Cahiers français : L'immigration en France - n°385

De
L’immigration reste en France un sujet de débat sensible, entretenu par une pression migratoire forte aux frontières de l’Europe. Ce numéro des Cahiers français s’intéresse à la politique migratoire de l’Union européenne, mais aussi à la situation des immigrés vivant en France. Quel modèle d’intégration aujourd’hui ?  Ce dossier répond aux principales questions en débat.
Publié le : jeudi 1 janvier 2015
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EAN13 : 0900004038507
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É D I T O R I A L
LA FRANCE, UN PAYS D’IMMIGRATION ANCIEN
La plupart des pays européens connaissent aujourd’hui une diversification de la composition de leur population. Mais s’ils ne sont devenus des pays d’immigration que tardivement au cours du siècle dernier et au début de e celuici, c’est depuis la seconde moitié du XIX siècle que la France, du fait d’une natalité insuffisante, a ouvert ses frontières à des flux importants d’étrangers. Depuis les années 1980, à l’instar d’autres périodes de son histoire, l’immigration constitue un sujet de premier plan dans le débat politique et dans les préoccupations des gouvernants, les interrogations portant notamment sur le nombre des immigrés, le modèle d’accueil à leur endroit, leur situation sociale, et la place de l’islam dans la République. Ce sont d’abord les travaux des démographes qu’il faut convoquer pour mesurer l’ampleur des réalités migratoires et sans doute corriger certaines perceptions. Ils enseignent en effet que les origines de plus en plus multiples de la population tiennent non pas aux flux actuels des entrées dans l’Hexagone – inférieurs à ceux enregistrés dans bien d’autres États européens – mais à leur ancienneté et à leur permanence. Ils permettent aussi d’établir que la majorité de ces entrées sur notre territoire est due au regroupement familial, à des unions entre nationaux et non nationaux et au droit d’asile. Elles sont consacrées juridiquement à travers des dispositions constitutionnelles et des engagements internationaux. L’immigration de travail est donc devenue tout à fait seconde dans les chiffres, même si dans certains secteurs le recours à une maind’œuvre étrangère s’avère nécessaire. En tant que pays d’immigration, la question du modèle proposé pour que vivent ensemble les membres d’une population aux racines multiples apparaît fondamentale. Fautil prôner l’intégration ? l’assimilation ? ou au contraire une dynamique multiculturelle qui, en France, pourrait s’appeler l’interculturalisme ? Cela conduit à s’interroger sur le statut à conférer tant aux caractéristiques sociétales de la population d’accueil – doiventelles apparaître comme représentant la norme ? – qu’aux identités diverses des autres groupes culturels – fautil leur reconnaître une pleine légitimité à s’exprimer et se perpétuer, dans le respect impératif bien évidemment de la liberté de tous les individus ? Les enquêtes sur la situation des minorités visibles et de leurs descendants révèlent une forte ségrégation urbaine, de même que des inégalités en termes d’emploi par rapport à la population majoritaire. En revanche, dans les rapports sociaux et privés, celleci se montre plutôt ouverte à leur égard. Et près de dix ans après les émeutes de l’automne 2005, si on constate la réalité des programmes de rénovation urbaine, la précarité des habitants des « quartiers » demeure très grande et s’est même aggravée avec la crise économique. Leur participation à la politique de la ville reste par ailleurs très insuffisamment sollicitée. L’école peut certes jouer un rôle décisif dans la vie des enfants d’immigrés et on attend assurément d’elle qu’elle permette leur élévation sociale. Il est instructif à ce sujet de constater combien leurs parcours scolaires sont influencés par les appartenances sociales de leurs familles avant qu’elles n’émigrent et par le capital scolaire qu’elles détiennent. Au cours des dernières décennies, loin évidemment derrière le catholicisme, l’islam s’est imposé comme la deuxième religion en France par le nombre de ses fidèles. Sans s’arrêter ici sur les dérives fanatiques qui s’en réclament, soulignons que les pouvoirs publics ont, d’une part, pris des mesures pour faire respecter certaines règles inhérentes à la laïcité et, d’autre part, développé une politique de reconnaissance institutionnelle de l’islam.
