À travers le vieux Bordeaux

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BnF collection ebooks - "Il y aura tantôt trente-cinq ans qu'un chercheur infatigable, doublé d'un profond érudit, Alfred Delvau, publia un livre fort intéressant : l'Histoire anecdotique des Cafés et Cabarets de Paris. Tel était, je crois, le titre de cet ouvrage introuvable à l'heure actuelle, et dans lequel l'aimable boulevardier monographiait d'une plume humoristique et bien gauloise, ...""


Publié le : jeudi 23 avril 2015
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EAN13 : 9782346004218
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Morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse, tous les genres y sont représentés.

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À MESSIEURS

OBISSIER SAINT-MARTIN

SÉNATEUR

A. SURCHAMP

DÉPUTÉ

G. CHASTENET

DÉPUTÉ

J’offre ce livre en témoignage de vive amitié.

Préface

MON CHER AMI,

Je viens de terminer la lecture de votre ouvrage ; je l’ai lu tout d’une haleine, tant il m’a captivé. Un soleil de printemps m’attirait au dehors, mais ayant l’habitude de prendre mon plaisir où je le trouve, j’ai sacrifié le Bois de Boulogne au Pavé des Chartrons.

Votre livre n’est pas seulement un livre pour Bordeaux, c’est un livre pour la France entière, et il serait à désirer que chaque ville trouvât un historien de votre valeur, ayant le dévouement de la recherche, la fidélité de l’impression et la sincérité du récit.

 

Que de fois les ruines ont été relevées sur cette rive de la Garonne que Bordeaux a traversée pour fonder une colonie en face des Quinconces ! Que de combats, que de sièges, de pillages et d’incendies ont écrasé, ensanglanté, ruiné, détruit la vaillante cité, toujours renaissante, qui est devenue la grande et magnifique ville qu’on voit s’étaler aujourd’hui, dans un paysage plein de contrastes, au bord d’un des plus beaux fleuves de l’Europe ! En remuant la terre, on y trouve les ossements des Visigoths, des Francs, des Sarrasins, des Anglais qui, tour à tour, ont occupé Bordeaux. Dunois l’assiège au nom du roi ; Talbot s’y établit ; Charles VII l’en déloge ; le connétable de Montmorency y pénètre à coups de canon et s’y montre plus terrible, plus cruel, plus impitoyable que ne le fut le duc d’Albe à Gand.

Des temples, des théâtres, des arènes, de tous les monuments par lesquels chaque conquérant avait voulu marquer sa prise de possession, il reste à peine quelques vestiges. Assez cependant pour prêter à la rêverie. Enfant, je contemplais avec regret le peu qui reste du Palais-Gallien, je reconstruisais les arènes par la pensée ; puis j’allais, comme en pèlerinage, au caveau de Saint-Michel où un saisissement me prenait, chaque fois que le gardien, ou sa fille (jeune alors !), disait au visiteur en élevant un bout de chandelle à la flamme tremblotante qui mettait de grandes ombres sur les momies : « Vous marchez sur dix-huit pieds de poussière de morts ! »

Et dans le Bordeaux vivant, on allait de Lormont, aux auberges joyeuses, à Monrepos, cet Orezza de poche ; à Pessac, où commençaient les forêts de pins ; d’autres fois, Blanquefort nous tentait, et aussi les ruines du château de Duras avec ses vieilles tours démantelées, ouvertes comme par un éventreur, et les souterrains où l’on pénétrait en rampant pour y voir de gros boulets de pierre, oubliés là depuis des siècles !

Tous ces souvenirs sont encore vivants, pleins de couleur et parfois de sourires…

Vous avez remué tout cela en moi, mon cher Confrère, et je vous en remercie. Grâce à vous, la cité, quatre et cinq fois ressuscitée, m’est apparue à ses différents âges ; puis, j’ai revu notre Bordeaux actuel, sa clarté, sa joie, son soleil ; j’ai respiré de nouveau les grappes de ses acacias ; et, comme en un mirage, ses foires bariolées ont reparu avec l’animation des bazars d’Orient et le brouhaha du Midi ; et les fanfares, les bruits discordants, les éclats de rire des grisettes dans les émanations des gaufres sortant du moule et le doux parfum des gimblettes !

Sensations exquises, retour vers un passé – peuplé de fantômes adorés – qui sonne pour le Bordelais vieilli, avec le regret des jeunes années, le signal mélancolique du retour !

AURÉLIEN SCHOLL.

