Les intermittences du vote - Un bilan de la participation de 1995 à 1997

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En deux ans, les Français ont été appelés aux urnes pour trois élections majeures : présidentielle, municipales, législatives. L'observation d'un échantillon de 40 000 électeurs sur toute la période révèle que 8 % seulement des inscrits se sont abstenus à tous les scrutins, ce qui infirme l'idée d'une crise durable de la représentation politique en France. Le comportement le plus répandu est en fait le vote intermittent, pratiqué par un électeur sur deux. Ces différences de mobilisation traduisent d'abord les divers niveaux d'insertion sociale. Viennent ensuite les facteurs politiques : on se mobilise davantage quand l'issue semble incertaine, tandis qu'un désenchantement provisoire pourrait expliquer la chute de la participation entre 20 et 40 ans.
Publié le : dimanche 30 décembre 2012
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N° 546 SEPTEMBRE 1997
PRIX : 15 F
LES INTERMITTENCES DU VOTE
Un bilan de la participation de 1995 à 1997
François Héran, Division des enquêtes et études démographiques, Insee
L’abstention systématique de 1995 àn deux ans, les Français ont été
1997 : 8 % seulement des inscritsappelés aux urnes pour trois élec-Etions majeures : présidentielle, Pour séparer l’abstention durable de
l’abstention de circonstance, il faut suivremunicipales, législatives. L’observation
les mêmes électeurs sur une durée aussi
d’un échantillon de 40 000 électeurs sur longue que possible. L’Insee a donc suivi
toute la période révèle que 8 % seulemen40 000 inscrits depuis la t présidentielle et les
municipales de 1995. Dans l’ensemble, lades inscrits se sont abstenus à tous les
stabilité prévaut : 85 % des abstentionnistes
scrutins, ce qui infirme l’idée d’une crise qui avaient fait l’impasse complète sur ces
durable de la représentation politique en deux élections ont fait de même aux législa
tives de 1997. Moins on vote en 1995, moinsFrance. Le comportement le plus répandu
on a de chances de voter en 1997 graphi (
est en fait le vote intermittent, pratiqué que 1).
par un électeur sur deux. Ces différencesMais, si forte soit elle, ce n’est qu’une cor
rélation. Le noyau des abstentionnistes irré de mobilisation traduisent d’abord
ductibles – ou supposés tels – s’est rétréci.
les divers niveaux d’insertion sociale. On comptait 11 % d’inscrits restés totale
Viennent ensuite les facteurs politiques : ment à l’écart des deux élections de 1995. Il
en reste 8 % quand on prolonge l’observa on se mobilise davantage quandl’is sue
tion jusqu’aux législatives de 1997. Or ce
semble incertaine, tandis qu’un désen- faible pourcentage d’abstentionnistes com
chantement provisoire pourrait expliquer plets est précisément celui que l’Insee avait
déjà relevé d’avril 1988 à mars 1989, pé la chute de la participation entre 20 et
riode qui avait vu se succéder trois élections
40 ans. et un référendum. Ce noyau peut encore se
réduire légèrement aux prochains scrutins
(régionales de 1998, européennes de
1999).
En définitive, la part des électeurs demeu
32 % d’abstention au premier tour des légis rant continûment à l’écart du jeu électoral ne
latives 1997, 28 % au second : ces taux, quidoit guère dépasser 7 % en régime perma
avoisinent ceux de 1993 et 1988, sont éle nent. Difficile de souenir, dans ces t condi
vés. Permettent-ils de conclure, comme tions, qu’un désintérêt général pour le
l’ont fait certains observateurs, à une “ crisedébat politique met présentement notre dé
durable de la représentation politique ” ? Il mocratie en péril.
suffit de suivre le même échantillon d’élec Il faut ajouter cependant aux abstentionnistes
teurs d’un tour à l’autre pour découvrir que durables la part des électeurs potentiels non
l’abstention est en réalité bien moindre. La inscrits, c’est à dire les Français ayant le
proportion d’inscrits ayant boudé les urnes droit de vote mais qui ont négligé de s’ins
aux deux tours ne dépasse pas 20 %. Si crire, soit 9 % (pourcentage faible comparé
l’abstention du second tour rassemble en à celui des États Unis, où il dépasse... un
core 10,5 millions d’inscrits, l’abstention tiers). L’ensemble non inscrits + abstention
complète reste inférieure à 7,5 millions. En nistes durables atteint tout au plus 15 % du
effet, 31 % des abstentionnistes du premiercorps électoral potentiel. Ainsi, moins d’un
tour ont voté au second et, réciproquement,Français sur sept ayant le droit de vote ne
23 % des abstentionnistes du second tour l’utilise pas, faute d’être inscrit ou faute de
avaient voté au premier. voter.
