Les questionnements sur la société française pendant quarante ans denquêtes Formation et Qualification Professionnelle

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Les enquêtes sur la Formation et la Qualification Professionnelle examinent, de manière approfondie, le parcours de la personne interrogée dont elles reconstituent diverses étapes de son histoire. Elles répondent à des interrogations très variées sur la société et son économie. Ayant été répétées six fois pendant quarante ans, elles offrent des données éclairant des évolutions sur une période relativement longue. Cependant les questionnements sur la société ont eux-mêmes changé au cours d'une telle période, ainsi que les problématiques de recherche. Cet article traite successivement de cinq grands domaines thématiques qui trouvent place dans la biographie de la personne interrogée : ascendance sociale, scolarité, formation continue, mobilité professionnelle, passé migratoire. Pour chacun des domaines, nous mentionnons les évolutions marquantes du questionnaire, et tâchons d'aller au-delà en éclairant les raisons et le contexte de ces changements. Quatre problématiques très contrastées sont apparues au fil de l'analyse : les inégalités sociales ; les besoins du système productif en qualifications ; le capital humain ; les discriminations. D’une problématique à l’autre, les préoccupations diffèrent en matières de politiques publiques, mais les écarts se manifestent aussi dans les cadres théoriques, voire dans les disciplines mobilisées, ainsi que dans les méthodes de traitement des données et même, finalement, dans la définition de ce qui vaut comme fait scientifique.
Publié le : dimanche 30 décembre 2012
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CONDITIONS DE VIE - SOCIÉTÉ
Les questionnements sur la société
française pendant quarante ans
d’enquêtes Formation et Qualification
Professionnelle
Olivier Monso et Laurent Thévenot*
Les enquêtes sur la Formation et la Qualification Professionnelle examinent, de manière
approfondie, le parcours de la personne interrogée dont elles reconstituent diverses éta-
pes de son histoire. Elles répondent à des interrogations très variées sur la société et son
économie. Ayant été répétées six fois pendant quarante ans, elles offrent des données
éclairant des évolutions sur une période relativement longue. Cependant les question-
nements sur la société ont eux-mêmes changé au cours d’une telle période, ainsi que les
problématiques de recherche. Cet article traite successivement de cinq grands domaines
thématiques qui trouvent place dans la biographie de la personne interrogée : ascendance
sociale, scolarité, formation continue, mobilité professionnelle, passé migratoire. Pour
chacun des domaines, nous mentionnons les évolutions marquantes du questionnaire, et
tâchons d’aller au-delà en éclairant les raisons et le contexte de ces changements. Quatre
problématiques très contrastées sont apparues au fl de l’analyse : les inégalités sociales ;
les besoins du système productif en qualifcations ; le capital humain ; les discrimina-
tions. D’une problématique à l’autre, les préoccupations diffèrent en matières de poli-
tiques publiques, mais les écarts se manifestent aussi dans les cadres théoriques, voire
dans les disciplines mobilisées, ainsi que dans les méthodes de traitement des données et
même, fnalement, dans la défnition de ce qui vaut comme fait scientifque.
* Au moment de la rédaction de cet article, Olivier Monso appartenait à la division Emploi et au Crest de l’Insee. Laurent Thévenot est
membre du Crest et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Pour les besoins de cet article, les
auteurs ont réalisé des entretiens avec Dominique Goux, Dominique Merllié, Fabrice Murat, Roxane Silberman, Louis-André Vallet et
Philippe Zamora, et les remercient ici, ainsi que Catherine Borrel, Cécile Brousse, Alain Desrosières, Cécile Détang-Dessendre, Annick
Kieffer, Louis Lévy-Garboua et trois referees anonymes, pour leur aide et leurs commentaires. Une version de travail antérieure à cet
article comporte une bibliographie des travaux réalisés à partir des enquêtes FQP :
http://www.crest.fr/images/doctravail//2008-20.pdf.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 431–432, 2010 13n dépit de leur dénomination restrictive, etc., et des mesures destinées à y remédier. Il E les enquêtes Formation et Qualifcation s’agira par exemple des politiques traitant d’iné-
Professionnelle (FQP) portent sur des aspects galités sociales entretenues ou corrigées par le
très divers de l’itinéraire de mobilité des per- système scolaire. Par « outils d’analyse », nous
sonnes interrogées. Ces dernières sont ques- entendons les questionnaires, catégories, varia-
tionnées sur les grandes étapes de leur vie à bles et exploitations statistiques, ces dernières
l’école (avec un grand détail depuis la mater- contribuant à fgurer des interdépendances entre
nelle), dans leur premier emploi puis dans leur variables. Ainsi, la nomenclature des profes-
activité ou leur chômage, en remontant jusqu’à sions et catégories socioprofessionnelles (PCS)
leurs ascendants (diplôme, profession, situation peut être mobilisée pour répondre aux question-
matrimoniale). En raison de l’ampleur de cette nements politiques précédents. Mais les outils
interrogation, les enquêtes FQP ont constam- d’analyse trouvent aussi leur pertinence dans
ment servi à dresser des tableaux généraux de la des « théories explicatives » développées par les
société française, à porter des jugements sur son sciences économiques, sociales et politiques.
évolution, et à nourrir des débats sur les politi- Ces théories s’appuient sur des concepts tels que
ques publiques. Ces enquêtes ont été réalisées classe sociale ou capital culturel, pour continuer
six fois sur une période de quarante ans. On avec le même exemple. La catégorie des PCS
peut donc les exploiter pour produire des séries peut ainsi être discutée à la fois du point de vue
de l’évaluation, quant à sa pertinence pour por-longues de données. Le présent article propose
ter un diagnostic sur des politiques, et du point la synthèse d’une exploitation plus originale,
de vue des théories sociologiques, quant à son de second ordre en quelque sorte (1). Il s’inté-
adéquation à des concepts théoriques tels que la resse à la série longue des questionnaires et des
1classe sociale. études exploitant les réponses selon diverses
thématiques de recherche, afn d’y découvrir
Pour mettre en œuvre cette démarche, nous l’évolution des questionnements sur la société
sommes partis d’un corpus constitué de la série française et les politiques publiques. En un
des questionnaires des enquêtes FQP (de 1964 à temps où l’évaluation des politiques a pris une
2003), de la bibliographie la plus large possible place considérable dans l’exploitation de don-
des travaux exploitant ces enquêtes (Monso et nées statistiques, il n’est pas inutile de prendre
Thévenot, 2008) et des entretiens menés auprès un recul historique afn de situer les thèmes et
des responsables de l’enquête et des chercheurs les méthodes actuels dans une perspective plus
l’ayant exploitée. Les références bibliographi-longue.
