage comparatif, l’importance des coûts de
les pays du centre de ceux de la périphérie, transport, les différences de taille entre parte-
la dynamique est presque partout la même : naires à l’échange où l’intensité de la demande
Encadré 5
UN FAIBLE IMPACT DIRECT DU MARCHÉ UNIQUE
SUR LA PROGRESSION DU COMMERCE INTRA-BRANCHE
La forte progression de la part du commerce croisé que les mesures phares du marché unique aient eu
en Europe – notamment celle en différenciation ver- jusqu’ici une influence limitée dans l’évolution de la
ticale – peut être associée à la mise en place du nature des échanges intra-communautaires, qui pro-
marché unique, mais également à d’autres phéno- cède plus fondamentalement d’une nouvelle
mènes, tels que la croissance, la convergence, etc. dynamique de la division internationale du travail en
Ainsi, le marché unique pourrait par divers biais ren- Europe. D’ailleurs, la suppression des formalités aux
forcer ou au contraire contrebalancer la tendance frontières a favorisé le développement des échanges
naturelle des échanges intra-communautaire à adop- intra-branche de produits différenciés horizontale-
tercetypedecommerce. ment fortement substituables et d’une demande
élastique aux prix. Le phénomène est naturellement
Les multiples déterminants de ce processus ont été moins marqué pour le commerce de produits diffé-
mis en évidence au moyen d’un modèle économétri- renciés par leur qualité. Par contre, l’ajustement
que à quatre dimensions (pays, partenaires, micro-économique associé aux économies d’échelle
branche, temps), combinant des variables explicati- et aux fusions et acquisitions intra-européennes a
ves relatives aux pays (taille des marchés et leur certainement joué un rôle important. Le marché uni-
différence, revenus par tête et leur différence, que aurait donc joué un rôle avant tout indirect.
distance géographique), aux structures de marché
(économies d’échelle) ainsi qu’à l’intégration euro- Head et Mayer (1998) relèvent de façon cohérente
péenne (barrières non tarifaires, investissements avec ces résultats que les effets de résistance au
directs) (Fontagnéetal., 1998-a). commerce (i.e. le coût de franchissement des fron-
tièresauseindel’Union) ne sont pas corrélésavec
Bien que la suppression des barrières non-tarifaires le niveau des barrières non tarifaires telles qu’éva-
ait renforcé les échanges inter-branche, il semble luées dans les travaux ex ante.
40 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 326-327, 1999 - 6/7

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