Cahiers français : La France peut-elle rester compétitive ? n°380

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La France peine à rester compétitive et montre un certain nombre de faiblesses pour faire face à la mondialisation. Le commerce extérieur est déficitaire, l’industrie décroche… Le modèle social, la fiscalité et le système éducatif sont-ils des obstacles à la compétitivité ? Comment réformer l’économie française ? Ce numéro des Cahiers français fait le point sur ces questions au coeur de l’actualité.La France peine à rester compétitive et montre un certain nombre de faiblesses pour faire face à la mondialisation. Le commerce extérieur est déficitaire, l’industrie décroche… Le modèle social, la fiscalité et le système éducatif sont-ils des obstacles à la compétitivité ? Comment réformer l’économie française ? Ce numéro des Cahiers français fait le point sur ces questions au coeur de l’actualité.
Publié le : mardi 1 avril 2014
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EAN13 : 0900004038002
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É D I T O R I A L
LA COMPÉTITIVITÉ AU CŒUR DU DÉBAT FRANÇAIS
Notion économique controversée, la compétitivité est devenue omniprésente dans le débat public français. Le creusement du déficit commercial dès le milieu des années 2000, sur fond de désindustrialisation amplifiée par la crise, a largement contribué à faire de la « dangereuse obsession » dénoncée par le prix Nobel d’économie Paul Krugman dans les années 1990 un des thèmes centraux de la campagne électorale de 2012 puis du nouveau gouvernement. C’est notamment par comparaison avec son principal partenaire commercial, l’Allemagne, que le diagnostic de détérioration de la compétitivité du site France a été établi. En effet, tandis que l’Hexagone enregistre des déficits commerciaux croissants – 81,5 milliards d’euros en 2012 –, l’Allemagne affiche des excédents records – 186,7 milliards d’euros la même année – (Eurostat). La solidité des industries outre-Rhin, en grande partie assise sur les performances à l’export, contraste également avec le recul du poids de ce secteur dans le PIB français et la fonte préoccupante des emplois associés.
Les économistes ont longtemps nuancé ce constat, d’abord parce qu’avant 2008, la diminution des emplois s’accompagnait d’un maintien de la production industrielle, ensuite parce que la tertiarisation était porteuse de nouvelles opportunités de croissance, et enfin, au motif que cette désindustrialisation résultait en partie d’un transfert, induit par l’externalisation, de certaines activités au secteur tertiaire. Face à l’amplification du phénomène par la crise, les inquiétudes sont devenues plus vives et plus partagées, une grande part des services et des exportations reposant sur un cœur industriel qui apparaît aujourd’hui fragilisé.
Si un certain consensus s’est forgé autour du diagnostic, les causes et les réponses à y apporter demeurent débattues. Bien que largement médiatisés, le coût du travail, les 35 heures, les lourdeurs administratives et autres éléments associés péjorativement au « modèle social français » ne sont pas retenus comme facteurs déterminants par les économistes, qui s’accordent plutôt sur le fait que la sous-performance française, notamment par rapport à l’Allemagne, relève surtout d’un recul de la compétitivité hors-prix. C’est donc du côté de l’insuffisance en matière d’innovation et de R&D, plus que de celui des coûts de production, que se trouverait le nœud du problème. Toutefois, compétitivité-prix et compétitivité hors-prix ne peuvent être complètement isolées l’une de l’autre : l’amélioration de la seconde passe en effet en partie par un rétablissement des marges des entreprises françaises, qui ont été comprimées au cours des années 2000 sous l’effet de l’appréciation de l’euro et d’une évolution des coûts de production peu favorable.
Du côté de l’action publique, c’est évidemment la politique industrielle qui est mise sur le devant de la scène, après avoir été réduite dans les années 1980 et 1990 à sa portion congrue. Les politiques de compétitivité croisent toutefois de nombreux instruments : ainsi, le soutien à la recherche et à l’innovation passe aussi bien par le biais de l’investissement éducatif que d’une fiscalité incitative. La politique fiscale dans son ensemble mérite une attention particulière, puisqu’elle influence directement les coûts de production, mais aussi, à plus long terme, la qualité des infrastructures et de l’environnement institutionnel.
Olivia Montel
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LEDÉCLINDELACOMPÉTITIVITÉFRANÇAISE:ÉTAT DES LIEUX Flora Bellone et Raphaël Chiappini Université Nice Sophia Antipolis (UNS), GREDEGCNRS UMR 7321
Qu’entendon par « compétitivité d’un pays » et comment l’évalueton ? Qu’estce qui fait dire que la compétitivité française décline ? Estce une réalité ou seulement un thème médiatique ? Dans cet article, Flora Bellone et Raphaël Chiappini reviennent sur des élé ments de définition et de mesure de la compétitivité, avant de proposer un diagnostic pour la France fondé sur trois critères : l’évolution de la productivité intérieure, la dynamique des exportations et l’attractivité du territoire. Ils montrent que c’est principalement la détérioration de la capacité de la France à exporter qui nourrit aujourd’hui le diagnostic du déclin de sa compétitivité. C. F.
