Mondialisation des échanges et emploi : le rôle des exportations

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L'évolution de la qualification des emplois et de l'activité d'exporter a été observée au sein d'un panel d'environ 5 900 entreprises françaises, suivies entre 1988 et 1992. Il en résulte que l'activité d'exporter a pour préalable un renforcement significatif du niveau des qualifications des emplois dans les services de gestion et de développement commercial par rapport aux qualifications nécessaires pour les produits vendus sur le marché domestique. Les méthodes de fabrication doivent être aussi plus intenses en qualification, mais dans des proportions moindres et plus difficiles à identifier statistiquement. Ce renforcement apparaît tout aussi important quand les exportations sont en direction des pays développés que lorsqu'elles sont dirigées vers les pays en développement. La mondialisation des échanges est un facteur de transformation sociale d'abord et avant tout parce qu'elle incite les entreprises à se réorganiser pour profiter des nouveaux horizons commerciaux.
Publié le : dimanche 30 décembre 2012
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COMMERCE INTERNATIONAL
Mondialisation des échanges et
emploi : le rôle des exportations
Éric Maurin, David Thesmar et Mathias Thoenig*
L'évolution de la qualification des emplois et de l'activité d'exporter a été observée au
sein d'un panel d'environ 5 900 entreprises françaises, suivies entre 1988 et 1992. Il en
résulte que l'activité d'exporter a pour préalable un renforcement significatif du niveau
des qualifications des emplois dans les services de gestion et de développement
commercial par rapport aux qualifications nécessaires pour les produits vendus sur le
marché domestique. Les méthodes de fabrication doivent être aussi plus intenses en
qualification, mais dans des proportions moindres et plus difficiles à identifier
statistiquement.
Ce renforcement apparaît tout aussi important quand les exportations sont en direction
des pays développés que lorsqu'elles sont dirigées vers les pays en développement. La
mondialisation des échanges est un facteur de transformation sociale d'abord et avant
tout parce qu'elle incite les entreprises à se réorganiser pour profiter des nouveaux
horizons commerciaux.
* Éric Maurin appartient au Crest-Insee. David Thesmar appartient au département de la Conjoncture de l’Insee. Mathias
Thoenig est membre du Ceras et du CEPR.
Les noms et dates entre parenthèses renvoient à la bibliographie en fin d’article.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 363-364-365, 2003 33’économie française a connu pendant la exercée par les pays à bas salaires a été délais-
plus grande part des années 1990 une phase sée. Les importations en provenance des pays àL
d'expansion durant laquelle le chômage a bas salaires sont encore bien trop peu importan-
reculé. En dépit de ce dynamisme retrouvé, les tes au regard de la rapidité avec laquelle décli-
inégalités devant l'emploi sont demeurées nent les besoins en travailleurs non qualifiés.
importantes. En mars 2000, selon l'Enquête Ainsi la piste « mondialisation » a été abandon-
Emploi, le taux de chômage des hommes sans née au milieu des années 1990. (1) (2)
diplôme est trois fois et demie plus élevé que
Considérer que le commerce international secelui des diplômés du supérieur tandis que celui
résume à la concurrence des pays à bas salairesdes femmes sans diplôme demeure cinq fois
procède toutefois d'une vision très partielle de laplus élevé que celui des femmes diplômées du
mondialisation des échanges. La progressivesupérieur. Les chiffres étaient à peu près les
libéralisation du commerce a d'abord et avantmêmes sept ans plus tôt, en 1993 (Atkinson,
tout créé des opportunités d'exportations versGlaude et Olier, 2001). Il n'y a ni plus ni moins
les marchés des pays développés et accru la con-d'inégalités entre personnes sans diplôme et
currence entre les entreprises des pays dévelop-diplômés du supérieur aujourd'hui qu'au début
pés pour pénétrer ces nouveaux marchés àdes années 1990, quand pourtant l'économie
l'exportation.française traversait l'une des récessions les plus
sévères de son histoire. Entre 1993 et 2000, le
Dans cet article, on montre que cet accroisse-chômage a diminué significativement, mais les
ment des possibilités d'exportation et de la con-inégalités devant l'emploi sont restées comme
currence entre candidats à l'exportation a consti-intactes. De fait, au cours de la décennie écou-
tué un vecteur négligé et pourtant important delée, les besoins en travail non qualifié ont
créations d'emplois qualifiés et de destructionsdécliné de façon tout aussi rapide que le nombre
d'emplois non qualifiés. De nouveaux marchésde personnes peu ou pas diplômées dans la
se sont ouverts, notamment en Europe et auxpopulation active. Dans ce contexte, les pers-
États-Unis, mais le préalable à leur pénétration apectives d'emploi des personnes les moins
été pour les entreprises françaises de se restruc-diplômées n'ont guère pu se rapprocher de celles
turer en profondeur en substituant de nouveauxdes personnes les plus diplômées.
emplois très qualifiés à des emplois anciens,
moins qualifiés. Pour survivre dans un environ-La France n'est pas un cas isolé. Au cours des
nement devenu plus sélectif, les entreprises ontdernières décennies, les besoins en travail non
dû s'adapter, se réorganiser, innover. Les res-qualifié se sont réduits de façon très brutale dans
tructurations ont privilégié l'emploi d'une main-la plupart des pays de l'OCDE. Cette évolution
d'œuvre plus qualifiée (cf. encadré 1 pour uns'est traduite par une baisse des salaires relatifs
développement théorique).versés aux personnes peu qualifiées et une mon-
tée des inégalités de salaires aux États-Unis ou
au Royaume-Uni (1). Dans les pays d'Europe
Un effort préalable de conception continentale, cette tendance de fond a entraîné
et de développement commercialla persistance d'un chômage de masse chez les
salariés les moins qualifiés.
