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24 images. No. 174, Octobre-Novembre 2015

De
60 pages
Le cinéma, faut-il le rappeler, a été musical avant d’être parlant. Il a intégré le rythme de la musique à son propre mouvement. Mais par-delà la trame sonore, manifestation la plus visible (ou plutôt audible) de cette relation, comment se tisse cette fréquentation harmonieuse ? Évidemment, il était impossible d’inventorier les multiples rapports qui unissent la musique à l’image au cinéma. C’est pourquoi nous avons plutôt choisi d’aborder sous des angles inusités ce lien par ailleurs essentiel. Ce numéro explore, entre autres, la musicalité des dialogues chez les frères Coen et celle du suspense chez Carpenter, la rébellion formelle de Sogo Ishii découlant de la culture punk, ainsi que le rapport sensoriel qui unit le cinéma de Claire Denis à l’univers musical du groupe Tindersticks.

  • 4. Éditorial Marie-Claude Loiselle


  • Son + Vision

  • 6. Son + Vision Alexandre Fontaine Rousseau

  • 8. Montréal DIY 1997-2014 Charles-André Coderre, Alexandre Fontaine Rousseau

  • 12. Rêveries électroniques Alexandre Fontaine Rousseau

  • 13. Entretien avec Sabrina Ratté Alexandre Fontaine Rousseau

  • 16. En marge de la sociétéQuiet Zone de Karl Lemieux et David Bryant Charles-André Coderre

  • 17. Entretien avec Karl Lemieux Charles-André Coderre

  • 20. Cinéma noiseANA de Frédérick Maheux Alexandre Fontaine Rousseau

  • 21. Entretien avec Frédérick Maheux Alexandre Fontaine Rousseau

  • 24. Les traces de la mémoireEngram of Returning de Daïchi Saïto Charles-André Coderre

  • 25. Entretien avec Daïchi Saïto Charles-André Coderre

  • 28. Hélène Cattet et Bruno Forzani Alexandre Fontaine Rousseau

  • 29. Entretien avec Bruno Forzani Alexandre Fontaine Rousseau

  • 31. Claire Denis et Tindersticks Gérard Grugeau

  • 32. Joel et Ethan Coen Helen Faradji

  • 34. John Carpenter Alexandre Fontaine Rousseau

  • 36. Sogo Ishii Ariel Cayer

  • 38. La musique des bandes annonces Bruno Dequen

  • 40. Mixtape cinématographique


  • DVD 24 images

  • . Arwad Samer Najari, Dominique Chila

  • 47. Je rentre à la maisonArwad de Samer Najari et Dominique Chila Gérard Grugeau


  • Chemins de traverse

  • 50. Portrait des microlaboratoires II Charles-André Coderre

  • 52. Entretien avec Robert Schaller Charles-André Coderre

  • 56. Le coeur d’un film est un oiseau Marc Mercier

  • 58. The scream of the butterflyCemetery of Splendour d’Apichatpong Weerasethakul Nicolas Klotz

  • 60. Robert Frank ou l’intuition Robert Daudelin

  • 62. Mosaïque asiatique André Roy

  • 64. L’école de la critique avec Guillaume Lemay-Thivierge Alexandre Fontaine Rousseau, Cathon