Depuîs a in des années 1990, es performances de a France en matîère de commerce extérîeur se sont dégradées. Sa part de marché dans es exportatîons mondîaes a chuté et son sode commercîa – dîfférence entre es exportatîons et es împortatîons de bîens et servîces – a atteînt, seon es chîffres de ’INSEE, un déicît de pus de 45 mîîards d’euros en 2012 (2,2 % du PIB), en baîsse par rapport au déicît record de 2011 s’éevant à pus de 59 mîîards d’euros (3 % du PIB). Ce constat, coupé à ceuî de a désîndustrîaîsatîon de ’économîe françaîse, pose a questîon de a capacîté des entreprîses françaîses à faîre face à a concurrence înternatîonae et à proiter de ’ouverture croîssante des marchés émergents.
Toutefoîs, e recu des parts de marchés à ’ex-portatîon n’est pas une caractérîstîque excusîvement françaîse. La pupart des autres économîes îndustrîaî-sées ont connu a même érosîon, parfoîs même de façon encore pus prononcée (États-Unîs et Japon). Le débat en France s’est néanmoîns focaîsé sur a comparaîson avec e voîsîn aemand, quî afiche des excédents commercîaux croîssants (6 % du PIB en 2012). C’est
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donc prîncîpaement au regard des bonnes performances de ’économîe aemande en matîère d’exportatîon que ’hypothèse d’un décîn de a compétîtîvîté françaîse a été forgée.
Sî cette notîon de compétîtîvîté est au cœur du débat pubîc – en témoîgnent a remîse du rapport de Louîs Gaoîs au Premîer mînîstre françaîs, Jean-Marc Ayraut, e 5 novembre 2012, ou encore es négocîatîons ancées depuîs 2014 sur e pacte de responsabîîté –, ee n’en reste pas moîns dîficîe à appréhender et sujette à controverse du faît du manque de carté dans sa déi-nîtîon.
La compétitivité nationale, objet médiatique ou notion économique ?
Pour es économîstes, a seue déinîtîon de a compétîtîvîté quî soît caîre est cee quî s’appîque à ’entreprîse, c’est-à-dîre sa capacîté à faîre face à a concurrence, notamment înternatîonae, et à gagner des parts de marché. Pour une entreprîse, cet objectîf peut être atteînt de deux manîères, soît en pratîquant des prîx
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înférîeurs sur des produîts sîmîaîres – on pare aors de compétitivité prix –,soît en cherchant des posîtîons de monopoe par a dîfférencîatîon des produîts et/ou ’înnovatîon – on pare aors decompétitivité horsprix.
Au nîveau des pays, a déinîtîon de a compétîtîvîté n’est pas aîsée et dîvîse a communauté économîque. Le pus céèbre opposant à cette notîon est PauKrugman (1994) quî, dans un artîce retentîssant du Foreign Affairs, dénonçaît une « dangereuse obses-sîon». I rappee que e bîen-être d’un pays ne peut être confondu nî avec e proit de ses entreprîses nî avec (1) es întérêts de ses îndustrîes . Seon es opposants au concept de compétîtîvîté, e seu objectîf égîtîme pour un pays doît rester ceuî de fournîr un nîveau de vîe éevé et croîssant à ses cîtoyens, quî dépend avant tout de a productîvîté avec aquee ses ressources en termes de travaî et de capîta sont empoyées.
De eur côté, es partîsans du concept de compétîtîvîté se dîvîsent en deux catégorîes. Certaîns, pragmatîques, préconîsent d’assortîr ’objectîf centra de rîchesse à des objectîfs de performances sur es marchés extérîeurs. C’est par exempe a posîtîon retenue par ’OCDE, quî déinît a compétîtîvîté comme «a capacîté d’un pays, en sîtuatîon de concurrence îbre et équîtabe, à produîre des bîens et servîces quî ont du succès sur es marchés înternatîonaux tout en garantîssant une croîssance des revenus rées de ses habîtants soutenabe dans e ong terme ».Cette déinîtîon apparaït raîsonnabe car ee empêche de consîdérer comme compétîtîf un pays quî, au prîx de sacrîices întérîeurs trop împortants, par exempe sous a forme de fortes baîsses des saaîres, se forgeraît une bonne capacîté d’exportatîon. Inversement, un pays quî aficheraît un bon nîveau de vîe maîs dont es produîts s’exporteraîent ma seraît égaement jugé non compétîtîf.