ques du présent article ne sont que des indica-
tions à replacer dans ce corpus plus complet.Cet article participe d’une tradition de réfexion
historique et sociologique sur les outils statis-
Notre recherche a fait apparaître des articula-tiques et leurs transformations, dans un recul
tions fortes entre politiques, outils et théories, non réductible au constat de leur progrès tech-
qui nous ont permis de mettre en évidence qua-nique. Une telle réfexion a pu se développer
2tre problématiques (2). La première probléma-à l’Insee même (Desrosières, 1987 [1977],
tique s’inquiète des inégalités générées par des 1993 ; Guibert et al., 1971 ; Thévenot, 1979,
origines sociales différentes. Elle prend appui 1987), en relation avec des historiens et socio-
sur des catégories qui distinguent des milieux logues, et s’est notamment manifestée dans des
sociaux, telles que les PCS, ainsi que sur des « Journées d’étude sur l’histoire de la statisti-
outils de mise en relation avec des origines (à que » de Vaucresson (23-25 juin 1976) complé-
comprendre ici tant en relation à des origines tées par un travail systématique qui a alors cou-
sociales qu’à un passé migratoire), tels que les vert largement le système statistique (Affchard,
tables de mobilité. Elle comprend en outre des 1987). De nouvelles « Journées d’Histoire de la
théories sociologiques expliquant la reproduc-Statistique », d’ambition plus modeste, ont été
tion de ces inégalités. La deuxième probléma-organisées en 2006 et 2008.
tique se préoccupe des besoins du système pro-
À partir de cette approche historique, nous
cherchons à mettre en relation, dans ce que
1. Un premier exposé de cette recherche a été discuté aux
nous appellerons par la suite des « problémati- Journées d’Histoire de la Statistique de 2006, puis complété
dans un document qui fournit les preuves à l’appui des conclu-ques », trois composantes : des politiques, des
sions présentées ici (Monso et Thévenot, 2008).outils d’analyse et des théories explicatives. Par 2. L’objectif n’est pas ici de suivre ces problématiques dans l’en-
semble du système statistique. Une extension de la recherche à « politique », nous entendons à la fois un ques-
cet ensemble ferait apparaître non seulement les phénomènes tionnement sur la société, posé en termes d’in-
d’emprunt d’une enquête à une autre, mais aussi le choix de tel
suffsance de justice, d’effcacité, d’intégration, ou tel « véhicule » pour traiter une problématique donnée.
14 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 431–432, 2010ductif et s’interroge sur la capacité du système tion d’enquêtes statistiques dédiées au sujet :
de formation à les satisfaire. Les exploitations en France, l’enquête FQP a ainsi été précé-
associées à cette problématique passent par une dée, notamment, par l’enquête de 1948 menée
mise en relation des nomenclatures de forma- à l’Ined par Brésard (Brésard, 1950), centrée
sur le lien entre taille de la famille d’origine tion et d’emploi selon des niveaux de qualif-
et mobilité sociale, et par l’enquête Emploi de cation et la construction de « comptes socio-
1953 qui, à l’initiative de Desabie, comprenait démographiques » (sorties du système scolaire,
une question sur la profession du père, introdui-mobilités, etc.). Les théories associées, souvent
sant une thématique reprise ultérieurement par en économie du travail, traitent notamment des
l’enquête FQP. Quoique le nom de l’enquête qualifcations ou déqualifcations résultant du
refète d’autres domaines thématiques (que progrès technique. La troisième problémati-
nous développons plus loin) mis en avant dans que questionne l’effcacité des investissements
les objectifs de sa création, elle s’est distinguée individuels de formation. Son traitement passe
dès son origine (1964) par les questions intro-par la construction de mesures quantitatives
duites sur l’ascendance sociale des personnes de la formation initiale ou continue (nombre
interrogées. Elle a ainsi contribué à dévelop-et durée des formations) et de ses rendements
per l’intérêt sur ce thème, incitant en retour les (salaire, accès à l’emploi). Les outils mobilisés
concepteurs de l’enquête Emploi à réintroduire sont principalement économétriques. La théorie
des informations sur la génération précédente, à sous-jacente est celle du capital humain.
partir de 1982.
La quatrième problématique ne présente pas
Dans l’enquête de 1964, un court questionne-la cohérence des précédentes. Elle apparaît
ment de ce type avait été introduit. Il n’y avait encore, particulièrement en France, traversée
pas encore de partie indépendante sur l’« origine par de vives controverses qui évoluent rapi-
sociale » en tant que telle : seules deux questions dement. Cependant, il importe de la mettre en
sur la profession principale et le statut (indépen-avant parce qu’elle correspond à un ensemble
dant, employeur, salarié, etc.) du père avaient de travaux dont le poids est croissant. Par-delà
été ajoutées à la fn du module « Évolution de des divergences fortes sur les questionnements
la situation professionnelle au cours des cinq politiques, il y a cependant accord sur la néces-
années précédant l’enquête ». Le choix de se sité de combattre des discriminations raciales.
limiter au père, pour la comparaison avec la De la même façon, les prises de position sur
situation professionnelle de l’enquêté (qu’il soit les catégories « ethniques » suscitent le débat
homme ou femme) est traditionnel dans les étu-tout en admettant la nécessité d’identifer les
des de mobilité sociale, posé dans un contexte populations pouvant subir ces injustices. Mais
3où le travail féminin était moins développé (3). les théories sont diverses et diffcilement
La demande d’information sur les origines conciliables.
