La perception graphique: mieux construire et interpréter les graphiques

De
Publié par

Les graphiques sont un outil essentiel pour l’analyse et la présentation de données quantitatives. De nombreux travaux se sont ainsi donné comme objet l’amélioration de cet outil au sein d’un domaine de recherche appelé la « perception graphique ». Ils tentent en particulier de mieux faire correspondre les graphiques à leurs objectifs, ou encore d’améliorer leur efficacité en prenant en compte la manière dont est décodée l’information par le lecteur.
Publié le : dimanche 30 décembre 2012
Lecture(s) : 44
Tags :
Nombre de pages : 8
Voir plus Voir moins

La perception graphique : mieux construire
et interpréter les graphiques
! Olivier Monso* et Thibaut de Saint Pol**
Les graphiques sont un outil essentiel pour l’analyse et la présentation de données quantitatives. De nombreux travaux
se sont ainsi donné comme objet l’amélioration de cet outil au sein d’un domaine de recherche appelé la « perception
graphique ». Ils tentent en particulier de mieux faire correspondre les graphiques à leurs objectifs, ou encore d’améliorer
leur efficacité en prenant en compte la manière dont est décodée l’information par le lecteur.
es graphiques sont habituelle- La construction Lment utilisés pour illustrer les du graphique : objectifs,
résultats obtenus par des méthodes types, codes
statistiques et ainsi transmettre au
lecteur une information au travers Selon ce qu’un graphique vise
d’une image. À partir des années à transmettre, les principes de sa
soixante, la Sémiologie graphique de construction diffèrent et la perception
qu’en a l’utilisateur change. Emanuel Jacques Bertin (1967), l’Exploratory
Goldenweiser (1916) a proposé une data analysis de John Tukey (1977),
typologie des graphiques en quatre puis le Graphical methods for data
grandes catégories selon l’objectif analysis de John Chambers et ses
qu’ils poursuivent (référence, illustra-collègues (1983) ont ouvert une nou-
tion, analyse, recherche). Ces catégo-velle approche de l’usage du graphi-
ries peuvent elles-mêmes être distin-que dans les méthodes de traitement
guées selon le contexte dans lequel de l’information. La visualisation des
le graphique est présenté (publication données sous cette forme permet
dans des livres ou revues, présenta-d’orienter la réflexion du statisticien,
tions orales, posters).et plus généralement, de tout utili-
sateur de données quantitatives. Le
Les graphiques sont certes souvent graphique tient en effet une place
utilisés pour plus d’un de ces objec-primordiale, non seulement dans la
tifs, toutefois cette typologie permet présentation de ces données, mais
à l’auteur de mettre en exergue les aussi dans leur analyse (Benveniste,
écueils propres à chacun des types. 2005).
Sémiologie graphique de Jacques Bertin Elle constitue un premier pas dans la
compréhension du mode de fonction-Cet article ne vise pas à faire un
nement d’un graphique. Goldenweiser inventaire exhaustif des travaux réa- Cette analyse peut prendre plusieurs
souligne ainsi que les graphiques lisés dans le domaine de la percep- formes. Elle peut porter sur l’objet
référentiels (reference graph) doivent tion graphique. Il s’agit, en passant graphique en lui-même, les types
être clairs et simples car leur seul rôle en revue quelques-uns d’entre eux, qu’il doit privilégier (histogramme,
est d’exposer de manière plus com-
de voir en quoi ils peuvent guider diagramme circulaire…) ou les codes
préhensible une information que ne le
l’utilisation que le statisticien ou le à utiliser pour qu’il soit le plus efficace
chercheur en sciences sociales font possible. Elle peut faire l’examen des
des graphiques. En appréhendant processus mentaux de décodage de
la façon dont l’information qu’ils l’image, à travers les éléments qui, se * Olivier Monso est administrateur de l’Insee.