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DVD : ARWAD DE SAMER NAJARI ET DOMINIQUE CHILA
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SON + VISION P. 6
8 Instantanés d’une scène : 29 ENTRETIEN avec
MontréalDIY 1997-2014 BRUNOFORZANI
12 Rêveries électroniques 31 Claire Denis et Tindersticks :
Variations sur la nuit déchirée 13 ENTRETIEN avec SABRINA RATTÉ
dudésir
16 Quiet Zone : En marge de la société
32 Ethan & Joel Coen : Une exploration
17 ENTRETIEN avec KARL LEMIEUX de l’Amérique
20 ANA : Cinéma Noise 34 John Carpenter : Mélodies du mal
21 ENTRETIEN avec 36 Sogo Ishii : De la guitare électrique
FRÉDÉRICKMAHEUX au marteau-piqueur
24 Engram of Returning : Les traces 38 La musique des bandes annonces :
dela mémoire De l’uniformité artificielle
25 ENTRETIEN avec DAÏCHI SAÏTO àlatrahison volontaire
28 Hélène Cattet et Bruno Forzani : 40 Mixtape cinématographique
Illustration : Ottoblix
Échos d’après 2020 de Sabrina Ratté
4 Éditorial
CHEMINS DE TRAVERSE
50 Portrait des microlaboratoires II –
Essorde la pellicule faite main
52 Entretien avec Robert Schaller
56 ItinErrances vidéographiques – ŒŽ ‘
Lecœurd’un film est un oiseau
58 Chronique inactuelle –
Cemetery ofSplendour
d’Apichatpong Weerasethakul
60 Rétrospective – Robert Frank ou
l’intuition
62 Mosaïque asiatique
64 La bédé – L’école de la critique avec
‘“ ‘”Guillaume Lemay-Thivierge
Arwad
de Samer Najari
et Dominique Chila P. 47
> Le prochain numéro de 24 images paraîtra le 18 décembre 2015.
62665A_JMC.indd 1 2015-09-25 3:59 PM24 images est publiée depuis 1979.
La revue 24 images est éditée par 24/30 I/S.
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Promotion
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Ont collaboré à ce numéro
Cathon, Charles-André Coderre, Bruno Dequen, Robert
Daudelin, Ariel Esteban Cayer, Helen Faradji, Alexandre
Fontaine Rousseau, Radwan Ghazi Moumneh, Michaela Grill,
Gérard Grugeau, André Habib, Nicolas Klotz, Marie-Claude
Loiselle, Marc Mercier, André Roy, Marie-Douce St-Jacques,
Roger Tellier-Craig, Jean-Sébastien Truchy, Guillaume Vallée
Correspondant
Jacques Kermabon à Paris
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2 4 IMA GES 174 3
62665A_JMC.indd 3 2015-09-25 3:59 PMÉditorial
a n de quelque chose, c’est avant tout le début d’autre chose. Comme la n d’un lm peut L faire naître un secret, une étincelle, une eau nouvelle qui lui échappe et le déborde. Ce sont
ces lms-là, ceux avec lesquels on n’en a jamais ni, qui se déposent en nous un à un, par couches
sédimentaires, que j’aurai cherchés tout au long de mes années de collaboration à 24 images et que
je poursuivrai encore, autrement, en sillonnant d’autres chemins. Après 23 ans comme rédactrice en
chef de cette revue, et 103 numéros menés de concert avec mes compagnons de voyage au long cours,
je laisse le navire aux soins de nouveaux navigateurs-guetteurs. Je pars aujourd’hui avec le sentiment
d’avoir accompagné la revue aussi loin qu’il m’a été possible de le faire – malgré les limites et les écueils
inévitables –, et ce, dans la direction où il était pour moi essentiel de la projeter ; en tâchant surtout
de ne jamais cesser de chercher, d’évoluer, d’explorer des mers inconnues, mais aussi des golfes et des
criques, en jetant des coups d’œil obliques vers ce qui échappe aux regards routiniers. Je crois pouvoir
dire sans me tromper que 24 images a toujours eu une personnalité bien à elle, tout en étant aujourd’hui
très diérente de ce qu’elle était il y a vingt ans ou même dix ans ; et cela parce que le monde lui-même
s’est transformé, et qu’il nous présente un visage toujours plus inquiétant. Faire vivre une revue, c’est
donc aussi garder le fort. C’est ne pas perdre le contact avec ce monde dans lequel les lms voient le
jour et depuis lequel nous les regardons ; mais aussi tenir tête à tout ce qui pousse à s’adapter à ce qu’on
nomme la « réalité du marché » et au langage du commerce, qui est le seul qu’on prétend universel.
C’est pourtant bien moins dans les signes extérieurs qu’au cœur de chaque parole, de chaque lm et
au fond de chacun d’entre nous qu’il faut chercher l’époque. Car l’époque, les événements, l’Histoire
sont, tout comme les lms, ce que nous en faisons, comment nous savons les lire pour les rendre visibles.
Il s’agit à chaque instant d’écrire une autre histoire (et d’autres histoires), un autre récit, une autre
vision, toujours à construire, à réajuster an de saisir quelque chose de ce qui est en marche. Pour cela,
désapprendre jour après jour ce qu’est le monde du cinéma, la critique, ou plutôt ce travail qui consiste à
écrire sur les lms, pour tenter de les appréhender avec un regard neuf, guidé par le désir de faire exister
cette autre histoire, qui ne va pas sans une autre critique. C’est partant de ces préoccupations et de cette
vision, qui n’ont cessé de se préciser, que j’ai vécu mon rôle de rédactrice en chef.
Durant ces 23 années, j’ai donc cherché à aiguiller l’évolution de 24 images vers des zones où peu ou pas
de revues s’aventurent aujourd’hui. Ces zones où s’entrechoquent les regards dans des questionnements
tout autant esthétiques, poétiques que politiques – esthétique et politique y étant toujours liés, qu’on
le veuille ou non, puisque faire un lm ou en parler, c’est toujours armer la manière dont on s’inscrit
dans le monde. À ce titre, le récent numéro « Révolution du spectateur mutant » restera celui qui sera
le mieux parvenu à s’approcher de l’idée que je me fais d’une revue et de sa raison d’être aujourd’hui,
avec ses voix croisées venues d’horizons divers, capables de provoquer des chocs, des impulsions, des
trouées dans le champ des perceptions. À l’image des lms qui fertilisent le sol où nous marchons…
Ce numéro aura donc marqué un aboutissement, mais également une amorce par le simple fait d’exister
et d’appeler à investir collectivement cet espace de réexion vitale autant pour l’avenir du cinéma que
pour nous qui voyons les lms.
Or, c’est ce « investir collectivement », hautement déterminant, qui est maintenant plus que jamais
menacé. Il faut se redonner les moyens de faire du cinéma une expérience partageable. Et pour pouvoir
partager cette expérience, il faut avant tout envisager les lms comme une matière vivante autour de
laquelle, à partir de laquelle la pensée, les mots, les sensations peuvent circuler. Les voir comme des
êtres mystérieux qui, animés d’une pensée et par des secrets, vibrent, respirent, changent d’état et
décuplent leur énergie au contact de notre regard. Trop de lms ne permettent pas cette rencontre et
2 4 IMA GES 1744
62665A_JMC.indd 4 2015-09-25 3:59 PMapparaissent plutôt comme des forteresses ou des tombes fermées sur elles-mêmes. De ceux-là, il y a
peu à dire, sinon pour démystier leur pouvoir d’attraction et l’aura dont on les entoure. Mais dès lors
que l’on considère que ce qui nous lie à un lm est de l’ordre d’une connexion fraternelle, il devient
impossible de l’approcher selon des critères de réussite, d’échec, d’ecacité, etc. La rencontre a lieu ou
pas, et lorsqu’elle se produit, celle-ci nous submerge et vient puiser au plus profond de notre intimité
pour se connecter avec la matière vive du dehors. Le lm n’est alors plus hors de soi, ni même en soi,
mais quelque part au-delà, dans un lieu inventé et indénissable toujours en devenir ; lieu parfois
souterrain, parfois solaire.
Le cinéma et le monde en devenir, les rencontres et les échanges qu’ils provoquent, c’est cela qui nous
met en mouvement, nous garde vivants en démultipliant nos forces. Puisse mon départ de 24 images
les démultiplier aussi d’une autre manière, et que, séparées en deux élans nouveaux, elles sauront se
croiser, s’alimenter, se stimuler…
Je conclurai ce dernier éditorial d’une manière un peu inhabituelle : par une image. Une image que
j’ai longtemps conservée avant de découvrir le lm d’où elle est tirée : Sauvage innocence de Philippe
Garrel. Elle rayonne d’une de ces présences dont seul le cinéma est capable lorsqu’il sait accueillir la
vie, le mystère, l’inattendu, la fragilité, l’indécision.
Le visage de cette inconnue est longtemps resté pour moi comme une énigme, un moment suspendu.
Cette jeune femme est-elle pensive ? Accablée de douleur ou simplement triste ? Est-elle penchée vers
un être aimé ? Sur un animal à ses pieds, alors que son regard baissé me rappelait une célèbre photo
d’Anne Wiazemsky avec l’âne Balthazar chez Bresson ? Quoi qu’il en soit, j’avais la conviction que
c’était là le corps et le visage d’une femme amoureuse, mais aussi en lutte. Vivante et vibrante. La
découverte encore récente de ce lm magnique, troublant, entêtant ne pouvait que transformer ma
vision de cette image, mais elle n’a aucunement contredit mon intuition. Il y avait tout cela, et bien
plus… Parce qu’un lm – du moins ceux de cette nature – n’est jamais clos, jamais dénitif. Il prend
n mais ne se termine pas.
Marie-Claude Loiselle
Sauvage innocence de Philippe Garrel
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62665A_JMC.indd 6 2015-09-25 3:59 PMSon + Vision
e cinéma, faut-il le rappeler, a été musical avant d’être parlant. Il a intégré le rythme de la
musique à son propre mouvement. Mais par-delà la trame sonore, manifestation la plus visible L (ou plutôt audible) de cette relation, comment se tisse cette fréquentation harmonieuse ?
Évidemment, il était impossible d’inventorier les multiples rapports qui unissent la musique à
l’image au cinéma. C’est pourquoi nous avons plutôt choisi d’aborder sous des angles inusités
ce lien par ailleurs essentiel.
Nous avons exploré la musicalité des dialogues chez les frères Coen et celle du suspense chez
Carpenter, la rébellion formelle de Sogo Ishii découlant de la culture punk, ainsi que le rapport
sensoriel, presque sensuel qui unit le cinéma de Claire Denis à l’univers musical du groupe
Tindersticks. Nous nous sommes penchés sur ce souvenir mélodique du cinéma de genre italien
qui traverse le cinéma d’Hélène Cattet et Bruno Forzani, de même que sur cette forme courte
