Les jeunes partent toujours au même âge de chez leurs parents

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Le développement des situations intermédiaires entre habiter chez ses parents et s'installer dans un logement personnel qui ne soit pas à la charge des parents complique l'analyse de l'accès à l'indépendance résidentielle. L'installation dans un logement indépendant est de plus en plus tardive, alors que l'âge au départ du domicile familial est stable depuis le début des années 90, davantage de jeunes partant avec l'aide de leurs parents. Cette aide s'est intensifiée aussi bien à la fin des études qu'après. Elle s'ajoute aux allocations logement dont les bénéficiaires sont plus nombreux qu'auparavant. Résider chez ses parents tout en s'en absentant plus de la moitié du temps constitue un mode de transition possible vers l'indépendance résidentielle. Cette double résidence concerne, à un moment donné, un jeune sur dix, et davantage les étudiants que les actifs et les chômeurs. Un premier départ sur cinq s'avère provisoire, et l'on enregistre deux fois plus de retours chez les parents après un départ aidé qu'après un départ non aidé. Neuf fois sur dix, des difficultés professionnelles jouent un rôle dans les retours après une première indépendance résidentielle. En revanche, s'ils interviennent moins souvent, les problèmes non professionnels (rupture sentimentale, problèmes familiaux, problèmes de santé) incitent davantage les jeunes à revenir chez leurs parents. Les départs les plus tardifs ne s'effectuent pas à un âge plus élevé qu'auparavant : une preuve de plus à l'encontre de l'idée suivant laquelle les enfants partiraient de plus en plus tard. Les difficultés professionnelles jouent un rôle central dans cette prolongation du séjour dans le giron familial, et rien n'indique que ce soit les enfants qui s'entendent le mieux avec leurs parents qui ont le plus de mal à les quitter.
Publié le : dimanche 30 décembre 2012
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FAMILLE
Les jeunes partent toujours au
même âge de chez leurs parents
Catherine Villeneuve-Gokalp*
Le développement des situations intermédiaires entre habiter chez ses parents et s’ins-
taller dans un logement personnel qui ne soit pas à la charge des parents complique
l’analyse de l’accès à l’indépendance résidentielle. L’installation dans un logement indé-
pendant est de plus en plus tardive, alors que l’âge au départ du domicile familial est
stable depuis le début des années 90, davantage de jeunes partant avec l’aide de leurs
parents. Cette aide s’est intensifiée aussi bien à la fin des études qu’après. Elle s’ajoute
aux allocations logement dont les bénéficiaires sont plus nombreux qu’auparavant.
Résider chez ses parents tout en s’en absentant plus de la moitié du temps constitue un
mode de transition possible vers l’indépendance résidentielle. Cette double résidence
concerne, à un moment donné, un jeune sur dix, et davantage les étudiants que les actifs
et les chômeurs.
Un premier départ sur cinq s’avère provisoire, et l’on enregistre deux fois plus de
retours chez les parents après un départ aidé qu’après un départ non aidé. Neuf fois sur
dix, des difficultés professionnelles jouent un rôle dans les retours après une première
indépendance résidentielle. En revanche, s’ils interviennent moins souvent, les
problèmes non professionnels (rupture sentimentale, problèmes familiaux, problèmes
de santé) incitent davantage les jeunes à revenir chez leurs parents.
Les départs les plus tardifs ne s’effectuent pas à un âge plus élevé qu’auparavant : une
preuve de plus à l’encontre de l’idée suivant laquelle les enfants partiraient de plus en
plus tard. Les difficultés professionnelles jouent un rôle central dans cette prolongation
du séjour dans le giron familial, et rien n’indique que ce soit les enfants qui s’entendent
le mieux avec leurs parents qui ont le plus de mal à les quitter.
* Catherine Villeneuve-Gokalp appartient à l’Ined. L’auteur remercie Arnaud Bringé, de l’Ined, pour sa participation au traitement
des données.
Les noms et dates entre parenthèses renvoient à la bibliographie en fin d’article.
61ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 337-338, 2000 - 7/8La diversité des situations intermédiairese fait que les enfants restent chez leurs
entre habiter chez ses parents et s’installerLparents de plus en plus tard est aujourd’hui
dans un autre logement autorise une certaineune idée largement répandue. L’allongement
gradation des concepts susceptibles de recou-des études, le chômage des jeunes, l’améliora-
vrir la notion de départ. La définition la plustion de leurs relations avec leurs parents ainsi
restrictive s’appuiera ainsi uniquement surque les avantages du domicile familial en
l’observation transversale et ignorera les pre-
matière de confort pourraient l’expliquer. Les
miers départs s’ils ont été suivis d’un retour
chiffres confirment-ils ce jugement ou le retard antérieur à la date d’enquête : l’âge au départ
du départ des jeunes n’est-il qu’une idée est calculé à partir de l’observation à chaque
préconçue ? Il est nécessaire, au préalable, de âge de la proportion d’enfants ne résidant pas
définir ce que l’on entend par départ : la multi- chez leurs parents – exception faite des appelés
plication, au cours de la période récente, de et des internes dans un établissement scolaire,
situations intermédiaires entre l’installation des affectés sauf cas particulier par convention au
jeunes dans un autre logement que celui domicile parental (cf. encadré 1). Une défini-
tion plus large considère le premier départdes parents (la décohabitation), et leur acces-
dans un logement distinct de celui dession à une réelle indépendance résidentielle
parents pour une durée minimum de six mois(les parents n’assurant plus le financement de
consécutifs. Elle sera désignée par la suitece logement), complique l’analyse de leur accès
sous la dénomination de premier départ. Uneà l’autonomie résidentielle (Galland, 1995;
définition plus générale encore adjoindra àVilleneuve-Gokalp, 1997). L’accès à l’indépen-
ces premiers départs les jeunes qui sont
dance résidentielle a été de plus en plus précoce
absents de chez leurs parents plus de la moitié
jusqu’à la génération 1957, puis s’est fait de plus du temps, alors qu’ils déclarent pour résidence
en plus tardif pour les générations suivantes (1). principale celle de leurs parents (on désignera
Ce retard ne s’accompagne pas toujours de celui ce type de lien ténu avec le domicile parental
de la décohabitation, et les jeunes doivent sous le nom de résidence à temps partiel, par
parvenir à concilier leur besoin d’indépendance opposition avec la résidence chez les parents à
avec les contraintes financières. temps plein). Selon la définition, la proportion
de jeunes de 19 à 24 ans partis de chez leurs
parents varie considérablement, les filles seUne définition extensible du départ
révélant plus précoces que les garçons.
Considérer les résidences à temps partielLa résidence à un âge donné, complétée par la
comme une forme déguisée de départ neconnaissance des retours éventuels au domi-
modifie guère l’âge au premier départ. Encile familial, confirme le caractère progressif
revanche, tenir compte des retours après de l’accès à l’indépendance, ainsi que ses
un premier départ augmente sensiblement le
principales étapes. Elle se révèle cependant
pourcentage de départs par rapport à la
insuffisante pour déterminer l’âge au départ. définition la plus restrictive (cf. tableau 1).
Entre 19 et 24 ans, 56 % des hommes vivent
chez leurs parents de manière quasi perma- Il est difficile de dater précisément un départ
nente et n’en sont jamais partis. À l’autre quand les jeunes quittent leurs parents pro-
extrémité, 17% résident dans un logement gressivement, en habitant en partie chez eux,
personnel dont ils paient eux-mêmes le loyer. en partie ailleurs. Deux définitions fournissent
Entre ces deux situations extrêmes, qui des repères permettant cependant de décrire
avec une précision suffisante le processusmarquent le début et la fin du processus,
d’accès à l’indépendance. Le premier repères’intercalent des conditions résidentielles
coïncide avec le premier départ (ou départprovisoires : habiter chez ses parents tout en
dans un logement personnel) tel qu’il a étés’absentant de chez eux plus de la moitié du
défini plus haut : installation du jeune plus detemps, vivre dans un autre logement payé par
six mois d’affilé dans un logement distinct de
leurs soins, être de retour après un départ
celui de ses parents et qui lui permet de vivre
provisoire (cf. tableau 1). Aux mêmes âges, les
femmes connaissent aussi fréquemment une
1. Cf. l’article de Daniel Courgeau dans ce numéro.situation résidentielle transitoire, mais, plus
2. Dans la mesure où, par convention, les appelés vivant dans
précoces que les hommes, elles sont près de une caserne (6 % des hommes âgés de 19 à 24 ans), et les
internes de moins de 21 ans sont considérés comme vivant tou-deux fois plus nombreuses à avoir déjà acquis
jours chez leurs parents s’ils n’en étaient pas déjà partis aupa-
leur indépendance résidentielle (2). ravant, ces données sous-estiment la complexité du processus.