Afin d'exporter, les entreprises ont dû renforcer
le niveau de qualification de leurs salariésPour de nombreux économistes, c'est la diffu-
davantage dans les services non directementsion des technologies de l'information qui est en
reliés au processus de fabrication (comme lacause (2).Il serait dans la nature de ces techno-
conception, la commercialisation, les activitéslogies de se substituer au travail non qualifié
juridiques ou financières) que dans les ateliers(pour rassembler et synthétiser l'information) et
de fabrication. Les services administratifs etde rendre le travail qualifié plus efficace (pour
commerciaux demandent une proportioninterpréter de l'information). Les inégalités con-
d'emplois très qualifiés significativement plustemporaines seraient la conséquence – peut-être
importante quand il s'agit de gagner des mar-transitoire, mais sans doute inéluctable – de la
chés à l'exportation que lorsqu'il s'agit d'écoulerdiffusion des nouvelles technologies de l'infor-
mation. Le succès de cette thèse provient en
grande partie de l'absence d'explication concur-
1. La décennie des années 1980 correspond véritablement à larente réellement convaincante.
période d’augmentation des inégalités dans de nombreux pays
développés.
2. Voir, par exemple, Machin et Van Reenen (1998), Autor, KatzAprès avoir été en vogue, l'explication du chô-
et Krueger (1999). Pour une vision plus nuancée du rôle des tech-
mage des pays développés par la concurrence nologies voir Goux et Maurin (2000).
34 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 363-364-365, 2003ses produits sur le marché domestique. On va jusqu'à présent : au lieu de considérer la façon
également montrer que les restructurations dont les consommateurs occidentaux contribuent
imposées par la concurrence à l'exportation sont à substituer des importations en provenance du
tout aussi importantes, que l'entreprise choisisse Sud à des travailleurs occidentaux non qualifiés,
d'exporter vers des pays développés ou non. La on évalue si la participation des entreprises occi-
concurrence est tout aussi vive que le concur- dentales au commerce international, plus concur-
rent soit américain ou chinois. Dans tous les cas, rentiel, requiert davantage de qualification.
celle-ci pousse l'entreprise à privilégier des
emplois plus qualifiés. L'interprétation la plus simple des résultats est
que les activités de conception, d'adaptation et
L’approche envisagée ici du rôle du commerce de commercialisation prennent des modalités
international est très différente de celles suivies très différentes suivant que la firme opère sur le
Encadré 1
COMMERCE INTERNATIONAL ET EMPLOI :
ANCIENNES CONJECTURES ET NOUVELLES THÉORIES
En ce qui concerne l'impact de l'ouverture internatio- pays du Nord. L'intuition commune à ces théories est
nale sur l'emploi, le cadre d'analyse traditionnel a été que les entreprises s'adaptent à la pression concur-
développé par Hecksher, Ohlin et Samuelson (HOS) rentielle accrue pour survivre, et que cette adaptation
dans les années 1970. L'intuition est dérivée de la se fait au détriment des travailleurs les moins qualifiés.
théorie ricardienne des avantages comparés : l'ouver-
Développant une intuition de Wood (1994), Thoenig etture au commerce international accroît la spécialisa-
Verdier (2002) proposent une théorie de l'innovationtion d'une économie dans ce qu’elle fait de mieux. Or,
défensive, où les entreprises domestiques enrichis-les pays du Nord sont meilleurs dans les secteurs les
sent volontairement le contenu de leurs produits enplus intensifs en travail qualifié, car ils en sont relative-
travail qualifié, afin d’échapper à la concurrence desment mieux dotés. Dès lors, le commerce international
pays étrangers. À l'équilibre, les entreprises continuentva renforcer leur spécialisation dans ces secteurs, et
de produire, et, de fait, subissent peu la concurrenceaccroître le fossé qui sépare les salariés les plus édu-
des entreprises étrangères, puisqu'elles parviennent àqués de ceux qui le sont moins. Dans le pays du Nord
s'en échapper. Pourtant, le commerce international lesdu moins, le commerce international est donc créateur
pousse à renforcer leur demande de salariés plus édu-d’inégalités.
qués. Étudiant plus spécifiquement le seul commerce
Analysant la montée des inégalités devant l'emploi, Nord-Nord, Thesmar et Thoenig (2000) s'appuient sur
commune à tous les pays développés au cours des le fait que l'ouverture internationale accroît l'innova-
années 1980-1990, les économistes se sont donc tout tion, et partant, l'incertitude qui prévaut sur le marché
naturellement tournés vers le commerce international, des produits. Cette incertitude accrue force les entre-
dont le volume s'est accru très rapidement depuis la prises à innover davantage, quitte à négliger les activi-
fin de la deuxième guerre mondiale. Mais la théorie tés de production proprement dites. L'innovation
HOS a vite montré ses limites dans l'explication de ces requérant davantage de travail qualifié, la demande de
phénomènes. Tout d'abord, parce qu'elle prédit une travail se déplace en faveur des plus éduqués, même
réduction des inégalités dans le Sud, ce qui est contre- si seul le commerce Nord-Nord se développe.
dit par les faits. De plus, elle prédit une réallocation Neary (2000) élabore également un modèle de com-
d'emplois vers les secteurs exportateurs, ce que l'on merce Nord-Nord, où la concurrence internationale est
observe peu dans les faits (Berman, Bound et Grili- imparfaite. Dans un tel contexte, les entreprises surin-
ches, 1994). Finalement, les volumes de commerce vestissent pour des motifs stratégiques pour évincer
international Nord-Sud sont trop faibles pour expliquer leurs concurrents. Lorsque le capital surinvesti est
les mouvements de la demande de travail observés complément du travail qualifié, et substitut du travail
depuis le début des années 1980. non qualifié, la concurrence internationale a pour effet
de creuser les inégalités.