entièrement guidée par la musique qu’est la bande annonce…
Mais il fallait aussi reformuler la question pour renouveler le discours : ne pas se demander
comment le cinéma emploie la musique, mais s’intéresser plutôt à la manière dont la musique
emploie le cinéma. Inverser ce rapport de force pour faire émerger de nouvelles problématiques,
voire une tout autre forme de cinéma, afin que celui-ci puisse exister hors de ses lieux de diffusion
habituels.
De la salle obscure à la salle de spectacle, le glissement s’est opéré naturellement ; et c’est la
musique qui ici a joué le rôle de fil conducteur, de lien invisible unissant les différentes
manifestations d’une scène indépendante ayant trouvé, à travers le son, une manière de penser l’image
autrement. Nous avons ainsi voulu rendre hommage à ce cinéma de la marge, qui prend tout
autant la forme de vidéoclips, de projections live en concert que de créations audiovisuelles à
l’approche résolument expérimentale. Nous tenions à témoigner de ces manifestations artistiques
avant que leur souvenir ne disparaisse. Car ces images sont éphémères. Elles survivent, parfois
à l’état précaire de fichiers vidéo disponibles sur Internet, mais la permanence du virtuel est
illusoire et sa mémoire incertaine. Que restera-t-il dans quelques années de ces expériences
vécues, de ces images vues, de ces sonorités entendues ? En ce sens, les textes et les témoignages
qui suivent sont un instantané au cadrage imprécis, réalisé dans l’espoir que pourra s’y imprimer
(et ainsi survivre) l’esprit d’un lieu, d’un temps.
Voici donc Montréal, quelque part entre 2000 et 2020, dans l’une ou l’autre de ces salles qui
ouvrent et ferment, changent de nom, subsistent pour devenir parfois de véritables institutions.
Voici (en pièces détachées) comment s’incarne et se déploie l’esprit d’une ville lorsqu’il refuse
d’être étouffé par l’augmentation des loyers, lorsqu’il résiste à l’appropriation des quartiers
« artistiques » par des promoteurs immobiliers qui tentent de les soumettre à leurs intérêts.
Une très belle pièce du plus récent album du Silver Mt. Zion Memorial Orchestra, intitulé
Fuck Off Get Free We Pour Light on Everything, débute sur ces quelques mots que prononce un
enfant : « We live on an island called Montreal, and we make a lot of noise because we love each
other. » Mais la ville de Montréal ne fait pas que du bruit. Elle crée aussi des images. En voici
quelques-unes, qui sont nées du tapage ambiant. – Alexandre Fontaine Rousseau
SON + VISION 2 4 IMA GES 174 7
62665A_JMC.indd 7 2015-09-25 3:59 PMMONTREAL DIY ¾¿¿ÀÁ“¾”
Instantanés d’une scène
témoignages recueillis par Charles-André Coderre
et Alexandre Fontaine Rousseau
BIEN QU’IL SOIT IMPOSSIBLE DE RACONTER EN QUELQUES PAGES L’HISTOIRE RÉCENTE DE LA SCÈNE
musicale montréalaise et de son rapport au cinéma, de mentionner chacun de ses lieux de diffusion et de ses événements marquants,
nous avons cru bon de rassembler ces quelques témoignages sous forme d’instantanés. Cela, dans l’espoir qu’émerge de ces souvenirs et
réflexions, un portrait à la fois cohérent et éclaté, né d’une communion accidentelle.
1997 – LUC FERRARI AU THÉÂTRE LACHAPELLE volatile. « Le cinéma pour l’oreille » est donc peut-être une expérience
MARIE-DOUCE ST-JACQUES d’anti-cinéma, mais des images s’y fabriquent néanmoins et ce, à
J’ai « vu » un concert de Luc Ferrari au théâtre Lachapelle, il y a fort partir de leur absence.
longtemps. C’était dans le cadre de la série Rien à voir (je n’ai donc
rien vu) : des concerts qui ont lieu dans la plus complète obscurité. 1999 – AU HASARD D’UNE PROJECTION
JEAN-SÉBASTIEN TRUCHYLes yeux grands fermés, j’écoutais la couleur et la texture des sons.
J’accueillais le parasitage comme une prime : les toussotements, le J’ai été projectionniste pour Godspeed You ! Black Emperor durant
craquement des sièges, le froissement de la veste de cuir du coquin environ trois ans, de 1999 à 2002. C’est arrivé un peu par hasard.
Ferrari qui bougeait dans le noir. Je pensais sans doute à Luigi J’avais 23 ans et j’étais en pleine crise existentielle. J’étais allé voir
Rossolo : « C’est au dix-neuvième siècle seulement, avec l’invention avec Efrim Menuck et Roger Tellier-Craig Meeting People is Easy,
des machines, que naquit le Bruit ». Avant ça, la vie était silence. Le un documentaire sur Radiohead, et en sortant de la salle, je leur ai
Bruit est beau. M’apparaissaient alors des images mentales que je demandé s’ils cherchaient un roadie – parce que je voulais partir en
repoussais, un brin irritée. « Va-t’en donc, ô image, pour une fois tournée, me sauver de Montréal. Ils m’ont répondu qu’ils avaient
que je peux écouter sans voir. Laisse-moi entendre Luc Ferrari et besoin d’un projectionniste. Je ne connaissais absolument rien à cela,
absorber toute la complexe nature de sa musique, saisir ses sensoriels mais Efrim affirmait que c’était très facile, qu’il allait m’apprendre
plaisirs. » Je pensais sans doute à l’émission Passe-Partout et à cet comment tout ça fonctionnait. Il m’avait même montré comment
épisode où les protagonistes attrapent des sons et les conservent graver des choses sur la pellicule, puisque le mot « Hope » devait
précieusement au creux de leurs mains. Si j’avais pu. D’ailleurs, apparaître à l’écran lors des spectacles. La pellicule coûtait cher et
quelle belle façon d’illustrer la musique concrète ! Le son s’excite et le groupe n’avait pas beaucoup de moyens à l’époque. Alors je ne
prend de l’expansion dans l’obscurité, je peux en témoigner. Mais pouvais pas me permettre de détruire le matériel volontairement ;
ce soir-là, comme toutes les autres fois où j’ai tenté l’expérience mais si la pellicule restait coincée dans le projecteur, je la laissais
d’écouter les yeux fermés, l’image apparaissait, aussi affriolante que brûler un peu, histoire de voir ce que ça allait donner. Parfois,
Le fruit vert (Andrea-Jane Cornell et Marie-Douce St-Jacques) avec Sabrina Ratté. Le Révélateur (1968) de Philippe Garrel
2 4 IMA GES 174 SON + VISION8
62665A_JMC.indd 8 2015-09-25 3:59 PM?
© Javiera Ovalle SazieVisa de censure n° X (1967) de Pierre Clémenti
je projetais aussi en dehors de l’écran. Ailleurs dans la salle. Les Moumneh, s’harmonisaient parfaitement avec le défilement des
gens n’appréciaient pas toujours. Aujourd’hui, j’utilise encore des boucles 16mm, noir et blanc, striées de coups de lames ou de traits
projections vidéo lors de mes concerts. Cela a d’abord été une de peinture noire, ou encore de caractères arabes rephotographiés
manière de déjouer les catégories que l’on tentait de m’imposer, directement sur de la pellicule claire et se succédant à vive allure.
d’éviter que l’on associe ma musique à un genre en particulier – On pouvait voir aussi des hommes se bousculant et se défiant, des
comme le noise, par exemple. L’idée, c’est d’amener à travers l’image visages sombres nous fixant à travers l’objectif de la caméra, et ces
une autre dimension à la musique. Durant un certain temps, j’ai images revenaient comme des litanies, par couches superposées
réalisé mes images moi-même. Puis j’ai décidé de collaborer plus où se confondaient rythmes et jeux de lignes. Or, nombre de ces
étroitement avec Charles Barabé. J’aime l’idée de travailler avec une images, je l’ai appris bien plus tard, provenaient, méconnaissables,
seule personne, de forger une relation. Ce que fait Charles est très du film Syriana, refilmées avec une Bolex depuis un portable et
coloré et, d’une certaine façon, aux antipodes de ma musique. En développées à la main sur une pellicule à haut contraste.
concert, je crois que le support visuel libère le musicien – qui peut Performance mémorable aussi par cet instant qui ne cesse de
alors expérimenter davantage, parce que l’image sert en quelque me hanter : celui où la pellicule se déchire sous nos yeux. Des
sorte d’ancrage pour le public. hommes de dos, tout petits, assistent impuissants aux ravages
d’une bombe incendiaire et, comme pour leur donner raison,
2006 – JERUSALEM IN MY HEART ET KARL LEMIEUX c’est la pellicule tout entière qui se met à brûler, en formant des
ANDRÉ HABIB bulles ocre et noires, avant de prendre des teintes mordorées. Et
Le projet musical et performatif de Radwan Moumneh, Jerusalem puis soudain, au milieu des cris du violon, des distorsions de la
in My Heart, était entré depuis peu en coalescence harmonique avec guitare, du vibrato du drone et de ce chant de lamentation qui
le travail sur pellicule de Karl Lemieux (c’était avant que Malena s’élève et retombe dans son propre écho, apparaît une large fente
Szlam et, plus récemment, Charles-André Coderre, ne lui impriment dans l’image. Une plaie, une déchirure qui, partant du haut,
une autre signature). Je conserve des souvenirs impérissables de s’étire et s’ouvre en s’écoulant comme un rideau de soie. Un rideau
cette collaboration. Je les avais vus, notamment en ouverture de fondant à mesure que la pellicule est lentement tirée devant la
la soirée de performance de Guy Sherwin organisée par Double source lumineuse qui la liquéfie. Et cela dure, comme par miracle.
Négatif (Lemieux y avait laissé s’embraser une image d’actualités Soudain, une note ronde et perçante fuse comme une salve du
montrant la reine d’Angleterre, flanquée de Churchill, saluant synthétiseur de Moumneh, en lançant un rythme électronique.
d’un balcon), et je les ai revus plusieurs fois depuis. Mais, entre Des musiciens, amassés sous l’écran, commencent à frapper à leur
toutes, c’est peut-être la soirée du 16 juin 2006, à la Sala Rossa, tour la surface de leur tambour, entraînant la musique dans une
qui m’a le plus marqué. Une soirée mémorable par la qualité des envolée épique, bientôt relayée par le chant. À la seconde précise
projections et de la composition musicale structurée en deux temps. où s’opère cette transition musicale, Lemieux fait surgir de ses
Une première partie, élégiaque, avait des accents de lamentation ; projecteurs – je ne sais, là encore, par quel miracle – une série de