62 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 337-338, 2000 - 7/8Encadré 1
LES RÉSIDENCES COLLECTIVES
Le mode de résidence des internes et des appelés peut être l’occasion d’occuper un logement personnel.
n’a pas été recueilli à l’identique dans l’enquête Jeunes Le mode de logement pendant le service national était
et dans l’enquête Jeunes et carrières. Pour permettre détaillé dans l’enquête de 1997 : caserne, logement
des comparaisons, les conventions adoptées pour ces personnel ou résidence des parents. En revanche, la
catégories en 1992 ont dû être modifiées. Ces modifi- distinction entre caserne et logement personnel n’était
cations expliquent que les âges au premier départ et pas faite dans l’enquête de 1992. Pour cette enquête,
à l’indépendance en 1992 ne sont pas identiques à on a admis que ceux qui avaient effectué un service
ceux figurant dans un précédent article d’Économie armé l’avaient passé dans une caserne et que ceux
et Statistique (Villeneuve-Gokalp,1997). qui avaient effectué un service scientifique ou été en
coopération, ou avaient été objecteurs de conscience,
avaient occupé un logement personnel.Internat
On considère que les élèves internes de l’enseigne- Les cités universitaires et les foyers
ment secondaire sont partis de chez leurs parents.
Cependant, une confrontation du tableau de compo-
Les jeunes qui résident dans une cité universitaire ou un
sition du ménage et de l’année en cours dans le
foyer ne vivent plus chez leurs parents. Leur logement
calendrier a montré qu’il y avait eu parfois confusion
n’est guère différent de celui des jeunes qui louent une
entre cité universitaire, foyer d’étudiants et internat.
chambre à un particulier. En outre, eux-mêmes consi-
Aussi a-t-on convenu que les jeunes qui avaient déclaré
dèrent qu’ils sont partis : neuf sur dix ont déclaré être
avoir été internes pouvaient l’avoir été jusqu’à 21 ans
partis de chez leurs parents et seulement un sur dix
et n’étaient donc pas partis, mais qu’à partir de 21 ans
vivre toujours chez eux (mais le tableau de composition
ils étaient partis et vivaient dans un logement payé
du ménage signalait qu’il résidait dans une cité univer-
par leurs parents, cette convention valant pour les
sitaire). Les jeunes dont le premier départ a eu lieu en
deux enquêtes.
cité universitaire ou dans un foyer, et qui ne considèrent
pas être partis à ce moment là, n’ont donc pas indiqué
Service national la date de ce départ. Leur déclaration étant impossible
à corriger, ils restent confondus avec ceux qui ne
Il est obligatoire pour les hommes nés avant 1979. Le sont jamais partis ou sont partis plus tard. Cependant,
plus souvent les appelés sont logés dans une caserne : ils sont trop peu nombreux (moins de 10% des jeunes
on convenait alors, comme dans le cas des internes du dont le premier logement a été une chambre dans
secondaire, de leur attribuer comme résidence celle de ce type de résidence) pour modifier les résultats
leurs parents. Dans d’autres cas, le service militaire présentés ici.
Tableau 1
Situation résidentielle et type de départ
En %
Hommes Femmes
dont dontRésidence et type de départ 19-29 19-29
ans ans19-24 ans 25-29 ans 19-24 ans 25-29 ans
Résidence (1)
Chez les parents
À temps plein, jamais parti 38 56 17 27 43 10
Absent plus de la moitié du temps, jamais parti 2 31 1 20
De retour après un premier départ 8 810 6 75
Dans un logement personnel
Payé par les parents 11 16 6 12 18 6
Payé par le jeune 41 17 66 54 30 79
Ensemble 100 100 100 100 100 100
Départs selon le type (en %) t au sens restreint (2) 52 33 72 66 48 85
Premier départ (3) 60 41 82 72 55 90
Départ au sens large (4) 62 44 83 73 57 90
Jeunes ayant déjà occupé
43 19 68 55 32 80un logement indépendant (en %)
1. Résidence au moment de l’enquête.
2. Restreint : uniquement ceux qui ne résident pas du tout chez leurs parents à l’enquête.
3. Premier départ : tous ceux qui ont vécu ailleurs que chez leur parents au moins six mois consécutifs.
4. Large : même définition que premier départ, mais les jeunes absents plus de la moitié du temps (sauf ceux qui résident
dans une caserne ou un internat) sont également considérés comme partis.
Champ : ensemble des jeunes de 19 à 29 ans (générations 1968-1978).
Source : enquête Jeunes et carrières, 1997, Insee.
63ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 337-338, 2000 - 7/8Tableau 2
Âge médian au départ et à l’indépendance selon le mode de départ
Hommes Femmes
1992 1997 1992 1997
Âge au premier départ (1) 21,8 22,0 20,5 20,5
Âge à l’indépendance résidentielle (2) 22,8 23,9 21,5 21,9
Départ aidé
Âge au départ 19,8 20,3 19,1 19,5
Âge à l’indépendance résidentielle 24,3 25,4 23,5 23,6
Départ indépendant
Âge au départ 22,523,220,921,3
1. Installation dans un logement personnel (hors internat et caserne)
2. Installation dans un logement non payé par les parents
Lecture : on a affecté un mode de départ aux jeunes qui n’avaient pas encore quitté le domicile familial au moment de l’enquête
(cf. encadré 3).