Une hypothèse de travail importante de la théorie HOS
est que les entreprises sont largement passives face à La théorie testée dans le présent article est encore
la concurrence internationale ; celle-ci fonde l'ensem- plus simple, mais peut aussi être vue comme un rac-
ble de ses mécanismes sur les réallocations de travail courci des théories présentées ici (cf. Maurin, Thesmar
entre secteurs. Elle ne permet donc pas de parler de et Thoenig (2002) pour un développement mathémati-
pression concurrentielle, de restructuration ou de réor- que). La conquête de marchés à l'exportation requiert
ganisation. Expliciter plus précisément le comporte- de l'innovation, de l'adaptation, et la commercialisa-
ment des entreprises (ou, en termes techniques, tion dans un univers étranger. On teste dans quelle
« endogénéiser la fonction de production ») est la piste mesure ces fonctions particulières liées à l'exportation
poursuivie récemment par les économistes pour requièrent davantage de travail qualifié, par rapport à
réconcilier globalisation et montée des inégalités, en la distribution, la promotion et la création de produits
dépit de faibles flux apparents entre pays du Sud et pour le marché domestique.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 363-364-365, 2003 35marché domestique ou étranger. En proposant limitation de ces données est qu'elles ne sont
cette interprétation, on privilégie une représen- exploitables que sur la période 1988-1992, que
tation des activités de la firme proche de celle certains pourraient juger courte. Ces diverses
développée par Piore et Sabel (1984). Contrai- erreurs de mesure risquent toutefois de réduire
rement à la structure tayloriste, où la standardi- la taille des effets estimés, non de les amplifier
sation, les économies d'échelle et les réductions artificiellement. On tâchera toutefois de corriger
de coûts constituaient des objectifs stratégiques ces erreurs de mesure (cf. infra).
prioritaires, l'entreprise moderne, pour Piore et
Sabel, cherche désormais à adapter en perma- De son côté, l'ESE donne le secteur d'activité et
nence sa production aux fluctuations de la la structure des emplois par profession, chaque
demande, aux goûts des consommateurs et aux année, et pour chaque établissement de plus de
innovations de ses concurrents. Dans un tel con- 20 salariés. La nomenclature de professions uti-
texte, « une grande partie de la valeur ajoutée de lisée dans l'ESE permet de distinguer le type de
l'entreprise performante [...] met en jeu des fonction auquel contribue chaque emploi (fabri-
services : la recherche spécialisée, les services cation, commercialisation, logistique, etc.),
d'ingénierie et de conception pour résoudre les mais également – au sein de chaque fonction –
problèmes ; le marketing et les services de con- le niveau de qualification de l'emploi (ingé-
seil pour identifier les problèmes, et les services nieur/technicien versus ouvrier/employé). Les
financiers et de management pour coordonner BIC sont des déclarations fiscales donnant cha-
les deux » (Reich, 1991). Pour simplifier, les que année la valeur ajoutée de l'entreprise. Uti-
résultats de cet article prennent tout leur sens lisées conjointement, ces trois sources adminis-
relativement à une représentation du processus tratives permettent de construire un panel non
productif en deux étapes : un effort préalable de cylindré d'entreprises industrielles comprenant
conception/développement commercial pour en moyenne 5 900 observations par an sur la
créer et adapter les produits au marché et une période 1988-1992 avec une information sur :
étape de fabrication. Chaque étape met en jeu
a) la production, l'emploi total et le secteurdes travailleurs qualifiés et non qualifiés.
d'activité ;
b) la structure des emplois par fonction et
qualification ;Données douanières et
c) le fait que l'entreprise ait ou non exporté unedonnées administratives
partie de sa production, et le cas échéant ;
d) le volume et la destination des exportations.Les données utilisées dans cet article
(cf. encadré 2) proviennent des fichiers consti-
tués chaque année par les douanes françaises
Un surcroît d'emplois très qualifiés ainsi que de deux bases de données administra-
dans les entreprises exportatricestives : l'Enquête sur la structure des emplois
(ESE) et les Bénéfices industriels et commer-
ciaux (BIC). Chaque année, les trois quarts environ des entre-
prises industrielles présentes dans le panel
Les données recueillies par les douanes permet- exportent au moins une partie de leur produc-
tent d'établir chaque année le fichier des entre- tion. Les entreprises exportatrices emploient une
prises industrielles ayant exporté tout ou partie main-d'œuvre en moyenne beaucoup plus quali-
de leur production, avec une information fiée que les entreprises non exportatrices
détaillée sur le volume des exportations et leurs (cf. tableau 1). Sur la période 1988-1992, la part
destinations. Ces données sont soumises à cer- des emplois très qualifiés (c'est-à-dire, de niveau
taines limitations : les entreprises n'exportent ingénieur ou technicien) est en moyenne de
pas nécessairement directement, mais peuvent 22 % dans les entreprises exportatrices et de seu-
passer par des intermédiaires (c'est le cas de lement 18,2 % dans les entreprises non exporta-
20 % des exportations). De plus, elles ne décla- trices, soit une différence de 25 %. Il s'agit d'une
rent pas nécessairement toutes leurs exporta- différence assez considérable. Pour bien en pren-
tions aux douanes (en particulier dans l'Union dre la mesure, en cinq ans (1988-1992), la part
européenne). Certaines d'entre elles appartien- des emplois très qualifiés n'a augmenté dans
nent à des groupes multinationaux ; dans ce cas, l’échantillon que d'environ deux points. À ce
une partie des exportations est liée aux échanges rythme là, la différence entre entreprises expor-
intra-groupe, et n'entre pas dans une logique de tatrices et non exportatrices (3,8 points) corres-
marchés qu'il faut conquérir (phénomène que pond à près de dix ans de substitution de travail
l’on cherche à mettre en relief). Une dernière très qualifié à du travail peu qualifié.
