Au fondement des sociétés humaines

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Au fondement des sociétés humaines, il y a du sacré. Autant le savoir, et apprendre le secret de fabrique de ce qu'en Occident on appelle le « politico-religieux », en ces temps où le lien social se distend, où la logique communautariste et identitaire semble l'emporter sur ce qui rassemble.Ce livre est le fruit de quarante ans de recherche, par l'anthropologue français le plus connu à l'étranger après Claude Lévi-Strauss, et dont le parcours a été marqué par quatre étapes majeures sur le chemin de cette conclusion fondamentale, chacune d'elles faisant ici l'objet d'un chapitre : il est des choses que l'on donne, des choses que l'on vend, et d'autres qu'il ne faut ni vendre ni donner mais garder pour les transmettre ; nulle société n'a jamais été fondée sur la famille ou la parenté ; il faut toujours plus qu'un homme et une femme pour faire un enfant ; la sexualité humaine est fondamentalement a-sociale. Un livre de référence, modèle de rigueur et de clarté, qui vaut aussi introduction générale à l'oeuvre de Maurice Godelier. « Avec une clarté de style et une probité intellectuelle exemplaires, Godelier reprend les grandes questions qui ont été celles de sa vie de chercheur et qui sont celles de la science des sociétés dites primitives : la question de l'échange, celle de la parenté, celle de la filiation, celle de la sexualité et celle de la société elle-même. »Christian Godin, L'Humanité. « Un ouvrage à plusieurs faces, où sont busculées quelques idées reçues, écartées bon nombre d'illusions et proposées des pistes nouvelles pour parvenir à comprendre ce qui façonne ces étranges machines que sont les groupes humains. Manifeste et bilan, plaidoyer pour les sciences sociales, claire synthèse d'un oeuvre déjà abondante, il amorce aussi des analyses qui visent au coeur de notre actualité. Ce qui fait plusieurs raisons de lire. »Roger Pol-Droit, Le Monde des livres. « Maurice Godelier engage une réflexion serrée sur le fondement et l'utilité de l'anthropologie pour répondre à tous ceux qui en appellent à sa disparition. »Page des libraires. « Un ouvrage passionnant. »Le Journal du CNRS. « Une puissante incitation à penser les sociétés humaines. »Baptiste Eychart, Les Lettres françaises.
Publié le : mercredi 14 janvier 2009
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EAN13 : 9782226197801
Nombre de pages : 304
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Les différentes cultures qui distinguent les sociétés humaines sont autant de réponses différentes à des questions existentielles fondamentales qui se posent à toute société et à toutes les épo 1 ques . On peut regrouper ces questions autour de cinq chaînes de thèmes, qui se recoupent en de multiples points. Les voici :
1. Quels sont et quels doivent être les rapports des humains avec l’invisible, les ancêtres, les esprits, les dieux ? 2. Quelles sont les formes et les figures du pouvoir, des pou voirs qui sont exercés dans les sociétés ? Pourquoi, par qui sontelles pensées comme légitimes, ou au contraire comme illégitimes ? 3. Qu’estce ce que naître, vivre et mourir ? 4. Quelles sont les formes de richesse, les formes d’échange et éventuellement de monnaie qui existent dans la société ? 5. Comment chaque société pensetelle la nature qui l’envi ronne et agitelle sur elle ?
La comparaison des réponses qu’ont apportée les hommes à ces cinq séries de questions est l’objet même de l’anthropologie.
1. Ce chapitre est issu de la Page Barbour Lecture II. Ce thème a été développé également plus longuement dansMétamorphoses de la parenté,op. cit., au chapitre 7 : « De la conception des humains ordinaires » et au chapi tre 8 : « De la conception des humains extraordinaires », pp. 251324.
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« Naître, vivre et mourir », liton au point 3. Mais avant de naître, un être humain doit avoir été conçu. Et c’est précisé ment les représentations que se font les sociétés du processus de fabrication d’un enfant que nous voudrions explorer dans ce chapitre. Nous avons pour cela comparé des données ethnogra phiques concernant vingtsix sociétés, dont treize d’Océanie, quatre d’Asie, quatre de l’Amérique indienne, trois d’Afrique et deux d’Europe. Le résultat de cette comparaison est frappant, puisque nous avons dû constater que dans aucune de ces socié tés les gens pensent qu’un homme et une femme suffisent à fabriquer un enfant, que cet enfant soit un humain ordinaire ou un humain extraordinaire, un chef ou un hommedieu. Partout, quels que soient les systèmes de parenté ou les structures poli ticoreligieuses, un homme et une femme ne fabriquent qu’un fœtus, celuici appelant, pour devenir un enfant humain complet, l’intervention d’agents plus puissants que les humains – des ancêtres, des esprits ou des dieux. Je me contenterai ici de comparer sept sociétés parmi celles que j’ai étudiées.