INSEE
PREMIEREÀ l’opposé, le civisme systématique Inversement, il est des milieux où Toutes choses égales par ailleurs (on
est plus fréquent, même s’il reste mi l’abstention durable semble impensa suppose, par exemple, qu’il s’agit
noritaire : 43 % des inscrits ont voté àble, à commencer par les agriculteurs dans les deux cas d’un homme marié
tous les tours de scrutin possibles de et les enseignants : 98 % ont usé au résidant dans une agglomération de
puis 1995. Mais plus répandu encore moins une fois de leur droit de vote 20 000 à 100 000 habitants), la prob
est le vote intermittent, pratiqué par la depuis 1995. C’est vrai, plus générale abilité qu’a M. Dupont de s’être systé
moitié des Français, qu’ils aient sauté ment, des fonctionnaires et des pro matiquement abstenu aux trois
une ou deux des trois élections (27 %) fessions indépendantes. Le service de élections de la période 1995 1997 est
ou aient voté à chacune en sautant unl’État et la propriété d’un patrimoine de 19 %, celle de M. Durand de... 1 %.
tour ça et là (22 %). sont deux sources complémentaires Le fossé est considérable ; il s’expli
de civisme – même si les études de que pour un tiers par le diplôme et pour
sciences politiques révèlent par un quart par le statut de l’emploi,Pas d’abstention à vie
ailleurs qu’elles tendent à orienter le tandis que l’écart d’âge, le statut d’oc
Peut on affirmer qu’à l’échelle d’une vote dans des directions opposées. cupation du logement et la catégorie
vie l’abstention totale n’existe pas, À l’inverse, l’abstention durable culmine socio professionnelle jouent un rôle
puisque chacun finit par voter un jour chez ? les salariés des entreprises, par plus limité, même s’il reste significatif.
Avancée par Subileau et Toinet, qui ticulièrement les ouvriers qualifiés, un
ont effectué des relevés de longue phénomène qui pourrait être lié au Une mobilisation accrue quand
durée sur un choix de listes d’émarge brouillage de leurs repères politiques l’issue est incertaine
ment depuis 1979, cette thèse est lar traditionnels.
gement confirmée. Non seulement Aux facteurs sociaux de l’abstention
chaque nouvelle élection vient entamer s’ajoutent des facteurs proprementL’absence de diplôme et
le noyau des abstentionnistes endurcis, politiques. On a déjà montré, dans uned’emploi stable, premier facteur
mais, passé le seuil des 40 ans, la part publication consacrée aux municipalesde l’abstention durable
des électeurs potentiels non inscrits de 1995, qu’un rapport de force indécis
descend à 6 %, ce qui devient très faible. On peut concrétiser ces résultats en mobilisait davantage le corps électo
Seulement, de ce que l’abstention opposant deux cas extrêmes, mais ral. Comment le vérifier pour les légis
complète n’existe guère sur longue ordinaires. D’un côté, M. Dupont, latives ? Faute de pouvoir interroger
période, il faut se garder de conclure jeune électeur d’une trentaine d’an directement les électeurs, on a cher
qu’il n’existerait pas d’abstentionnistes nées, sans diplôme, vendeur embau ché à voir dans quelle mesure leur
durables présentant un profil social ché à titre temporaire, locataire de sonniveau de participation était objective
particulier. Entre civisme systématique logement. De l’autre, M. Durand, ment sensible aux appréciations du
et retrait total, il y a tout un dégradé qui 60 ans, enseignant diplômé du supé rapport de force local diffusées par
reflète un niveau inégal d’insertion rieur en fin de carrière, propriétaire. des observateurs attentifs. D’où l’idée
sociale. On en avait apporté la
démonstration en 1995 en dressant le
L’abstention de 1997 fortement corrélée à celle de 1995bilan conjoint de la présidentielle et
des municipales. On le vérifie en pro
longeant l’observation sur 1997. L’abs
tention durable (ou, si l’on préfère, le
vote très intermittent) est associée à
l’affaiblissement du lien social, ce qui
autorise à parler d’une “ exclion élec us
torale ”, fût elle provisoire.