36 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 363-364-365, 2003Encadré 2
TROIS SOURCES STATISTIQUES
Les données utilisées sont issues de l’appariement duction d’autre part. Ces emplois correspondent
d’une base de données recueillies par les douanes essentiellement aux fonctions de gestion/administra-
françaises et de deux bases de données tion et vente/commercialisation. Pour une description
administratives : l’Enquête sur la structure des emplois de la distribution des emplois selon le niveau de quali-
(ESE) et les Bénéfices industriels et commerciaux fication et le type de fonction, on peut se reporter à
(BIC). Ces trois sources statistiques permettent de Maurin et Thesmar (2003). Les données recueillies au
constituer un panel non cylindré d’entreprises indus- niveau des établissements sont agrégées au niveau
trielles, contenant en moyenne chaque année 5 900 des entreprises (le numéro identifiant Siren de l’entre-
observations sur la période 1988-1992 avec une infor- prise correspond au huit premiers chiffres du numéro
mation sur l’emploi, la production, la structure profes- identifiant Siret de l’établissement).
sionnelle des emplois et, le cas échéant, le volume et
la destination des exportations. Les BIC et les données douanières
Chaque année, les données fiscales (BIC) permettentL’Enquête structure des emplois
de constituer un fichier exhaustif de l’ensemble des
Dans le cadre de la loi sur l’emploi des personnes han- entreprises industrielles contenant leur numéro identi-
dicapées, tout établissement français de plus de fiant et leur niveau de production. Chaque année, les
20 employés doit déclarer chaque année la structure douanes françaises construisent quant à elles un
détaillée de ses emplois selon une nomenclature de fichier recensant l’activité d’exportation des entrepri-
profession en environ 350 postes. L’Insee recueille ses industrielles françaises. En utilisant les informa-
cette information et met en forme chaque année un tions des douanes, on peut enrichir le fichier des BIC
fichier contenant : et construire une base de données avec pour chaque
entreprise :
a) le numéro Siret (identifiant) de l’établissement ;
b) le numéro Siren de l’entreprise à laquelle l’établisse- a) le numéro identifiant (Sirene) ;
ment appartient ; b) le secteur d’activité (nomenclature à quatre chiffres
c) la décomposition de l’emploi par profession. NAP600) ;
c) le volume et la distribution des exportations par
Dans cet article, on utilise les fichiers constitués entre région de destination (Union européenne, OCDE hors
1988 et 1992. La nomenclature française des profes- Europe, nouveaux pays industrialisés, reste du monde)
sions (PCS, quatre chiffres) permet de repérer le type pour les entreprises exportatrices.
de fonction (fabrication, gestion, commercialisation,
etc.) auquel l’emploi contribue et au sein de chaque Le panel utilisé dans cet article correspond à l’apparie-
fonction, le niveau de qualification de l’emploi. Dans la ment de cette base de données avec les fichiers issus
suite, on regroupera les niveaux de qualification en de l’ESE. On s’est restreint aux entreprises quittant le
deux niveaux : « très qualifiés » (cadres/ingénieurs, panel au plus une fois (c’est-à-dire, on a éliminé celles
techniciens/agents de maîtrise) et « peu qualifiés » qui sortent, reviennent et ressortent), ce qui laisse un
(ouvriers/employés qualifiés et non qualifiés). Pour panel non cylindré d’environ 29 000 observations,
simplifier l’analyse, les fonctions seront également soient environ 5 900 entreprises par an. Toutes les
regroupées en deux grandes catégories : fabrication/ quantités sont déflatées par des indices des prix calcu-
production d’une part, et l’ensemble des fonctions non lés au niveau sectoriel fin (NAP600), et par provenance
directement reliées au processus de fabrication/pro- et destination pour les importations et exportations.
Tableau 1
La structure professionnelle des entreprises exportatrices et des entreprises non exportatrices
Exportatrices Non exportatrices Ensemble
Part (en %) Écart-type Part (en %) Écart-type Part (en %) Écart-type
Emplois qualifiés 22,0 0,1 18,2 0,1 21,0 0,1
Non-producteurs 30,6 0,1 25,0 0,2 29,1 0,1
Emplois qualifiés chez
les non-producteurs 45,6 0,1 43,2 0,2 44,9 0,1
les producteurs 11,7 0,1 10,8 0,1 11,4 0,1
Nombre d’observations 21 425 8 123 29 548
Lecture : 5 900 entreprises ont été en moyenne observées chaque année entre 1988 et 1992, soit un total de 29 548 observations, dont 21 425
(73 %) sont exportatrices. Par exemple, la part des emplois très qualifiés dans les entreprises exportatrices s’établit en moyenne à 22,0 %.
Sources : Enquête structure des emplois, bénéfices industriels et commerciaux, données douanières.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 363-364-365, 2003 37Une première explication est que les entreprises leur spécialisation sectorielle, les différences
exportatrices font face à des problèmes de déve- intra-sectorielles entre exportatrices et non-
loppement commercial spécifiques : elles doi- exportatrices doivent être négligeables.
vent allouer une part plus importante de leurs
emplois à des tâches demandant par nature Pour chaque entreprise, quatre indicateurs ont
davantage de travail très qualifié que les tâches été calculés : la part des emplois très qualifiés
de production. Au sein des entreprises exporta- dans l'emploi total (Qual), la part des emplois
trices, 30,6 % des emplois sont dévolus à des non liés à la fabrication dans l'emploi total (NP),
fonctions non directement reliées au processus la part des emplois très qualifiés dans l'activité
de fabrication (c'est-à-dire gestion/développe- de gestion/développement (QualNP) et la part
ment) contre 25 % en moyenne dans les entre- des emplois très qualifiés dans la fabrication
prises non exportatrices. La part des emplois (QualP). Pour chacun de ces quatre indicateurs,
très qualifiés étant en moyenne quatre fois plus deux régressions ont ensuite été réalisées :
importante dans les services de gestion/déve-
a) la première sur une indicatrice indiquant siloppement que dans les services de production,
l'entreprise exporte ou pas ;l'accent mis par les entreprises exportatrices sur
b) la seconde sur cette même indicatrice et surles activités de gestion/développement se tra-
un ensemble de 266 indicatrices sectorielles. duit mécaniquement par un recours plus intense
au travail très qualifié.