Champ : générations 1963-1967 en 1992, et générations 1968-1972 en 1997.
Source : enquête Jeunes, 1992 et enquête Jeunes et carrières, 1997, Insee.
Graphique I
Départ et indépendance résidentielle
A – Hommes
En %
100
90
80
70
60
50
40
30
20
10
0 Âge
16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 Naissance entre 1963 et 1967
ans ans ans ans ans ans ans ans ans ans ans ans ans ans
Ensemble des départs
Indépendance résidentielle
Naissance entre 1968 et 1972B – Femmes
Ensemble des départs
En %
Indépendance résidentielle
100
90
80
70
60
50
40
30
20
10
0 Âge
16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29
ans ans ans ans ans ans ans ans ans ans ans ans ans ans
Lecture : à 22 ans, 50 % des hommes nés entre 1963 et 1967 étaient partis de chez leurs parents et 40 % avaient accédé
à l'indépendance résidentielle.
Champ : ensemble des jeunes nés entre 1963-1967 et entre 1968-1972.
Source : enquête Jeunes, 1992 et enquête Jeunes et carrières, 1997, Insee.
64 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 337-338, 2000 - 7/8de manière autonome (sans avoir à rendre de chez leurs parents n’a augmenté que d’une
compte de ses horaires, par exemple). Une demi-année et pour les femmes de 0,2an.
chambre en résidence universitaire répond à En revanche, l’âge à l’indépendance s’est élevé
ces critères, mais ni une caserne ni un internat de 1,7 an pour les premiers et de 1,1 an pour
(cf. encadré 1). Ce logement peut appartenir les secondes (3). Pour disposer d’effectifs plus
aux parents, ou être payé par eux : versement importants, on a agrégé les générations en
d’une somme régulière au jeune, ou paiement deux groupes quinquennaux: 1963 à 1967,
direct du loyer. La deuxième définition est observées en 1992, et 1968 à 1972, en 1997
celle de l’indépendance résidentielle : installa- (cf. encadré2). L’évolution des comporte-
tion dans un logement indépendant, à la ments est donc observée sur une période de
charge du jeune lui-même ou de son conjoint, cinq ans. Au cours de celle-ci, l’âge au départ
ou mis à sa disposition par son employeur. est resté stable : la moitié des hommes ont quitté
L’indépendance résidentielle sans indépen- leurs parents à vingt deux ans et la moitié des
dance financière est rare: parmi les jeunes femmes à vingt ans et demi (4) (cf. tableau 2 et
qui ont affirmé ne pas recevoir d’aide pour graphique I). En revanche, l’âge à l’indépen-
leur logement, moins de 5 % ont déclaré que dance s’est élevé d’un an pour les hommes
leurs parents ou beaux-parents leur versaient
une somme régulière d’argent. L’indépendance
résidentielle est entendue par rapport aux
3. Les âges sont exprimés en années et dixièmes d’année.parents: elle n’exclut pas une dépendance 4. L’enquête Jeunes de 1992 montrait que les hommes avaient
le même âge que les femmes la toute première fois qu’ils quit-éventuelle d’autres personnes de la famille,
taient leurs parents (vingt ans et demi), mais que pour eux, cetted’amis, ou du conjoint.
première absence correspondait fréquemment au service mili-
taire. L’installation plus tardive des hommes dans un logement
personnel pouvait donc apparaître comme la conséquence duStabilité de l’âge au départ mais retard
service militaire. Mais cette différence entre les sexes persistait
de l’indépendance même lorsque des contraintes militaires ne la justifiaient pas.