une seconde, proche d’un chant de rébellion, était portée par une boucles qui défilent alors en parfaite synchronie avec la séquence
section rythmique de tambours (Efrim Menuck, Jessica et Nadia musicale : un autobus venu du fond de l’image remplit l’écran,
Moss, Thierry Amar, Eric Craven, et quelques autres). Le vrom- des hommes dans le désert, des visages, tournoient sur celui-ci.
bissement du synthétiseur, les vrilles des guitares et du violon, le Souvenir du sentiment d’être privilégié de me trouver là, dans cette
martèlement des tambours, les envolées de la voix hypnotisante de salle, ce soir du 16 juin 2006, et de vivre cet instant miraculeux.
SON + VISION 2 4 IMA GES 174 9
62665A_JMC.indd 9 2015-09-25 3:59 PMà mes yeux, que Le Révélateur est un duo. Le travail de Sabrina
définit l’esthétique du projet autant que ma musique. Les univers
visuels qu’elle crée m’inspirent par la suite des sonorités. Sans elle,
ce ne serait plus Le Révélateur.
2009 – WEEKEND IN THE PINES
CHARLES-ANDRÉ CODERRE
Organisé dans son studio d’enregistrement par le musicien David
Bryant, Weekend in the Pines occupe une place unique dans mon
éducation cinématographique. Il s’agissait là d’une
programmation de rêve : performances de Bruce McClure, Karl Lemieux et
Hyena Hives, Novi_Sad et Steve Bates, présentations de films
transgressifs, porteurs d’une vision d’avant-garde jouissive avec
Jean-Pierre Bouyxou. Découverte bouleversante des films,
jusquelà inconnus, d’Étienne O’Leary. De ces trois soirées psychédéliques
– mes souvenirs sont comme des surimpressions filmées par Pierre
Clémenti – ma mémoire retient surtout la prestation de Bruce
McClure, légende vivante de la performance, descendu de New
York avec André Habib pour l’occasion. Le studio d’enregistrement
a littéralement vibré au rythme de ses projecteurs 16 mm modifiés
de manière artisanale. J’ai revu McClure quelques mois plus tard
à View From The Avant Garde, à New York, mais je me souviens
surtout d’une projection de courts métrages, durant ce même
festival : à intervalle régulier, McClure bougeait ses mains dans
un mouvement d’aller-retour vers son visage, de façon à obstruer
sa vision et à créer (ce que j’imagine être) une sorte d’effet
supplémentaire de flicker sur les films projetés. J’aime croire qu’il tentait
de simuler la cadence irrégulière des projecteurs 16mm. Weekend
In The Pines a laissé en moi le souvenir d’une foule d’histoires
Affiche du Weekend In The Pines comme celles-là. Sans parler du plaisir d’avoir rencontré là une
multitude d’artistes de l’image et du son que j’ai eu la chance de
2009 – LE RÉVÉLATEUR À LA CINÉMATHÈQUE croiser à nouveau au cours des années qui ont suivi ces trois jours
ROGER TELLIER-CRAIG de musique et de cinéma sans compromis.
À l’origine, c’est André Habib qui avait eu l’idée de présenter
Le Révélateur de Philippe Garrel à la Cinémathèque, avec un 2011 – LA FIN DES PROJECTIONS PARKING LOT
RADWAN GHAZI MOUMNEHaccompagnement musical en direct. Il désirait rassembler un certain
nombre de musiciens sensibles à ce type de cinéma pour orchestrer J’ai organisé entre 2009 et 2011 des soirées « musique et cinéma »
une rencontre autour de ce film unique. Je faisais partie de ce dans le stationnement de l’Hotel2Tango, au 110 rue Van Horne. À
groupe, aux côtés de Thierry Amar, Dominique Ethier, Bernadino plusieurs égards, je trouvais que, depuis quelques années, le quartier
Femminielli, Eric Fillion, Karl Lemieux et Radwan Moumneh. J’ai que j’habite, le Mile End, n’était plus ce qu’il était, qu’il dégénérait.
participé à une seconde performance du genre, l’année suivante, Je voulais donc organiser une manifestation qui refléterait l’esprit
pour accompagner cette fois deux films de Pierre Clémenti. Le de ce lieu tel que je me l’imaginais. Je désirais présenter le travail
cinéma m’inspire énormément en tant que musicien. Que ce soit d’artistes locaux que j’affectionne – mais aussi encourager les projets
avec Karl Lemieux et Alexandre St-Onge pour Unzip Violence, où l’image et la musique s’entremêlent. Les événements étaient
Charles-André Coderre et Raphaël Demers pour Bangkok Loops gratuits. Ils commençaient dès le coucher du soleil et se terminaient
ou Sabrina Ratté pour Le Révélateur, je suis animé par le désir de aux environs de 22 h 30. Le public était très hétéroclite : il y avait
créer un univers qui va au-delà du son lui-même. C’est la rencontre des familles, des habitués des salles obscures montréalaises… Parmi
entre l’image et le son qui crée un espace-temps insaisissable. Avant toutes les performances programmées au cours de ces soirées, je
même que Sabrina ne se joigne au Révélateur, des projections crois que la pièce Light Infusion, de Leyla Majeri et Katherine
accompagnaient déjà ma musique. C’est Karl Lemieux qui s’en Kline, est la plus représentative de ma vision de l’événement. Leyla
chargeait lors de mon premier concert. Je refusais de monter sur Majeri projetait de la sérigraphie sur des bandes 16mm tandis
scène avec un synthétiseur et un ordinateur, sans support visuel ; que Katherine Kline échantillonnait et traitait le son de la bande
l’expérience aurait été ennuyante pour le public. Ma musique n’est optique 16mm en direct. Cette rencontre entre l’image et le son
pas faite pour la scène, c’est en studio que je suis à l’aise. En était tout simplement sublime. C’était là très clairement la direction
concert, il faut quelque chose de plus. Il est d’ailleurs très clair, que j’espérais donner à la programmation. Puis, à l’image du Mile
2 4 IMA GES 174 SON + VISION10
62665A_JMC.indd 10 2015-09-25 3:59 PMEnd, l’événement s’est transformé. Nous avons eu des problèmes performances reposent toujours sur la tension qu’alimente leur nature
de permis avec la ville de Montréal et des entrepreneurs ont voulu éphémère : il faut être réceptif, afin de capter le mieux possible ce
commanditer l’événement. J’ai alors décidé de mettre fin à cette qui, dans un instant, aura disparu à tout jamais. Ces images, ces
initiative. Mais j’aimerais bien la relancer dans les années à venir. sons, leur rencontre ne sera bientôt plus qu’un souvenir de plus en
plus diffus, progressivement effacé par les vagues successives des
2012 – JEUNESSE COSMIQUE FÊTE LA NOUVELLE LUNE marées qui recouvrent le littoral de la mémoire.
GUILLAUME VALLÉE
En décembre 2012, une amie et moi avons assisté à un spectacle au L’ORDINATEUR EST MON INSTRUMENT
MICHAELA GRILLPsychic City, une salle de répétition utilisée par une vingtaine de
musiciens qui est située dans un sous-sol de la rue St-Laurent. J’étais Je suis une improvisatrice. L’ordinateur est mon instrument. Mes
là avant tout pour voir les artistes montréalaises Marie Davidson et vidéos sont comme des notes. Comme tout musicien, j’aspire à savoir
Ylang Ylang, que je ne connaissais pas personnellement mais dont la jouer le plus de notes possible. Je mets donc constamment à jour ma
musique m’intéressait énormément. C’est lors de ce concert que j’ai banque d’images, dans le but d’élargir mon vocabulaire et d’avoir
rencontré Catherine Debard (Ylang Ylang) et Chittakone Baccam des vidéos spécifiques à employer dans toutes les situations possibles.
(Hazy Montagne Mystique), cofondateurs de l’étiquette montréalaise Je n’ai pas de plan ou de structure quand je monte sur scène. J’essaie
Jeunesse Cosmique. Suite à une série d’échanges inspirants, ils m’ont de faire le vide et d’être à l’écoute, d’atteindre un état d’ouverture
demandé de les accompagner live et de réaliser des vidéos afin de et de concentration extrême. La conversation entre tous les artistes
souligner les lancements de leurs nouveaux albums. Leur label est un impliqués – les musiciens, les vidéastes, les cinéastes – prend forme
incontournable de la scène underground montréalaise. J’étais donc progressivement. On tente de répondre à une suggestion ou on la
très fier de pouvoir travailler avec eux. Une réelle symbiose créative rejette, on se lance sur une nouvelle piste en essayant d’absorber
nous unissant, plusieurs projets musicaux se sont transformés en toutes les images, les sons et les idées que les autres proposent. Le
projets audiovisuels. A Sacred Cloud, qui était initialement un duo logiciel VDMX que j’utilise me permet de manipuler tous les aspects
de musiciens, est devenu un trio au sein duquel j’étais en charge de l’image instantanément. Si je le désire, l’image peut même être
des projections vidéo. Il y a eu des périodes où je pouvais faire guidée par un paramètre musical – les fréquences basses pourront, par
trois spectacles par mois avec Jeunesse Cosmique, dans différents exemple, provoquer un flou. J’ai toujours une infinité de possibilités
lieux associés à la contre-culture montréalaise tels que la Casa à ma portée. L’essence même de la performance, c’est de choisir l’effet
Del Popolo, La Sala Rosa, La Vitrola, Psychic City, La Plante, La qui exprime exactement ce que l’on ressent à un moment précis.
Passe… J’ai travaillé depuis avec plusieurs autres musiciens. Je pense Mais, selon moi, l’improvisation audiovisuelle n’est pas seulement
notamment au projet Black Givre de Samuel Bobony ou à Alain une conversation entre différents individus et diverses disciplines
Lefebvre. Certaines collaborations improbables prennent aussi forme artistiques. C’est aussi la construction d’un espace audiovisuel qui est
quelques jours avant le spectacle. Lors de la dernière édition de Island vivant, qui respire. Cette dimension spatiale me permet de marcher à
Frequencies, je jouais avec Black Givre et Jean-Sébastien Truchy l’intérieur du son et de ressentir l’image autrement. Chaque membre
s’est joint à nous. Ça s’est décidé quelques heures à peine avant la du public est libre de naviguer à sa manière dans cette sculpture
performance. J’adore l’ouverture d’esprit des musiciens avec lesquels invisible mais tangible. L’image et le son ne peuvent alors plus être
je collabore, leur profonde liberté. séparés. Ils ne font qu’un.
2014 – PHILIP JECK, KARL LEMIEUX ET MICHAELA GRILL
À LA SALA ROSSA
ALEXANDRE FONTAINE ROUSSEAU
J’ai toujours apprécié la musique de Philip Jeck et, plus
