Un demi-siècle d'agriculture : plus de performances sur moins espace

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Depuis cinquante ans, le territoire agricole a perdu 6 millions d'hectares, dont un peu plus de la moitié au profit de la forêt. Cette réduction de surface pour l'agriculture n'a pas empêché un développement considérable de sa production grâce à des rendements, en moyenne, trois fois plus élevés. L'agriculture traditionnelle a laissé la place à une agriculture intensive, tournée vers les grandes cultures et l'élevage hors-sol, et très consommatrice de produits industriels.
Publié le : samedi 29 décembre 2012
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N° 466 JUIN 1996
PRIX : 14 F
UN DEMI-SIÈCLE D’AGRICULTURE
Plus de performances sur moins d’espace
Elisabeth Béraud, ministère de l’Agriculture,
de la Pêche et de l’Alimentation, Scees
Pour partie sur la surface agricole utilisée,epuis cinquante ans, le territoire
en recul de 3,4 millions d’hectares (graphi
agricole a perdu 6 millions que 1) et, pour le reste, sur le non cultivé,Dd’hectares, dont un peu plus de terres incultes et friches essentiellement.
Ce «glissement de terrain» a bénéficié auxla moitié au profit de la forêt. Cette réduc-
surfaces boisées, à raison de 3,6 millions
tion de surface pour l’agriculture n’a pas d’hectares, et à l’urbanisation. Dans le
empêché un dével oppement considérable même temps, les cultures ont fortement
changé. Certaines se sont repliées ou ontde sa production gr âce à des rendements,
été quasiment abandonnées. D’autres au
en moyenne, trois fois plus élevés. L’agri-contraire ont émergé ou se sont fortement
culture traditionnelle a lassé li a place à développées. Ces évolutions recouvrent, de
façon un peu schématique, le passageune agriculture intensive, tournée vers les
d’une agriculture de subsistance à une agri
grandes cultures et l’élevage hors sol, et trèsculture davantage tournée vers la commer
consommatrice de produits industriels. cialisation.
Plus productive, mais plus concentrée. En Les surfaces consacrées
un demi siècle, l’agriculture a changé. Elle aux cultures traditionnelles
couvre aujourd’hui tout juste 33 millions ont fortement diminué
d’hectares sur les 55 millions du territoire
métropolitain français contre un peu plus deLes gains de productivité et la Politique
39 millions, quarante quatre ans plus tôt. Agricole Commune (PAC), mise en place au
Elle a donc cédé 6 millions d’hectares, début des années soixante, ont beaucoup
l’équivalent de dix départements moyens. contribué à cette transformation du paysage
agricole français. Les surfaces consacrées
aux vignes, aux vergers, aux pommes de
terre et aux autres légumes en ont principa
L’agriculture abandonne 6 millions
lement fait les frais, en cédant plus de 1,8
d’hectares à l’urbanisation et aux forêts million d’hectares depuis 1950. La pomme
de terre a ainsi connu une évolution des plus
remarquables. Les surfaces de ce tubercule
ont reculé de plus de 80 %, 990 000 hectares
en 1950 contre seulement 165 000 en 1994.
Cela correspond en partie à une demande
intérieure moins soutenue. Le repli des sur
faces a également touché les autres légumes.
Hors jardins familiaux, ils couvraient
460 000 hectares en 1950 et seulement
270 000 aujourd’hui (tableau 1). Cette im
portante diminution résulte en partie de la
quasi disparition des lentilles, haricots et
autres pois secs qui n’occupent plus désor
mais que le vingtième de leurs superficies
de 1950. Par ailleurs, la disparition des
petites exploitations, très orientées vers
Source : Agreste Statistique agricole annuelle l’autoconsommation, explique le fort recul
Pendant l’année de son cinquantenaire l’INSEE publie une série d’études rétrospectives
?
INSEE PREMIEREdes surfaces des jardins familiaux des
Les grandes cultures font mieux que se maintenir
exploitants, qui sont passées de
En milliers d’hectares225 000 hectares en1950 à 44 000 en
1950 1970 19941994. Occupant 177 000 hectares en
1994, les potagers des non exploi Cultures fourragères (1) 18 714 19 202 15 042
tants n’ont perdu que 25 000 hectares Grandes cultures (2) 11 711 10 915 13 167
Vignes, vergers et pépinières 2 028 1 642 1 175depuis 1950.