sociales conduit à introduire des questions sur
le diplôme du père (dès FQP 1970) et à ren-L’inégale présence de ces problématiques, que
dre plus précis le recueil de la profession. Mais ce soit chez les commanditaires de l’enquête,
surtout, elle amène à dupliquer ces questions ses concepteurs ou encore les personnes l’ayant
pour un grand nombre d’ascendants à partir de exploitée, peuvent éclairer les modifcations
l’enquête de 1977 : mère, grands-parents, puis
du questionnaire des enquêtes FQP au cours
beaux-parents qui, introduits en 1985 par des
du temps. Pour simplifer le suivi de cette évo-
questions sur le beau-père, vont ensuite alterner
lution, nous avons découpé celle-ci en grands
leur présence (1993) dans l’enquête avec celle
domaines thématiques d’investigation qui cou-
des grands-parents (2003). En 2003, à l’inter-
vrent plusieurs aspects de la biographie de la
rogation sur la famille d’origine de l’individu
personne interrogée : ascendance sociale, sco- du point de vue de la profession et des diplô-
larité, formation continue, mobilité profession- mes, sont ajoutées des questions sur des événe-
nelle, passé migratoire. ments familiaux ayant pu avoir un impact sur la
3. Bertaux, dans l’une des premières études de mobilité sociale Ascendance sociale : inégalités sociales,
menées à partir de FQP (1969), relève déjà cette limitation. Lors
de la préparation de l’enquête de 1993, il a, d’après nos entre-hérédité et société ouverte
tiens, demandé l’ajout de questions sur l’ensemble des frères et
sœurs, demande qui n’a pas été acceptée pour des raisons de
place. En 2003, la demande est réitérée par Vallet. Elle aboutit La question du lien entre origine et position
à la solution consistant à tirer au sort un frère ou une sœur et sociales suscite un fort intérêt dans la France
demander des informations complémentaires pour cette per-
d’après-guerre, et se concrétise dans la concep- sonne.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 431–432, 2010 15destinée sociale, ainsi que sur un frère ou une dicaps sociaux » par des mesures de solidarité
sœur tiré(e) au sort. Ces informations, en décri- favorables à une plus grande égalité. Cette
vant une trajectoire scolaire ou professionnelle formulation du questionnement critique prend
éventuellement postérieure à celle de l’enquêté, appui sur le principe d’intérêt général civique,
renseignent sur un destin social familial. Enfn, pour reprendre l’identifcation d’une pluralité
une question a été introduite dans laquelle on de principes supérieurs communs, ou « gran-
demande à l’enquêté d’ordonner, au regard du deurs », servant de fondement à des critiques et
« niveau » ou du « statut », son emploi par rap- des justifcations dans un débat public (Boltanski
4 5port à celui de son père au moment où l’enquêté et Thévenot, 1991) (5). Cette solidarité de gran-
terminait ses études, inspirée par les enquêtes deur civique est une composante majeure d’un
internationales de l’International Social Survey « républicanisme français », mais on la retrouve
Programme (ISSP). Elle permet de compléter dans d’autres traditions politiques favorables à
6la mesure des mobilités selon les catégories un « État social » (ou « État providence ») (6).
sociales par les appréciations des personnes La « critique sociale » du fractionnement de
concernées. l’intérêt général en intérêts particuliers, de corps
ou de classes, dénonce une source d’inégalités
entretenues d’une génération à l’autre.L’enquête FQP est ainsi devenue pour long-
temps la source privilégiée situant la personne
dans un milieu social d’origine. Remarquons En cohérence avec ces questionnements politi-
que les concepteurs de FQP 1964 présentaient ques, des théories développées par des sciences
cette utilisation comme « accessoire » (Praderie, économiques et sociales proposent des explica-
1966). Elle s’est cependant maintenue tout tions à la reproduction des inégalités sociales,
au long de l’histoire des enquêtes FQP, repré- en prenant appui sur des variables caractérisant
sentant à elle seule plus du tiers des publica- l’origine sociale. Outre une tradition marxiste
tions (cf. annexe 2), et se développant y com- dans laquelle s’inscrivent Baudelot et Establet en
pris à l’Insee (Thélot, 1982). À ce titre, elle est exploitant certaines données de FQP (Baudelot
particulièrement prisée des sociologues atten- et Establet, 1971), Bourdieu et Passeron déve-
tifs aux appartenances à des groupes sociaux loppent une théorie de la reproduction sociale et
relativement cohérents. Afn de caractériser le des « héritiers » (Bourdieu et Passeron, 1964) en
complexe de propriétés corrélées constitutives tablant sur une classifcation des positions diffé-
d’une telle appartenance, la nomenclature des renciant des classes sociales dans un espace ten-
catégories socioprofessionnelles se présente dant à se reproduire d’une génération à l’autre.
comme l’outil approprié, dans la mesure où elle L’espace est cartographié à partir de plusieurs
fut précisément conçue par Porte (Desrosières, axes correspondant à des « espèces différentes
1977), puis réformée (Desrosières et al., 1983)
dans cet esprit. Les deux outils majeurs de l’in-
vestigation sur la mobilité sociale se résument
ainsi à cette nomenclature et à des matrices 4. Le thème de la « circulation des élites », développé par Pareto,
et de leur recrutement, occupe une place importante dans cette de mobilité construites à partir de l’enquête
généalogie. Sur l’histoire de la mobilité sociale, voir les ouvrages
FQP. de référence : Cuin (1993) et Merllié (1994), lequel fait notamment
justice à l’extension considérable de la notion de mobilité sociale
thématisée par Sorokin et couvrant aussi le déplacement des Derrière l’apparent thème commun de l’héré- groupes sociaux et des objets culturels (Sorokin 1959 [1927]).
Sur l’amont des enquêtes de mobilité sociale depuis les travaux dité, qui est traité à partir de l’outil des tables de
de Galton jusqu’aux enquêtes FQP, voir : Thévenot (1990). Non mobilité, on entend principalement aujourd’hui seulement l’interprétation des tables d’hérédité change, mais
aussi celle de la nomenclature sociale qui, selon les termes de la question de l’hérédité sociale qui relève de
Galton, est un indicateur de traits physiques et moraux distin-la première problématique citée en introduction,
guant les personnes « incapables de devenir des citoyens utili-
celle des inégalités sociales. Mais il ne faut pas sables (serviceable) ».
5. Les autres problématiques considérées dans l’article font oublier une conception antérieure de l’hérédité
intervenir d’autres grandeurs, grandeur Industrielle d’effcacité
marquée, elle, par un souci de sélection. Cette technique, et grandeur marchande de la concurrence. Dans
l’ouvrage cité, les auteurs ont établi le modèle commun à six sélection a pu viser le renouvellement des « éli-
grandeurs légitimes, qui apporte des éclairages nouveaux sur la
tes » ou même leur production sur le modèle des pratique d’un sens commun du juste et de l’injuste, éclairages
complémentaires et en partie convergents avec celui apporté sciences de la nature dans la politique eugéniste
par les principes de justice de Rawls (Rawls 1987 [1971]). Pour
qui marquait encore certains travaux de l’Ined une comparaison, voir : Thévenot (1992), Boltanski & Thévenot
(2000). Le modèle des grandeurs permet d’analyser les critiques des années 1950 (4). Dans la première problé-
prenant appui sur elles, ainsi que les compromis entre elles, cri-matique, en revanche, l’héritage est social. Le tiques et compromis que nous rencontrons dans les questionne-
ments politiques développés à partir de FQP.questionnement politique porte sur des injusti-
6. Elle oriente notamment le travail pionnier sur la mobilité ces sociales résultant de cet héritage, et sur les
sociale (1904) du durkheimien Lapie, redécouvert par Cherkaoui,
politiques permettant de lutter contre ces « han- portant sur le rôle égalitaire de l’école primaire publique.