contiennent est représentée men- Au moment de la rédaction de cet article, il était combinant dans la perception du gra-
chargé d’études sur la mobilité professionnelle talement et les processus qui inter- phique par le lecteur, permettent à ce
et les qualifications à la division Emploi de
viennent entre la vision et l’établisse- dernier d’en dégager une information. l’Insee, et membre du laboratoire de macroéco-
nomie du Crest de l’Insee. ment d’une représentation mentale, Enfin, elle peut mettre à jour la façon
** Thibaut de Saint Pol est administrateur de
l’analyse cognitive de la percep- dont les caractéristiques individuelles l’Insee. Au moment de la rédaction de cet
article, il était chargé d’études sur la pauvreté tion graphique cherche à éclairer la (éducation, culture…) induisent une
à la division Conditions de Vie des ménages de
construction mais aussi l’utilisation différenciation dans la façon de lire
l’Insee, et membre du laboratoire de sociologie
de graphiques. un graphique. quantitative du Crest de l’Insee.
Courrier des statistiques n° 126, janvier-avril 2009 67
Source : WikipédiaOlivier Monso et Thibaut de Saint Pol
ferait un tableau de données dont on la voie à une réflexion plus profonde même en mathématique » (Le Guen,
dispose par ailleurs. sur la nature des graphiques et leur 1996, p. 5). Ceci encourage donc à
spécificité. Un exemple plus récent mener une réflexion sur la qualité des
Un graphique illustratif (illustrative de cet effort de classification et de graphiques et les mécanismes de leur
graph) vise à fixer un fait impor- différenciation des graphiques est la perception.
tant dans l’esprit du lecteur en s’ap- distinction entre « images d’analyse »
puyant sur sa mémoire visuelle. Il et « images de communication » qu’on Une telle réflexion vise également
implique une sélection des informa- retrouve chez plusieurs auteurs (par à comprendre par quels vecteurs le
tions à présenter, là où le graphique exemple Kosslyn, 1985, ou Le Guen, message contenu dans l’image par-
référentiel tend à l’exhaustivité. Dans 1996). Les images d’analyse doivent vient au lecteur. William Cleveland
l’exemple donné par Goldenweiser, permettre de saisir une situation don- et Robert McGill (1984) ont cherché
un diagramme en bâtons représen- née. Les images de communication, à mettre en exergue les éléments du
tant les productions céréalières des de leur côté, servent à mettre en graphique auxquels nous réagissons.
différents États des États-Unis sera valeur « une idée, un résumé de don- Ils ont ainsi isolé dix « codes » gra-
de type référentiel, alors qu’un dia- nées, à frapper l’imagination. » Les phiques élémentaires, correspondant
gramme en bâtons comparant la pro- images d’analyse se fondent davan- essentiellement (mais pas seulement)
duction d’un État donné à la moyenne tage sur le respect de certaines règles à des aspects géométriques. Grâce
nationale sera illustratif. Il faut être de construction. Pour les images de à ces codes, le lecteur extrait visuel-
vigilant : l’abus de graphiques de ce communication, « toute liberté est lement de l’information concernant
type risque de détourner l’attention laissée à l’imagination et à la fantaisie les différentes grandeurs présentées
du lecteur du véritable objet de la de l’auteur pourvu qu’il communi- sur un graphique. Nous les listons
discussion. que son message » (Le Guen, 1996, ici avec le rang que proposent les
p. 3). Néanmoins, Monique Le Guen auteurs, fondé sur leurs hypothèses
Troisième type, le graphique analyti- reconnaît que la frontière entre les quant à la précision avec laquelle ils
que (analytic graph) montre visuelle- deux groupes est encore floue et son sont appréciés.
ment une relation que l’auteur veut utilisation pratique difficile.