Service de l’État et patrimoine :
deux sources de civisme
Ainsi, les inscrits ayant fait l’impasse
sur les trois élections de la période
1995 1997 cumulent les handicaps :
absence de diplôme, chômage ou em
ploi instable, isolement ou résidence
en institution..., combinés à des traits
plus ordinaires comme le statut de
locataire ou la résidence dans les
grandes métropoles. Chacun de ces
facteurs joue de façon significative
quand on prend soin d’isoler son impactChamp : électeurs inscrits en métropole depuis 1995.
sur l’abstention durable “ toutes choses Lecture : parmi les électeurs qui avaient voté aux élections de 1995 à tous les tours possibles, 8,2 % seulement se sont
totalement abstenus en 1997. Parmi ceux qui n’ont voté à aucune élection en 1995, le taux s’élève à 85, 6 %.égales par ailleurs ” ( graphique 2).
Source : enquête sur la participation électorale, 1995 1997, Insee
?d’introduire dans le modèle lesProbabilité de n’avoir jamais voté d1995 à 1997 sele on la situation de
pronostics formulés par la presse (enl’électeur (modèle "toutes choses égales par ailleurs ")
l’occurrence Le Monde et L’Express,
seuls organes à avoir publié un pro
nostic pour chaque circonscription).
L’effet de ces anticipations se vérifie.
Dans les circonscriptions où la presse
réserve son pronostic tant l’issue du
second tour paraît indécise, le taux de
participation est de 4 à 5 points supé
rieur à celui des circonscriptions où le
sortant est donné vainqueur. Chaque
voix pèse davantage, ce qui peut
donner à chacun une raison supplé
mentaire de voter. En revanche, l’anti
cipation d’un basculement local de
majorité ne mobilise pas plus qu’une
victoire annoncée du député sortant.
Une offre tronquée démobilise
D’autres facteurs de nature politique
influencent le niveau de la participa
tion, comme la diversité de l’“ offre ”.
Celle ci ne se mesure pas au nombre
de candidats, particulièrement élevé
en 1997 et qui n’a guère eu d’effet sur
la participation. Ce qui compte, en
revanche, c’est le caractère complet
ou tronqué de l’offre politique au
second tour. Le maintien du Front
national illustre bien ce phénomène.
Sa seule présence ne suffit pas à
surmobiliser l’électorat (que ce soit
par adhésion ou par réaction). Il faut
tenir compte de la configuration où il
est impliqué au second tour. En cas de
triangulaire, l’offre électorale est
large, ce qui maintient un bon niveau
de participation. Lorsque le FN
affronte en duel une autre formation,
c’est tout le contraire : il manque, à
gauche ou à droite, une composante de
base de l’offre politique, ce qui, toutes
choses égales par ailleurs (c’est à
dire une fois neutralisés les facteurs
socio démographiques), fait chuter la
participation de plus de 5 points.
2,5 millions d’électeurs
manquent à l’appel
entre 20 et 40 ans
Reste une dernière énigme : pourquoi
tant d’électeurs dûment inscrits seChamp : électeurs inscrits en métropole depuis 1995 (l’âge indiqué étant l’âge révolu en 1997).
Sigles : OQ = ouvrier qualifié, ONQ = ouvrier non qualifié. tiennent ils en retrait entre 20 et
Lecture : on part d’une situation de référence arbitraire, signalée par la ligne tiretée. Un homme de 50 ans, vivant en couple,40 ans, quelles que soient l’offre poli
locataire, habitant une unité urbaine de 20 000 à 100 000 hab., titulaire d’un CAP, ouvrier qualifié muni d’un contrat de travailtique et les incertitudes du débat ?
durable, a 8 % de chances de n’avoir jamais voté de 1995 à 1997. Par un modèle de régression logistique, on calcule qu’un
Alors que la participation atteint d’em
électeur ayant toutes les caractéristiques de la personne de référence, mais qui serait propriétaire et non plus locataire, a
blée une valeur élevée chez les plus5,8 % de chances d’agir ainsi. L’écart des chances (2,2 %) mesure l’effet propre du statut d’occupation sur l’abstention durable.