16 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 431–432, 2010de capital » (7). La nomenclature des catégories allant à l’encontre de la thèse du fux constant,
socioprofessionnelles anticipait cette pluralité au moins pour sa dimension temporelle et pour
d’axes alors que des nomenclatures de « strati- ce qui est de la France, en faisant au contraire
fcation sociale » mettent davantage l’accent sur apparaître un accroissement tendanciel lent de
un continuum de positions pouvant être proje- la « fuidité » entre groupes sociaux (Vallet,
tées sur un axe vertical unique. 1999 ; 2006).
Dans la quasi-totalité des travaux dont il est Le questionnement sur les inégalités par milieux
question, la mobilité intergénérationnelle a été sociaux et leur reproduction d’une génération à
abordée sous l’angle des groupes sociaux. De l’autre connaît une première variation signifca-
rares auteurs ont suivi une autre démarche, dans tive au sein des travaux sur la mobilité sociale
laquelle cette mobilité est conçue en termes dans le monde anglo-saxon. L’interrogation
de revenus. Ces auteurs cherchent à étendre porte alors sur le degré d’ouverture des socié-
sur deux générations la perspective du capital tés, au sens des possibilités de mise en valeur
humain qui sera introduite dans la section sui-des capacités individuelles. Ce sont les chances
vante. Ce faisant, ils rejoignent des considéra-d’ascension individuelle, plus que l’améliora-
tions sociologiques sur l’investissement dans tion relative de la position d’un groupe social
l’éducation des enfants, qu’ils cherchent à trai-par rapport aux autres, qui fournissent le critère
ter comme calcul d’utilité pour l’un des parents. permettant d’évaluer ce degré d’ouverture. Cette
Dans ce cas, la groupe social du père et même, perspective, ancrée dans une tradition politique
dans certains cas, du grand-père (Riboud, 1988), libérale notamment nord-américaine, conduit à
servent à estimer leurs revenus, ceux-ci n’étant une comparaison avec des sociétés européen-
pas connus dans l’enquête. Ce type d’études se nes menacées par des corporatismes qui frei-
distingue donc radicalement des précédentes neraient l’émancipation individuelle. Les outils
par une mise en cause de la catégorie sociale. d’analyses mobilisés demeurent les nomencla-
Lefranc et al. (2006) considèrent ainsi « le tures sociales avec une attention particulière à
revenu comme un conditionnement beaucoup l’évolution des structures sociales (marges des
plus riche que la classe sociale ». Nous allons matrices de mobilité) pour faire ressortir la
maintenant aborder le thème de la scolarité « fuidité » des sociétés.
où nous verrons davantage se déployer cette
7opposition. Des comparaisons internationales ont été
menées dans une telle perspective, prenant
notamment appui sur l’enquête FQP de 1970
Scolarité : inégalités sociales, planifcation dont les fchiers ont été achetés à cette fn par
et capital humainles Universités d’Oxford (Royaume-Uni) et de
Bloomington (États-Unis). Ces travaux cher-
Dès le début des années 1950, Girard dessine le chent à mesurer la « fuidité sociale », c’est-
projet d’une « organisation idéale de l’enseigne-à-dire le degré de mobilité entre les positions
ment » qui « devrait tenir compte, à long ou à sociales d’un parent et d’un individu, une fois
moyen terme […] de la nature et du nombre des tenu compte de l’évolution de la structure
qualifcations nécessaires, lorsque les enfants sociale (les marges) entre les deux générations.
passeront de la scolarité ou de la formation pro-Après la thèse sur « le fux constant » (Erikson
fessionnelle au secteur productif » (Girard, 1953, et Goldthorpe, 1992), qui avançait que la fui-
p. 650). Ce projet d’« adaptation de la structure dité sociale présente une stabilité entre les pays
qualitative de la main-d’œuvre aux besoins de occidentaux industrialisés et au cours du temps,
l’économie » sera progressivement réalisé dans des travaux de recodifcation de la nomencla -
ture utilisée pour la comparaison précédente
ont été effectués sur les enquêtes FQP de 1970,
7. Un referee fait pertinemment remarquer qu’une approche
1977, 1985, 1993 (Vallet, 2006). L’utilisation de unidimensionnelle pourrait faciliter la mise en évidence et la cri-
tique d’inégalités. La pluralité des espèces de capital (économi-plusieurs enquêtes permettait de contourner une
que, culturel, social) dessine une géographie plus complexe de
diffculté importante de l’analyse d’Erikson et la domination, mais n’empêche cependant pas son intégration
dans une critique des inégalités sociales. Les « fractions intellec-Goldthorpe. En effet, les auteurs s’appuyaient
tuelles des classes supérieures », détentrices du capital culturel
sur l’observation de plusieurs générations à une le plus élevé (professions intellectuelles supérieures) ne consti-
tuent, parmi la classe dominante, qu’une « fraction dominée » par même date. Les caractéristiques des générations
les détenteurs du capital économique le plus élevé. Soulignons successives (effets de génération) ne pouvaient que, en dépit de la référence commune à un « capital », cette
théorie se différencie fortement de celle du « capital humain » pas être distinguées des effets liés à la position
développée plus loin dans la troisième problématique, qui met différente dans le cycle de vie (effets d’âge).
en relation un investissement individuel de formation et un ren-
Les résultats de Vallet ont donné des éléments dement espéré en termes de revenus du travail.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 431–432, 2010 17le cadre de la planifcation. L’enquête FQP de des. Il semble que les premières exploitations
1964 a été ainsi conçue pour fournir des don- des enquêtes FQP sur ce thème aient été réa-
nées sur la relation entre formation et emploi et lisées par des chercheurs étrangers. FQP 1970
appréhender la mobilité professionnelle à des fut ainsi exploitée aux États-Unis par Garnier et
fns de « projections par bonds de cinq ans » Raffalovich (1984) - appartenant à l’Université
(Praderie, 1966). Son apparition même est donc de Bloomington (États-Unis), qui avait acheté
pleinement liée à notre deuxième problémati- les fchiers de l’enquête - et en Allemagne par
que, celle de la qualifcation de la main-d’œuvre Müller et Karle (1993), ce dernier travail s’ins-
crivant dans une comparaison de la sélectivité répondant aux besoins du système productif.
