Femmes et hommes à parité ? La violence sur la place publique et dans le couple.

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Les cas de violence envers les femmes sont plus fréquents à La Réunion qu'en métropole. Il s'agit aussi bien de violences verbales ou de harcèlement sexuel dans l'espace public que de violences conjugales. Dans le couple, l'infidélité, la jalousie et l'absence de sentiment amoureux multiplient par quatre les cas de violence les plus graves. L'évolution favorable du statut des femmes dans la société réunionnaise a pu générer des incompréhensions et accroître la violence de certains conjoints ou ex-conjoints.
Publié le : dimanche 30 décembre 2012
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dossier Femmes et hommes à parité ?
La violence sur la place
es cas de violence envers les fem- cours des douze derniers mois soit un
mes sont plus fréquents à La peu plus qu’en métropole (19 %). CetteLRéunion qu’en métropole. Il violence est principalement de forme
s’agit aussi bien de violences verbales verbale (insultes) complétée d’actes deL’enquête ou de harcèlement sexuel dans harcèlement sexuel et d’exhibitionnisme
l’espace public que de violences conju- (20,2 % de femmes victimes au cours
Pour la première fois à La Réunion, gales. Dans le couple, l’infidélité, la d’une année) mais prend également pour
une enquête par questionnaire et
jalousie et l’absence de sentiment 3 % de femmes la forme d’agressionsentretiens auprès de femmes a permis
amoureux multiplient par quatre les physiques ou sexuelles. Les atteintesde quantifier et éclairer la situation
cas de violence les plus graves. L’évo- dans l’espace public concernent les fem-insulaire au regard du phénomène des
lution favorable du statut des femmesviolences rencontrées par les femmes mes les plus jeunes et sont davantage
de l’île dans les différents lieux de vie dans la société réunionnaise a pu géné- perçues par celles munies d’un certain
et à travers tous les âges. rer des incompréhensions et accroître bagage intellectuel. Celles-ci sont en
L’enquête quantitative “Enquête sur la violence de certains conjoints ou effet plus nombreuses à se percevoir par-
les violences envers les femmes en ex-conjoints. ticulièrement vulnérables, en tant que
France à l’Ile de La Réunion” réalisée femmes, aux insultes à caractère sexiste
L’objectif d’égalité entre hommes eten 2002 par l’Ined sur un échantillon et aux atteintes physiques ou sexuelles
femmes passe par le refus de toute formealéatoire de 1 200 femmes âgées de (telles que les mains aux fesses) qu’elles
20 à 59 ans, se situe dans la de violence, que celle-ci soit d’ordre
sont susceptibles de subir dans la rue etcontinuité méthodologique et psychologique, verbale, physique ou
les lieux publics.temporelle directe de l’enquête sexuelle. Inversement, les comporte-
réalisée en métropole en 2000 ments de violence naissent des rapports Les femmes qui sont sensibles à ce type
(enquêtes aléatoires réalisées par inégalitaires entre les sexes. A La Réu- d’atteintes sont par ailleurs des femmestéléphone suivant la méthode CATI -
nion, les relations qu’entretiennent les actives, qui font un usage intensif decollecte assistée par téléphone et
hommes avec les femmes sont marquées l’espace public. Lorsqu’elles traversentinformatique).
- plus nettement qu’en métropole - par la des quartiers où les taux de chômage etLa violence envers les femmes a été jalousie, le contrôle de l’autre, les attein- d’inactivité sont particulièrement élevésdifférenciée selon différents cadres de
tes sexuelles et ce dans un contexte où et où les hommes désoeuvrés et souventvie et suivant des temporalités
les femmes (surtout les plus jeunes) sous l’emprise de l’alcool occupentquasi-identiques à ceux retenus dans
deviennent de plus en plus autonomes,l’enquête nationale. Les fréquences l’espace public, elles subissent fréquem-
actives, diplômées, maîtresses de leursdes violences verbales, ment des atteintes verbales sexistes
comportements sexuels et de leur viepsychologiques, physiques et (réflexions et sifflements). Nombreuses
sexuelles ont donc été observées : reproductive. sont les femmes à déplorer de ne pas
dans l’espace public au cours des pouvoir utiliser comme les hommes lesSelon les femmes enquêtées, à La Réu-
12 derniers mois ; lieux publics pour faire du sport ou senion plus qu’en métropole, seuls les
au travail, au cours des 12 derniers promener, ou encore sortir seules le soiractes les plus graves impliquant des
mois ; coups sont assimilés à des violences (seulement une femme sur dix déclare
qu’il lui arrive de sortir quelques fois ou au sein de la vie conjugale, au alors que la violence peut prendre des6
cours des 12 derniers mois ; formes multiples et insidieuses : atteintes souvent seule le soir).