Légumes frais et secs 464 331 273Des légumes aux fruits, le constat est
Autres 549 454 395semblable. Les surfaces ont régressé
33 465 32 544 30 052Surface agricole uilist éede 210 000 hectares entre 1950 et
(1) Y compris maïs-fourrage.1994. Mais certains vergers, plutôt
(2) Céréales, oléagineux, protéagineux, pommes de terre et jachères.marginaux ou totalement inconnus en
Source : Agreste Statistique agricole annuelle1950, se sont fortement développés.
Les agrumes, depuis 1961, sont passés
de 200 à 2 400 hectares tandis que le
kiwi, apparu en 1977 avec une centaine 1 Des rendements en moyennetrois fois plus élevés
d’hectares cultivés, en occupe près de
En quintaux/hectare 1950 19945 000 aujourd’hui. Quant aux vignes,
les abandons portent sur 640 000 hec Blé tendre 22,7 (2) 66,7
Avoine 14,5 41,1tares. Ils se sont accélérés depuis 1980
Orge 16,2 55,1avec la politique d’arrachages menée
Mais 13,1 78,6par la Communauté pour maîtriser la
Colza 12,4 29,3 production viticole. Ils ont permis une
Tournesol 10,4 21,1réorientation de la production natio
Pommes de terre 117,8 341,7
nale : plus de vins d’appellation d’origine
Tomates 172,9 737,0
contrôlée et moins de vins courants.
Haricots verts 38,1 85,1
Carottes 169,5 349,7
Tournesol et colza :
En litres
les cultures des années
Production de lait par vache 1 942 5 260
quatre-vingt Productiait par brebis 72 159
(1) Moyenne sur 3 ans pour les productions végétales.Bien que dopées par la PAC des années
(2) 1956 au lieu de 1950.soixante, les céréales ont abandonné
Source : Agreste Statistique agricole annuelle
un demi million d’hectares (graphique 2).
Elles se sont au passage profondé
ment renouvelées. Face au blé qui
confirme sa prééminence avec plus deimportations de soja. Quant aux aujourd’hui contre 13 en 1950, malgré
la moitié de l’ensemble, l’avoine fait jachères traditionnelles, elles couvrent des superficies six fois moins éten
désormais figure de céréale délaissée. environ 250 000 hectares aujod’huiur dues. Les rendements ont permis un
Elle ne représente plus, aujourd’hui, contre 1,4 million en 1950, et ont donc fort développement de la production
que 2 % des surfaces céréalières, diminué de façon importante. Les des légumes frais malgré une baisse
contre plus du quart en 1950. Avec lanouvelles jachères, imposées aux modérée des surfaces. Depuis 1950,
disparition de la traction animale, ses agriculteurs par la réforme de la PAC les productions ont ainsi quadruplé
débouchés ont disparu. Autres replis : en 1992, sont de nature très diffé pour les tomates et doublé pour les
ceux de l’orge, qui ne cesse de perdre rente. Elles occupent environ 1,7 illionm carottes. Les cultures fruitières sont éga-
du terrain depuis 1970, date de son d’hectares aujourd’hui. lement plus performantes aujourd’hui.
apogée, et du seigle dont les surfaces Les quantités produites sont c inq fois
ont été divisées par dix. Les agriculteurs plus élevées pour les pommes (2,1 mil-Des rendements
leur ont préféré d’autres cultures, plus lions de tonnes), elles ont presqueen forte augmentation
rentables, comme le blé ou le triticale. triplé pour les pêches (315 000 t onnes)
Mais la grande nouveauté provient En dépit de surfaces plus réduites, et plus que doublé pour les poires
des oléagineux et des protéagineux. l’agriculture a su développer son poten (303 000 tonnes). Le kiwi poursuit son
En 1950, ils se limitaient pratique tiel de production avec des rendements essor avec 75 000 tonnes récoltées et
ment aux 12 000 hectares du colza. bien supérieurs aujourd’hui. La produc devance désormais les agrumes.