sociale dans les différents systèmes éducatifs
européens. En France, cette orientation menée L’enquête de 1970 fut, dans cet esprit, uti-
à partir de FQP s’est développée à la fn des elisée dans les travaux préparatoires au VII
années 1990, notamment par l’intermédiaire Plan (1976-1981) pour une « comptabilité socio-
de Duru-Bellat et Kieffer. Le souci de compa-démographique » des mouvements de main-
raison entre les systèmes scolaires européens d’œuvre par qualifcation intégrée au modèle de
y est encore fortement présent (Duru-Bellat et prévision (Thévenot, 1976). Le résultat de ces
Kieffer, 2008).prévisions, ainsi que de l’évolution de l’emploi
par secteur (Cézard et Goy, 1976), a conduit à la
Cependant, le retour du calendrier sur les études réalisation d’un premier bilan formation-emploi
suivies est surtout lié à une deuxième problé-(Affchard, 1976). Ces travaux reposent sur une
matique portant sur la rentabilité des investisse-notion charnière de « qualifcation » destinée à
ments en formation, appuyée sur les théories du relier formation et emploi. Le souci d’avoir des
capital humain développées par les économis-données détaillées sur les qualifcations permet
tes de l’Université de Chicago dans les années de comprendre l’émergence d’un questionne-
1960 et 1970 (notamment Becker et Mincer). ment précis, dès FQP 1964, sur ce sujet. Dans
Cette nouvelle problématique contribue à la cette enquête, un calendrier détaillé, où des
substitution de la notion de compétence (au informations similaires sont demandées pour
sens des éléments contribuant à la productivité chaque année d’études, est déjà proposé pour
individuelle) à celle de qualifcation (au sens les études secondaires, les études supérieures
du rapport entre formation et emploi) qui était et la formation professionnelle ou technique.
auparavant au cœur des débats de sociologues Il existe aussi un calendrier spécialement dédié
et économistes du travail, et marque un chan-aux « examens ».
gement de problématique ainsi que de modèle
d’analyse. Il ne s’agira plus de planifer le sys-
En raison, sans doute, d’un intérêt moindre pour tème scolaire, mais d’apprécier le rendement
la problématique qui l’avait fait naître (besoins qu’un individu peut retirer de son éducation
en main-d’œuvre par qualifcation), la logique en termes de rémunération. En France, ces tra-
de « calendrier » a reculé : dans FQP 1977 et vaux se développent rapidement à partir des
FQP 1985, seules les études secondaires font années 1970, notamment par l’intermédiaire de
l’objet d’un (court) calendrier. Des questions sur Lévy-Garboua (1973a ; 1973b ; 1978), Riboud
l’orientation sont toutefois maintenues à la fn (1975 ; 1978) et Mingat (Lévy-Garboua et
des différents blocs d’études. Les changements Mingat, 1979), ces auteurs utilisant tous l’en-
apportés dans FQP 1993 n’en sont que plus quête FQP 1964. Ultérieurement, les séries lon-
remarquables. Pour la première fois, voit le jour gues des enquêtes FQP ont permis d’étudier le
le projet d’unifer l’ensemble des informations rendement de l’éducation sur longue période :
sur la scolarité d’une personne dans un même Selz et Thélot (2004) ont ainsi utilisé cinq
calendrier, de l’école primaire aux éventuelles enquêtes FQP (1964 à 1993) auxquelles ils ont
études supérieures. On y détaille le cours suivi, ajouté plusieurs enquêtes Emploi réalisées entre
la spécialité d’enseignement, le diplôme obtenu 1991 et 1998. L’utilisation des enquêtes FQP
ainsi que le statut public ou privé de l’établisse- dans cette perspective réclame des informations
ment. Ce retour du calendrier peut être associé quantifables sur le parcours scolaire. Ces infor-
à deux problématiques fondamentales qui ont mations portent a minima sur l’âge de sortie du
supplanté dans le temps celle qui vient d’être système éducatif, mais incluent en outre l’âge
décrite, associée à la planifcation. d’entrée ou encore les éventuelles interruptions,
accessibles dans un calendrier. Des données
La première problématique, déjà rencontrée, est qualitatives du calendrier peuvent également
celle des handicaps sociaux et des inégalités des être utilisées dans une perspective de capital
chances dans l’accès à un certain niveau d’étu- humain en complément du nombre d’années
18 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 431–432, 2010d’études (mesure la plus conventionnelle) ou du La tension entre les deux problématiques se
niveau de diplôme. Ainsi, le fait que le dernier manifeste dans une exploitation de FQP publiée
diplôme préparé ait été obtenu et la cohérence conjointement par deux auteurs, l’un sociolo-
entre les flières suivies (permettant de défnir gue et l’autre économiste. L’infuence du nom-
des trajectoires « atypiques ») ont été considé- bre de frères et sœurs sur la réussite scolaire y
est étudiée, indépendamment du milieu social rés comme des éléments contribuant à défnir
8 9d’origine (Merllié et Monso, 2007). Alors que l’investissement scolaire et infuant sur son ren-
le referee sociologue avait accepté une première dement (Biscourp, 2006).
version, le second referee, économiste, la rejette
parce que la causalité n’est pas établie absolu-Ces différences d’orientation se prolongent non
ment entre la variable explicative, le fait d’être seulement dans des distinctions disciplinaires,
issu d’une famille nombreuse, et la variable mais encore dans des conceptions divergentes
expliquée, la destinée socioprofessionnelle. Il de l’analyse statistique pertinente, voire même
peut en effet subsister des variables (telles que de ce qui a valeur de fait scientifque. Dans la
le projet éducatif des parents pour leurs enfants) première problématique des inégalités, la varia-
qui joueraient à la fois sur la taille de la famille ble clé procède d’une catégorisation sociale. Le
et la destinée. En réponse à la critique, est estimé chercheur, plutôt sociologue, s’intéresse à des
un modèle Probit bivarié qui présente l’avantage
traits communs à un même milieu d’apparte-
d’estimer la corrélation entre les résidus, soit
nance qui leur assure une cohérence, ce que les
ce qui n’est pas expliqué à l’aide des variables
catégories socioprofessionnelles ont cherché
explicatives. À cette fn, les auteurs utilisent des
à saisir dès leur première version de 1954 (8).