Les modèles de type b) permettent d'évaluer la
mesure dans laquelle la structure des emploisLa seconde explication au surcroît d'emplois
des exportatrices diffère de celle des non-expor-très qualifiés dans les entreprises exportatrices
tatrices au sein des différents secteurs d'activi-est qu'elles recourent à davantage de travail très
tés. Les différences entre les résultats des modè-qualifié au sein de chacune de leurs activités
les b) et ceux des modèles a) donnent la mesureélémentaires. Au sein des emplois directement
dans laquelle les différences entre entreprisesliés au processus de fabrication, la part des
exportatrices et non exportatrices traduisentcadres et techniciens est environ 8 % plus éle-
simplement une spécialisation sectorielle diffé-vée dans les entreprises exportatrices que dans
rente.les entreprises non exportatrices (11,7 % contre
10,8 %). Au sein des emplois non directement
Les résultats de ces différentes régressionsliés au processus de fabrication, la part des ingé-
(cf. tableau 2) conduisent à un diagnostic asseznieurs et techniciens est environ 5 % plus élevée
clair : les entreprises exportatrices appartien-au sein des entreprises exportatrices (45,6 %
nent plutôt à des secteurs où le recours auxcontre 43,2 %).
emplois très qualifiés est important et où
l'accent est mis sur les activités périphériques à
la production, mais cet effet sectoriel n'expliqueLa spécialisation sectorielle des entreprises
qu'une petite partie des différences de structuresexportatrices
professionnelles entre exportatrices et non-
exportatrices. Au sein des différents secteursLa théorie standard du commerce international
d'activité, il demeure ainsi des différences con-pourrait fonder une interprétation assez simple
sidérables entre entreprises exportatrices et nondes différentiels de qualification existant entre
exportatrices : à secteur donné, la part desentreprises exportatrices et non exportatrices :
emplois qualifiés et la part des emplois non liésétant relativement riche en travail qualifié, la
à la fabrication sont près de cinq points plus éle-France participe au commerce mondial en se
vées chez les exportatrices ; la part des emploisspécialisant dans les secteurs d'activité deman-
qualifiés au sein de l'activité commercialisation/dant proportionnellement le plus de travail qua-
développement est plus élevée de huit points ; etlifié. Les entreprises exportatrices seraient en
la part des emplois qualifiés au sein de la fabri-France plutôt plus qualifiées que la moyenne
cation est moins élevée d’un point.parce qu'elles appartiendraient aux secteurs
demandant le plus du facteur dont la France est
relativement bien dotée à l'échelle mondiale, à
savoir le travail qualifié. Pour tester cette inter- L'importance du commerce Nord-Nord
prétation, il est possible d'analyser les différen-
ces entre entreprises exportatrices et non expor- Il y a une raison peut-être plus fondamentale
tatrices au sein des différents secteurs pour laquelle il est très difficile d'interpréter le
d'activité : si le surcroît de qualifications dans lien entre exportation et travail qualifié comme
les entreprises exportatrices reflète uniquement le résultat d'une spécialisation liée à des avanta-
38 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 363-364-365, 2003ges comparatifs : les entreprises françaises com- Pour analyser la mesure dans laquelle le recours
mercent avant tout avec les pays de l'OCDE, au travail très qualifié varie avec la destination
c'est-à-dire avec des pays du Nord dont la main- des exportations, on a procédé aux mêmes ana-
d'œuvre est tout autant qualifiée, sinon plus qua- lyses statistiques et économétriques que précé-
lifiée que la main-d'œuvre française. Les expor- demment, en distinguant cette fois non plus seu-
tations vers les pays de l'OCDE représentent en lement deux types d'entreprises (c'est-à-dire
moyenne 7 % de la production des entreprises, exportatrices et non exportatrices), mais quatre :
celles vers les pays du Sud (c'est-à-dire, hors
i) les entreprises exportant à la fois vers le SudOCDE) seulement 1 %. De fait, il est très rare
et le Nord ; qu'une entreprise exportatrice française com-
ii) les entreprises exportant vers le Sud seule-merce uniquement avec les pays du Sud
ment (très minoritaires) ;(cf. tableau 3). Les entreprises exportatrices se
iii) les entreprises exportant vers le Nordpartagent à parts à peu près égales entre celles
seulement ;qui exportent uniquement avec les pays du Nord
iv) les entreprises non exportatrices. (30,3 % des entreprises) et celles qui exportent
à la fois avec les pays du Nord et les pays du Sud
(39,7 %). L'essentiel des relations commercia- Selon les résultats (cf. tableaux 3 et 4), les entre-
les des entreprises françaises sont tissées avec prises exportant au moins en partie en direction
des pays au moins aussi richement dotés en tra- du Sud recourent à des emplois plutôt plus qua-
vail qualifié que la France. lifiés que les entreprises commerçant unique-
Tableau 2
Les différences de structure professionnelle entre les entreprises exportatrices
et non exportatrices au sein des secteurs d’activité
Qual NP QualNP QualP
Modèle 1 Modèle 2 Modèle 1 Modèle 2 Modèle 1 Modèle 2 Modèle 1 Modèle 2
Entreprises exportatrices 3,3 2,8 5,7 5,2 2,8 1,6 1,0 1,1
(Export = 1) (0,6) (0,2) (0,4) (0,4) (0,5) (0,4) (0,2) (0,2)
Log(emploi) 0,6 0,4 1,3 0,7 - 0,5 - 0,6 - 0,1 - 0,0
(0,2) (0,1) (0,2) (0,2) (0,2) (0,2) (0,1) (0,1)
Indicatrices de secteurs 0 266 0 266 0 266 0 266
2R 0,02 0,25 0,02 0,23 0,00 0,16 0,00 0,07
Lecture : l’échantillon est le même que dans le tableau 1 (29 548 observations). Pour chaque entreprise et chaque date, ont été calculées
la part d’emplois très qualifiés dans l’emploi total (colonne Qual), la part d’emplois dans l’activité commerce/développement (NP), la part
d’emplois très qualifiés dans le commerce/développement (QualNP), et la même statistique pour ceux qui sont liés à la fabrication
(QualP). Chacune de ces quatre variables (en %) a été régressée par la méthode des moindres carrés ordinaires sur une indicatrice
valant 1 si l’entreprise exporte (modèle 1), puis en ajoutant 266 indicatrices de secteurs (modèle 2). Les écarts-types figurent en italique
et entre parenthèses ; ils sont corrigés par la méthode de White.