appuyer, de façon plus aisée que Afin de dégager de façon plus fac-
ne l’aurait fait un texte écrit. Par tuelle l’ordre existant entre ces dif-Ce travail a cependant le mérite de
exemple, un graphique donnant en férentes dimensions, Cleveland et rappeler l’importance de l’image dans
abscisse la production annuelle de McGill s’appuient sur une expérience la compréhension et l’intérêt d’une
1pommes de terre et en ordonnée leur où des sujets devaient effectuer deux réflexion sur la perception graphi-
prix est là pour mettre en évidence le exercices comparant chacun deux que au regard, notamment, de la
lien existant entre les deux variables graphiques de type différent. Dans le manière dont on enseigne aux élè-
(ici, par les mécanismes de fixation premier exercice, des histogrammes ves aujourd’hui en France. L’auteur
des prix sur un marché). « empilés » étaient comparés à des défend ainsi l’idée que « s’il est passé
histogrammes « groupés ». Deux sec-dans les esprits que l’apprentissage
Enfin, un graphique de recherche tions étaient marquées par des points, de la statistique ne pouvait se faire
(research graph) a pour but d’aider à les répondants devant indiquer quelle sans micro-ordinateur, il n’est pas
établir une relation inconnue. C’est- section était la plus longue et évaluer encore reconnu par la plupart des
à-dire que, contrairement au type le pourcentage de différence entre les gens, que l’image lorsqu’elle est cou-
précédent, son auteur n’est lui-même deux sections. Une consigne impor-plée à un raisonnement, facilite la
pas certain de la relation qu’il veut tante de l’exercice était de faire « un compréhension, la mémorisation, et
mettre en évidence, et même s’il y rapide jugement visuel sans essayer diminue le temps d’apprentissage,
en a une. C’est ce que le graphique
doit permettre de découvrir. Ce type
Tableau 1 - Les codes graphiques élémentaires chez Cleveland et McGill (1984)de graphique est un peu à part étant
donné qu’il intervient plus souvent à
Degré de précision des jugements
Code graphique élémentaireun stade expérimental, alors que les à partir du code
autres types sont plutôt mobilisés er1. position sur une échelle commune 1
pour présenter des résultats acquis. e2. position sur des échelles différentes 2
3. longueur
En exposant les diverses façons
e4. direction 3dont les graphiques servaient la pré-
5. angle sentation des données statistiques,
eEmanuel Goldenweiser a ainsi ouvert 6. aire 4
7. volume
e5
1. Au moment de la publication de l’article cité, 8. courbure
Goldenweiser était statisticien au ministère de
9. densité de couleurl’Agriculture américain, ce qui explique sans
e6doute l’emprunt de plusieurs illustrations au
10. intensité de couleur
monde agricole.
68La perception graphique : mieux construire et interpréter les graphiques
de faire des mesures précises, que ce Graphique 1a - Répartition de la population âgée de 15 ans ou plus en 2007
par sexe et groupe social (histogrammes groupés)soit de façon mentale ou à l’aide d’un
stylo ou d’un crayon ».
Si nous voulions reproduire de façon
assez approximative le type d’exer-
cice demandé par Cleveland et
McGill, nous pourrions proposer aux
lecteurs du Courrier les graphiques
1a et 1b. Ces exemples s’appuient
sur la répartition de la population
ayant un emploi par sexe et groupe
social. Ceci constitue déjà une dévia-
tion par rapport aux deux exercices
de Cleveland et McGill, qui excluaient
tout contexte socioculturel : leur choix
peut notamment se justifier par le fait
Source : Insee, enquête emploi 2007, calculs des auteurs.que ce contexte intervient dans la
Lecture : en 2007, les ouvriers représentaient 35 % des hommes ayant un emploi ; les ouvrières 8 % des
lecture et l’usage du graphique (cf. femmes ayant un emploi.
infra).
Graphique 1b - Répartition de la population âgée de 15 ans ou plus en 2007
par sexe et groupe social (histogrammes empilés)Dans notre exemple, nous donnerions
à une moitié des lecteurs le graphi-
que 1a et à une autre moitié le gra-
phique 1b. À tous les lecteurs, nous
demanderions quel est le rapport
entre la longueur des deux sections
noires, c’est-à-dire entre :
– la part de la catégorie socioprofes-
sionnelle « employées » dans le total
de l’emploi féminin ;
– la part de cette CS « employés »
dans le total de l’emploi masculin.
Le postulat à vérifier est double :
Source : Insee, enquête Emploi 2007, calculs des auteurs.
Lecture : idem.– les deux types d’histogrammes
font appel à des codes graphiques
différents. Les histogrammes grou-
cette même catégorie de 13 %. Le supposés être, pour l’histogramme, la
pés (graphique 1a) font appel à un
rapport entre les deux sections en position sur une échelle commune, et
jugement de position sur une échelle
noir est d’environ 3,8. pour le diagramme circulaire, l’angle.
commune (l’axe des ordonnées), alors
Là encore, la position sur l’échelle
que les histogrammes empilés font
Dans le second exercice, des his- commune est supposée donner les
appel à un jugement sur la longueur ;
togrammes groupés étaient compa- résultats les plus précis.