particulièrement, l’album Surf publié en 1999 sur l’étiquette anglaise Touch – un
chef-d’œuvre hanté au cœur duquel les sources sonores s’entremêlent
pour faire naître la lumière et l’obscurité. Mais je crois au fond n’avoir
jamais pleinement compris celle-ci avant de voir Jeck en concert le
12 juin 2014, dans le cadre du festival Suoni per il Popolo. Il était
accompagné, ce soir-là, par Karl Lemieux et Michaela Grill aux
projections. Plus encore que le fait de pouvoir observer le musicien
à l’œuvre, ce sont les images projetées sur les trois écrans situés
devant moi qui m’ont réellement permis de ressentir la dimension
foncièrement physique de sa démarche. La texture particulière de
la pellicule faisait écho d’une manière véritablement révélatrice à
celle des vinyles manipulés, le halo des images corrodées évoquant
l’aura particulière de la détérioration analogue. Et le crépitement
des disques, inversement, semblait amplifier le grain de la pellicule.
Dessin de la performance de Philip Jeck, Karl Lemieux et Michaela Grill
Il y avait dans cette harmonie quelque chose d’apaisant, mais ces par Vincent Giard
SON + VISION 2 4 IMA GES 174 11
62665A_JMC.indd 11 2015-09-25 3:59 PMRêveries électroniques
par Alexandre Fontaine Rousseau
Autoportrait par Sabrina Ratté
es images de Sabrina Ratté épousent le flot de la musique, quand Ce flou temporel s’accorde parfaitement à l’esthétique de tout
elles ne semblent pas guider la pulsation du synthétiseur par un courant musical que le critique David Keenan du magazine L l’impulsion électronique qui les anime. Sa pratique se décline anglais Wire qualifiait en août 2009 de « pop hypnagogique ». Le
sous plusieurs formes connexes : vidéoclips, projections live pour terme fait référence à cet état entre veille et sommeil, à ces visions
accompagner Le Révélateur (projet de musique électronique de Roger fantasmatiques où s’entremêlent le rêve et le réel, ainsi qu’à une
Tellier-Craig dont elle orchestre l’aspect visuel) ou encore le groupe musique dont les sonorités évoquent à la fois le souvenir nostalgique
montréalais Suuns, vidéos d’art, installations… Grâce à celles-ci, c’est du passé et ses projections fabriquées de l’avenir.
tout un univers cohérent qui prend forme sous nos yeux. C’est cet état à la lisière de la conscience que semble capter la vidéo
Dans un clip réalisé pour accompagner la chanson 2020 de Suuns, fantomatique que réalise Ratté pour la pièce Black Refraction de Tim
la synthèse vidéo confère sa densité à la tonalité désaccordée d’une Hecker. Le halo de lumière colorée qui irradie les images, la manière
guitare électrique. Le son, qui n’était jusqu’alors que ça, devient dont le réel plonge dans la noirceur évoquent cet engourdissement
subitement une sensation. Les corps se décuplent, l’instrument laisse des sens proche de la transe. Les notes esseulées d’un piano spectral
derrière lui une trace qui pourrait être cette sonorité que l’on entend laissent planer dans l’air un doute quant à la réalité de cette vision.
résonner. On ne sait plus trop si c’est le son qui se nourrit de l’image Et si tout ceci n’était déjà plus qu’un rêve ?
ou l’image du son. Ils ne font plus qu’un. L’oreille voit. L’œil écoute. Les corps vivants qui font irruption dans cet univers sont alors
Les sonorités rétro-futuristes de la pièce Trampoline Dream, tirée comme nos esprits qui tentent de prendre pied dans un présent
de l’album Real Colors of the Physical World de Raglani, s’accordent à virtuel où le réel s’anime par écrans interposés. Ils dansent avec la
merveille avec le frémissement des écrans superposés qui se succèdent machine, façonnent le signal qui crée l’image ou le son. Ils laissent
dans l’œuvre de Ratté. On croirait observer les rêveries psychédéliques sur cette nouvelle réalité une trace concrète et, ce faisant, attestent
d’une machine dotée d’une conscience. L’œuvre entière de l’artiste par leurs gestes que cette réalité en est encore une. L’art devient alors
semble d’ailleurs traversée par une sensibilité de science-fiction l’affirmation d’une présence, d’un désir d’exister. Il est le moyen par
abstraite, comme si la seule manière de saisir la notion même de lequel l’humain reprend le dessus sur la machine qui le rêve.
technologie était d’en imaginer la vie secrète. Cette fascination pour l’architecture qui guide le travail de Ratté
Malgré leur nature synthétique, les images de Ratté créent des n’est-elle pas, selon cette logique, un moyen d’échapper à
l’indiviréalités, des mondes parallèles virtuels, tels celui que l’on arpente dualisme de cette démarche ? De composer des espaces rêvés dans
dans The Land Behind – qui, dans les mots de l’artiste, est un « voyage lesquels pourront s’établir des communautés ? À commencer par
sur un territoire indéfini où l’illusion d’un travelling avant continu celle, musicale, qui s’articule à travers l’œuvre de l’artiste et qui lie
met l’emphase sur l’inaccessibilité d’une destination. » L’esthétique des créateurs de diverses villes éloignées les unes des autres. Cette
de cet espace, qui pourrait surgir d’un jeu vidéo d’un autre temps, communauté qui, par le biais des réseaux virtuels, a trouvé le moyen
entretient cependant une confusion qui n’est pas uniquement de de s’enraciner dans le réel.
nature spatiale : notre regard, en effet, ne sait plus exactement quelle
époque il contemple.
2 4 IMA GES 174 SON + VISION12
62665A_JMC.indd 12 2015-09-25 3:59 PMEntretien avec Sabrina Ratté
propos recueillis Alexandre Fontaine Rousseau
Sabrina Ratté et Roger Tellier-Craig.
Le Révélateur au festival Sight & Sound, Montréal, 2014.
Dans votre pratique, vous utilisez énormément le synthétiseur La musique électronique et la vidéo sont toutes deux générées par
vidéo. C’est intéressant parce que, dans une certaine mesure, on un signal électronique pur, qui est contrôlé, modulé,
piratépardiffé« joue » un peu comme s’il s’agissait d’un instrument de musique. rentes machines. L’électricité est une matière fascinante, et lorsque je
Effectivement, il y a beaucoup de liens à faire avec un instrument m’y attarde, elle me ramène toujours à des questions métaphysiques !
de musique, et plus particulièrement avec les synthétiseurs utilisés
pour la production de musique électronique. En deux mots, le Ce qui est frappant, eectivement, c’est que les images qui en
synthétiseur vidéo consiste en différents modules connectés résultent sont diciles à dater. C’est une vision étrange, comme
à une boîte électrique, que l’on relie entre eux par des fils. Les un futur que l’on entreverrait par le biais d’un passé
hypothédifférents branchements créent des effets complexes qui varient tique. Exploitez-vous consciemment ce « ou » temporel ?
selon la configuration. Cette technologie est intimement liée aux Ce décalage temporel est un aspect important de mon travail.
synthétiseurs sonores, autant au niveau de son histoire que de son J’utilise des outils et des techniques qui, a priori, sont associés à une
développement technique. époque révolue. La culture télévisuelle et la publicité ont en quelque
Par exemple, les modules que j’utilise sont produits à très petite sorte absorbé des éléments de cette esthétique. La plupart des
échelle par LZX Industries, une petite entreprise dirigée par Lars gens de ma génération, ayant grandi avec la télévision pendant les
Larsen, au Texas. Larsen a construit plusieurs de ses modules en années 1980-1990, ressentent une certaine nostalgie devant ce type
se référant aux plans d’un des inventeurs du synthétiseur vidéo, d’image. Lorsque j’ai commencé à explorer la vidéo analogique, je
Dan Sandin. Pour établir le lien avec la musique électronique, il trouvais intéressant de jouer avec ces références nostalgiques. Avec le
faut donc remonter au moment où Dan Sandin à lui-même créé temps, j’ai voulu transcender ces connotations pour arriver à quelque
ses modules vers le début des années 1970. Pour ce faire, il s’est chose de plus personnel et intemporel. Les outils et les textures que
inspiré des plans de Robert Moog, inventeur du synthétiseur de j’utilise font donc clairement référence à une époque passée, en
musique électronique. soulignant par leur nature même l’importance de l’histoire de la
TV Troubles (2011) de Boxcutter Sightings III (2014)
SON + VISION 2 4 IMA GES 174 13
62665A_JMC.indd 13 2015-09-25 3:59 PM
© Justin Guzzo DesforgesENTRETIEN AVEC SABRINA RATTÉ
vidéo. Mais je vise aussi et surtout à décon- fonctionnement reste, malgré leur « banalité »,
textualiser cette esthétique afin de l’insérer complètement mystérieux. Ces objets, que je
dans un univers plus contemporain, dans trouve souvent esthétiquement beaux, frôlent à
une temporalité plus diffuse. mes yeux l’art abstrait, et j’en apprécie les formes
d’une manière naïve. Pour faire un parallèle avec
Quand on voit une vidéo comme mes outils de création, j’ai une approche plutôt
Longueur d’ondes, dans laquelle vous intuitive que technique. J’apprécie d’ailleurs cette
mettez en scène une danseuse, on ne peut forme d’innocence face à la technologie. Cela me
s’empêcher de penser, devant votre tra- permet de rester émerveillée, d’avoir l’impression
vail, à celui que faisait par exemple Ed de manipuler des objets mystérieux qui génèrent
Tannenbaum dans les années 1980. Encore des images et qui, en quelque sorte, sculptent
là, le lien avec la musique m’apparaît iné- l’électricité. Et je suis sans cesse étonnée par les
vitable. Personnellement, j’ai découvert résultats que j’obtiens.
Tannenbaum par le biais des trames sonores
de Maggi Payne – rééditées il y a quelques Cette technologie possède une dimension
années par l’étiquette RootStrata. matérielle. Il y a un contact physique qui
Tannenbaum a indéniablement eu une nous éloigne du virtuel…
grande influence sur mon travail. Lorsque j’ai C’est en partie ce qui m’a attirée vers cette
commencé à me concentrer plus sérieusement technologie, cette immédiateté qui la
caractésur la vidéo, je faisais des recherches inten- rise. C’est aussi direct que de tourner un bouton