Sources : Enquête structure des emplois, bénéfices industriels et commerciaux, données douanières.
Tableau 3
La structure professionnelle des entreprises selon la destination de leurs exportations
Exportatrices vers
Non
Part de (en %)
exportatrices
Nord seulement Sud seulement Nord et Sud
Emplois très qualifiés 18,2 18,9 21,3 24,3
(0,4) (0,4) (1,5) (0,4)
Non-producteurs 25,0 26,2 26,3 34,2
(0,4) (0,4) (1,6) (0,4)
Emplois très qualifiés chez non-producteurs 43,2 43,4 48,1 47,1
(0,4) (0,4) (1,8) (0,5)
Emplois très qualifiés chez producteurs 10,8 10,7 11,5 12,4
(0,4) (0,3) (1,1) (0,3)
Nombre d’observations 8 123 8 939 742 11 744
Lecture : l’échantillon est le même que dans le tableau 1. En moyenne, 5 900 entreprises sont observées chaque année entre 1988 et
1992, soit un total de 29 548 observations dont 8 939 (30,3 %) exportent uniquement vers le Nord, 742 (2,5 %) uniquement vers le Sud
et 11 744 (39,7 %) vers les deux types de destination. La part des emplois très qualifiés dans les entreprises exportatrices vers le Nord
uniquement s’établit en moyenne à 18,9 %. Les écarts-types sont en italique et entre parenthèses.
Sources : Enquête structure des emplois, bénéfices industriels et commerciaux, données douanières.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 363-364-365, 2003 39ment avec les pays du Nord, tant pour leurs acti- 2) ce surcroît de travail qualifié est perceptible
vités de production à proprement parler, que dans chacune des activités élémentaires des
pour leurs activités de gestion, de logistique et entreprises. Les entreprises exportatrices recou-
développement commercial. Les emplois de rent à davantage de travail très qualifié non seu-
techniciens et d'ingénieurs représentent près de lement pour assurer le bon déroulement du pro-
25 % des emplois des entreprises qui commer- cessus de production, mais également pour
cent à la fois avec les pays du Sud et les pays du assurer la bonne marche administrative, logisti-
Nord, contre seulement 19 % environ des que et commerciale de leur activité ;
emplois des entreprises qui exportent unique-
ment vers le Nord. Les entreprises exportant au 3) les différences de structures professionnelles
moins en partie en direction du Sud accordent entre entreprises exportatrices et non exportatri-
également une part plus importante de leurs ces ne s'expliquent pas par le type de produits
emplois aux activités non directement reliées au dans lesquelles les entreprises exportatrices sont
processus de fabrication que les entreprises spécialisées. Quel que soit le secteur d'activité,
exportant uniquement vers le Nord. Ce résultat les entreprises exportatrices emploient davan-
peut signifier que ce n'est pas tant la décision tage de travail qualifié que les entreprises non
d'exporter en soi que la variété et la complexité exportatrices.
des relations commerciales qui sont détermi-
nantes pour l'organisation de l'entreprise et la Ces résultats peuvent recevoir au moins deux
qualification de ses emplois. Ce résultat peut types d'interprétation très différents. Ils peuvent
également traduire que seules les entreprises les exprimer que l'accroissement des qualifications
plus qualifiées ont la capacité de se mettre à est pour chaque entreprise une condition néces-
exporter simultanément sur des marchés aussi saire à sa réussite sur les marchés étrangers.
différents que ceux du Sud et ceux du Nord. Pour chaque entreprise, exporter aurait en parti-
culier pour condition préalable l'adoption de
technologies de fabrication et/ou de développe-
Exporter impose-t-il de privilégier ment commercial demandant davantage de per-
l'emploi qualifié ? sonnels qualifiés. Dans cette hypothèse, le lien
entre la libéralisation des échanges et le déclin
À l'issue de l'analyse statistique menée, quel- des besoins en main-d'œuvre non qualifiée est
ques faits se dégagent : bien un lien de cause à effet.