Ainsi, les dispensés et les réformés partaient deux ans après les
femmes, et ceux qui habitaient chez leurs parents pendant leurDe la génération 1963 à la génération 1971, service, à 24 ans, alors qu’ils étaient dégagés de leurs obliga-
tions militaires depuis l’âge de 21 ans (Villeneuve-Gokalp,1997).l’âge auquel la moitié des hommes sont partis
Encadré 2
SOURCES STATISTIQUES
Les résultats présentés dans cet article proviennent de beaux-parents), internat ou caserne, logement payé ou
l’enquête Jeunes et carrières réalisée par l’Insee en mis à disposition par la familleyé par le
complément de l’enquête Emploi de 1997. L’analyse jeune lui-même ou son conjoint ou mis à sa disposition
biographique a été limitée aux générations 1968 à 1972 par son employeur. Des questions sur l’âge au tout
(soit 3716 jeunes ayant entre 25 et 29 ans en 1997), de premier départ de chez les parents (avec un minimum
telle sorte que la moitié des jeunes observés soit déjà de six mois) et sur l’âge au départ dans un premier
partie de chez leurs parents et que la moitié ait déjà logement qui ne soit ni un internat ni une caserne com-
accédé à l’indépendance résidentielle. En revanche, les plétaient le calendrier. Une autre question permettait de
observations transversales du tableau 1 portent sur les savoir qui, des parents ou du jeune, payait le logement
générations 1968 à 1978, ce qui représente un effectif au moment de l’enquête. Les réponses obtenues à partir
de 7973 personnes. du calendrier ont été privilégiées, même lorsqu’elles
paraissaient contradictoires avec les réponses aux
questions complémentaires, mais celles-ci ont été utiles
En 1992, l’Insee avait déjà réalisé une enquête Jeunes
pour corriger les calendriers incomplets. Malheureuse-
en complément de l’enquête Emploi. Elle a permis d’ob-
ment, aucune question complémentaire ne permettait
server l’évolution des âges au départ et à l’indépen-
de connaître l’année du premier logement indépendant
dance résidentielle sur une période de cinq ans, en
(payé par le jeune lui-même, par son conjoint ou par
sélectionnant les générations 1963-1967, également
son employeur). Or, 301 enquêtés ont déclaré ne plus
âgées de 25 à 29 ans en 1992.
dépendre de leurs parents pour se loger sans avoir
signalé depuis quelle année dans le calendrier. On leur
Le questionnaire de l’enquête Jeunes et carrières com- a attribué un âge moyen à l’indépendance identique
portait un calendrier qui devait être rempli année par à celui des autres jeunes du même sexe, partis de chez
année et qui portait sur les principaux événements pro- leurs parents au même âge, pour vivre avec des
fessionnels, familiaux et résidentiels survenus depuis personnes du même lien (conjoint, amis, seul, etc.),
l’âge de 16 ans. Quatre réponses étaient proposées dans le même type de logement (cité universitaire,
pour indiquer le mode de logement le plus longtemps logement non collectif, etc.) et pour lesquels l’âge à
occupé chaque année : logement des parents (ou l’indépendance était indiqué.
65ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 337-338, 2000 - 7/8et de 0,4 an pour les femmes (respectivement régulière au jeune qui l’utilise pour se loger, à
23,9 et 21,9 ans en 1997) (cf. encadré 3). Celles- l’exclusion de toute autre forme d’aide fami-
ci ont donc accédé à l’indépendance deux ans liale ou d’une autre origine. Afin de ne pas
avant les hommes en 1997, contre alourdir la présentation on entendra par indé-
1,3 an cinq ans plus tôt. Cette évolution peut pendance la seule indépendance résidentielle,
surprendre en raison de l’homogénéisation en précisant toujours indépendance financière
des comportements masculins et féminins liée lorsqu’on voudra marquer la différence.
à l’allongement des études (Bozon, 1994;
Galland, 1995). Davantage de jeunes partent grâce
à l’aide de leurs parents
Les variations de l’âge au départ et à l’indé-
pendance dépendent des caractéristiques La stabilité de l’âge à la décohabitation entre
familiales, sociales et économiques des indi- 1992 et 1997 s’explique par le rapide dévelop-
vidus(5). L’arbitrage entre poursuivre ses pement de l’aide des parents qui a permis à un
études ou les arrêter et celui entre partir ou plus grand nombre d’enfants de partir avant
rester sont imbriqués. Ils dépendent à la fois d’être financièrement indépendants. Une plus
des jeunes et de la volonté ou de la possibilité grande précocité des départs aidés aurait pu
de leurs parents de les aider pécuniairement suffire à compenser le retard de l’indépen-
(Herpin et Verger, 1997). Cet article tente dance, mais au contraire, ils ont été reportés
d’expliquer comment les jeunes parviennent à de 0,5 an pour les hommes et de 0,4 an pour
quitter leurs parents toujours au même âge les femmes. En revanche, ils ont été octroyés,
alors qu’ils accèdent à l’indépendance de plus à tout âge, à un plus grand nombre de jeunes :
en plus tard. La notion de départ aidé joue, on la proportion d’hommes ayant bénéficié
le verra, un rôle important dans l’explication d’un départ aidé avant 24 ans a doublé et celle
de cette contradiction apparente : on entend des femmes a augmenté de plus de 50%
par là l’installation dans un logement apparte-
nant aux parents ou dont ils paient le loyer,
5. Cf. les articles de Daniel Courgeau et Olivier Galland dans
soit directement, soit en versant une somme ce numéro.