sives dans les bibliothèques et sur Internet pour qu’une couleur apparaisse, ou de bouger
afin de découvrir les pionniers de l’art vidéo. un peu la caméra pour changer la direction du
Ç’a été mon école. Ed Tannenbaum est un feedback vidéo. Sur un ordinateur, on doit faire
des premiers artistes vidéo que j’ai décou- des « rendus » pour chaque effet, le processus
verts. Pour établir un lien avec la musique, est très lourd, alors qu’avec le synthétiseur, le
il travaillait en étroite collaboration avec geste demeure plus spontané. Lorsque je crée
Maggi Payne, une compositrice de musique une vidéo, c’est un peu comme si je documentais
électronique extraordinaire. une performance. J’expérimente, je cherche, tout
Roger Tellier-Craig, compositeur avec qui en enregistrant le processus. Ensuite, je fais un
je collabore pour les trames sonores de mes montage à partir du résultat.
vidéos, a été tellement impressionné par la
musique de Maggi Payne qu’il a travaillé Parlant de « direct », en quoi votre
expéde près avec le label Root Strata afin de rience sur scène, avec Le Révélateur par
Clip Black Refraction (2013) publier sa musique, qui était injustement exemple, a une inuence sur vos projets plus
de Tim Hecker
passée inaperçue. D’ailleurs, plusieurs personnels ?
artistes vidéo et compositeurs de musique électronique sont tombés Je poursuis ma collaboration avec Le Révélateur en parallèle de
dans l’oubli (surtout des femmes). Avec Internet, les œuvres de ces mon travail vidéo solo. Ces démarches distinctes sont toutes
artistes sont devenues plus accessibles, ce qui a grandement aidé à deux très personnelles, mais mon approche est très différente
sortir de l’ombre des œuvres qui sont à mon avis incontournables pour chacune d’elles. Par exemple, la première vidéo que j’ai
lorsque l’on s’intéresse à la vidéo et à l’art électronique en général. faite pour Le Révélateur, Mirages, est d’une durée de vingt
minutes. À l’époque, je ne possédais pas encore de synthétiseur
Cela peut paraître quelque peu naïf comme interprétation, mais et je ressentais une frustration par rapport au montage, aux
il me semble que des images comme les vôtres nous permettent temps que prennent les « rendus », etc. C’est donc en réaction aux
de donner au concept abstrait de « technologie », que l’évolution logiciels de montage que je me suis tournée vers des techniques
perpétuelle rend encore plus insaisissable, un aspect un peu plus qui permettaient une plus grande spontanéité. J’avais envie de
concret au moyen d’une représentation visuelle. J’entends « tech- créer quelque chose qui se développerait organiquement à travers
nologie » au sens d’une somme d’avancées scientiques qui appa- la performance. Cette première vidéo a donc pris forme peu à
raissent comme de la science-ction – un peu comme celles que peu, lors des pratiques et des concerts où je faisais chaque fois
présente le cyberpunk, par exemple. différents agencements d’images. Au fil du temps, le montage
Je suis en effet fascinée par la science-fiction, plus particulièrement s’est cristallisé pour devenir une vidéo cohérente. Depuis, les
par l’aspect dystopique de ce genre, qui se traduit entre autres à vidéos que je réalise pour Le Révélateur émergent généralement
travers l’architecture, les environnements virtuels et l’idée de la du travail que je fais live. C’est un contexte qui me permet de
technologie en général. Récemment, je me suis moi-même étonnée me laisser guider par la structure de la musique, et par les idées
d’apprécier l’esthétique du design industriel, des voitures, des et influences de Roger [Tellier-Craig], avec qui j’ai une très
diverses technologies qui nous entourent au quotidien et dont le grande affinité.
2 4 IMA GES 174 SON + VISION14
62665A_JMC.indd 14 2015-09-25 3:59 PMENTRETIEN AVEC SABRINA RATTÉ
Paradoxalement, lorsque je travaille sur mes propres projets, ma effectivement un aspect de mon travail que j’explore un peu moins
démarche devient beaucoup plus rigide et formelle. Je collabore souvent, mais qui reste important pour moi.
toujours avec Roger, mais dans un processus inverse : je tiens à ce
que les images soient le moteur de l’œuvre, que ce soit elles qui Dans e Land Behind, notamment, l’abstraction se dissipe pour
créent le rythme au lieu de se plier à celui de la musique. Roger et laisser place à l’exploration d’un territoire.
moi avons expérimenté plusieurs approches pour la création de la Créer un espace virtuel, que ce soit par le biais d’un paysage
élecbande son. Au début, c’était plus classique, plus proche de ce qui se tronique ou de lieux architecturaux, est une idée qui m’obsède et
fait traditionnellement au cinéma : je lui donnais le montage final et que j’explore dans toutes mes vidéos. Je suis fascinée par la faculté
il composait à partir de cela. Ensuite, j’ai eu envie d’essayer quelque que l’on a de se projeter mentalement dans un environnement, qu’il
chose de plus déconstruit. Par exemple, pour The Land Behind, soit « réel » ou virtuel. Je suis intéressée également à interroger cette
il m’avait fait une banque de textures sonores que j’ai montée à ma hiérarchie que l’on impose entre ces deux concepts.
guise, suivant ma propre logique et la nature des images. J’essaie de The Land Behind est une vidéo qui explore la notion de voyage et
plus en plus de m’éloigner de cette idée de « composition ». J’aimerais de territoire. C’est un long travelling avant vers une destination qui
qu’il s’agisse plutôt d’une toile composée de différents sons, qui semble impossible à atteindre. Ce mouvement continu vers l’avant
seraient associés à divers types d’images. On ressent cela dans Visites possède des propriétés hypnotisantes que je romps radicalement
possibles. La trame sonore ne possède plus de logique musicale à par des effets de montage qui propulsent l’image vidéo de tous les
proprement parler. Quand on tente de compter le temps par exemple, côtés. Le fait que l’image voyage, elle aussi, dans le cadre crée un
ça ne marche pas. Mais même si c’est très abstrait, on peut écouter effet de distanciation qui m’a toujours intéressé au cinéma, et que
cette bande-son sans l’apport de l’image. Nous avons d’ailleurs j’explore dans mes vidéos.
publié sur cassette audio une compilation des trames sonores de
Roger pour mes vidéos, et la perspective sonore indépendante des On retrouve eectivement partout à travers votre œuvre des motifs
images est réellement une expérience distincte. qui rappellent l’écran…
Je fais une sorte de fixation sur les hologrammes, les projections
Lorsque vous réalisez des vidéoclips, il s’agit alors de commandes. et les écrans. Tout comme sur l’idée d’une image contenue dans
Pourtant, ce pan de votre production demeure cohérent avec le un cadre. Que l’image soit perçue à travers une fenêtre, un écran
reste de votre œuvre. Plusieurs des artistes avec lesquels vous colla- de cinéma, une vitrine de magasin, un aquarium, c’est toujours
borez, comme Raglani, Jefre Cantu-Ledesma ou Steve Hauschildt, cette idée d’interroger cette séparation physique (l’écran, la vitre)
me paraissent parfaitement en accord avec votre démarche. Dans entre deux réalités, de se projeter de l’autre côté de l’écran, dans
quelle mesure choisissez-vous les musiciens pour lesquels vous réa- un monde inaccessible.
lisez des vidéoclips ? La vidéo est également passionnante pour moi parce que, par
Les vidéoclips ont été une bonne école pour moi et ils sont devenus sa nature même, elle est complètement malléable. N’étant pas
avec le temps un moyen de gagner ma vie. Le choix des musiciens limitée à un support physique fixe, elle peut être étirée, déformée,
avec qui je travaille n’est pas toujours évident. C’est pour moi « rotationnée » dans tous les sens… C’est un médium qui, par
important de rester intègre et de croire aux projets dans lesquels sa souplesse, peut s’adapter à plusieurs contextes, et c’est une
je m’investis. Avec le temps, j’ai appris que de ses caractéristiques que j’exploite de plus
sortir de ma zone de confort, de l’imaginaire en plus. Mais même si la vidéo peut prendre
dans lequel j’ai l’habitude de naviguer, me plusieurs formes, je reste attachée à sa
manipermettait d’explorer d’autres aspects de festation initiale, celle qui est vue à travers le
mon travail qui, eux aussi, nourrissent ma cadre restreint de la télévision, ce contexte très
démarche personnelle. Cela me permet défini auquel je fais toujours référence dans la
d’expérimenter dans d’autres contextes et me composition de mes images, peut-être même
pousse à découvrir de nouvelles techniques. malgré moi.
En fait, l’élégance géométrique du carré et du
Dans un clip comme celui de 2020 de rectangle me plaît pour des raisons purement
Suuns, ou dans une vidéo comme Longueur esthétiques. Ces deux formes ont quelque
d’ondes, le corps qui était plutôt absent de chose de parfait, qui satisfait ma sensibilité à
votre travail refait une apparition. l’architecture. Comme je l’ai mentionné plus tôt,
J’ai toujours été inspirée par le corps en l’architecture est une grande source d’inspiration.
relation avec le signal vidéo, que ce soit En ce moment, je lis un recueil de textes de Le
par les feedbacks vidéo ou par les signaux Corbusier, (qui a des opinions très controversées
électroniques qui suivent les formes et les mais qui m’amuse !). Il écrit : « L’architecture est
mouvements. De nombreux artistes que le jeu savant, correct et magnifique des volumes
j’admire ont exploré cette facette de la vidéo, assemblés sous la lumière. » Cette citation
notamment Steina et Woody Vasulka, Ed confirme la relation que je vois entre mes images
Tannenbaum, Erkki Kurenniemi, etc. C’est Activated Memory I (2011) et l’architecture.
SON + VISION 2 4 IMA GES 174 15
62665A_JMC.indd 15 2015-09-25 3:59 PMQuiet Zone de Karl Lemieux et David Bryant
En marge de la société
par Charles-André Coderre
uiet Zone, le plus récent film du cinéaste
montréalais Karl Lemieux et seconde Q collaboration avec l’ONF après Mamori
(2010), prouve que cette institution se devrait
d’encourager davantage les réalisations expérimentales
