Apologie du carnivore

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Etre végétarien serait un choix éthique hautement respectable tandis que le carnivore serait voué aux gémonies. Et si c’était l’inverse ? Caractérisant le « végétarien éthique » comme celui qui refuse de se laisser intoxiquer par l’animal, Dominique Lestel considère que cette attitude rétablit la frontière fondatrice « hygiénique » entre l’homme et l’animal. Constatant que, face à un végétarien, un carnivore avance souvent des arguments d’une faiblesse désolante, Dominique Lestel se livre ici à une mordante apologie du carnivore, à rebours des thèses habituellement admises. Il estime qu’être carnivore et manger de la viande est plus « éthique » qu’être végétarien. Pour lui, manger de la viande est le seul moyen de nous rappeler que nous appartenons au règne animal et que notre chair est chair animale. Lestel plaide finalement pour un renouvellement de notre « philosophie du manger » : au lieu de nous interdire de manger l’animal au nom d’une vision du monde inspirée de l’univers de Walt Disney et teintée de culpabilité chrétienne, nous devrions plutôt militer pour que les animaux puissent également nous manger – selon une logique radicale de la réciprocité qui est le principe même du vivant. Car le vrai problème est aujourd’hui celui des élevages industriels, véritable ignominie des temps présents, et non celui de la consommation de viande, que le philosophe entend bien réhabiliter.
Publié le : mercredi 6 avril 2011
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EAN13 : 9782213664910
Nombre de pages : 142
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Conception graphique couverture : © Cheeri

© Librairie Arthème Fayard, 2011.

ISBN : 978-2-213-66491-0

du même auteur

Paroles de singe : l’impossible dialogue homme-primate, Paris, La Découverte, 1995.

L’Animalité : essai sur le statut de l’humain, Paris, Hatier, 1996.

Les Origines animales de la culture, Paris, Flammarion, 2001 ; coll. « Champs », 2009.

L’Animal singulier, Paris, Seuil, 2004.

Les Grands Singes : l’humanité au fond des yeux, avec Pascal Picq, Vinciane Despret et Chris Herzfeld, Paris, Odile Jacob, 2005.

Les animaux sont-ils intelligents ?, Paris, Belin, 2006.

Les Amis de mes amis, Paris, Seuil, 2007.

L’Animalité, Paris, L’Herne, 2007.

L’animal est l’avenir de l’homme, Paris, Fayard, 2010.

Cet ouvrage est publié sous la direction d’Alexandrine Civard-Racinais.

« Tout comme la philosophie commence par le doute, de même une vie digne, celle que nous qualifions d’humaine, commence par l’ironie. »

Søren Kierkegaard,

Le Concept d’ironie constamment rapporté à Socrate

Il fut un temps où une sexualité débridée suscitait l’ire des bien-pensants qui voulaient absolument faire rentrer les autres dans le « droit chemin ». L’étrange passion hygiénique de ceux qui veulent briller dans l’excès de moralité a toujours aimé s’exprimer dans des métaphores de Guide Michelin. Autres temps, autres mœurs. Aujourd’hui, ceux qui sont devenus végétariens pour des raisons éthiques harcèlent les carnivores de la même manière que les militantes des ligues de tempérance poursuivaient jadis les femmes de petite vertu.

La morale d’aujourd’hui ajoute en effet un nouvel interdit à sa longue liste : manger de la viande n’est pas loin d’être devenu un crime pour certains. Les opposants à cette pratique soutiennent qu’il est possible et même nécessaire de proscrire tout régime carné au même titre que l’on s’interdit de tuer son prochain. Le choix végétarien n’est donc plus perçu comme un choix personnel, mais comme un impératif catégorique, au sens kantien du terme, qu’il convient de suivre inconditionnellement. Qui fait un choix différent sombre nécessairement dans le mal. Par conséquent, et très logiquement, le végétarien éthique veut obliger l’autre à se rallier à sa position. Par la persuasion, tout d’abord, en culpabilisant ceux qui continuent de manger de la viande. Par la loi et la coercition, ensuite, s’il le faut.

Car le végétarien éthique est un intégriste moral prêt à tout. J’exagère ? Voici un exemple de ce que le lecteur dubitatif pourra se mettre sous la dent s’il se donne la peine d’aller consulter la littérature ad hoc. Estiva Reus et Antoine Comiti écrivaient par exemple en février 2008 dans les Cahiers antispécistes : « La thèse défendue dans cet article est qu’il faut dès maintenant œuvrer explicitement à l’interdiction légale de la production et de la consommation de la chair animale. C’est à la fois une mesure nécessaire et une mesure qu’il est possible d’obtenir sans attendre une révolution des mentalités ou de l’organisation de nos sociétés. » L’utopie annoncée se pare des couleurs des légumes et adopte la consistance des fruits. S’abstenir de manger l’animal doit conduire à la rédemption finale : faire cesser la souffrance, devenir gentil, sauver la planète et enfin nourrir tous les miséreux de la Création. Les intentions sont bonnes, mais, comme chacun sait, l’enfer en est pavé de semblables.

