Un siècle et demi de recomposition spatiale de la Bretagne (Octant n° 79)

De
Publié par

La croissance de la population de la région, au cours des 150 dernières années, s'est accompagnée d'une augmentation des disparités du peuplement, rythmée par deux grandes périodes d'urbanisation rapide et deux phases de ralentissement ou d'étalement. L'évolution très diversifiée de la densité est liée à des facteurs divers : localisation des ressources naturelles, développement des infrastructures routières, maritimes ou aériennes, capacité de déplacements quotidiens des individus, esprit d'entreprise...
Publié le : dimanche 30 décembre 2012
Lecture(s) : 7
Nombre de pages : 6
Voir plus Voir moins

Un siècle et demi de recomposition
spatiale de la Bretagne
La croissance de la population de la région, au cours des 150 dernières
années, s’est accompagnée d’une augmentation des disparités du
peuplement, rythmée par deux grandes périodes d’urbanisation rapide et
deux phases de ralentissement ou d’étalement. L’évolution très diversifiée
de la densité est liée à des facteurs divers : localisation des ressources
naturelles, développement des infrastructures routières, maritimes ou
aériennes, capacité de déplacements quotidiens des individus, esprit
d’entreprise...
égion agricole, maritime et indus- nir tout au long du siècle et jusqu’à la pre que une transformation des activités profes-
trielle (toiles, forges, construction mière guerre mondiale qui marque une pro sionnelles, qui entraîne un peu partout une
(1)5navale), la Bretagne bénéficiait fonde rupture. accélération et une diversification du mou
jusqu’au XIXème siècle d’un bon capital vement d’urbanisation. Souffrant de mesu-
économique, qui lui permettait de nourrir La révolution industrielle
plus de population au kilomètre carré que la défavorise la région
moyenne nationale. Au début du XIXème
siècle, alors que la France ne compte que Le XIXème siècle est celui où s’enga-
(1) Malgré l’ampleur de la période étudiée, nous nous
50 habitants au kilomètre carré, la Bretagne gent de profondes mutations : le progrès
limiterons ici à la Bretagne administrative dans ses
en recense déjà 67. Cet écart va se mainte- scientifique, puis technique et social provo contours issus de la seconde guerre mondiale.
OCTANT n° 79 25(1)res protectionnistes , la Bretagne n’a pas L’urbanisation se traduit par une croissance de manière hiérarchisée, se trouve forte
pleinement profité de la révolution indus- de la dispersion des densités communales. ment perturbé par les départs de la région.
trielle mais elle en a subi les conséquences. La dispersion des densités diminue, l’es-
Cette mutation s’observe notamment par pace breton se déstructure.L’entre-deux guerres : le déclin
l’accroissement des disparités démographi-
Après la première guerre, l’exode versques entre les différents espaces. Entre 1946 et 1975 :
les grandes villes se poursuit, particulière-Pour l’observer, plutôt que de diviser ar- la deuxième vague d’urbanisa-
ment vers Paris, ou même vers l’étranger.bitrairement le territoire en communes rura-
tionLes jeunes femmes partent encore plus sou les et communes urbaines, on a préféré le
vent que les hommes. La population dimi-répartir ici en cinq tranches définies selon la Au lendemain de la seconde guerre
nue globalement et sur la majeure partie dudensité de population. mondiale, la ville de Rennes prend de l’im-
territoire régional : 9 communes sur 10 seL’examen des dynamiques de peuple- portance et dépasse Brest. Durant les trente
dépeuplent, en particulier, les communes in-ment de la Bretagne fait apparaître quatre glorieuses, revient le temps de l’urbanisation
termédiaires (densité de 60 à 100 habi-périodes distinctes. galopante. L’économie favorise les secteurs
tantsau kilomètre carré) se vident. Le secondaire et tertiaire, qui se concentrent
mouvement d’urbanisation, qui fonctionnait dans les grandes villes et autour. Les cam-Au XIXème siècle et jusqu’en
1914 : cap au sud et première
urbanisation
La carte des densités communales au re
eYROXWLRQ GH OD GHQVLWp GH SRSXODWLRQ HQQRPEUH G¶KDELWDQWV DX NP censement de 1841 (page suivante) est carac
térisée par une concentration de la population
le long de la côte nord, avec quelques exten
sions liées à l’implantation d’industries spécifi
ques où se présentent des densités
supérieures à 100 : autour de Janzé et Re
tiers, de Quintin et Moncontour. La marine à
voile et les Amériques sont alors grands con
sommateurs de toiles bretonnes, fabriquées
précisément dans ces régions.