ILes Anciens Cafés

Il y aura tantôt trente-cinq ans qu’un chercheur infatigable, doublé d’un profond érudit, Alfred Delvau, publia un livre fort intéressant : l’Histoire anecdotique des Cafés et Cabarets de Paris. Tel était, je crois, le titre de cet ouvrage introuvable à l’heure actuelle, et dans lequel l’aimable boulevardier monographiait d’une plume humoristique et bien gauloise, dans des chapitres alertes qui avaient parfois une saveur toute rabelaisienne, la Plupart des popines historiques, des cabarets et parlottes littéraires, des guinguettes galantes, des tavernes de bohèmes et de gueux, et des cafés à la mode de la capitale du monde civilisé – depuis la Laiterie du Paradoxe jusqu’au Lapin blanc, en passant Par la Brasserie des Martyrs, Momus, l’Assommoir et les tapis francs d’Eugène Süe.

L’exploration ainsi comprise est des plus utiles : elle permet d’étudier, dans l’estaminet, période à période, l’histoire de la civilisation parisienne ; on y salue des noms illustres, on y rencontre des physionomies aimées entre toutes.

Le cabaret – ou, si vous le préférez, le café – tient une place importante dans la vie des gens. De même que la Grèce et Rome avaient les xénies et les popines, que l’Allemagne a les kellers, l’Angleterre les public-houses, l’Espagne les ventas, l’Italie les osterias et la Chine les cong-quans, la France a les cafés en grande quantité. C’est un fait acquis, acceptons-le tel quel et essayons d’en tirer, ainsi que l’a fait d’une façon si heureuse Alfred Delvau, le détail curieux.

Que voulez-vous, après tout ? On l’a dit depuis longtemps : « Le « chez soi », qui est la caractéristique du tempérament anglais, est inconnu dans nos grandes villes. Vivre chez soi, penser chez soi, aimer et souffrir chez soi, nous trouvons cela ennuyeux, incommode ; ce sont des pratiques, des habitudes d’un autre temps. Il nous faut la publicité, le grand jour, le monde pour nous témoigner en bien ou en mal, pour satisfaire tous les besoins de notre vanité ou de notre esprit. Nous aimons à nous donner en spectacle, à avoir un public, une galerie facile ; la pose nous tue. Ce n’est pas d’aujourd’hui, ni d’hier, ni d’avant-hier que nous nous conduisons ainsi – et cela durera probablement longtemps encore. »

Faut-il s’en réjouir, s’en attrister ? Ma foi, ni l’un ni l’autre. Agissons donc à notre guise et laissons travailler et lutter les sociétés de tempérance : il paraît qu’elles obtiennent des résultats !…

Il y a longtemps, belle lurette, que les cafés et les cabarets sont devenus les salons de la démocratie, de tout le monde, comme l’a dit M. Hippolyte Castille. Et si vous voulez des noms, je puis vous en fournir et non pas des moins illustres.

Socrate, le sage, allait volontiers dans les tavernes d’Athènes et s’attardait au milieu des oisifs et des portefaix du Pirée ; Denys le Jeune, dans les cabarets de Corinthe, et Virgile, le doux Virgile, dans les popines syriennes, de même qu’Ovide, en compagnie de Properce et de Tibulle, chez le cabaretier Coranus.

Puis, plus près de nous, est-ce que Shakespeare le génial ne fréquentait pas assidûment – trop assidûment – la Taverne du Cygne, à Londres ; Luther, l’Ourse noire, à Orlemonde ; Rabelais, notre Rabelais, la Cave peinte, à Chinon ; Cromwell, le Lion rouge ; Gœthe, l’Auerbach keller, à Leipzig ; François Villon, le pâle bohème, la Pomme de pin ; Ronsard, le Sabot ; Racine, le Mouton blanc, où il composa ses Plaideurs ; Voltaire, le Café Procope ; l’abbé Prévost, le petit cabaret de la Huchette, où il commit Manon ; Vadé, Collé et Panard, ces chansonniers que l’on veut, avec raison, remettre en honneur aujourd’hui, le Tambour royal, chez Ramponneau, à la Courtille, – d’où tant de gens sont descendus ?