Philippe Tronquoy
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L’IMMIGRATION EN FRANCE DES CHIFFRES EN DÉBAT François Héran INED
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Dans les controverses relatives à l’immigration, la mesure de cette dernière est un élément cardinal du débat, à telle enseigne que d’aucuns contestent les statistiques publiques en la matière. Le hiatus apparaît important entre la perception commune et les chiffres des démographes. Ceuxci, au rebours de cellelà, montrent que la France enregistre aujourd’hui des flux migratoires modérés, notamment par rapport à nombre d’États de l’Union européenne, et que l’apport des immigrés à sa fécondité, s’il n’est pas négligeable, n’est nullement déterminant. Un constat que ne remet pas en cause le phénomène de l’immigration clan destine. En revanche, explique François Héran, l’immigration, au fil des décennies, a fini par très fortement modifier la composition de la population française. Et il observe enfin que la majorité des personnes entrant sur le territoire national en ont le droit, ce qui rend illusoires les discours prônant une diminution drastique des courants migratoires. C. F.
S’il est un domaine où le cadrage préalable du débat par les chiffres s’avère délicat, c’est bien celui de l’immigration. On demande souvent au démographe ou au statisticien d’ouvrir un recueil collectif sur la question migratoire en présentant quelques données de base, avant de passer le relais à d’autres spécialistes, qui se chargeront de mener des analyses plus appro-fondies. Régulièrement, le législateur propose de réunir les organismes ayant à connaître des ux migratoires pour qu’ils s’accordent sur des chiffres de référence « incontestables », capables de dépassionner le débat. Mais les statistiques de l’immigration continuent de faire l’objet de débats passionnés et passionnels.
De la statistique officielle à la statistique spontanée
Ainsi, on ne compte plus les essais qui font grief à la recherche publique (essentiellement l’I, l’Institut national d’études démographiques) ou à la statistique publique (l’Insee, Institut national de la statistique et des études économiques) de minimiser l’immigration au nom d’une idéologie « bien-pensante », quand ce n’est pas d’occulter les vrais chiffres ou, pire encore, de les tra-quer. Une gure du journalisme français, Éric Zemmour,
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(1) s’en est prise ainsi aux « Lyssenko de l’Ined » , allusion aux pseudo-scientiques qui s’empressaient de livrer à Staline des résultats conformes à ses attentes. Certains éditorialistes ont fustigé la « désinformation » à laquelle se livreraient les instituts ofciels dans le chiffrage des migrations. Et de leur opposer l’expérience concrète de l’homme de la rue, qui constate de lui-même la marée montante des populations immigrées, y compris dans des lieux où elle était naguère imperceptible : comment les statisticiens professionnels peuvent-ils contredire à ce point le « bon sens » ? Mais, si actif soit-il, ce courant d’opinion n’occupe qu’une extrémité du spectre. On trouve aussi dans la presse écrite ou parlée des rubriques de véri-cation des faits, inspirée des méthodes allemandes ou américaines defact checking: elles s’efforcent de vérier sans délai les assertions chiffrées des hommes politiques. L’immigration revient souvent dans les thèmes traités et les organismes ofciels sont souvent mis à contribution.
Dans ce contexte très sensible, la statistique de l’immigration doit relever un double dé. Il lui faut à la fois établir les faits et tenter de comprendre les décalages éventuels entre perception et réalité.
(1) Zemmour É. (2010),Mélancolie française, Paris, Fayard-Denoël, p. 218.
On reviendra ici sur une discordance qui déconcerte le public. La statistique publique française, en effet, souligne la faiblesse relative du nombre annuel de nouveaux migrants dans le cas de la France. Mais, d’un autre côté, elle insiste sur l’importance considérable de la composante migratoire dans l’ensemble de la population. Est-ce contradictoire ? Peut-on dire (pour user du langage cru de la discipline) que le démographe sous-estime les ux et surestime les stocks ? Examinons la question en commençant par les ux migratoires.
Un afflux migratoire modéré…
Chaque année, la France délivre un premier titre de séjour d’au moins un an à quelque 200 000 ressortissants (2) d’un pays « tiers à l’Espace économique européen » . Ce chiffre comprend environ 60 000 étudiants des pays tiers venus séjourner en France pour une durée d’au moins un an. Les migrants de l’Union européenne n’étant pas tenus de détenir un titre de séjour, il faut se tourner vers une autre source pour estimer leur nombre, à savoir les vagues annuelles du recensement tournant organisé depuis 2006. L’I évalue ainsi à une moyenne de 85 000 personnes le nombre de migrants européens qui (3) viennent s’installer chaque année en France .