variables dites « instrumentales » choisies parce
Les méthodes de classifcations et d’analyses
qu’elles sont supposées corrélées à la taille de
factorielles de correspondances ont été souvent
la famille mais pas à la variable de position
associées à une telle recherche de similitudes socioprofessionnelle. Les auteurs questionnent
et d’espaces de cohérence. La conception de ce cependant un tel exercice de « purifcation » de
que le chercheur, plutôt économiste, doit établir la variable explicative, soulignant l’intrication
et des instruments adéquats est toute différente des facteurs qui peuvent jouer sur le nombre et
dans une problématique développée autour du 10sur la destinée sociale des enfants (10).
capital humain. Dans son analyse économétri-
que, il est en quête des facteurs causaux les plus
purs possibles, sur le modèle des sciences de la
Formation continue : prolongement de nature.
l’école et facteur de compétences
La tension entre les deux approches est mani- On peut lire dans les questions sur la « forma-
feste lorsque, à partir de la seconde, il est tion continue » ou sur la « formation post-sco-
déclaré que la première n’est que descriptive et laire » des enquêtes FQP une partie de l’histoire
non explicative, permettant d’établir au mieux du système de formation continue en France.
des corrélations et non de vraies lois scientif - eDans cette histoire, les premières années de la V
ques causales (9). On préfèrera à une corréla- République et de la « doctrine sociale du gaul-
tion entre milieu social d’origine et scolarité, lisme » occupent une place particulière (Dubar,
une relation causale entre le volume d’espace
disponible pour travailler à la maison et la réus-
site scolaire (Goux et Maurin, 2005). Dans cette
8. Plus récemment, cette notion de milieu d’appartenance qui
direction, la critique peut s’étendre à la catégo- s’accompagne d’une certaine stabilité au cours de la vie a orienté
l’évaluation sur données françaises du projet de nomenclature risation sociale elle-même, précisément parce
socioéconomique européenne ESeC qui a mobilisé entre autres
qu’elle est non pure au sens où elle enchevê- des données de FQP (Brousse et al., 2007).
9. L’attrait du revenu, pour les économistes du capital humain, tre plusieurs facteurs causaux qu’il s’agirait de
au détriment du caractère composite de la catégorie sociale est
dissocier pour faire œuvre scientifque ou tout résumé ainsi par Riboud (1988) : « dans un jargon d’économis-
tes, nous pourrions dire que les catégories sociales peuvent se du moins, pour identifer un levier d’action des
classer selon une hiérarchie qui correspond aux niveaux d’utilité.
politiques publiques. Inversement - et il est Dans la pratique, cette hiérarchie des « utilités » devient une hié-
rarchie des positions sociales ou, plus simplement encore, des bénéfque de considérer symétriquement les
revenus ».deux positions - la première approche critique 10. « Qu’il y ait un effet propre ou non de la variable explicative,
la seconde parce qu’elle ne fait pas apparaître la c’est nécessairement à travers des médiations sociales, qu’elles
soient situées en amont ou en aval de la taille de la famille, que constellation de propriétés corrélées qui carac- peut s’expliquer le lien statistique entre celle-ci et la destinée,
aussi bien scolaire que sociale. Par exemple, l’effet qui peut pas-térise un milieu social, ainsi que la diffculté à
ser par la taille du logement est lui-même fonction des conditions dissocier des facteurs entre lesquels il s’agirait,
qui déterminent l’accès aux logements dans une situation socio-
à l’inverse, d’établir des correspondances. économique donnée » (Merllié et Monso, 2007).
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 431–432, 2010 192004). La préoccupation est alors de faciliter la Dans FQP 1977, la transformation devient plus
promotion sociale des travailleurs, en particulier radicale. La partie « études ou formation post-
à travers la formation, comme l’illustre la mise scolaires » est divisée en deux sous-parties. La
en place des « stages de promotion sociale », première porte sur les « compléments de forma-
tion et stages à l’initiative de l’employeur » et fnancés sur fonds publics, qui permettent à
collecte des informations sur le nombre de for-des personnes déjà passées dans le monde du
mations de ce type suivies, les dates, la durée, la travail d’obtenir un diplôme de l’enseignement
nature, le niveau, les circonstances et le résultat supérieur. La formation continue est envisagée
de la formation « de niveau le plus élevé ou de comme un prolongement de l’école, pouvant
durée la plus longue ». La seconde sous-partie offrir une « seconde chance » à des personnes
porte sur le suivi d’un « nouvel enseignement qui ont dû interrompre leurs études prématuré-
en dehors de votre entreprise (ou administra-ment, par contraintes de ressources ou du fait
tion) à titre personnel ou en tant que deman-d’événements survenus dans l’enfance. Cette
deur d’emploi orienté par l’ANPE, l’Apec vision s’intègre donc tout à fait à la première
ou une Assedic » et collecte des informations problématique des inégalités sociales. Elle sem-
similaires.ble trouver un écho dans le questionnaire de
FQP 1964, au moins dans la façon de concevoir
Désormais, la formation en entreprise occupe la formation continue comme prolongement de
donc une place centrale dans le questionnaire, l’école. FQP 1964 comporte une sous-partie
alors que les autres formations, publiques ou « études post-scolaires », dans laquelle quatre
non, sont défnies en complément des forma-questions permettent de déterminer si la per-
tions en entreprise, selon une démarche exacte-sonne a suivi un « nouvel enseignement ou un
ment inverse de celle de l’enquête FQP de 1964. complément de formation » depuis qu’elle a
Les formations « publiques » ne sont plus iden-« quitté l’école ». La très grande majorité des
tifées en tant que telles. D’une conception de la formations proposées y sont défnies en termes
formation comme prolongement de l’école, on scolaires (« cours », « école »), quant elles ne se
est passé à un questionnaire centré sur les for-font pas directement dans le cadre scolaire, et
mations en entreprise, faisant de FQP un poste sont fnancées sur fonds publics.
d’observation de la mise en œuvre des lois sur la
formation continue et en particulier de la loi de
Cette image va être ébranlée par la contestation 1971. Un grand nombre d’études sur la forma-
syndicale radicalisée par les grandes grèves de tion continue comparant des « taux d’accès à la
mai et juin 1968. Subventionner des organismes formation fnancée par l’employeur » sont réali-
de formation pour les travailleurs, leur propo- sées avec des données issues de FQP à partir des
ser un parcours de promotion sociale, est perçu années 1990. Ces études croisent la problémati-
comme insuffsant si les entreprises, de leur que inégalités sociales déjà mentionnée. Elles
côté, n’encouragent pas les salariés à se former, font en effet ressortir des inégalités d’accès à
ou ne les libèrent pas pour qu’ils puissent se for- la formation selon plusieurs variables socio-
mer pendant le temps de travail. Les négocia- démographiques incluant le groupe social (par
tions aboutissent à la loi de 1971 qui reconnaît exemple Goux et Zamora, 2001). Ces inégalités
le droit à la formation et, surtout, impose aux sont interprétées comme le signe que le système
entreprises privées une contribution au fnan- de formation continue ne remplit qu’imparfai-
cement de la formation continue assise sur leur tement son rôle de « seconde chance », visant à
masse salariale. compenser les inégalités issues de la formation
initiale.