– l’existence de codes graphiques rés à des diagrammes circulaires. La
différenciés n’est pas neutre sur le section la plus grande était indiquée Pour information : les employés repré-
résultat. Les jugements appuyés sur sur le graphique et les répondants sentent 30 % de la population ayant
l’échelle commune (1a) sont a priori devaient indiquer la part que chacune un emploi âgée de 15 ans ou plus en
les plus fiables. Sur les graphiques des autres sections représentait par 2007. Les professions intermédiaires,
1b, ils ne sont pas possibles et les rapport à la plus grande. Ainsi, à partir deuxième groupe social le plus fré-
des deux graphiques 2a et 2b, nous lecteurs se rabattent sur des juge- quent, en représentent 24 %, soit un
demanderions à nos lecteurs la part ments portant sur la longueur, réputés rapport de 0,79.
que chaque section représente par moins précis.
rapport à la noire (représen- Dans l’expérience de Cleveland et
Pour information : la part des femmes tant les employés, qui sont le groupe McGill, les taux d’erreurs de la part
appartenant à la catégorie sociopro- social le plus important dans la popu- des sujets pour chaque type de gra-
fessionnelle « employés » est de 49 % lation ayant un emploi). Cette fois-ci, phique se trouvaient être conformes
et la part des hommes appartenant à les codes élémentaires mobilisés sont à ceux postulés initialement, les
Courrier des statistiques n° 126, janvier-avril 2009 69Olivier Monso et Thibaut de Saint Pol
Graphique 2a - Répartition de la population âgée de 15 ans ou plus en 2007 Monique Le Guen (1999) souligne
par groupe social (histogramme) l’importance des informations appor-
tées par le développement récent
des neurosciences. Ainsi, « l’analyse
exploratoire des données est au cer-
veau droit ce que l’analyse confir-
matoire est au cerveau gauche » :
le premier est plus synthétique et
efficace pour le traitement visuel et
spatial et le second plus analytique,
efficace pour traiter l’information ver-
bale. En interprétant le traitement de
l’information à travers la communica-
tion entre les deux hémisphères, cette
approche se situe donc au niveau de
la psychologie cognitive. Monique Le
Guen indique que « si chacun des
Source : Insee, enquête Emploi 2007, calculs des auteurs. deux hémisphères joue sur des regis-
Lecture : en 2007, les agriculteurs représentaient 2 % de la population âgée de 15 ans ou plus ayant un
tres différents, c’est bien leur complé-emploi.
mentarité qui donne à la pensée toute
Graphique 2b - Répartition de la population âgée de 15 ans ou plus en 2007 son efficacité et sa flexibilité. »
par groupe social (diagramme circulaire)
S’appuyant sur les résultats d’ex-
périences menées en psychologie
cognitive qui observent une meilleure
mémorisation pour des textes ou
des mots à forte valeur d’imagerie
(Thon et al., 1993), elle souligne que
l’ « encodage en mémoire » et « la
reconnaissance d’une image » ne
passeraient pas nécessairement par
« un recodage verbal de l’information
perceptive ». En effet, la reconnais-
sance d’une image pourrait deman-
der moins de temps que l’utilisation
d’un encodage de type verbal. Elle
illustre ainsi à quel point la représen-Source : Insee, enquête Emploi 2007, calculs des auteurs.
Lecture : idem. tation mentale que se fait le lecteur
du graphique joue un rôle dans son
efficacité. jugements sur la longueur et l’angle donnée. Ils ont ainsi contribué à la
entraînant des erreurs plus fréquentes réflexion sur l’amélioration des gra-
Comment l’observateur mobilise-
que ceux fondés sur la position. phiques, en préconisant de retenir
t-il ses capacités cognitives afin d’ex-
un type de graphique mettant en jeu
traire de l’information du graphique ?