1) les entreprises exportatrices recourent à une Les résultats statistiques peuvent également
main-d'œuvre plus qualifiée que les entreprises refléter un effet de sélection. L'exportation
qui n'exportent pas ; serait réservée aux entreprises les mieux diri-
Tableau 4
Les différences de structure professionnelle selon la destination des exportations
et au sein des secteurs d’activité
Qual NP QualNP QualP
Destination
des exportations
Modèle 1 Modèle 2 Modèle 1 Modèle 2 Modèle 1 Modèle 2 Modèle 1 Modèle 2
Nord seulement 0,8 1,6 1,1 2,4 0,6 1,0 0,1 0,6
(0,2) (0,2) (0,4) (0,4) (0,4) (0,4) (0,2) (0,2)
Sud seulement 3,1 1,7 1,2 2,2 5,1 1,6 0,8 0,5
(0,7) (0,2) (0,9) (0,7) (1,1) (0,9) (0,4) (0,4)
Nord et Sud 6,3 5,1 8,9 8,7 5,0 2,5 2,0 2,0
(0,3) (0,7) (0,4) (0,4) (0,5) (0,5) (0,2) (0,2)
Log(emploi) - 0,1 - 0,0 0,2 - 0,1 - 1,1 - 0,8 - 0,3 - 0,2
(0,2) (0,1) (0,2) (0,2) (0,2) (0,2) (0,1) (0,1)
Indicatrices de secteurs 0 266 0 266 0 266 0 266
2R 0,06 0,38 0,06 0,39 0,01 0,21 0,01 0,16
Lecture : l’échantillon est le même que dans le tableau 1 (29 548 observations). Pour chaque entreprise et chaque date, ont été calculées
la part d’emplois très qualifiés dans l’emploi total (colonne Qual), la part d’emplois dans l’activité commerce/développement (NP), la part
d’emplois très qualifiés dans le commerce/développement (QualNP), et la même statistique pour ceux qui sont liés à la fabrication
(QualP). Chacune de ces quatre variables (en %) a été régressée par la méthode des moindres carrés ordinaires sur quatre indicatrices
indiquant respectivement des exportations vers le Nord seulement, vers le Sud seulement et vers les deux destinations simultanément
(modèle 1). Pour chaque variable dépendante, le modèle 2 inclut un ensemble de 266 indicatrices sectorielles. Les écarts-types figurent
en italique et entre parenthèses ; ils sont corrigés par la méthode de White.
Sources : Enquête structure des emplois, bénéfices industriels et commerciaux, données douanières.
40 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 363-364-365, 2003gées, les plus performantes et ces entreprises Une première façon de tester l'importance des
seraient également, en moyenne, celles qui processus de sélection consiste ainsi à évaluer
emploient la main-d'œuvre la plus qualifiée. s'il y a ou non un lien entre variations dans le
Dans cette hypothèse, il n'y a pas de lien de temps de l'activité d'exporter et les variations
cause à effet entre la décision d'exporter et la dans le temps de l'emploi qualifié au sein des
qualification des emplois : les entreprises entreprises. En l'absence de tout lien entre ces
exportatrices sont déjà plus qualifiées que les deux dynamiques, on sera fondé à interpréter les
autres avant même de se mettre à exporter. Les corrélations statistiques comme un pur effet de
exigences du commerce international ne sélection. (3)
seraient pas la cause des créations d'emplois
qualifiés, mais agiraient simplement comme un Le tableau 5-A donne le résultat de la régression
filtre : seules les « bonnes » entreprises exporte- des différents indicateurs de qualification des
raient. Il n'y aurait pas d'effort de requalification emplois sur la mesure de l'activité d'exporter tan-
des emplois afin d'exporter, mais simplement un dis que le tableau 5-B donne le résultat de la
processus d'écrémage à l'issue duquel seules les régression des variations des indicateurs de qua-
entreprises les plus efficaces et les plus quali- lification sur les variations de l'activité d'expor-
fiées se retrouveraient sur les marchés exté- ter. Le tableau 5-A est fourni à titre d'étalon : il
rieurs (3). On va proposer une première confirme l'existence d'un surcroît de qualifica-
méthode très simple pour séparer les effets de tion chez les entreprises dont une part importante
sélection des effets plus proprement causaux. de l'activité part à l'exportation. En se centrant
sur les évolutions, le tableau 5-B constitue à
proprement parler le premier test sur la nature
La sélectivité des marchés extérieurs exacte du lien entre exportation et qualification.
Il révèle qu'une montée en puissance des expor-
On supposera que le surcroît de qualification tations au niveau de l'entreprise ne s'accompagne
observé chez les entreprises exportatrices n’est
pas causé par leur activité d'exportation, mais
3. Analysant la productivité globale des facteurs, Clerides et al.est simplement le reflet d'un processus de sélec-
(1998) penchent nettement en faveur de cette seconde interpré-
tion. Dans cette hypothèse, le surcroît de quali- tation: selon eux, exporter n'est pas en soi une source d'effica-
cité, mais seules les plus efficaces des entreprises ont lafication observé est indépendant de l'activité
possibilité à un moment où à un autre de payer les coûts d'entrée
d'exporter et de ses variations dans le temps. Il sur les marchés étrangers et de se mettre à exporter. Utilisant un
modèle beaucoup moins structurel, mais analysant une palettedoit continuer de s'observer même lorsque les
plus large d'indicateurs, Bernard et Jensen (1999) ont un dia-entreprises exportatrices réduisent leur activité gnostic plus nuancé, mais soulignent néanmoins, eux aussi,
d'exporter, voire l'arrêtent tout à fait. l'importance des processus d'autosélection.