Au XIXème et jusqu’à la première
guerre, la population diminue dans la partie
nord de la Bretagne et augmente principale-
ment dans sa partie sud. Ce basculement
historique résulte des conditions économi
ques de l’époque. La densité rurale plus éle
vée devient un handicap et les campagnes
cachent une misère profonde. Les premiè-
res conserveries de poissons font leur appa-
rition à Nantes et essaiment sur le littoral
sud, où les lieux et les types de pêche évo-
luent.
eYROXWLRQ GH O¶pFDUWW\SH GH OD GHQVLWp GHV FRPPXQHV EUHWRQQHVMais déjà l’urbanisation est en marche,
la population habitant des petites commu
nes (densité inférieure à 60 habitants au ki-
lomètre carré) diminue au profit des villes
(densité supérieure à 500).
Les communes comptant entre 60 à 100
habitants au kilomètre carré dominent large-
ment l’espace régional. Leur proportion at-
teint même 46 % des communes bretonnes
en 1906, mais elles ne pèsent que 37 % de
la population régionale.
Si la densité bretonne passe de 70 à 96,
la valeur médiane des densités communales
stagne à 70 habitants au kilomètre carré.
(1) En l’absence de telles mesures en effet, la
Bretagne aurait eu avec le charbon gallois l’énergie la
moins chère de France. Elle aurait pu alors conserver
son activité textile et ses forges.
26 OCTANT n° 79
L’évolution du peuplement en quelques étapes
Densités des communes bretonnes
1841 1911
© IGN - INSEE © IGN - INSEE
1946 1975
© IGN - INSEE © IGN - INSEE
Densités lissées en nombre
d'habitants au Km2
400
200
100
60
40
1999
© IGN - INSEE
OCTANT n° 79 275pSDUWLWLRQ GHV FRPPXQHV EUHWRQQHV 5pSDUWLWLRQ GH OD SRSXODWLRQ EUHWRQQH
VHORQ OHXU GHQVLWp VHORQ OD GHQVLWp GH OD FRPPXQH GH UpVLGHQFH
100 100
80 80
60 60
40 40
20 20
0 0
1841 1881 1891 1901 1911 1926 1936 1954 1968 1982 1999 1841 1881 1891 1901 1911 1926 1936 1954 1968 1982 1999
1861 1886 1896 1906 1921 1931 1946 1962 1975 1990 1861 1886 1896 1906 1921 1931 1946 1962 1975 1990
moins de 40 de 40 à 60 de 60 à 100 de 100 à 500 500 et +
Source : INSEE Source : INSEE
pagnes se vident de leurs habitants. Au cen- urbains, des couronnes périurbaines com de l’espace breton présente en 1975 le
tre de la Bretagne un vaste espace rural se mencent à grossir. Favorisée par le déve- même aspect qu’actuellement.
creuse, avec une densité inférieure à 40 ha- loppement des communications, l’extension
bitants au kilomètre carré. Autour des pôles urbaine opère en tache d’huile. La structure
Le classement des villes s’est fortement modifié
Les pas irréguliers de l’urbanisation rythment la recomposition activité militaire l’a cependant fragilisé, dans la mesure où une
spatiale du territoire. Certes l’apparition de la périurbanisation tend bonne partie de la population dépendait du déploiement des forces
à élargir les frontières des villes, mais le poids des villes centres armées. Les guerres ont occasionné de sévères bouleversements
d’agglomérations joue le rôle fondamental de noyau attracteur. dans la taille et la composition de la population brestoise. Au-
La ville de Rennes comptait moins de 38 000 habitants en jourd’hui la ville rayonne largement sur la zone d’emploi la plus
1841, bien loin derrière Brest. Sa croissance a été toujours vive, densément peuplée de la région.
peu ralentie durant les deux guerres mondiales. Sa situation cen
trale, entre Nantes et Saint Malo, favorisait sans doute l’implanta-
tion de nombreux établissements tertiaires. Dans les années 50, eYROXWLRQ GH OD SRSXODWLRQ GHV FLQT SUHPLqUHV
l’arrivée de l’entreprise Citroën et le développement du complexe YLOOHV DX[ UHFHQVHPHQWV GpOLPLWDWLRQ FRPPXQDOH
universitaire lui ont donné deux chances historiques qui ont entraî- DFWXHOOHHQ PLOOLHUV
né l’essor que l’on connait.