Ces résultats ont été, globalement, les codes les plus « performants » Jacques Bertin (1977) schématise la
confirmés par David Simkin et Reid possibles. prise de contact avec le graphique
Hastie (1987), à partir d’une expé-
de la façon suivante : identification
rience similaire où, en plus des taux
externe (on s’intéresse au titre, à la La représentation mentale d’erreurs, le temps de réaction des
légende, qui sont autant de points du lecteur et les étapes sujets était pris en compte. La posi-
de repère) et identification interne de la compréhension tion menait à des résultats plus cor-
(reconnaissance des variables). À du graphique rects mais aussi à des prises de déci-
chaque étape, les éléments qui vont
sion plus rapides quant à la réponse
guider le lecteur peuvent être orga-
Cependant, la perception graphique à donner.
nisés suivant la bipartition opérée
dépasse la seule analyse technique
par Émile Benveniste (1966) entre
de l’image et doit aussi prendre en Ces auteurs ont ainsi mis en évidence
le niveau sémiotique et le niveau
compte l’être humain pour qui le gra-la façon dont les codes graphiques
sémantique :
phique est réalisé. En premier lieu, la sont liés aux différents types de gra-
phiques et comment ils produisent perception de l’information contenue – le terme « sémiotique » désigne
des jugements plus ou moins pré- par une image n’est pas étrangère « l’ensemble des modes de signi-
cis pour répondre à une question au fonctionnement de notre cerveau. fiance du signe indépendamment
70La perception graphique : mieux construire et interpréter les graphiques
de ses conditions d’énonciation ». Graphique 3 - Distance à un point de Napoléon entre 1812 et 1813. Dans
départ selon le tempsLorsqu’on constate sur un graphique ce cas, les aspects formels, en parti-
que « la courbe monte », on se situe culier l’épaisseur du « flux » représen-
sur un plan purement sémiotique. tant l’armée française, sont parfaite-
C’est le cas des codes graphiques ment en accord avec la signification
présentés par Cleveland et McGill ; (l’épaisseur du flux, diminuant au fil
du trajet, figure la diminution de l’ar-
– le terme « sémantique » renvoie mée française). Pour Edward Tufte,
aux « modes de signifiance du signe « l’excellence graphique est celle qui
en discours, en contexte concret donne à l’observateur le plus grand
d’énonciation ». Lorsqu’on cherche nombre d’idées en un temps le plus
quelle variable est représentée par le court possible, avec le moins d’encre
tracé de la courbe, on se situe sur le et le moins d’espace possible ».que le dessin de la courbe (la repré-
plan sémantique. sentation interne) a induit une repré-
sentation erronée du parcours de
L’interprétation graphique la plus élé- L’importance l’individu (la représentation externe).
mentaire (« la variable x augmente au des caractéristiques
cours du temps ») est ainsi une com- individuelles dans Les graphiques peuvent être plus
binaison d’éléments sémantiques et le traitement des données : ou moins facilement accessibles,
sémiotiques. l’exemple du niveau en fonction, donc, de la cohérence
d’étudesqu’ils dégagent entre éléments for-
L’existence de niveaux distincts de mels et signification des variables
La combinaison d’éléments formels perception a été mise en évidence (congruence), mais aussi selon l’effort
et signifiants peut s’opérer différem-de façon variée par divers auteurs. demandé au lecteur pour les concilier.
ment d’un individu à l’autre, en fonc-Elle renvoie de façon plus générale à Tversky et al. (2002) parlent de « prin-
tion de l’expérience des graphiques, l’articulation entre la forme et la signi- cipe d’appréhension » (Apprehension
du niveau scolaire, ou encore de fac-fication. Plus ou moins réussie, cette Principle) pour exprimer l’idée que
teurs culturels. Afin de mieux appré-articulation peut faciliter l’interpréta- « la structure et le contenu de la
cier les types de réaction face aux tion du graphique, ou la rendre plus représentation externe devraient être
mêmes graphiques, Jacques Baillé difficile, voire induire en erreur. Le perçus et compris avec aisance et de
et Bernard Vallerie (1993) ont soumis terme de « congruence » a été utilisé façon correcte ».