Encadré 3
ÂGES AU DÉPART ET À L’INDÉPENDANCE RÉSIDENTIELLE
Les âges médians au départ et au premier logement indépendant ou maintien de la cohabitation). Ce pro-
indépendant présentés dans cet article correspondent cessus est réitéré pour chaque individu d’âge N+1,
à l’âge auquel la moitié des jeunes ont connu ces évé- N+2… non encore parti. Tous les individus ne sont pas
nements. Ils sont toujours calculés sur la totalité des encore partis à 29 ans et l’enquête ne fournit aucune
jeunes de 25-29 ans, y compris ceux qui ne sont pas information sur les comportements résidentiels après
encore partis. Il n’était pas nécessaire que tous soient cet âge, toutes les personnes enquêtées ayant moins
partis et indépendants pour repérer ces âges, puisque, de 30 ans. On a admis que ceux qui partent après cet
parmi les 25-29 ans, plus de la moitié étaient partis et âge le font toujours sans l’aide de leurs parents et que
indépendants avant 25 ans. Pour représenter les départs ceux qui ne partent jamais ne cohabitent pas toute
après 25 ans dans le graphique I, on a effectué une leur vie avec ces derniers : ils accèdent directement à
estimation actuarielle qui permettait de tenir compte l’indépendance résidentielle au moment du départ de
des jeunes qui n’étaient pas encore partis à la date de leurs parents ou du décès de ceux-ci.
l’enquête (leur biographie résidentielle est incomplète,
elle est dite « tronquée à droite » ou « censurée à droite »).
On a ainsi affecté un mode de départ à 8% des
hommes et à 3 % des femmes pour l’enquête de 1992
et à 9 % des hommes et à 6 % des femmes pour celle
Calculer les âges médians au départ et à l’indépendan-
de 1997. Moins de la moitié des hommes partis avec
ce en distinguant les jeunes dont le départ était aidé
une aide avaient accédé à l’indépendance avant
des jeunes partis sans aide nécessite de connaître les
25 ans, ce qui empêchait de connaître l’âge médian
conditions financières du départ pour tous les jeunes.
à l’indépendance après un départ aidé. Aussi a-t-on
Pour cela, il est nécessaire d’affecter un mode de
attribué un âge à l’indépendance en utilisant la même
départ aux 25-29 ans résidant encore chez leurs
procédure que pour le mode de départ.
parents au moment de l’observation. Pour attribuer un
mode de départ à un individu Y, d’âge N, on a cherché
au hasard, parmi les individus d’âge N+1, un individu Z Cette procédure n’a été utilisée que pour indiquer et
qui avait à l’âge N les mêmes caractéristiques que Y comparer les âges médians selon le type de départ
(résidence chez les parents, même sexe, même situation (cf. tableau 2). Pour ne commenter que des comporte-
par rapport aux études, et même taille de l’aggloméra- ments observés directement par l’enquête, l’analyse
tion de résidence). Puis on a attribué à Y, à l’âge N+1, rétrospective a été partout ailleurs limitée à des événe-
le même comportement que Z (départ aidé ou départ ments survenus avant 25 ans.
66 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 337-338, 2000 - 7/8(cf. graphique II). Les départs aidés ayant lieu mêlés. L’allongement des études et les plus
trois ans avant les départs indépendants pour grandes difficultés d’accès à l’emploi expliquent
les hommes et près de deux ans pour les le recours plus fréquent à de tels arrangements.
femmes, leur développement a permis de com- Inversement, l’absence d’aide oriente les jeunes
penser le retard de ces deux formes de départs vers des études courtes et une activité profes-
(cf. tableau 2). sionnelle précoce. Le retard des femmes à l’indé-
pendance est dû presque uniquement au déve-
loppement de l’aide parentale puisque l’âge àLa comparaison de ces deux modes de décohabi-
l’indépendance après un départ aidé n’a pastation permet également de mieux comprendre
varié et qu’il n’a reculé que de 0,4 an pour cellesles mécanismes du retard de l’indépendance rési-
qui sont parties sans aide. Tel n’est pas le cas dentielle. Les jeunes qui partent avec l’aide de
des hommes : le plus grand nombre d’aides auleurs parents sont plus âgés lorsqu’ils accèdent
départ ne suffit pas à expliquer le retard deà l’indépendance que ceux qui partent sans cette
aide. Un accroissement du nombre de jeunes l’indépendance, puisque, selon l’enquête de 1997,
qui partent avec une aide entraîne un retard de les bénéficiaires de telles aides ont accédé à
l’indépendance pour ces jeunes. Il est difficile de l’indépendance 1,1 an plus tard qu’à l’enquête
discerner le sens de la relation entre aide et indé- précédente, et que ceux qui sont partis indépen-
pendance, effets et causes étant étroitement dants avaient alors 0,7 an de plus.