Avec 62 000 habitants en 1841, la ville de Brest dominait nette-
ment la péninsule armoricaine dans la limite des quatre départe
ments actuels. Le rôle économique du port était majeur. Son
&ODVVHPHQW GHV FLQT SUHPLqUHV YLOOHV EUHWRQQHV
5DQJ
1 Brest Brest Rennes
2 Rennes Rennes Brest
3 Saint-Malo Lorient Quimper
4 Lorient Quimper Lorient
5 Quimper Saint-Malo Saint-Malo
28 OCTANT n° 79Quatre périodes de croissance démographique
Taux de variation annuels de la population
OCTANT n° 79 29(1)Huit zones d’emploi comptaient plus d’habitants
en 1841 qu’aujourd’hui.
Une autre manière d’observer la recomposition spatiale con
9DULDWLRQ DEVROXH GH OD SRSXODWLRQ GHV ]RQHVsiste à mesurer les évolutions de population dans un certain dé-
G¶HPSORL HQWUH HW HQ PLOOLHUVcoupage de la région. Le choix du zonage n’est sans doute pas
neutre, et aucun ne convient parfaitement.
La notion de zone d’emploi n’avait guère de sens en début de
période. Mais son utilisation, dans sa définition actuelle, permet
d’approcher l’évolution des “ pays ” de la région.
Sur les dix huit zones d’emploi bretonnes, dix présentent un bi-
lan positif en termes de variation de population, avec près de
900 000 habitants supplémentaires en 158 ans. La zone de Ren
nes en capte le tiers, avec une progression globale de 75 %. Les
huit autres zones accumulent un déficit global de 168 000 habi-
tants. Les zones de Guingamp, Pontivy Loudéac et Carhaix sont
les plus touchées, perdant à elles trois 108 000 habitants.
(1) selon le découpage 1990 des zones d’emploi.
Le dernier quart de siècle :
les villes débordent
Le mouvement de périurbanisation se
confirme et s’amplifie. Il se manifeste plus
fortement aux abords des grandes villes,
Pour en savoir pluspuis s’étend de plus en plus loin, mais en
perdant de la vigueur. L’arrivée de popula-
- De l’exode rural à la rurbanisation, Philippe Quintin, Octant n°75, novembre 1998.
tions citadines dans les communes autrefois
- Les migrations entre catégories d’espace, in Contours et caractères : l’espace rural, Insee.
rurales brouille la distinction ville campagne,
- Population du temps jadis, Michel Hannoun Octant n°40, décembre 1989.on parle de rurbanisation. De ce fait, la dis-
- Les migrations dans le système des villes françaises de 1982 à 1990, Population 5 1998. persion des densités communales diminue à
- Vivre au pays, Louis Ergan et Loeiz Laurent, Le cercle d’or, 1977.nouveau jusqu’en 1990.
- Bretagne une histoire, Louis Elégoët, CRDP Bretagne 1998. En fin de période, le mouvement de fuite
des villes centres vers leur périphérie ou - Un siècle d’indigence, Abbé Gautier, 1950.
vers la campagne environnante se réduit. - L’espoir breton du XXIè siècle, sous la direction de G Letellier, Coop Breizh 1998.
Est-ce l’effet du chômage, ou du coût du lo- - Les migrations entre catégories d’espace, in Contours et caractères : l’espace rural, Insee
gement, ou un regain de l’habitat urbain ? - Les origines de la Bretagne, Léon Fleuriot, Payot, 1980.
Toujours est-il que ce retour de croissance - Toute l’histoire de la Bretagne, Skol Vreizh (plusieurs éditions)
des villes centres provoque une légère re-
- Répartition spatiale de la population et aménagement du territoire : Jean Reynaud et Johann
montée de la dispersion des densités en Georg Kohl , in “ Démographie et aménagement du territoire ”(PUF, 1999)
Bretagne. - Demain la Bretagne, Yves Morvan , Apogée 1997.
- Encyclopédie d’économie spatiale, Bibliothèque de science régionale, Economica 1994.
- Le recensement de la population : un grand compte, toute une histoire. Octant 77, 1999.
- Documentation via Internet, par exemple sur http://www.bretagne.com/doc/firsthis.htm
Michel ROUXEL
avec l’aide précieuse
de Loeiz LAURENT
30 OCTANT n° 79

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.