neuf problèmes à une population de par plusieurs auteurs pour la désigner
31 individus, répartis en deux groupes (Maury, 2002). On peut trouver une Les concepts de congruence et d’ap-
selon leur niveau scolaire (les « haut formulation explicite du « principe de préhension peuvent sembler pro-
niveau » et les « bas niveau »). Parmi congruence » (Congruence Principle) ches mais gagnent à être distingués,
les réponses à ces problèmes, cer-chez Tversky et al. (2002) en ces comme le montre l’exemple, déve-
taines peuvent être jugées sur le plan termes : « la structure et le contenu loppé par ces auteurs, de l’introduc-
strict de la véracité. D’autres relèvent de la représentation externe doivent tion d’animation dans les graphiques.
d’une interprétation subjective : il n’y correspondre à la structure et au Celle-ci peut parfaitement respecter
a pas pour elles de réponse « cor-contenu désirés de la représentation le principe de congruence (lorsque
recte ». Le premier item des épreuves interne » (Tversky et al., 2002, p. 257). par exemple un point qui se déplace
est reproduit sur le graphique 5.Un bon exemple de violation de ce sur le graphique renvoie au déplace-
principe, cité par Maury (2002), est ment physique d’un objet au cours du
Il est demandé de déterminer, sur l’expérience d’Alan Bell et Claude temps) tout en créant des difficultés
la base de l’évolution du cours des Janvier (1981), consistant à donner nouvelles au lecteur (difficulté à saisir
actions A, B, C, D, E et F entre 1990 à des élèves un graphique ayant en une image qui change constamment)
et 1991, quelle est l’action la plus ordonnée la distance et en abscisse qui entravent l’assimilation du mes-
avantageuse (pour une somme don-le temps. Le graphique 3 est direc- sage.
née à placer). Cette question requiert tement inspiré de l’exemple construit
Les principes de congruence et d’ap- un calcul de l’accroissement relatif par Bell et Janvier.
préhension donnent une idée de ce entre le cours de l’action en 1990
Imaginons qu’un instituteur demande que peut être un graphique « lisi- et le cours de l’action en 1991. Les
à ses élèves de décrire le parcours ble ». Un exemple de respect de ces auteurs observent que les membres
réalisé par l’individu auquel s’appli- principes se trouve dans le graphi- de la population de « bas niveau »
que le graphique. Au regard de l’ex- que de Minard cité par Edward Tufte (BN) sont plus souvent influencés par
périence de Bell et Janvier, il s’aper- (1983) comme celui qui « pourrait des éléments sémiotiques, comme la
cevrait sûrement qu’un grand nombre bien être le meilleur graphique sta- pente des courbes ou la disposition
d’élèves répondent que cet individu a tistique jamais dessiné ». Ce gra- verticale, qui conduisent les sujets
monté une colline, puis est descendu. phique reproduit ci-après représente BN à sélectionner plus souvent l’ac-
Pour ces élèves, il apparaît clairement la campagne de Russie menée par tion B comme étant la plus avanta-
Courrier des statistiques n° 126, janvier-avril 2009 71Olivier Monso et Thibaut de Saint Pol
72
Graphique 4 - Carte figurative des pertes successives en hommes de l’Armée française dans la campagne de Russie (1812-1813), réalisée par Minard (1869)
Légende : « Carte Figurative des pertes successives en hommes de l’armée française dans la campagne de Russie 1812-1813, dressée par M. Minard, Inspecteur Général des Ponts et Chaussées en retraite. Paris, le 20 novembre
1869. Les nombres d’hommes présents sont représentés par les largeurs des zones colorées a raison d’un millimètre pour dix mille hommes ; ils sont de plus écrits en travers des zones. Le gris désigne les hommes qui entrent
en Russie, le noir ceux qui en sortent. Les renseignements qui ont servi à dresser la carte ont été puisés dans les ouvrages de MM. Thiers, de Ségur, de Fezensac, de Chambray et le journal inédit de Jacob, pharmacien de l’ar-
mée depuis le 28 octobre. Pour mieux faire juger à l’œil la diminution de l’armée, j’ai supposé que les corps du prince Jérôme et du Maréchal Davoust qui avaient été détachés sur Minsk et Mobilow et ont rejoint vers Orscha et
Witebsk, avaient toujours marché avec l’armée ».La perception graphique : mieux construire et interpréter les graphiques
(comme la proportionnalité en mathé-
Graphique 5 - Premier des exercices proposés par Baillé et Vallerie (1993)
matiques). Sylvette Maury, Michel
Janvier et Jacques Baillé (1990) étudient
ainsi, chez des collégiens, comment le
traitement graphique des données se
combine au traitement numérique. Il
apparaît qu’au fil de leur scolarité, les
élèves accumulent non seulement des
automatismes correspondant à des
techniques diverses, mais se rendent
aussi capables de combiner les diffé-
rentes techniques et de faire des allers-
retours entre traitement graphique et
traitement numérique.