Graphique II
Proportion des jeunes partis selon le mode du premier départ
A – Hommes
En %
80
70
60
50
40
30
20
10
0 Âge
Naissance entre 1963 et 1967
16 ans 17 ans 18 ans 19 ans 20 ans 21 ans 22 ans 23 ans 24 ans
Départs aidés
Départs indépendants
Ensemble des départs
B – Femmes
Naissance entre 1968 et 1972
En %
Départs aidés
90
Départs indépendants
Ensemble des départs
80
70
60
50
40
30
20
10
0 Âge
16 ans 17 ans 18 ans 19 ans 20 ans 21 ans 22 ans 23 ans 24 ans
Lecture : à 22 ans, 50 % des hommes nés entre 1968 et 1972 étaient partis de chez leurs parents, dont 26 % avec leur aide et
23 % sans aide.
Champ : ensemble des jeunes nés entre 1963-1967et 1968-1972.
Source : enquête Jeunes, 1992 et enquête Jeunes et carrières, 1997, Insee.
67ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 337-338, 2000 - 7/8Davantage de départs sont aidés au terme
des études que par le passé Les aides destinées aux étudiants ont augmenté
principalement parce qu’ils sont devenus plus
Les départs en cours d’études sont plus souvent nombreux, que les départs en cours d’études
aidés (deux sur trois) que les départs après la fin ont progressé au même rythme et que l’aide
des études (un sur trois). Entre 1992 et 1997, des parents a suivi (cf. graphique V). Mais,
l’aide des parents s’est accrue quel que soit le dans cette catégorie de jeunes, la proportion
moment du départ: la proportion d’hommes des bénéficiaires d’une aide au départ a relati-
partis avec une aide, avant 24 ans et avant la fin vement peu augmenté pour les hommes (65 %
de leurs études est passée de 13 % à 19 % ; celle des jeunes gens partis en cours d’études et
des femmes de 15 % à 20 % (cf. graphique III). avant 24 ans avaient reçu une aide en 1992,
De même, la proportion de départs avant 24 ans 73 % en 1997) et elle est restée stable pour
et bénéficiant d’un concours des parents, mais au les femmes (64 %).
terme des études, a triplé (de 4 % à 12 %) pour les
hommes et a été multipliée par deux et demi Les aides au départ au terme des études devien-
pour les femmes (4% à 10%) (cf. graphique IV) nent vraisemblablement plus fréquentes en raison
– alors même que de moins en moins de jeunes de l’allongement de la période de transition
attendent la fin de leurs études pour partir. entre la sortie de l’appareil scolaire et le recrute-
Les raisons de cette généralisation de l’aide des ment sur un emploi stable : 30 % des hommes et
parents différent selon le moment du départ. 20 % des femmes nés entre 1968 et 1972, partis
Graphique III
Départs en cours d’études
A - Hommes
En %
100
90
80
70
60
50
40
30
20
10 Naissance entre 1963 et 1967
ÉtudiantsÂge0
Départs en cours d’études
16 ans 17 ans 18 ans 19 ans 20 ans 21 ans 22 ans 23 ans 24 ans
Dont : départs aidés
B - Femmes Naissance entre 1968 et 1972
Étudiants
En %
Départs en cours d’études100
Dont : départs aidés
90
80
70
60
50
40
30
20
10
Âge0
16 ans 17 ans 18 ans 19 ans 20 ans 21 ans 22 ans 23 ans 24 ans
Lecture : à 22 ans, 24 % des hommes nés entre 1968 et 1972 étaient partis de chez leurs parents pendant leurs études, dont 18 % avec
leur aide. À, 32 % des hommes nés entre 1968 et 1972 étaient encore étudiants, contre 20% des hommes nés entre 1963 et 1967.
Champ : générations 1963-1967 et 1968-1972.
Source : enquête Jeunes, 1992 et enquête Jeunes et carrières, 1997, Insee.
68 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 337-338, 2000 - 7/8après leurs études et avant 24 ans, ont bénéficié La liste des bénéficiaires d’une aide des
d’une aide pour se loger, moins de 10% des parents est sans surprise : ceux qui partent seul
jeunes nés entre 1963 et 1967 (cf. graphique IV). plutôt que ceux qui partent en couple, les
Le développement de ce cas de figure, encore enfants issus des classes les plus favorisées,
rare au début des années 90, apparaît comme ceux dont le père et la mère sont vivants,
l’un des changements majeurs de ces dernières et enfin ceux dont les parents n’habitent pas
années. l’agglomération parisienne. Ces résultats se
fondent sur l’observation effective des départs
Ainsi qu’il était prévisible, l’aide des parents avant 25 ans, et n’utilisent donc pas d’estima-
est d’autant plus fréquente que le bénéficiaire tions (nécessaires pour les départs plus tardifs :
est jeune (cf. tableau 3). On estime (6) que du moins la fréquence des départ aidés au delà
seulement 12% des hommes et 8% des de cet âge s’avère-t-elle très faible). Il n’était
femmes qui partent après 24 ans seraient malheureusement pas possible d’utiliser un
aidés. Les effets de l’âge et ceux de la pour- modèle de durée pour mesurer les probabili-
suite d’études se cumulent : plus de sept étu- tés de quitter ses parents en fonction des
diants sur dix et plus d’une étudiante sur deux caractéristiques antérieurement acquises et de
qui partent avant 21 ans le font grâce à leurs l’évolution avec le temps de la situation par
parents, mais seulement un sur trois et une sur
cinq si le départ a lieu au même âge mais après
6. Tous les plus de 24 ans n’avaient pas encore quitté le domicile
l’arrêt des études. parental au moment de l’enquête.