psychologiques répétées et cumulées fai- au cours de la vie ou depuis l’âge
Si la prise d’alcool (et de drogue) n’esttes de dénigrement, menaces. Les con-de 18 ans.
pas la cause première des situations detraintes sexuelles imposées par le
violences, une consommation excessiveconjoint ou encore les violences éducati-Ces premiers résultats sont complétés est un facteur associé aggravant. Auves sont aussi rarement perçues commepar ceux obtenus suite à l’analyse
moins un tiers des agressions commisesdes situations de violences par les fem-d’entretiens réalisés en novembre
7 dans l’espace public le sont par desmes de l’île. Cependant le capital éduca-2003 auprès de 35 femmes
agresseurs alcoolisés (proportion qui seréunionnaises de différents milieux tif, culturel et économique des femmes
retrouve dans la plupart des enquêtes sursocio-économiques et de différentes joue un rôle : les plus jeunes, celles qui
classes d’âges ; ce regard les violences).ont fait des études ou qui sont issues
socio-anthropologique éclaire la d’un milieu favorisé ou encore celles qui
manière dont les femmes de l’île ont vécu en métropole, perçoivent et La domination des conjointsperçoivent les violences qu’elles condamnent davantage ces faits.
subissent, les relations entre hommes
8 et femmes, la place des femmes dans La violence conjugale est un peu plus
le couple, la famille et la société, les Un espace public sexiste élevée à La Réunion qu’en métropole.
difficultés de parler des violences et Le taux global de violences conjugales
interroge également sur la
A La Réunion, plus d’une femme sur s’élève à 15 % contre 9 % en métropole.
reproduction sociale des situations de
cinq (21,5 %) a subi au moins une forme Près de trois femmes réunionnaises surviolence.
de violence dans un espace public au dix ont déclaré être victimes d’atteintes
20 économie 4e trimestre 2004
DELAREUNIONdossier
publique et dans le couple
Pourcentage de femmes en situation de violence conjugale Les mutations qu’a connues la société
selon divers indicateurs d’entente au sein du couple à La Réunion réunionnaise depuis la départementalisa-
tion, en 1946, ont entraîné de profonds
Taux Niveau Niveau très bouleversements sur les plans écono-
global * grave * grave * mique, sanitaire et social. Ces transfor-
mations ont affecté les relations entre
Répartition des tâches ménagères (12 mois), hommes et femmes et leur place respec-
cohabitantes : tive au sein de la famille et de la société.
19,1 12,4 6,7Femme s'en occupe seule A La Réunion comme dans nombre de9,4 7,8 1,6
Tâches partagées sociétés, l’apprentissage des rôles attri-
bués à chacun des sexes se base sur une
Répartition des tâches soins des enfants éducation différenciée, tournée vers le
(12 mois), si enfants ! monde extérieur, les espaces publics
21,9 13,7 8,2Femme s'en occupe seule diurnes et nocturnes pour les garçons,
8,7 7,5 1,2
Tâches partagées centrée sur l’univers domestique et
l’apprentissage du travail
Se confier au conjoint en cas de problème : pour les filles. Une telle éducation pré-
9,7 8,1 1,6Oui facilement pare en somme les femmes à leur futur
40,7 24,5 16,2Non difficilement rôle d’épouse et de mère. Ce rôle fémi-
nin traditionnel est remis en question par
la quasi-totalité des femmes, nombreusesLorsque vous pensez à votre conjoint vous êtes ?