LES ANCIENS CAFÉS

Et plus près, plus près de nous encore, ceux que nos pères ont connus, aimés – admirés : Véron, Alexandre Dumas le père, Méry, Roger de Beauvoir, Théophile Gautier, n’étaient-ils pas les familiers de cet aimable et minuscule cabaret de la mère Saguet, où s’est dépensé tant d’esprit – et du bon, – où se sont tant de fois attablés, au temps de la prime jeunesse, Adolphe Thiers et Crémieux, Victor Hugo et David d’Angers, Tony Johannot et le pauvre Armand Carrel ?

Ont-ils eu raison ceux-là de fréquenter au cabaret ? Cela ne me regarde pas, ni vous non plus, du reste. Un modeste, un conteur n’est pas forcément un moraliste. La recherche du « pourquoi », du « comment » des choses et des faits – psychologie spéciale et aride – ne le tente pas. Il constate l’incontestable et passe, furetant toujours, dans sa course sans merci ni trêve après le renseignement, l’indication, le document, l’inédit ; – et c’est déjà un titre à la considération distinguée de ses contemporains !

*
**

Bordeaux est certainement exploitable – explorable, si vous voulez – à ce point de vue. Il y aurait beaucoup à glaner de-ci et de-là, à l’aventure, en flânant, pour les Bordelais qui se connaissent si peu d’une façon intime, dans l’histoire des « buvants » de tous ordres, étranges souvent, intéressants toujours, qui ont inondé – c’est une figure – notre belle cité gasconne. Que d’enseignements on peut tirer de ces promenades, de ces hantises fréquentes ! Et bien que notre ville offre non point à l’observation, mais à l’étude et aux investigations, un champ moins vaste que Paris, on doit essayer quelques incursions dans le domaine du passé. Il y a à faire comme une ébauche de l’histoire curieuse de Bordeaux – types et lieux – découverte en buvant un bock, en dégustant le petit bleu, en savourant une tasse de crème, la pipe ou le cigare aux lèvres, suivant le cas, et crayonnée au hasard de la plume et des impressions multiples.

À ceux qui se voilent la face devant le nombre – tous les jours plus grand, c’est à reconnaître – des maisons où le plaisir énervant se tarife, où, au milieu de la chanson claire des pintes et des brocs, les jeunes de notre génération vont, sous le prétexte d’oublier des chagrins qu’ils se créent, et de rêver aux illusions envolées pour un jour avec la dernière amourette, s’emplir la tête de fumées lourdes, se fausser le jugement et dissiper le meilleur de leur jeunesse ; à ceux-là je citerai aujourd’hui – comme palliatif, s’il en est – quelques-unes des guinguettes et des salles publiques installées dans notre ville pendant le premier quart du siècle.

Alors florissaient les Champs-Élysées, la Charmille, Vincennes, Plaisance, Sacouty, au canton de la Rode (rue Croix-de-Seguey), le Bon Grenier, chez Tartillette, rue Paulin, près la rue Bel-Air (rue Naujac) ; le Petit-Bosquet, l’Île-d’Amour, à l’entrée de la rue Pont-Long (d’Arès) ; l’Hôtel Femelle, rue de Condé, près des Quinconces, où l’on achevait la démolition du Château-Trompette dont je parlerai longuement plus loin ; les cabarets de Flageolet et de Rochefort, ce dernier au Grand-Marché (il existe encore) ; Blanchereau, le Champ d’asile et le Barricot, chemin d’Arès ; le Montferrand, rue Laroche, à côté de la source de Figueyreau où les marchands d’eau, ces types oubliés, allaient s’approvisionner ; les Petit et Grand Versailles, deux concurrents, chemin du Tondu, et non loin du cours d’Albret ; le Trianon, à côté de la vieille église de Sainte-Croix, le plus bel antique peut-être de Bordeaux ; le bal équivoque du Sabot ou de la Galoche, rue de la Chartreuse, et tous les cabarets sans désignation, avec leurs enseignes de fer-blanc peinturluré grinçant au vent et leurs charmilles fleuries, où, dans un doux nonchaloir, allaient s’oublier les grisettes, les vraies, les seules – les Bordelaises – en robe à taille courte, tabliers à corsage et à bretelles, bas à jour, souliers découverts à attaches, et la tête coquettement encadrée dans le mouchoir de madras ou la coiffe blanche, les jours de grandes fêtes.

La mode était alors aux visites à Maconnais, un bastringue situé rue du Palais-Gallien, tout au coin de la rue Turenne, près de la poudrière, à deux pas des ruines romaines qui occupaient l’emplacement où ont été tracées depuis les rues Sansas et du Colisée et une partie de la rue Émile-Fourcand.