Graphique IV
Départs après études
A – Hommes
En %
100
90
80
70
60
50
40
30
Naissance entre 1963 et 1967
20 Personnes ayant terminé
leurs études10
Départs après la fin
0 Âge des études
16 ans 17 ans 18 ans 19 ans 20 ans 21 ans 22 ans 23 ans 24 ans
Dont : départs aidés
Naissance entre 1968 et 1972B – Femmes
Personnes ayant terminé
En % leurs études
100
Départs après la fin
des études90
Dont : départs aidés
80
70
60
50
40
30
20
10
0 Âge
16 ans 17 ans 18 ans 19 ans 20 ans 21 ans 22 ans 23 ans 24 ans
Lecture : à 22 ans, 68 % des hommes nés en 1968-72 avaient terminé leurs études, 26 % étaient partis après la fin de leurs études,
dont 9 % avec l'aide de leurs parents.
Champ : générations 1963-1967 et générations 1968-1972.
Source : enquête Jeunes et enquête Jeunes et Carrières, Insee.
69ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 337-338, 2000 - 7/8rapport aux études (7). Une régression logis- ajoute l’allocation logement (aide person-
tique avait également peu de sens, car le nalisée au logement (APL)), 653 000 étudiants
diplôme espéré, l’âge de fin d’études, et le (30 %) ont perçu une aide au logement en
désir de vivre en couple sont trop liés à la déci- 1996. D’après les enquêtes de l’Insee, parmi
sion de partir pour être analysés toutes choses les personnes sans enfant (8), en mars 1992,
égales par ailleurs (Herpin et Verger, 1997). seulement 8% des étudiants de vingt ans ou
plus percevaient une allocation, soit 17 % des
étudiants ne vivant plus chez leurs parents ; enLes allocations logement renforcent
mars 1997, 30 % des étudiants, soit 50 % del’aide des parents
ceux qui étaient partis. L’élargissement de ces
allocations aux étudiants a permis à ceux
En dehors de l’aide familiale, l’ouverture de
l’allocation de logement social (ALS) aux
7. Une vérification par le tracé des graphiques de Nelson-Aalenétudiants à partir de 1991 a pu faciliter le
ne permet pas de traiter départ aidés et départs indépendantsdépart de nombreux étudiants. D’après la
comme des risques concurrents.
CNAF, 529 000 étudiants en bénéficiaient en 8. Dans les deux enquêtes, les allocations familiales et les allo-
cations pour le logement étaient confondues dans une même1996, soit un peu plus d’un étudiant sur quatre
question. On ne peut donc les distinguer que pour les personnes
(moins de 6 000 étudiants fin 1991). Si l’on sans enfant.
Graphique V
Résidence des étudiants selon l’âge
A – Hommes
En %
100%
90%
80%
70%
60%
50%
40%
30%
20%
10%
0%
(1) (2) (1) (2) (1) (2) (1) (2) (1) (2) (1) (2) (1) (2)
18 ans 19 ans 20 ans 21 ans 22 ans 23 ans 24 ans
Générations et âge
Partis avec l’aide
des parents
Partis sans l’aide
des parents
B – Femmes Résidence chez
les parentsEn %
100%
90%
80%
70%
60%
50%
40%
30%
20%
10%
0%
(1) (2) (1) (2) (1) (2) (1) (2) (1) (2) (1) (2) (1) (2)
18 ans 19 ans 20 ans 21 ans 22 ans 23 ans 24 ans
Générations et âge
Lecture : parmi les hommes nés entre 1968 et 1972 et ayant poursuivi leurs études au moins jusqu’à 22 ans, 48 % résidaient encore
chez leurs parents à 22 ans, 13 % étaient partis sans leur aide et 39 % avec leur aide.
Champs : (1) : générations 1968-1972. (2) : générations 1963-1967.
Source : enquête Jeunes, 1992 et enquête Jeunes et Carrières, 1997, Insee.
70 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 337-338, 2000 - 7/8

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