Un ux annuel de 200 000 entrées légales, voire 285 000, est-ce peu, est-ce beaucoup ? Le chiffre absolu des 200 000 titres délivrés aux migrants non européens a de quoi impressionner. Claude Guéant, ministre de l’intérieur de février 2011 à mai 2012, avait coutume de dire que c’était autant que la population de Rennes. Mais loger ce chiffre dans un espace réduit pour sug-gérer l’excès de pression n’est pas de bonne méthode, puisqu’une pression, par dénition, dépend de la surface d’application. Rapporté à la population totale du pays, soit 66 millions d’habitants, c’est un accroissement de 0,3 % ou, comme disent les démographes, de 3 ‰ (3 pour mille). Avec les migrants européens, le taux s’élève à 4,3 ‰. Qui veut saisir la dynamique d’une population et comparer les périodes ou les pays doit, en effet, raisonner en proportions.
(2) L’EEE comprend l’Union européenne, la Norvège, l’Islande et le Liechtenstein, auxquels on a coutume d’ajouter la Suisse. Ces données émanent de la Direction générale des étrangers en France du ministère de l’Intérieur (Département de la statistique, des études et de la documentation : DGEF-DSED). La source première est l’application de gestion des dossiers des ressortissants étrangers en France (AGDREF). (3) Brutel C. (2014), « Les immigrés arrivés récemment en France : une immigration de plus en plus européenne »,Insee Pre mièren° 1524, novembre.
DOSSIER L’IMMIGRATION EN FRANCE : DES CHIFFRES EN DÉBAT
LES ATTENTATS DE JANVIER 2015 À PARIS OU L’OMNIPRÉSENCE DE L’IMMIGRATION DANS LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE
Les tueries perpétrées à Paris du 7 au 9 janvier 2015 au siège de l’hebdomadaire satiriqueCharlie Hebdo, dans une rue de Montrouge et dans l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes ont attesté avec éclat l’omniprésence de l’immigration au sein de la société française. Elle était présente tout à la fois du côté des assassins (tous trois nés en France de parents immigrés), du côté des victimes (l’un des policiers assassinés était né en France d’une famille algérienne ; le correcteur deCharlieétait né en Kabylie ; l’un des clients du supermarché était un jeune Tunisien faisant ses études en France), mais aussi du côté des sauveurs (le magasinier malien d’Hyper Cacher, qui sut mettre six otages à l’abri avant d’aider la police à pré parer l’assaut, avait migré en France en 2006, obtenu sa régularisation en 2011 et déposé une demande en natu ralisation en 2014). Cet aperçu en dit long sur la com plexité du tableau migratoire dans notre pays. François Héran
Une autre forme de grossissement, fréquemment observée dans la blogosphère, consiste à cumuler les entrées au l des ans en se contentant de multiplier 200 000 par le nombre d’années (par exemple, 2 mil-lions de migrants non européens supplémentaires en dix ans). C’est oublier qu’une fraction importante des immigrés repartent au l des ans, tandis que d’autres décèdent sur le sol français. Les vagues annuelles du recensement tournant permettent depuis peu d’estimer l’ampleur de ces phénomènes : pour 100 nouveaux migrants dans l’année, on observe chez les migrants en place environ 30 départs et 25 décès.
Une autre façon d’apprécier à leur juste mesure les 285 000 entrées annuelles consiste à les comparer à ces « entrées » que sont les naissances sur le territoire français, toutes origines confondues. Depuis dix ans, leur chiffre oscille autour de 820 000, dont une sur six environ est issue d’un ou deux parents immigrés. Là encore, ce sont les proportions qui comptent. La France compte ainsi 2,9 fois plus de naissances que d’entrées de migrants. Rien de tel dans les grands pays voisins : le ratio est seulement de 1,4 au Royaume-Uni (environ 770 000 naissances en moyenne depuis dix ans pour 530 000 entrées). Il est de 1,3 en Italie (560 000 nais-
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sances pour 427 000 entrées) et de 1,2 en Allemagne (682 000 contre 571 000). Le ratio chute même à 0,8 en Espagne, où le nombre annuel de naissances est inférieur à celui des entrées (475 000 contre 568 000).