Mon livre précédent, L’animal est l’avenir de l’homme, donnait des outils intellectuels aux défenseurs des animaux, souvent tournés en ridicule. Bien que le présent essai ait un esprit voisin, il pourra surprendre par sa critique radicale de la posture végétarienne éthique. Nous avons en effet tendance à considérer qu’aimer les animaux et ne pas vouloir les manger sont deux attitudes qui vont de pair. Une telle concordance est pourtant loin d’aller de soi. Quelles que soient la légitimité et la virulence de la posture végétarienne, elle reste étonnamment mal conceptualisée et conduit à des paradoxes que la quasi-totalité des végétariens ne sont certainement pas prêts à accepter.

Je défends donc dans les pages qui suivent une thèse un peu complexe qui peut choquer au premier abord. La posture du végétarien éthique n’est tenable que si elle est radicale, mais sa radicalité même n’est guère acceptable pour la majorité des végétariens. Car cette posture est antianimale. En ce début de xxie siècle, elle réactive, en la mettant au goût du jour, la grande frontière tracée entre l’homme et l’animal dont tout montre aujourd’hui l’inconsistance. La plupart des végétariens que je connais aiment pourtant sincèrement les animaux. Une telle contradiction pose un problème.

Dans cet essai, mes réflexions porteront exclusivement sur les végétariens éthiques. Je nomme ainsi ceux qui estiment que c’est mal de manger de la viande, en particulier parce que cette consommation repose sur le meurtre, la souffrance et l’égoïsme. La position végétarienne éthique paraît excessive à beaucoup de gens, et elle l’est certainement. Reste à savoir pourquoi. Quant au végétarien qui l’est par goût ou pour des raisons sanitaires, il ne m’intéresse pas plus que celui qui pense qu’il deviendra plus intelligent en mangeant du chocolat ou plus beau en prenant des bains de mer : à chacun ses convictions !

Même si je ne partage pas les siennes, le végétarien éthique m’apparaît bien plus digne d’intérêt ; pour tout dire, je sens en lui une certaine perversité qui excite mon instinct de prédateur. C’est donc à lui et à lui seul que je ferai ici référence quand je parlerai de végétarien.

On peut critiquer la posture végétarienne par des arguments extrêmement forts dont les végétariens doivent tenir compte pour rester crédibles. Inversement, le végétarien sous-estime considérablement ce que signifie être carnivore. En fait, il ne se pose jamais la question. Je suggère en particulier que l’amour du végétarien pour l’animal – amour dont le carnivore serait dépourvu – peut se retourner à son désavantage. Le végétarien croit d’habitude que son combat est tellement juste qu’il n’a guère besoin de le penser, mais seulement de le répandre. Il se perçoit exclusivement dans un rapport de forces avec le carnivore, alors qu’il s’agit aussi d’une vraie controverse intellectuelle. Et celle-ci, contrairement à ce qu’imaginent la majorité des militants végétariens, n’est pas inutile. Bien menée, elle ne peut que renforcer sensiblement ce qu’ils ont à dire et les aider à mieux comprendre ce qu’ils veulent faire.

De nombreuses personnes considèrent ainsi que le végétarien est le bon, le carnivore la brute et le défenseur de ce dernier le truand. Cette attitude n’est pas seulement sommaire, elle est surtout fausse. Les arguments de celui ou de celle qui ne veut se nourrir que de légumes, de fruits et de céréales pour des raisons éthiques sont souvent très contestables. Inversement, le carnivore est parfois plus proche des animaux qu’aucun végétarien ne pourra jamais l’être parce qu’il assume entièrement, c’est-à-dire métaboliquement, sa nature animale au lieu de s’en dégoûter. Malgré mon respect infini pour l’animal et l’importance que je lui accorde, je conteste l’idée selon laquelle tuer un animal non humain peut être qualifié de meurtre. La confusion des termes est toujours un premier pas vers la barbarie, et ce constat fut certainement l’une des idées les plus lumineuses de l’écrivain britannique George Orwell. Qu’il l’ait formulée précisément à propos des relations des animaux les uns avec les autres n’est d’ailleurs pas dénué d’intérêt. Il importe donc de renverser l’exigence éthique végétarienne en montrant que c’est plutôt le fait de manger de la viande qui est un devoir éthique. Appelons cela l’impératif carnivore.

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