Cette littérature encourage également
le statisticien à adopter le point de
vue du lecteur afin d’améliorer la qua-
lité de ses graphiques, en se deman-
dant en particulier :
– à quoi sert ce graphique ? Veut-il
Note : la présentation du graphique a été légèrement modifiée pour en faciliter la reproduction. simplement présenter des données,
illustrer une relation ?
geuse. Toutefois, ce type d’erreurs se congruent à la seule thématique
– quel type d’effort est demandé
retrouve aussi chez les HN, en parti- socio-économique ». Enfin, la mobi-
au lecteur ? S’il doit, par exemple,
culier à travers une forte proportion lisation de ces arguments « contex-
effectuer une comparaison, s’agit-il
d’individus qui font leur choix selon le tuels » semble d’autant plus forte que
de comparer des longueurs, des aires
critère de la « courbe la plus haute ». le répondant se sent impliqué par la
(plus difficile) ?
C’est ce qui amène les auteurs à question. Ainsi, au sujet d’un graphi-
– quels sont les éléments du gra-évoquer la « prégnance d’un habi- que retraçant l’évolution du nombre
phique qui vont retenir l’attention du tus culturel d’ordre topologique liant d’inscrits et du nombre d’admis dans
lecteur indépendamment de la signifi-position et valeur ». Les connais- une école d’ingénieurs, à la question
cation des variables, notamment lors sances assimilées par l’éducation, « ce graphique donne-t-il envie de
de la première lecture ? Ces éléments et plus globalement les habitudes et s’inscrire dans cette école ? », les
servent-ils la compréhension du mes-valeurs propres aux différents milieux sujets HN sont plus nombreux à utili-
sage ? Une couleur vive, une « rup-sociaux conditionneraient en partie ser dans leur réponse des arguments
ture » de courbe assez prononcée, notre approche des graphiques. contextuels (« cela dépend des élé-
une présentation inhabituelle ne ris-ments de comparaison avec l’univer-
La prégnance de la dimension sociale quent-elles pas de distraire le lecteur sité ou d’autres écoles », etc.), parce
se fait également voir à travers les ou de l’induire en erreur ?que, de toute évidence, ils se sentent
arguments d’ordre « contextuel » plus concernés par le sujet. Ainsi, les
– à quel type de lecteurs s’adresse employés par les individus (dans les différences de traitement du graphi-
le graphique (journalistes, étudiants, deux groupes) lorsqu’ils sont confron- que entre les individus ne tiennent
chercheurs, lecteurs de telle ou telle tés à des questions demandant, non pas seulement à la quantité de savoir
revue…) ? Quelles vont-être leurs une réponse exacte, mais une appré- applicable à l’analyse d’un graphique,
attentes vis-à-vis du graphique, quels ciation. Les auteurs observent alors mais aussi de façon plus générale aux
types d’outils vont-ils mobiliser pour une tendance à projeter sur le gra- liens, conscients ou inconscients, que
le comprendre ? Le graphique est-il phique des prénotions et de lui faire l’observateur retrace entre le graphi-
approprié pour ses destinataires ?dire des choses que l’on suppose a que et sa propre expérience.