Une évaluation plus complète des ux consiste évi-demment à prendre en compte les « sorties », à savoir les décès sur place et les départs pour l’étranger. On peut comparer ainsi les deux moteurs de la croissance démo-graphique que sont le « solde migratoire » (le nombre d’immigrants moins le nombre d’émigrants) et le « solde naturel » (naissances moins décès). La démarche n’est pas simple car l’émigration, à la différence de l’immigration, ne s’accompagne pas d’un enregistrement systématique – une lacune que le recensement annuel tournant permet toutefois de compenser en partie. Commentée chaque année par l’I et par Eurostat, la comparaison du solde migratoire et du solde naturel ne modie guère le tableau d’ensemble. Elle révèle que la France est le seul grand pays d’Europe où le jeu de la migration compte seulement pour un quart dans la croissance générale de la population (23 % en moyenne dans les dix dernières années), alors que c’était près de la moitié avant la suspension de la migration de travail en 1974. La contribution de la migra-tion est bien plus élevée dans les pays voisins : elle assure depuis dix ans 55 % de la croissance démographique au Royaume-Uni, 77 % en Espagne et… plus de 100 % en Italie et en Allemagne, pays qui comptent plus de décès que de naissances et qui auraient perdu de la population sans les immigrants. À titre de comparaison, le même indicateur avoisine 36 % aux États-Unis.
Un mot, enn, sur les expatriations de Français, objet d’une commission d’enquête parlementaire sur « l’exil
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des forces vives » (sic), qui a rendu ses conclusions en octobre 2014 sans réunir le consensus entre ses membres. Les immatriculations dans les consulats français ont pro-gressé de 15 % en cinq ans, essentiellement du fait des étudiants des grandes écoles et des écoles de commerce, désormais tenus de passer une année à l’étranger. À l’inverse, les grandes entreprises ont réduit le nombre d’expatriations pour des raisons de coût. Selon Campus France, le nombre d’étudiants français à l’étranger reste très inférieur à celui des étudiants étrangers résidant en France (65 000 contre 290 000). Les relevés de l’OCDE dans les recensements du monde entier montrent, du reste, que la France demeure l’un des pays occidentaux qui pratique le moins l’expatriation : elle se situe sous e ce rapport au 12 rang des pays de l’OCDE, loin derrière la Grande-Bretagne ou l’Allemagne, les destinations préférées étant les pays limitrophes : Suisse, Allemagne, Royaume-Uni. L’hypothèse a été parfois avancée que la relative stabilité du solde migratoire de la France serait la résultante de deux mouvements de sens contraire : la chute du solde migratoire des nationaux, due à la progres-sion des expatriations, viendrait ainsi occulter la hausse du solde des étrangers. Si les sources disponibles donnent du crédit à cette hypothèse, ce n’est nullement dans les proportions qu’on imagine. La France n’échappe pas à la hausse générale de la migration qualiée, mais demeure à la traîne. Les expatriations restent trop faibles pour pouvoir modier en substance la dynamique migratoire du pays, mue avant tout par les migrations étrangères.
Ainsi, qu’on les apprécie isolément ou dans le cadre européen, tous les indicateurs de ux convergent vers la même conclusion : si la France a été un pays d’« immigra-tion massive » depuis les années 1950 jusqu’au début des années 1970, ce n’est plus le cas à présent. À considérer les ux et non les stocks, c’est-à-dire les migrations annuelles et non la part des immigrés dans l’ensemble de la popula-tion, l’apport des migrants à la croissance démographique de la France reste minoritaire, contrairement à ce qui se passe dans la majeure partie de l’Europe.
… en dépit des objections
Énoncée dans une publication de janvier 2004, cette conclusion s’est heurtée à de fortes résistances, tant elle semblait contredire l’expérience commune d’une société (4) française de plus en plus pénétrée par l’immigration .
(4) Héran F. (2004), « Cinq idées reçues sur l’immigration », Population et sociétésn° 397, janvier.
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