N.B. : les caractéristiques sociales remontent au recensement de 1990, seul l’âge ayant été actualisé en 1997. jeunes inscrits, elle subit une chute
Source : enquête sur la participation électrorale, I995 1997, Insee
`spectaculaire jusqu’à 27 ans et met sionnelle des 25 30 ans ? Elle ne vautPour comprendre
plus de dix ans à retrouver son plein pas pour toutes les élections : lors deces résultats
régime (graphique 3). On peut estimer la présidentielle, l’électeur mobile
le surcroît d’abstentionnistes dans retrouve aisément le chemin des urnes.
cette tranche d’âges en 1997 à près deReste une explication qui relève L’enquête “ Participation électorale ” de
deux millions et demi d’électeurs (en davantage de la psychologie politi l’Insee renoue avec une méthode déjà
se limitant à ceux qui ont boudé que : l’ardeur du néophyte cède la appliquée pour les quatre consultations qui
les deux tours de scrutin des législa place au désenchantement. Plus exi s’étaient succédé d’avril 1988 à mars 1989.
tives). geants, les jeunes adultes seraient Après avis favorable de la CNIL, on a rap
Il ne s’agit pas d’un effet de périodeaussi plus rapidement déçus par la proché diverses sources qui permettent de
ou de génération : le même déficit succession des expériences politi suivre le comportement des mêmes élec
s’observait déjà au début des années ques. Mais on peut revenir de ses teurs d’une élection à l’autre. 38 500 per
quatre vingt. Il ne s’explique qu’en espoirs de jeunesse sans revenir de lasonnes inscrites dans 2 600 communes de
partie par les aspects sociaux du cyclepolitique en général : la déception est métropole ont été tirées dans le Fichier
de vie. Pour prendre un exemple, les encore une forme d’intérêt, suscep général des électeurs. Renouvelé en 1997,
jeunes adultes sont moins souvent tible de se convertir à l’âge mûr en une le même tirage a permis de retrouver la quasi
propriétaires. Or, la possession du forme de participation plus civique. totalité des électeurs (97 %) en y ajoutant
logement est une forme d’enracinement Dans cette hypothèse (que seule les nouveaux inscrits. Les données socia
qui pousse à s’intéresser davantage l’interrogation directe des intéressés les ou familiales proviennent de l’Échan
aux élections municipales ou législatives. permettrait de valider), l’électeur ne tillon démographique permanent, où
Quand on isole l’effet de l’âge en neu croit plus à un lien mécanique entre l’Insee est autorisé à conserver des
tralisant des facteurs tels que le statutson vote et l’amélioration de son sort, extraits des recensements pour 1/100 de la
d’occupation du logement, le degré mais tient néanmoins, comme l’a rap population. La participation aux divers tours
d’urbanisation, le sexe, la catégorie pelé récemment R. Boudon, à défendre de scrutin est relevée sur les listes d’émar
sociale ou le diplôme, le déficit de parti des valeurs. Pour nombre d’électeurs, gement consultables dans les préfectures
cipation entre 20 et 40 ans est simple ce passage d’une rationalité utilitariste après chaque tour de scrutin.
ment atténué de 20 %. Faut il invoquerà une rationalité “ axiologique ”
la mobilité géographique et profes requiert du temps.
La participation électorale selon l’âge, de 1995 à 1997 Pour en savoir plus
Proportion d’électeurs inscrits ayant voté à au moins un tour
R. Boudon, “ Le "paradoxe du vote" et la
théorie de la rationalité ”, Revue fran
çaise de sociologie , 38 (2), pp. 217 227.
F. Héran et D. Rouault, “ La présiden
tielle à contre jour : abstentionnistes et
non inscrits ”, Insee Première, n° 397,
juillet 1995.
F. Héran et D. Rouault, “ La double élec
tion de 1995 : exclusion sociale et stra
tégie d’abstention ”, Insee Première,
n° 414, novembre 1995.
J. Morin, “ La participation électorale
d’avril 1988 à mars 1989 ”, Données so
ciales 1990, Insee, 1990, pp. 394 397.
F. Subileau, “ L’abstentionnisme : apoli
tisme ou stratégie ? ”, in N. Mayer (dir.),
Les Modèles explicatifs du vote , L’Har
mattan, 1997, pp. 245 267.Champ : électeurs inscrits en métropole pour l’année de l’élection.
Source : enquête sur la participation électorale, 1995 1997, Insee
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