On se rendait souvent chez les Frères Arnaud, qui sont devenus le Moulin-Rouge sans changer de réputation. Les oisifs aimaient s’attabler volontiers, pendant les longues soirées de janvier, en devisant autour des poêles rougis, à la lueur vacillante des chandelles, au Café des Aveugles, rue Planturable (Émile-Fourcand), près le Colisée ; au Chien-Canard ( ?) et à la Table ronde, le premier rue Voltaire, le second rue Huguerie, au coin de la rue de la Taupe (Lafaurie-de-Monbadon), et au Petit-Matelot, guinguette qu’il ne fallait pas confondre avec les restaurants du même nom, situés, l’un à mi-chemin de Cenon, l’autre près de l’étrange maison des Quakers, ces fantasques gris, bâtie au milieu d’une des anciennes sablières de la rue de Marseille.

On dansait ferme à cette époque ; la danse était même la seule distraction, et les avant-deux, les valses, les sauteuses, les pastourelles allaient leur train. Il fallait voir, c’était merveille ! Quand je dis la seule distraction, je me trompe. Il y en avait une autre qui consistait à mettre en chansons – et quelles chansons, bon Dieu ! – les faits les plus communs, les plus ordinaires, les riens, les bagatelles. Les ouvriers qui fréquentaient les bals raillaient amèrement les « calicots », vers qui allaient évidemment toutes les préférences des demoiselles. Les calicots répliquaient vertement, et la lutte tournait à l’aigre en un clin-d’œil. Bien souvent c’étaient les pauvres grisettes qui souffraient de cette lutte poétique ( !) ; à preuve la chanson suivante qui courait les faubourgs de Bordeaux en 1818 et que je vous livre telle que je l’ai découverte récemment avec la notation de l’air, un air de danse, bien entendu :

Rue de l’Église-Saint-Seurin,
Il y a une fille qui se croit bien.
…. . Malgré tous ses attraits gâtés,
La pauvre fille se croit une beauté !
…………………
Jeunes gens qui voulez lui parler,
Allez-vous-en à Maconnais ;
Elle doit s’y rendre pour y montrer son pied
À un jeune homme que je ne puis nommer.
……………………. .

(Textuel.)

Je passe des vers et non point des meilleurs.

Et c’était tous les jours ainsi, à propos de botte – ou de jambe, pour mieux dire. Rien n’arrêtait la haute inspiration, rien ne tarissait la verve des poètes-amateurs dont pas un seul, hélas ! n’est allé à la postérité. Ils traduisaient de leur mieux leur sentiment en strophes plus ou moins correctes, en se souciant, on l’a vu, des règles de la prosodie comme d’une guitare ; et si maintenant tout finit par des banquets, tout alors, ainsi que je l’ai dit plus haut, finissait par des chansons.

Et, somme toute, c’est encore, certes, la meilleure façon de comprendre la vie.

*
**

Puis, quand le printemps montrait le bout de son petit nez rose derrière les grands arbres des allées de Tourny, dans le rire ensoleillé des premiers beaux jours, quand c’étaient les Pâques fleuries, – et le bon soleil alors était précoce ! – les grisettes prenaient vite les robes et les brassières d’indienne à ramages, les mouchoirs aux couleurs tendres, et s’en allaient, dans la grâce éclatante de leurs vingt ans, courir les sentiers, belles et désirables, au bras des « prétendus » énamourés. Puis, en rentrant, ne sentant pas la fatigue, tellement on était heureux d’aimer et d’en vivre, on hâtait le pas, à travers les rues tortueuses, – éclairées, comme vous savez, par de rares lanternes suspendues à des cordes tendues de droite à gauche des voies étroites, et que le vent se chargeait d’éteindre au début de la soirée, – pour aller achever la journée chez Bojolay qui tenait à ce moment le Théâtre de la Gaîté, sur les allées de Tourny, à côté d’un café qui, ensuite, a beaucoup perdu de son importance première, le Café Kern, soit au Théâtre de Gillotin, sur la place des Quinconces.

Gillotin avait édifié sa scène à peu près à la place qu’ont occupée tour à tour le théâtre du Gymnase et les bureaux du journal le Nouvelliste. Il était entouré, comme son concurrent la Gaîté, seulement de quelques masures et petites « échoppes » dont l’aspect offrait un contraste saisissant avec l’aspect de la maison Gobineau qui déjà se dressait, imposante, sur les magnifiques allées d’arbres de Tourny.

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