13,1 à critiquer le modèle parental où les fem-Amoureuse
41,7 mes étaient “soumises” à l’autorité dePlus amoureuse ou jamais été
leur mari : certaines n’avaient pas le
droit de travailler, de conduire, de sortirDisputes au cours des 12 derniers mois, si
seules, de parler à un autre homme, etconcernée par la question :
elles parvenaient difficilement à imposer12,2 9,0 3,2De problèmes de jalousie : peu ou pas de disputes
49,2 35,9 13,3 leurs avis et leurs désirs dans leur foyer.De problèmes de jalousie : disputes fréquentes ou +
Les comportements masculins de domi-
Rapports sexuels du conjoint avec d’autres
nation s’incarnent notamment dans l’infi-
personnes 12 mois :
délité de certains hommes, dénoncée par12,2probablement non
52,4 plusieurs informatrices et ressentie par
probablement oui
elles comme une “trahison”, voire
comme une violence. On ne sera donc
Ensemble Réunion 14,6 10,7 3,9
pas surpris de constater que d’après les
9,0 6,7 2,3Ensemble Métropole 6indicateurs d’entente entre la femme et
son conjoint, plus la communication est
Source : Enveff-Réunion Champ : femmes en couple à l’enquête
déclarée difficile dans le couple par la
femme (16 % des femmes déclarent ne
pas pouvoir se confier facilement à leur* : Les coups sont souvent précédés et accompagnés d’insultes et de pressions psychologi-
ques. Ainsi un grand nombre de femmes ont déclaré simultanément plusieurs formes conjoint), plus le taux global de violence
d’agressions. Pour quantifier ce phénomène, un taux global permettant de traduire les situa- est élevé. Dans ce contexte, infidélité,
7tions de cumul d’agressions de la part du conjoint a été construit. Selon les agressions et la jalousie et absence de sentiment amou-
répétition des faits violents, la notion de violence a été classé en deux niveaux : “grave” et reux multiplient par quatre les situations
“très grave”. de violence les plus graves. De même,
les chiffres confirment que pour les cou-
ples cohabitants, le partage des tâchespsychologiques, dont 9 % sont harcelées Les parts plus élevées de pressions psy-
ménagères et de l’éducation des enfantspsychologiquement par leur conjoint chologiques (jalousie du conjoint) et de
est encore très inégalitaire à La Réunion.(7,7 % en métropole). Comme en métro- pratiques sexuelles imposées par le
8Dans deux cas sur trois la femme assumepole c’est de loin la forme de violence la conjoint (viol conjugal et pratiques non
seule ces tâches. Cette répartition inéga-plus répandue. En outre, 3 % de femmes désirées) mettent en évidence un rapport
litaire est très systématiquement associéeont été victimes d’agressions physiques homme-femme au sein du couple à La
à des taux de violences conjugales biende la part de leur conjoint au cours de Réunion plus marqué en terme de domi-
plus élevés, qu’il s’agisse du niveaul’année (2,5 % en métropole) et 1,3 % de nation et d’imposition dans le domaine
violences sexuelles (0,9 % en métropole). sexuel de la part des conjoints. “grave” ou “très grave” de l’indicateur.
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DELAREUNIONdossier
La remise en cause
de rôles traditionnels Enfin des chiffres !
Si la remise en cause des rôles tradition-
nels est de plus en plus fréquente parmi nionnaises parmi les parlementaires est à
souligner, tout comme la présence d’uneles jeunes générations, les modèles tra-
Interview de femme à la tête du Conseil général. Ellesditionnels restent prégnants dans l’île.
Mme LEBON,
ne sont que deux dans ce cas, sur la cen-En outre, l’évolution favorable du statut Déléguée régionale
des femmes dans la société réunion- taine de départements français. Mais onaux droits des
peut craindre qu’il s’agisse de cas particu-naise peut aussi générer des incompré- femmes et à
liers, peu durables dans le temps. Par ail-hensions voire des violences de la part l’égalité.
leurs il n’y a que quatre femmes conseillè-des conjoints ou ex-conjoints. Ainsi,
l’égalité de droit entre hommes et fem- Ce dossier analyse la situation respec- res générales, et très peu dans les
tive des femmes et des hommes dans chambres consulaires. Leur représentationmes sera encore longue et difficile à
la société, il se base sur une informa- est faible dans toutes les assemblées où laréaliser dans les faits à La Réunion.
tion statistique diffusée par ailleurs sur loi sur la parité ne s’applique pas.