au sein de son programme de cinéma d’animation.
Car ces œuvres pour la salle de cinéma s’avèrent, à
quelques exceptions près, beaucoup plus fortes que
la vaste production destinée au site Web interactif.
Coréalisé avec le musicien David Bryant, guitariste
du cultissime groupe Godspeed You ! Black Emperor,
ce film poursuit par ailleurs la collaboration entamée
lors du court métrage Passage (2007) pour lequel
Bryant signait la conception sonore. Quiet Zone
se veut une œuvre expérimentale aux frontières
du documentaire. Lemieux et Bryant donnent la Quiet Zone (2015)
parole à deux femmes souffrant d’hypersensibilité
électromagnétique qui ont décidé d’aller vivre
en Virginie-Occidentale, dans une zone connue sous le nom de TheBridge avait comme bande sonore la musique de Lee Ranaldo)
« National Radio Quiet Zone », puisque téléphones cellulaires et et reprend de manière actuelle et pertinente, des enjeux qui remontent
réseau wifi y sont interdits en raison des besoins spécifiques de aux premières avant-gardes françaises, notamment Germaine Dulac
l’observatoire scientifique. qui cherchait à créer des films comme des « symphonies visuelles faite
Lemieux collabore avec la même petite équipe depuis Passage ; d’images rythmées. »
équipe qui comprend notamment le directeur photo Mathieu Dans Quiet Zone, la musicalité interne de chaque image, la
Laverdière et le monteur Mathieu Bouchard-Malo. Il fait ainsi partie rythmique particulière dégagée des effets produits sur la pellicule,
de ces rares cinéastes qui contredisent l’idée reçue selon laquelle le tous les micro-événements photochimiques que contient chaque
cinéma expérimental doit se réaliser dans l’intimité la plus totale, à photogramme, donnent l’impression que les images sont contaminées
l’image de l’écrivain. La caméra s’intéresse à la fois au quotidien des par une radioactivité insoutenable. Ces altérations rendent presque
deux femmes – on les voit déambuler dans les bois, taper à la machine visibles les champs électromagnétiques. Le travail en 16 mm de
à écrire… –, et aux structures impressionnantes de l’observatoire, Lemieux n’apparaît en rien comme une gimmick stylistique à la
aux paysages abandonnés de cette petite zone en marge de la société, mode, même si l’attrait pour la culture analogique lo-fi bat son
coupée des technologies modernes. À plusieurs égards, le choix des plein dans la culture populaire. Au contraire, celui-ci épouse
parfaicadrages rappelle la série de portraits noir et blanc, « Women in The tement le sujet de son film, qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler
Woods », réalisée par la défunte photographe américaine Deborah les œuvres du cinéaste torontois Steve Sanguedolce (Dead Time,
Turbeville. Blinding), le discours des deux protagonistes qui tentent de décrire
En hors-champ, la voix des femmes se superpose à des images l’hypersensibilité électromagnétique telle que vécue de l’intérieur
altérées chimiquement par de vieilles techniques photographiques tels s’arrimant très bien aux images, tout en faisant écho à la forme
que le mordançage, qui reviennent de façon récurrente tout au long même du film. Ainsi, la corrélation entre l’image qui frétille et la
du film. Ce procédé rappelle que le cinéaste manipule en direct la parole qui décrit les ondes comme une substance submergeant le
pellicule depuis plus de dix ans lorsqu’il accompagne divers musiciens corps jusqu’à la moelle des os génère un surprenant échange entre
de l’avant-garde montréalaise et d’ailleurs. Projectionniste 16 mm la matière filmique et cette parole. Le choix que fait Lemieux de
pour Godspeed You ! Black Emperor depuis 2010, Lemieux multiplie s’éloigner d’une imagerie numérique lisse, contemporaine, coïncide
les collaborations, que ce soit avec Hiss Tracts (le groupe de David ainsi avec cette « quiet zone » du film, l’un des rares lieux encore
Bryant et Kevin Doria), Benny Nilsen, Philip Jeck, Amen Dunes préservés des effets de la modernité que représentent les champs
(dans un de ses vidéoclips) ; Hyena Hive ou encore Roger Tellier- électromagnétiques. Il accentue même ce parti pris esthétique par
Craig et Alexandre St-Onge pour sa récente performance Unzip la technique de rephotographie, en refilmant en 16 mm plusieurs
Violence. Lemieux reste ainsi fidèle à une certaine vision du cinéma séquences tournées en numérique. L’image numérique transformée
expérimental intimement liée à la musique. Cette approche traverse en image argentique est devenue sale, impure, et apparaît ainsi tel
tout son cinéma depuis ses films d’adolescence (son premier film un baume sur les maux de notre époque.
2 4 IMA GES 174 SON + VISION16
62665A_JMC.indd 16 2015-09-25 3:59 PMEntretien avec Karl Lemieux
propos recueillis par Charles-André Coderre
Votre plus récent lm, Quiet Zone, a été coréalisé avec David Non. Nous avons seulement été cherchés quelques fragments et très
Bryant, musicien connu notamment pour son travail au sein de souvent, nous les avons remplacés par de nouvelles prises de son.
Godspeed You! Black Emperor. Comment en êtes-vous venu à
collaborer avec lui sur ce lm ? Quelques années auparavant, vous aviez réalisé un court métrage
J’avais déjà travaillé avec David sur mon court métrage Passage, de peinture sur pellicule intitulé Mouvement de Lumière qui, si
en 2008. Par la suite, nous avons fait plusieurs performances je ne m’abuse, a été fortement inuencé par l’écoute de musique
ensemble, avec son groupe Hiss Tracts. Mais David a un autre bruitiste ?
projet musical, qui se nomme Set Fire to Flames. Pour moi, il s’agit À l’époque, j’avais suivi des cours de calligraphie au pinceau afin de
d’une forme de cinéma sans image, un peu à la manière de Weekend pouvoir écrire à main levée, sans toucher la table. Je m’étais mis à
de Walter Ruttmann. Ce sont des ambiances, des effets sonores, appliquer ces gestes-là sur des bandes de film 16 mm. C’est vraiment
des pas, des portes qui s’ouvrent… et tout ça se mêle à la musique. l’énergie de la musique qui me guidait. C’était un peu comme
Son travail sonore était, en ce sens, déjà très cinématographique. une transe, une danse dont le mouvement était une extension de
Nous parlions depuis plusieurs années d’entremêler nos univers la musique. Le film a été principalement réalisé en écoutant des
respectifs. Puis David est tombé sur un article traitant des gens disques du groupe Lustmord. C’est du dark ambiant, et très beau.
qui sont intolérants aux ondes électromagnétiques. Tout de suite, Un soir, l’énergie était particulièrement bonne, et j’ai commencé
nous avons su que c’était un sujet pour nous, avec un fort potentiel à peindre, entraîné par ce que j’entendais. Au bout de cette soirée,
poétique. L’intention n’était pas de faire un film informatif ou j’ai regardé le résultat sur la Steenbeck et j’ai compris que j’en étais
de prouver l’existence de ce phénomène hautement controversé. arrivé à quelque chose de singulier. Ça m’a ensuite pris beaucoup de
Nous étions plutôt intéressés par cette idée qu’il est impossible temps avant de comprendre ce que j’avais fait et comment parvenir
de sentir, d’entendre ou de toucher ces champs d’ondes – nocifs à le refaire.
pour la santé, selon certaines personnes. Cela nous apparaissait
comme une nouvelle forme de pollution effrayante, qui était aussi Est-ce à la suite de ce projet que vous avez commencé à faire des
symptomatique de notre époque et de sa technologie. performances en direct ?
Avant que le film soit terminé, j’ai utilisé mes bandes pour
accomDavid était-il impliqué au niveau visuel ? L’étiez-vous au son ? pagner Olivier Borzeix lors d’une performance. Si mes souvenirs
Nous voulions travailler ensemble le plus possible, de façon à ce qu’il sont justes, c’était dans le cadre d’un événement qui s’appelait
em’accompagne à l’image et qu’inversement, je puisse travailler avec Périphérique 4 édition. Olivier a aussi signé la trame sonore de
lui sur le son. Sur Passage, je l’avais accompagné lors de toutes les Mouvement en Lumière. Ensuite, c’est devenu quelque chose de
étapes de la post-production sonore. Nous avons souhaité répéter récurrent dans mon travail : il y a des versions performatives de
cette expérience avec Quiet Zone. Mais nous voulions que, cette mes films, qui existent parallèlement à ceux-ci.
fois-ci, David soit impliqué au niveau visuel. Il possède un très bon
sens de l’image. Plusieurs photos qu’il a prises ont été utilisées sur
les pochettes de certains albums de Godspeed You! Black Emperor.
C’est aussi lui qui écrit, à la main, les inscriptions que l’on retrouve
sur celles-ci. Il possède un réel sens esthétique.
Quelle a été votre méthode de travail pour la conception sonore
de Passage ?
Nous avions toutes les prises sonores du tournage. Cependant, nous
n’avons jamais synchronisé l’image et le son. Nous avons vraiment
tout refait, David et moi. Lorsque l’on entend de « vrais » sons, c’est
que nous sommes retournés puiser des choses dans les banques du
tournage. Mais David a créé énormément de nouveaux sons. Il a
composé, joué, enregistré et réalisé le montage sonore.
Il n’y a donc pas eu de montage des sons directs, comme on le
fait habituellement dans une production cinématographique
traditionnelle ?
Quiet Zone
SON + VISION 2 4 IMA GES 174 17
62665A_JMC.indd 17 2015-09-25 3:59 PMENTRETIEN AVEC KARL LEMIEUX
Quiet Zone et Passage (2008)
Cette performance en compagnie d’Olivier Borzeix était votre une banque d’images et de sons préétablis. On établit d’abord
première ? des paramètres, puis tout devient possible par la suite.
Non, la première avait été faite conjointement avec Daïchi Saïto
et Olivier. Nos projecteurs 16 mm étaient installés sur des tables à Quand le groupe Godspeed You! Black Emperor vous a approché
roulettes. Nous pouvions ainsi les déplacer et suivre les mouvements an de réaliser des projections pendant leurs spectacles, j’imagine
d’une danseuse, Isabelle Kerouac. que vous connaissiez déjà très bien leur répertoire ?
Oui. C’est un groupe que j’ai découvert en 1998. Ils faisaient la