Tableau 5
Impact des exportations sur la structure professionnelle des entreprises
A - Une estimation par la méthode des moindres carrés
QualNP QualP NP
Exportations/ventes domestiques 0,07* 0,13* 0,28*
(Export./Dom) (0,03) (0,03) (0,04)
Indicatrices de secteurs Oui Oui Oui
Indicatrices d’années Oui Oui Oui
2R 0,001 0,002 0,002
Nombre d’observations 29 548 29 548 29 548
B - Différences premières
∆QualNP ∆QualP ∆NP
∆(Export./Dom) 0,05* - 0,01 - 0,01
(0,03) (0,03) (0,01)
Indicatrices de secteurs Oui Oui Oui
Indicatrices d’années Oui Oui Oui
2R 0,001 0,002 0,002
Nombre d’observations 20 168 20 168 20 168
Lecture : voir tableau 4 pour la définition des variables QualNP, QualP et NP ; ∆QualNP, ∆QualP et ∆NP représentent des variations
annuelles. Les tableaux donnent le résultat des régressions des trois variables sur le rapport Export./Dom, les modèles incluant des indi-
catrices d’années et de secteurs d’activité comme régresseurs supplémentaires. Les estimations ont été réalisées par la méthode des
moindres carrés ordinaires. Les écarts-types sont donnés en italique et entre parenthèses ; ils sont corrigés par la méthode de White.
Sources : Enquête structure des emplois, bénéfices industriels et commerciaux, données douanières.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 363-364-365, 2003 41en moyenne d'aucun changement significatif du approximatifs. Elle tient à l'existence très proba-
niveau de qualification dans les fonctions de ble de facteurs déterminant simultanément les
fabrication, ni d'une évolution significative de la entreprises à davantage exporter d'une part et à
part de concepteurs/vendeurs dans l'emploi accroître (ou réduire) la qualification de leurs
total. Ce résultat suggère que les corrélations emplois d'autre part. Par exemple, le renouvel-
mises en évidence jusqu'à présent étaient donc lement du parc informatique d'une entreprise
simplement dues à la sélectivité de l'activité (ou l'achat d'un nouveau progiciel de gestion)
d'exporter : pour fabriquer leurs produits, les peut s'accompagner du recrutement des person-
entreprises exportatrices utilisent des salariés nels qualifiés nécessaire à son bon fonctionne-
plutôt plus qualifiés que les autres entreprises, ment et d'une augmentation de la compétitivité
mais c'était déjà le cas quand elles n'exportaient de l'entreprise et donc, potentiellement, de son
pas, ou lorsqu'elles exportaient moins. volume d'exportations. Dans ce cas d'école, on
observera un lien entre dynamique des exporta-
tions et renforcement des qualifications sansEn revanche, le tableau 5-B révèle que l'augmen-
qu'il y ait nécessairement de lien de cause à effettation des exportations et la montée des emplois
entre ces deux dynamiques. Simplement, ellesqualifiés dans les activités de conception/com-
auront été toutes les deux causées par une mêmemercialisation sont généralement concomitantes
décision d'investissement technologique.au niveau de l'entreprise. Il y aurait donc bien un
lien de cause à effet entre la libéralisation du
De façon très générale, une partie de la corréla-commerce et le renforcement des qualifications
tion observée dans le tableau 5-B est potentiel-dans toutes les activités périphériques à l'activité
lement due, non pas à une relation causale, maisde production au sens strict. On va, dès lors, tes-
à l'existence de ces variables technologiquester la robustesse de ce résultat central.
inobservées.
Il y a bien lien de cause à effet entre Pour neutraliser les problèmes dus aux erreurs
exportation et montée des emplois qualifiés de mesures ou aux facteurs inobservés, on va
recourir à la technique des variables instrumen-
On peut douter de la robustesse des résultats tales. Son application demande d'observer une
présentés dans le tableau 5-B pour au moins variable instrumentale corrélée avec le facteur
deux raisons. Tout d'abord, la mesure de l'acti- causal analysé (dans le cas présent : l'activité
vité d'exportation est sans doute sujette à d'exporter), mais n'ayant aucun lien statistique
d'importantes erreurs. Il est fréquent qu'une avec la variable expliquée (4) (dans l’article : les
entreprise n'exporte pas directement ses pro- qualifications). Les évolutions du change seront
duits et utilise des revendeurs intermédiaires utilisées comme variable instrumentale (5).
pour le faire. Ses exportations sont alors comp-
Les évolutions du change sont un facteur expli-tabilisées par le système statistique comme ven-
catif très naturel de l'activité d'exporter. Ellestes domestiques pour l'entreprise. Ensuite, les
n'ont en revanche a priori aucun lien direct avecexportations sont ici issues de données douaniè-
la demande d'emploi qualifié des entreprises.res et donc ne correspondent pas nécessairement
au volume exact des exportations des entrepri-
Les résultats de cette ré-estimation par la techni-ses mais uniquement à celles déclarées à la sor-
que des variables instrumentales (cf. tableau 6)tie du territoire. Finalement, la possible apparte-
confirment que l'activité de commercialisation/nance de l'entreprise à un groupe conduirait à
développement est significativement pluscomptabiliser comme exportations des échan-
intense en travail qualifié sur les marchés étran-ges entre filiales d'une même entité multinatio-
gers que sur le marché domestique. Un accrois-nale. De façon générale, la théorie économétri-
sement de 1 point de la part des exportationsque enseigne que les erreurs de mesure sur un
dans l'activité de l'entreprise s'accompagne d'unfacteur causal (dans ce cas-ci, l'activité d'expor-
accroissement de 1,9 % de la part des emploister) peuvent amener à sous-estimer fortement
très qualifiés dans les services de gestion et deson impact réel. Les erreurs de mesure sur l'acti-
développement commercial. vité d'exporter conduisent sans doute les régres-
sions du type de celles présentées dans le
tableau 5-B à sous-estimer l'impact réel des
4. Plus précisément avec le résidu de l'équation estimée.exportations sur la qualification des emplois. 5. Plus précisément, l'instrument utilisé correspond aux varia-
tions d'un taux de change effectif, moyenne géométrique du
mark et du dollar, pondérés respectivement des parts d'exporta-Il existe une seconde raison pour laquelle les
tion de l'entreprise à destination de l'Europe et du reste du
résultats du tableau 5-B sont potentiellement monde en 1986.
42 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 363-364-365, 2003

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