Ces quelques éléments statistiques et
le site internet de l’Insee. Qu’atten-
La plus grande fréquence des violencestémoignages de femmes de l’île mon-
dez-vous de cette information et quel
contre les femmes a été confirmée partrent combien les questions d’égalité peut être l’effet de sa diffusion ?
entre hommes et femmes sont étroite- l’enquête ENVEFF, reprise ici par l’INSEE.
C’est d’abord une grande satisfaction de dis- La société réunionnaise se révèle machistement liées aux situations de violence.
poser enfin de chiffres qui ont été longs à obte- et encline à la violence. Cela interroge surLes rapports de domination et de con-
nir. Cette information correspond à une la vie de couple à La Reunion et sur letrôle de l’autre sont les fondements des
comportements violents, plus ou moins demande forte de la part de la Délégation aux nombre de familles monoparentales : un
droits des femmes qui relaie ainsi les exigences quart des familles.ressentis par les femmes selon leur
de l’Europe. L’égalité des chances entre hom-capital culturel, économique, scolaire
La situation de la femme est tradi-mes et femmes est en effet une des prioritésou social. L’information des hommes et
tionnellement très liée à celle de la
des femmes mais aussi l’éducation des européennes et doit apparaître dans tous ses
famille. Intégrez-vous une politique
enfants transmise par les parents (et pas programmes. Des indicateurs complets et dis-
de la famille dans votre action ?
ponibles pour tout un chacun sont donc indis-uniquement par l’école) sont les clés
pensables. Depuis longtemps j’entendais direpermettant d’établir des relations plus Il est vrai que la situation des femmes est
que les chiffres existaient, qu’il suffisait deégalitaires entre les sexes et d’éradiquer généralement conçue comme indissociable
la violence à l’égard des femmes dans regarder ici ou là. Ou alors on invoquait la spé- de la famille, alors que dans les faits les
cificité de La Réunion pour éviter de s’enga-la rue et au sein des familles. femmes échappent au cadre familial pen-
ger. Les chiffres existent maintenant, ils mon- dant de longues périodes de leur vie. Beau-
Dolorès POURETTE
trent effectivement la spécificité de La coup de nos partenaires, notamment deset Isabelle WIDMER
Réunion. Ils serviront à convaincre du bien associations, agissent à la fois en faveur
fondé des actions à mener pour le respect des des femmes et de la famille et nous sollici-
droits des femmes et de l’égalité. Ils permet- tent en ce sens. Mais la Délégation aux
tront aussi de bien évaluer les situations et de droits des femmes et à l’égalité n’a pas
mieux ajuster les actions à entreprendre. vocation à intervenir directement dans le
domaine de la famille. Progressivement,
La situation des Réunionnaises appa- même si les liens sont évidents, il faut savoir
raît à la fois comme pire et meilleure6
distinguer les femmes de leur familles.
que celle des Françaises de métropole.
On le voit notamment dans le monde Au-delà des chiffres et des analyses
du travail où elles sont plus au chô- publiés aujourd’hui, quels sont les
mage et moins défavorisées par les prolongements que vous souhaite-
salaires. On le voit aussi dans la socié- riez ?
té où elles sont plus en butte à la vio-
Des approches plus détaillées, au niveaulence tout en étant mieux représentées
7 du territoire ou des catégories sociales per-dans la vie politique. Que vous inspire
mettraient de mieux adapter les actions etcette situation ?
de faire passer plus largement le message.
On pourrait parler là aussi de La Réunion Ile Ce que je souhaiterais surtout maintenant
Intense ! En effet la situation des femmes est ce sont des études qualitatives. Je pense
très contrastée. Il faut tout de même relativiser notamment à une analyse du message dif-
le moindre écart de salaire entre hommes et fusé par la presse ou à celui de la musique
femmes à La Réunion. En effet l’ensemble des réunionnaise. Je m’intéresse aussi à un8
salaires est ici plutôt bas et donc les écarts ne projet de recherche sociologique visant à
peuvent pas être très importants ; d’ailleurs analyser les facteurs qui freinent l’initiative
dès qu’on arrive au niveau des cadres les des femmes.
écarts de salaire entre hommes et femmes
Propos recueillis par Colette Berthierremontent. La bonne représentation des Réu-
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