Dans FQP 1970, la question sur les circonstances
de formation comprend désormais une modalité Toutefois, comme pour le domaine de la sco-
« à l’initiative de votre employeur et organisé(s) larité, la problématique des inégalités sociales
soit dans votre entreprise, soit en- dehors ». Une peut être opposée à la problématique des rende-
question nouvelle porte sur le fait que l’ensei- ments de la formation appuyée sur les théories
gnement a été suivi « en dehors des horaires de du capital humain. Ces dernières visent à éva-
travail » ou « pendant un temps prélevé sur les luer le rendement de la formation continue sur le
horaires de travail ». Enfn, deux questions por - même modèle que celui appliqué à la scolarité,
tent sur les motifs de la formation (« préparer un en cherchant là aussi à mettre en évidence une
concours », « apprendre un métier », etc.) et ses relation causale entre la formation et les revenus
résultats (« Le complément de formation […] du travail. Plus précisément, les salaires devien-
vous a-t-il permis d’occuper un nouvel emploi nent alors un critère privilégié pour évaluer
ou d’accéder à une nouvelle fonction ? »). l’effet de la formation du point de vue indivi-
20 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 431–432, 2010duel (11), au détriment d’un résultat exprimé en expérimentations avec groupe témoin comme
termes de promotion socioprofessionnelle (cf. dans les essais thérapeutiques (14). Comme dans
par exemple Goux et Maurin [1997a] ; Fougère, le thème précédent de la scolarité, la démarche
Goux et Maurin [2001]) (12). évaluative associée à la problématique du capi-
tal humain est confrontée à d’autres perspecti-
Le poids croissant pris par cette problématique ves. Ces dernières s’en écartent notamment en
dans les recherches sur la formation continue reconnaissant à la politique la visée de biens
plus fondamentaux que la formation fonction-n’est pas sans lien avec les modifcations inter -
nelle tels que le souci civique d’éducation égali-venues dans la partie « formation continue » des
taire des citoyens et la recherche de compromis enquêtes FQP les plus récentes, en 1993 et 2003.
entre plusieurs de ces biens (Thévenot, 2008).Ces modifcations ont par exemple concerné la
sélection de la formation décrite. À partir de
FQP 1993, la plupart des questions portent sur
Mobilité professionnelle : promotion la dernière formation suivie, et non plus celle
sociale, prévision des ressources en de niveau le plus élevé ou la plus longue, les-
main-d’œuvre et forme d’accumulation quelles ne permettaient pas de toute évidence de
du capital humainconstituer un échantillon suffsamment repré-
sentatif des formations. Une autre modifcation
L’étude de la mobilité professionnelle prend notable, en 2003, porte sur la suppression des
place parmi les motivations initiales de l’en-questions « subjectives », présentes depuis FQP
quête, dans une perspective bien particulière : 1970 et portant sur l’appréciation par l’enquêté
celle de comprendre les mutations des structu-des effets de la formation suivie. À leur mise
res de la main-d’œuvre afn de remplir l’objectif en question pour défaut de capacité à établir de
principal assigné à FQP 1964 qui était d’amé-vraies causalités (les enquêtés sont-ils aptes à
liorer les prévisions d’emploi nécessaires à la juger si c’est la formation qui leur a permis de
planifcation, en lien avec la problématique de trouver un emploi, d’accéder à tel ou tel poste ?),
besoins en qualifcations du système productif. s’opposent toutefois des recherches soucieuses
Dans cette perspective, on cherche à saisir deux de les exploiter. Une étude de Crocquey (1995)
dynamiques d’évolution de la structure de la à partir de FQP 1993 met ainsi en évidence la
main-d’œuvre : par la formation initiale et les diversité des effets de la formation ressentis par
nouvelles entrées sur le marché du travail d’une les salariés et le fait qu’ils sont vécus différem-
part, par la formation postscolaire et la mobi-ment selon la durée de formation.
lité professionnelle des travailleurs d’autre part.
Dans son introduction aux premiers résultats de Les différences d’approche se manifestent aussi
FQP 1964, Praderie (1966) présentait ainsi les dans la façon d’aborder l’évaluation des poli-
raisons ayant motivé l’enquête, au premier rang tiques publiques. Une première voie conduit à
11 12 13 14desquelles venait la suivante : la production d’ « indicateurs », c’est-à-dire de
chiffres synthétiques, publiés à intervalles régu-
« Cette enquête doit contribuer à l’orientation liers, visant à suivre les politiques publiques.
du système de formation de sorte qu’il réponde Déjà, Jacques Delors (1971) proposait de cal-
culer régulièrement à partir de FQP un « indi-
cateur social » de « pourcentage de promotions
11. Si les théories du capital humain donnent ainsi une nouvelle professionnelles […] consécutives à une forma-
importance à la partie « Revenu professionnel » de l’enquête tion complémentaire » (13). Or, ces indicateurs, FQP, recueillant les salaires perçus l’année précédant l’enquête
(et, à partir de 1993, les revenus d’activité non salariée), il faut lorsqu’ils sont utilisés pour évaluer les poli-
rappeler que cette partie est présente depuis la toute première tiques de formation, sont insuffsants pour les
enquête, en 1964.