priori. Ce constat est d’autant plus
Ces questions méritent en effet d’être
flagrant que la complexité du gra- Les enseignements pratiques que l’on
posées par tout producteur de gra-
phique s’élève, par exemple lorsque peut tirer de ces études se situent,
phiques, dès lors que ceux-ci sont
deux variables sont présentées sur le entre autres, dans le domaine de l’er-
utilisés comme outils de communica-
même graphique avec des échelles gonomie graphique (comment faire 2tion ou de pédagogie . n
différentes. Les auteurs notent que des graphiques plus lisibles), mais
« dans leurs comparaisons de repré- ont aussi une application directe aux
2. Ce travail a été réalisé avec les précieux
sentations graphiques, les dilemmes sciences de l’éducation, dans la façon conseils de Michel Grun-Rehomme et d’Eugène
Horber, que les auteurs tiennent à remercier, sont tranchés, non par une recom- d’enseigner les graphiques ou de les
ainsi que Jacques Baillé et Bernard Vallerie qui
position des variables et des échel- utiliser comme outil d’apprentissage
ont permis la reproduction du graphique 5 repris
les, mais par un discours annexe, permettant d’intégrer d’autres notions de leur article.
Courrier des statistiques n° 126, janvier-avril 2009 73Olivier Monso et Thibaut de Saint Pol
Bibliographie
Baillé J. et Vallerie B., 1993, « Quelques obstacles cognitifs dans la lecture de représentations graphiques élémentaires »,
in Baillé J. et Maury S., « Les représentations graphiques dans l’enseignement et la formation », Les sciences de l’éducation
pour l’ère nouvelle, 1 (3), pp. 73-104.
Bell A. et Janvier C., 1981, « The interpretation of graphs representing situations », For the Learning of Mathematics, 2,
pp. 34-42.
Benveniste C., 2005, « Savoir compter, savoir conter. Des graphiques et des tableaux », Courrier des statistiques, 115,
pp. 49-53.É., 1966, Problèmes de linguistique générale, Gallimard, Paris.
Bertin J., 1967, Sémiologie graphique, Paris : Mouton/Gauthier-Villars.J., 1977, La graphique et le traitement graphique de l’information, Flammarion, Paris.
Chambers J. M., Cleveland W. S., Kleiner B. et Tukey P., 1983, Graphical Methods for Data Analysis, Duxbury Press, Boston,
Massachusetts.
Cleveland W. S. et McGill R., 1984, « Graphical Perception : Theory, Experimentation, and Application to the Development of
Graphical Methods », Journal of the American Statistical Association, 79, pp. 531-554.
Goldenweiser E. A., 1916, « Classification and Limitations of Statistical Graphics », Publications of the American Statistical
Association, Volume 15, Issue 114, pp. 205-209.
Insee, 2008, « Enquête Emploi en continu 2007 », Insee Résultats n° 87 Soc., division Emploi.
Kosslyn S. M., 1985, « Graphics and human information processing : a review of five books », Journal of the American
Statistical Association, 80, pp. 499-512.
Le Guen M., 1996, « Statistique, Imagerie et Sciences Cognitives », Document de travail de l’Insee, n°F 9614.
Le M., 1999, « De l’importance de l’image », in Destandau S., Ladiray D., Le Guen M., « L’Analyse Exploratoire des
données et SAS/INSIGHT », Courrier des Statistiques, n° 90, Insee, pp. 3-44.
Maury S., 2002, « A look at Some Studies on Learning and Processing Graphic Information, Based on Bertin’s Theory », in Hitt
F. (ed.) Representations and Mathematics Visualization, Mexico : Cinveston-IPN, pp. 297-311.
Maury S., Janvier M. et Baillé J., 1990, « Diagram Processing Procedures », European Journal of Psychology of Education,
Vol. 5, n° 3, pp. 293-307.
Simkin D. et Hastie R., 1987, « An Information-Processing Analysis of Graph Perception », Journal of the American Statistical
Association, Vol. 82, Iss. 398, pp. 454-465.
Thon B., Marquié J.-C. et Maury P., 1993, « Le texte, l’image et leurs traitements cognitifs », Actes du Colloque Interdisciplinaire
du CNRS, « Images et langages. Multimodalité et modélisation cognitive », pp. 29-39.
Tufte E. R., 1983, The visual Display of Quantitative Information, Graphics Press, Cheshire, Connecticut.
Tukey J. W., 1977, Exploratory Data Analysis, Addison-Wesley.
Tversky B., Morrison J. B. et Betrancourt M., 2002, « Animation : can it facilitate ? », International Journal of Human-
Computer Studies, 57, pp. 247-262.
74

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.