Quarante-quatre ans plus tard, les oléa- tion à l’hectare pour le blé tendre a Autres surfaces agricoles en diminution
gineux occupent 1,8 million d’hectares triplé de 1950 à 1994 (tableau 2). depuis un demi siècle : celles consa
et le tournesol, dont la surface a plus Celle du maïs a été multipliée par six.crées à l’élevage – prairies et cultures
que centuplé, devient l’oléagineux Pour les pommes de terre, le triplementfourragères. Cette évolution s’est faite
le plus cultivé. Entre temps, la Com de la productivité a permis de limiter en deux temps. De 1950 à 1970, les
munauté européenne a grandement la diminution de la production. Elle prairies naturelles ou implantées ont
encouragé ces cultures pour limiter ses atteint près de 5,5 millions de tonnes gagné environ un million d’hectares.
¸˚1,4 million de vaches ont disparu. Le
L’agriculture s’oriente vers l’élevage hors sol
troupeau s’est de plus recomposé :
En milliers de têtes trois vaches sur quatre étaient laitières
1950 1970 1994 en 1970, aujourd’hui moins de six sur
dix le sont. Si le cheptel laitier françaisBovins 15 786 21 622 20 515
s’est réduit de 870 000 têtes entredont : vaches 6 971 9 870 8 692
1950 et 1984 et de près de 2,illions2 mdont : vaches laitières - 7 496 4 667
depuis, ses performances se sontOvins 7 399 9 915 10 619
Caprins 1 258 856 1 151 considérablement accrues. Les 4,7
Porcins 6 797 11 240 13 684 millions de laitières restantes fournis
Chevaux 2 022 432 331 sent 246 millions d’hectolitres de lait,
soit un rendement moyen par vacheEnsemble gallus - 137 795 217 990
multiplié par trois en quarante quatredont : poulets de chair - 61 556 141 848
ans.Canards - 7 571 19 636
Les effectifs ovins sont passés de 7,4Dindes et dindons - 3 927 36 309
Pintades - 5 925 13 525 à 10,6 millions de têtes en 1994. Ils ont
Lapins - 31 860 15 346 augmenté régulièrement jusqu’en
1982, date d’ouverture du marché àSource : Agreste Statistique agricole annuelle
l’Europe. Depuis, le troupeau ovin
s’est réduit de plus de 2,6 millions de
têtes. Le nombre de brebis laitières,
en revanche, a doublé depuis 1970.L’avoine en déclin et le maïs en plein essor
Elles sont également beaucoup plus
productives. Leurs rendements ont
doublé : 159 litres de lait par brebis et
par an aujourd’hui contre 72 en 1950.
Plus intensif, de type industriel, l’éle
vage hors sol s’est fortement déve
loppé. Le nombre de porcins adoublé
entre 1950 et 1994 : il est passé de 6,8 à
13,7 millions. Les effectifs de volailles
ont explosé grâce au développement
des poulets de chair, en hausse de 80
millions de têtes de 970 à1 1994. Par
ailleurs, l’aviculture fermière tend à
disparaître. Elle représentait 30 % de
l’ensemble des pondeuses en 1980
contre seulement 18 % en 1988. Les
élevages de canards, de pintades, de
dindes et de dindons se sont également
développés. Les lapins sont en revanche
moins nombreux aujourd’hui qu’en
1970. L’effectif a été réduit de moitiéSource : Agreste Statistique agricole annuelle
sur la période ( quinze millions de têtes
sont comptabilisées a ujourd’hui).
Cette progression continue des surfa Cette évolution traduit la disparitionL’élevage traditionnel
ces herbeuses correspond au mouve des petits élevages familiaux.fait place à un élevage
ment d’expansion de l’élevage dans
plus intensif
les régions herbagères de l’Ouest et Les chevaux vapeur
des zones montagneuses. Depuis 1970, Cette évolution des surfaces fourragè ont remplacé les bêtes de travail
les prairies ont reperdu 3,5 millions res suit d’assez près celle du cheptel
d’hectares. Ce recul traduit les redé La modernisation de l’agriculture et led’herbivores. Le cheptel bovin comptait
ploiements vers les grandes cultures, développement de ses performancesen 1950 environ 16 millions de têtes
avec parfois abandon de l’élevage n’ont pu se faire que grâce à l’essor dedont plus de 40 % de vaches (tableau 3).