économistes qui cherchent à établir une relation 12. Une diffculté méthodologique tient au fait que la corrélation
positive observée entre le suivi d’une formation et le salaire ne causale pure entre variables. La critique de cet
permet pas d’inférer une causalité, c’est-à-dire qu’on ne peut
usage des indicateurs vise à leur substituer un pas affrmer sur cette seule base que la formation permettrait
d’accroître le salaire. Cette corrélation pourrait en effet s’expli-type d’évaluation économique de l’effcacité
quer par le fait que les personnes ayant un accès plus fréquent
des politiques publiques qui suppose de réduire à la formation continue ont des caractéristiques, non observées
dans l’enquête, qui les rendent a priori susceptibles d’avoir de la politique à des objectifs de résultats mesura-
meilleurs revenus, par exemple une motivation plus forte.
bles, mais aussi d’établir une causalité à partir 13. C’est l’ouvrage de Merllié (1994) qui a attiré notre attention
sur ce projet.de facteurs épurés de « biais de sélection ». En
14. Cette approche a été largement développée pour standar-procédant, par exemple à travers les techniques diser les pratiques médicales en les fondant sur une « evidence-
based-medecine » établie à partir de telles causalités, et elle est de « matching », à la comparaison de personnes
aujourd’hui internationalement étendue à d’autres domaines, tels de caractéristiques similaires et n’ayant pas subi
que l’éducation. Pour une perspective historique et critique sur
le même « traitement », seraient simulées des ce mouvement, voir Normand (2005).
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 431–432, 2010 21au mieux aux besoins de main-d’œuvre à moyen et de conditions de travail et, pour une partie de
terme, par qualifcation ou niveau de formation. ces salariés, au manque de perspectives de pro-
[…] Pour évaluer, au terme de la période, les motion sociale (Bisault et al., 1994 ; Alonzo et
ressources provenant des personnes actuelle- Chardon, 2006 ; Coutrot et Kieffer, 2006) (16).
ment actives, il faut disposer d’informations sur
leur mobilité professionnelle probable au fur et Jusqu’aux années 1990, le domaine de la mobi-
à mesure qu’elles avanceront en âge ». lité professionnelle est assez peu investi par la
problématique du capital humain. Dans l’es-
timation d’une fonction de gains, la mobilité Les premiers travaux sur les mobilités profes-
apparaît surtout de façon implicite à travers le sionnelles avec FQP se situent en partie dans
coeffcient du rendement de l’expérience, assi-cette optique (Praderie, 1966 ; Thélot, 1973),
milée à une acquisition de capital humain. Les qu’on retrouve dans leur souhait de présenter
études consacrées à la forme que prend cette de façon « comptable » les fux de mobilité. La
mobilité (changement d’entreprise, migration, mobilité professionnelle était en outre replacée
etc.) sont plus récentes. La plupart d’entre elles au sein d’un parcours de mobilité sociale que
sont réalisées dans les années 1990 par l’Institut Praderie proposait de décomposer à partir de
national de recherche agronomique (Inra), qui a quatre positions : situation du père, situation per-
participé au fnancement de l’enquête en 1993 sonnelle en fn d’études, situation personnelle
et obtenu une sur-représentation des exploita-en début de carrière, situation à la date d’en-
tions agricoles dans l’échantillon. Tout en se quête. Ainsi Bertaux (1974) considère comme
référant fréquemment au capital humain, ces une « contre-mobilité », une mobilité profes-
travaux empruntent des explications externes, sionnelle qui aboutirait à un retour à la posi-
par exemple la densité du tissu productif ou tion de la génération des parents. L’hypothèse
encore le paternalisme caractérisant les modes à tester est que l’hérédité des statuts sociaux ne
de gestion de la main-d’œuvre, pour interpré-se refèterait pas totalement dans le diplôme, ni
ter la stabilité de la relation d’emploi (Gaigné, dans le statut social en début de carrière : elle se
15 162000). manifesterait aussi dans des parcours de mobi-
lité professionnelle différenciés selon l’origine
sociale. Cette perspective sur un parcours social Alors que nous avons vu plus haut la trajectoire
de longue durée s’inscrit pleinement dans la professionnelle rapportée à des milieux sociaux
manquant de perspectives de promotion sociale, problématique des inégalités sociales. Elle se
d’autres travaux traitent de trajectoires profes-manifeste dans une thématique de la « promo-
sionnelles dans une perspective toute différente. tion » et de la « régression » (Frisch, 1971).
Se référant souvent au capital humain, ils sont Néanmoins, le projet initial visant à étudier un
centrés sur l’individu, ses compétences, son parcours social « complet », allant de l’origine
employabilité. La forme que prend l’expérience sociale à la mobilité professionnelle récente,
professionnelle est rapportée à son infuence sera assez peu suivi. La séparation va progressi-
pour la carrière future : mobilité interne ou vement s’établir nettement entre les chercheurs
externe, ascendante ou non (Diederichs-Diop et travaillant sur les questions de mobilité profes-
Dupray, 2005). Dans cette expérience, l’interro-sionnelle et ceux qui s’intéressent à la mobilité
gation vise particulièrement l’impact d’emplois sociale, au regard des personnes aussi bien que
temporaires « fexibles » sur la « sécurité » des des institutions.
trajectoires. Concernant la « fexsécurité », cer-
tains auteurs, tout en s’inscrivant dans ce cadre L’approche de la mobilité en termes comptables
de la valorisation des compétences individuel-est devenue plus rare avec le déclin relatif de
les, mettent en avant d’autres facteurs explica-la problématique de planifcation des besoins en
tifs tels que la « gestion des ressources humai-qualifcations du système productif qui lui était
nes » par les entreprises (Bruyère et Lemistre, associée (15). De son côté, l’approche de la
2006).mobilité professionnelle sous l’angle des inéga-
lités sociales s’est maintenue en contribuant aux
analyses en termes de « promotion sociale ».
15. Un contre-exemple remarquable se trouve dans l’étude de Les transformations profondes qui se sont pro-
Chapoulie (2000), chiffrant toutes les composantes du recru-
duites en bas de l’ « échelle sociale », parmi les tement (sorties de formation initiale, arrivées en provenance
d’autres groupes sociaux, etc.) et des départs pour chaque travailleurs « non qualifés » ont motivé des étu-
groupe social et pour deux enquêtes FQP (1985 et 1993).des visant à estimer les perspectives de mobi- 16. Cet intérêt pour les travailleurs non qualifés est par ailleurs
signifcatif pour une enquête qui, à l’origine, était plutôt conçue lité ascendante de cette partie de la population.
pour traiter des diplômes et des travailleurs qualifés, sur-repré-Elles concluent en général à sa forte hétérogé-
sentant d’ailleurs ces derniers dans l’échantillon de 1964 à
néité, à la précarité de ses situations d’emploi 1985 (cf. annexe 1).
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