Désiriez-vous faire du live depuis longtemps ? première partie de Sonic Youth au Métropolis. Il s’agit de l’un des
Lorsque j’étais plus jeune, plusieurs de mes amis jouaient dans des rares concerts où c’est le cinéaste François Miron qui s’occupait
groupes de musique. J’ai toujours été attiré par les salles de répé- des projections et c’était monumental ! J’ai énormément écouté la
tion. J’aime être entouré d’instruments, et aussi l’idée de pouvoir musique de Godspeed entre 1998 et 2010. Alors, je connaissais
communiquer sans utiliser les mots. À cette époque, je me disais leur répertoire par cœur. Il était donc plus facile de travailler avec
qu’il serait intéressant d’avoir un petit local de répétition. J’espérais eux, puisque je savais dans quoi je m’embarquais. Toutefois, après
trouver des projecteurs afin de réaliser des tests, d’organiser des jams la première tournée, je me suis demandé si je n’allais pas me lasser
improvisés. N’ayant accès à aucun matériel, il a fallu un certain d’écouter la même musique soir après soir. Mais, à la fin d’un
temps avant que cette ambition ne se concrétise. concert à Paris, le groupe a joué une pièce – je ne me souviens plus
Mais l’idée ne date pas d’hier. Adolescent, je suis allé étudier aux laquelle – et j’ai été tellement ému que j’ai su que ça n’arriverait
États-Unis durant une session. Je devais réaliser des courts métrages jamais. Je réalise les projections pour Godspeed depuis maintenant
en S-VHS dans le cadre de mes cours, et c’est ainsi que j’ai fait la six ans, et la musique du groupe me touche toujours autant qu’avant.
rencontre du père d’une amie. Il me racontait qu’il avait perforé,
scratché et peint de la pellicule 16 mm pour faire du visuel pour le Aviez-vous accès à une banque d’images fournie par le groupe ?
Velvet Underground. Cette rencontre a été une véritable révélation. Le groupe fait des concerts depuis 1996. Au tout début, il projetait
Aujourd’hui, je constate avec amusement que j’en ai quasiment fait des boucles de films réalisés par le guitariste Efrim Menuck. Ces
un métier et que j’utilise, plusieurs années plus tard, les mêmes images étaient tirées de l’un de ses projets étudiants, qu’il avait fait
outils que lui : du film et des projecteurs 16 mm. lorsqu’il était à Concordia. Le groupe a ensuite engagé un couple
qui réalisait des projections sur des écrans mécaniques. Ceux-ci se
Comment préparez-vous une performance ? Faites-vous des déplaçaient durant le concert. Puis, des amis du groupe sont venus
répétitions ? tour à tour faire rouler les projecteurs. Lorsque je suis arrivé, il
J’ai travaillé une fois sur un projet où il fallait absolument répéter : restait deux types d’archives : le matériel d’Efrim, ainsi que plusieurs
déplacer les projecteurs, les monter, les remballer, puis revenir la catégories d’images tournées par Jem Cohen. Ce dernier avait filmé
semaine suivante. Tout ça était assez épuisant et je trouve fina- des paysages, des trains, des vues de New York, d’autres captées
lement que répéter n’aide pas beaucoup. C’est plus intéressant de lors de divers voyages… J’ai ajouté à cela mon propre matériel : des
s’asseoir et de discuter, plutôt que de faire un peu n’importe quoi animations, des films développés à la main… Je voulais diversifier
en même temps et d’improviser entre nous. D’autant plus qu’il y l’esthétique du groupe, tout en restant dans le même esprit.
a de beaux accidents qu’il est impossible de reproduire en direct.
Mais, en même temps, je ne veux plus faire de l’improvisation Comment en êtes-vous venu à brûler le lm en direct ? La plupart
pure, sans structure. Je préfère qu’on s’inspire de la nature de la des spectateurs qui ont un jour assisté à une de vos performances
pièce, de son intensité, d’une thématique et qu’on puisse construire se souviennent de ce geste.
quelque chose à partir de cela. Il est intéressant d’improviser avec Très tôt, j’ai été attiré par les films sales, granuleux, égratignés, par
l’esthétique du cinéma underground et celle du cinéma expérimental
2 4 IMA GES 174 SON + VISION18
62665A_JMC.indd 18 2015-09-25 3:59 PMni moins comme mission de faire naître un chant d’oiseau dans une peut sans doute désigner comme l’acte fondateur de la civilisation
courte vidéo (1 min 50 s) réalisée en 2014 : La profondeur du chant - humaine ; si l’espace ainsi ouvert devient le substrat d’une création
Spectrum Orchestrum. Le réalisateur utilise des images transformées artistique, alors les conditions sont réunies pour que cette conscience
de l’éclosion d’un oisillon et des archives Super 8 (essentiellement une d’une distance devienne une fonction sociale permanente […] dont la
danseuse de cabaret) qu’il refilme en les déformant avec une caméra capacité ou l’impuissance à orienter l’esprit ne signifie rien de moins
vidéo. Ici, la composition sonore (quelques brefs sons qui évoquent que le destin de la culture humaine. »
des chants d’oiseaux nocturnes, des battements d’ailes, avant que Penser les images, c’est tenir à distance l’évidence de ce qu’elles
ne se déploie un soupçon de mélodie dramatique) est préexistante. montrent. Là où elles semblent comparaître comme témoins d’un
Mais dans les faits, les sons et les images noir et blanc saisies lors fait, il faut les comparer, les mettre en relation, les faire ex-ister
(c’estde leur projection perturbée, semblent naître ensemble depuis un à-dire les faire sortir d’elles-mêmes). C’est penser l’image comme
fond noir. Les images battent de l’œil, dirais-je, le regardeur doit y une matière qui reçoit et émet de l’énergie. Quand Aby Warburg
prêter une attention soutenue pour distinguer ce qui se passe. Les regarde une image statique comme La naissance de Vénus de Sandro
images « pâtissent » tantôt d’une absence de lumière, tantôt d’une Botticelli, il voit dans la chevelure de la déesse les mouvements du
surexposition. Nous vivons une double expérience, celle des premières serpent d’un rituel auquel il avait assisté chez les indiens Hopis. Ce
perceptions de lumière d’un oisillon sortant de l’œuf, et celle de qui est fixe bouge, ce qui est silencieux gronde. Une image est faite
l’éblouissement (réel et symbolique) d’une danseuse de cabaret de tensions, de polarités dynamiques. Il faut être sourd pour ne pas
aveuglée par les feux d’un projecteur de lumière artificielle. y entendre le souffle du vent. Qu’aurait-on dit alors des tympans de
Ce court poème visuel et sonore m’a, à proprement parler, enchanté. Chris Marker quand il se rend dans le zoo de Ljubljana (Slovénie), s’il
Il est au cœur de cette hésitation que j’évoquais plus haut entre le n’avait entendu, alors qu’il filmait en un plan séquence de 3 min 45
son et le sens, entre le visible et l’imperceptible. Les images et les s un éléphant (Juju) dansant nonchalamment, Tango (1940) d’Igor
sons expriment une dynamique qui naît d’une tension entre la pure Stravinsky ? Une fois devant sa table de montage, il ne lui resta plus
fonction de représentation et la fonction d’effet et d’affect. L’écoute qu’à mettre ensemble les bandes sons et images : elles étaient faites
et le regard ne suffisent plus. L’œuvre ne s’appréhende que si l’on se l’une pour l’autre : Slon, Tango (4 min 10 s, 1993). Prendre de la
rend disponible à vivre une expérience, à se laisser agir par les images distance, c’est paradoxalement établir des rapprochements. Derrière
et les sons qui transmettent, au bout du compte et essentiellement, sa caméra, Marker est aussi devant : il fait corps avec son sujet. Il
une énergie. Cette expérience n’est rendue possible que par une mise danse. Il fait un pas-de-deux avec Juju. Il a la lourdeur terrestre du
à distance entre le référent (un oisillon, une danseuse) et ce qui est pachyderme et la légèreté aérienne de l’oiseau. Il s’enmusique. En
effectivement perçu. Mise à distance aussi avec le choix des référents filmant, il crée un cadre et s’en évade avec la corde musicale.
qui n’ont a priori rien à voir entre eux, tout comme ce qui les éclaire Par-delà les frontières / Les prairies et la mer / Dans les grandes
(la lumière naturelle et un projecteur). L’un découvre la lumière, noirceurs / Sous le feu des chasseurs / Dans les mains de la mort / Il
l’autre en est recouverte. Mise à distance encore entre la délicatesse s’envole encore…, premier couplet du Cœur est un oiseau de Richard
d’une éclosion ou la sensualité d’une danseuse, et le chaos provoqué Desjardins. Belle métaphore de la force agissante des images qui
par une projection filmique et une captation vidéo volontairement s’extraient des mortifères prises de vue pour aller toujours plus haut,
perturbées. plus haut, là où le silence des humains malades de la communication
Mais nous n’allons pas nous arrêter en si bon chemin en nous tous azimuts rejoint la musique des sphères.
contentant d’approuver le parti pris formel de l’artiste et d’exprimer
la joie physique et émotionnelle vécue par le spectateur.
Certains auront peut-être reconnu derrière mes propos
l’ombre du père de l’iconologie Aby Warburg. L’un des
premiers à avoir compris qu’une image est avant toute chose
une force agissante sur le regardeur et sur les images qui
l’entourent. Il n’est qu’à penser à sa fameuse Bibliothèque
(la KWB, aujourd’hui à Londres) et son non moins
fameux Atlas Mnémosyne (1921-1929), où livres, objets
et images sont rangés selon le principe du meilleur voisinage
et s’éclairent mutuellement comme dans le montage par
attraction de Sergueï Eisenstein. Pour Warburg, la mise à
distance est loin d’être considérée comme un simple effet de
style. Aujourd’hui où les technologies de communication
numérique nous rapprochent de tout et de tous avec une
violence dont on n’a pas encore mesuré ni éprouvé toutes
les conséquences humaines et politiques, il me semble
pertinent de lire les quelques mots qui introduisent son
Atlas Mnémosyne : « Introduire consciemment une distance
Slon, Tango (1993) Chris Markerentre soi-même et le monde extérieur, c’est ce que l’on
CHEMINS DE TRAVERSE 2 4 IMA GES 174 57
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