dans certaines régions. De plus l’éle la mécanisation, aux dépens de l’utili En 1975, il s’était accru de plus de
vage français s’est intensifié comme sation des animaux. Au total, il y avait8 millions d’animaux pour se stabiliser
en témoigne le fort développement quelque 5 millions de bêtes de travailjusqu’en 1984. À partir de 1984, date
des fourrages annuels surtout dû au en 1950 et moins de 150 000 tracteursde l’instauration des quotas laitiers et
maïs-fourrage, et le recours plus im pour 33,5 millions d’hectares de surfacejusqu’en 1992, le nombre de bovins
portant aux aliments composés pour agricole utilisée ; en 1990, les animauxdécroît régulièrement pour s’établir à
le bétail. avaient disparu et, aujourd’hui, moins20,7 millions. Sur ces huit années,
?`de 1,5 million de tracteurs suffisent des produits de protection des cultures ment spectaculaire de la production
largement pour entretenir 30 millions et des engrais pour la production végé agricole mais avec une «efficacité» de
d’hectares. Les chevaux, mulets et ânestale ont joué un grand rôle dans la plus en plus limitée. En 1954, il fallait
ont connu l’évolution à la baisse la plusmodernisation de l’agriculture. Depuis dépenser 100 francs d’engrais pour
spectaculaire. On en comptabilisait 1950, les livraisons d’engrais à la cultureobtenir 1 100 francs de produits végé
2,2 millions en 1950, vingt ans plus ont été multipliées par plus de quatre. taux. La production n’est plus que de
tard, il en restait moins de 500 000 et L’apport moyen d’éléments fertilisants 980 francs, en 1994. À prix constants,
aujourd’hui 340 000. Cette évolution par hectare de surface fertilisable est l’utilisation des engrais a été multipliée
s’explique par l’abandon du bétail de passé de 42 kg à 182. Dans le domaine par quatre pour une production végé
trait. En 1950, les chevaux étaient animal, les rendements plus élevés tale multipliée par trois. L’effet est
sans doute très proches de 2 millions dans la production laitière ont été obte- encore plus net en production ani
– la présence d’un cheval dans une nus grâce à la sélection des espèces, male. En 1954, pour une dépense de
exploitation étant très liée aux travaux aux soins vétérinaires et surtout à une 100 francs d’aliments industriels, la
agricoles – presque 300 000 en 1970 plus grande utilisation des aliments production animale est évaluée à
et 13 000 environ en 1988. L’agricultureindustriels. La production totale d’ali 1 600 francs. Aujourd’hui, elle n’est
utilisait également les bovins comme ments composés a été multipliée par plus que de 300 francs. Le volume des
«source d’énergie». Plus de 2,6 millions 35 depuis 1950. aliments utilisés a été multiplié par
en 1950, les bovins de travail des Le recours aux produits achetés au 8,5 entre 1954 et 1994 alors que la
bœufs et des vaches -n’étaient plus détriment de ceux produits sur l’exploi production animale n’a pas tout à fait
que 35 000 vingt ans après et ont dis tation a bien sûr permis le développe doublé.
paru aujourd’hui.
Outre leur nombre, la puissance des
tracteurs est plus élevée : les engins
de plus de 54 ch ont été multipliés
Pour en savoir pluspar dix entre 1970 et 1990, alors que
ceux de moins de 35 ch étaient divisés
par près de quatre. L’effort de moder "Statistique agricole, rétrospectifs 1930 1964", 1966, Scees
nisation de l’agriculture française est
"Annuaires rétrospectifs de statistique agricole, Tomes 1 à 3", 1981, Sceesencore plus net si l’on calcule le nombre
de tracteurs pour 100 hectares de
"25 ans de statistique agricole annuelle, Rétrospective 1970 1994", Agreste Données
surface agricole utilisée : moins d’un chiffrées n°79, 1996, Scees
engin en 1955 contre presque cinq en
"Graph Agri France 96", Agreste, 1996, Scees1990.
"L’agriculture depuis 1949 : croissance des volumes, chute des prix", Insee Première
Des performances, n°430
mais à quel coût ?
"L’agriculture n’est plus un état mais une profession", Insee première n°420
La sélection génétique, les techniques
de l’élevage, l’utilisation plus intensive
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V. Guihard, C. Dulon
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© INSEE 1996

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