La première est celle des Inuit. e Au début duXXsiècle, les Inuit formaient encore une société de chasseurscollecteurs, et leur système de parenté était, du point de vue de sa structure terminologique, comme celui des Anglais, des Français et d’autres sociétés européennes et euro américaines, autrement dit du type « indifférencié ». Ce type de système, dit également « cognatique », se caractérise par le fait qu’il n’y a pas de prévalence du côté maternel ou du côté pater nel, et sa terminologie de parenté est dite « eskimo ». 1 Qu’estce donc qu’un enfant Inuit pour ses parents ? L’homme fabrique avec son sperme les os, la charpente du corps
1. Bernard Saladin d’Anglure, 1980. « “‘Petitventre’, l’enfant géant du cosmos Inuit”. Ethnographie de l’enfant dans l’Arctique Central Inuit. » o o L’Homme1, pp. 746.XX, n , janviermars, n
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Faire un enfant
de l’enfant. La femme, avec son sang, en fabrique la chair et la peau. Dans le ventre de la femme, le fœtus prend forme, et cette forme le fera ressembler à son père ou à sa mère selon la puissance de l’énergie vitale de chacun. Son corps se nourrit de la viande du gibier tué par son père et ingéré par sa mère. À ce stade intrautérin, l’enfant est un fœtus qui n’a pas d’âme et qui n’est pas encore un être humain. Il le devient le jour de sa naissance lorsque Sila, le maître de l’Univers, introduit dans son corps une bulle d’air qui va devenir son souffle, son principe de vie. Dans cette bulle d’air qui connecte désormais l’enfant au souffle cosmique qui anime l’Univers, se trouve une âme, un don de Sila également, qui grandira avec son corps et sera son double, un double qui le quittera à la mort pour rejoindre le monde des défunts. Cette âme est douée d’intelligence et participe ainsi de Sila, qui est l’intelligence du monde. Un enfant humain est né. Mais le nouveauné n’existe pas encore comme être social, comme un Inuit. Il le devient lorsqu’il reçoit de ses parents un ou plusieurs noms lors d’une cérémonie à laquelle assistent toute sa parentèle, ainsi que les voisins et amis de ses parents. 1 Or, pour les Inuit, les noms ne sont pas des étiquettes . Ils ont une âme, ilssontdes âmes. Ils contiennent en eux l’identité et l’expérience de la vie de ceux qui les ont déjà portés. À la diffé rence de l’âme intérieure qui anime le corps et grandit avec lui, l’âmenom donnée à un enfant vient l’envelopper tout entier et fait passer en lui les identités de tous ceux qui ont porté ce nom avant lui. Mais qui sont ces âmesnoms et qui les choisit ? Ce sont les noms d’amis ou de proches parents du père ou de la mère de l’enfant qui sont décédés pendant la grossesse de la mère ou
1.Id., 1970. « Nom et parenté chez les Eskimos Tarramint du Nouveau Québec (Canada) », in J. Pouillon et P. Maranda (éd.),Échmoumesctnaeg nications. Mélanges offerts à Claude LéviStrauss. La Haye, Mouton, pp. 10131038.
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même avant, et que ses parents désirent faire revivre auprès 1 d’eux en les attachant au corps de leur enfant . C’est à partir de ces représentations imaginaires du processus de conception d’un enfant et des composantes de son identité intime que se comprend la pratique des Inuit d’élever parfois un garçon comme une fille ou une fille comme un garçon, selon le sexe de la personne dont les parents ont donné le nom à l’enfant à sa naissance. Mais ces pratiques, qui distinguent le sexe social du sexe physique, cessent à la puberté. Le fils rede vient un garçon, la fille cesse de l’être, et ceci au moment où chacun va devoir commencer à participer au processus de repro duction de la vie et de la société en y prenant la place que son sexe d’origine lui destinait. Quels sont les présupposés théoriques des représentations Inuit de la conception des enfants ? Pour eux, l’union sexuelle d’un homme et d’une femme est donc nécessaire pour fabriquer un fœtus mais ne suffit pas à faire un enfant. Le père et la mère, en tant que géniteur et génitrice de l’enfant, contribuent par des apports distincts et complémentaires à produire le corps du fœtus et à lui donner forme. L’un et l’autre se retrouvent donc dans leur enfant en lui donnant matière et forme. Par là, l’enfant est bien « leur » enfant, et il appartiendra de ce fait à leur parentèle. Mais l’homme et la femme ne lui ont pas donné la vie. La vie commence quand Sila, une puissance surnaturelle, introduit dans le corps de l’enfant une parcelle de son souffle, qui connecte alors l’enfant à la trame et au mouvement de l’Univers où il vient de naître et va se développer. Mais ce souffle contient aussi une âme, qui lui donnera la capacité d’ap prendre par sa propre expérience. Il lui manque encore d’avoir un nom et d’être rattaché par lui à toute la chaîne des êtres humains qui, depuis des temps immémoriaux, l’ont porté.
1.Id., 1998. « L’élection parentale chez les Inuit : fiction empirique ou réalité virtuelle », in Agnès Fine,Adoptions, ethnologie des parentés croisées. Paris, MSH, pp. 121149.
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