D’autres auteurs revendîquent pus expîcîtement ’îdée qu’en présence de progrès technoogîque endogène et ocaîsé, es pays peuvent se trouver, à certaîns moments de eurs trajectoîres de croîssance, en concurrence es uns par rapport aux autres (Grossman
(1) Aînsî, orsqu’une entreprîse françaîse perd des parts de marchés au proit d’une entreprîse étrangère pus compétîtîve, e consommateur françaîs y gagne même sî ’entreprîse françaîse y perd. Dans une étude récente pour e CEPII, Charotte Emînger et Lîone Fontagné montrent que e coût du panîer de consommatîon moyen en France se renchérîraît de 100 à 300 euros par moîs sî es bîens consommés étaîent tous achetés en France. Cf. Emînger Ch. et Fontagné L. (2013), « (Not) Made în France »,Lettre du CEPIIn° 333, juîn.
(2) et Hepman 1991, Lucas, 1993 ). Dans ce cas, e îbre-échange peut effectîvement créer des gagnants et des perdants et a mobîîté înternatîonae des fac-teurs de productîon peut renforcer, putôt que réduîre, es înégaîtés de rîchesses entre es pays. Parmî eux, (3) ’économîste e pus embématîque est Danî Rodrîk . Pour uî, e posîtîonnement à ’înternatîona d’un pays peut dîrectement înluencer sa croîssance dans un sens favorabe ou non en fonctîon des poîtîques économîques qu’î met en œuvre. Dans a îgnée de ses travaux, a compétîtîvîté d’un pays peut se déinîr comme « sa capacîté à s’însérer de manîère avantageuse dans a mondîaîsatîon et à en tîrer partî pour améîorer e nîveau de vîe de ses cîtoyens».
Comment mesure-t-on la compétitivité d’un pays ?
Faute d’un ancrage théorîque peînement étabî, es dîagnostîcs de compétîtîvîté des pays reposent sur des îndîcateurs quî întègrent, sans grande justîicatîon, une varîété de crîtères de performances întérîeures et extérîeures. Par aîeurs, ces dîagnostîcs cherchent en généra à aer au-deà de a mesure des performances ees-mêmes et tentent putôt d’appréhender des déter-mînants fondamentaux. Les deux îndîces composîtes es pus connus sont ceux proposés par eWorld Economic Forum(WEF) et ’Institute for Management Develop ment(IMD). Le premîer compte 111 crîtères censés représenter a compétîtîvîté d’un pays et e second pas moîns de 245.
Les cassements de ’IMD et du WEF font tous deux ressortîr e décîn de a compétîtîvîté françaîse par rapport à son voîsîn aemand (tabeau 1). Toutefoîs, ce type de cassements est à înterpréter avec a pus grande prudence. En effet, îs sont très vîvement crîtîqués dans a îttérature économîque de par eur constructîonad hoc(Debonneuî et Fontagné, 2003).
(2) Voîr Grossman G. et Hepman E. (1991),Innovation and Trade in the Global Economy, Cambrîdge, MIT Press et Lucas R. (1993), « Makînga Mîrace »,Econometrica, vo. 61, n° 2. (3)Dani Rodrik est professeur de sciences sociales à l’Institut d’études avancées de Princeton. Voir en particulier Rodrik D. (2008).
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Tableau 1.Classements selon deux critères de compétitivité en 2008 et 2013 Global Competitiveness Index (WEF) World Competitiveness Yearbook (IMD) 2008 2013 2008 2013 Allemagne 5 4 16 9 Espagne 28 35 33 45 ÉtatsUnis 1 5 1 1 France 18 23 25 28 Italie 36 49 46 44 Japon 8 9 22 24 RoyaumeUni 9 10 21 18 Source : WEF (2008, 2013), Global Competitiveness Report et IMD (2008, 2013) World Competitiveness Yearbook.
Un état des lieux de la compétitivité de la France
C’est précîsément pour dépasser e caractère arbîtraîre des îndîces gobaux de compétîtîvîté que Debonneuî et Fontagné ont dressé, au début des années 2000, un premîer bîan goba de a compétîtî-vîté de ’économîe françaîse. S’înterrogeant déjà sur son éventue décîn, es auteurs concuaîent, à ’înstar de Krugman, que a faîbe progressîon de a produc-tîvîté întérîeure restaît a préoccupatîon majeure pour ’économîe françaîse aors que a posîtîon reatîve des produîts françaîs sur es marchés extérîeurs étaît bonne et que ’attractîvîté du terrîtoîre en matîère d’învestîsse-ments dîrects à ’étranger (IDE) demeuraît împortante.
Dîx ans après ce premîer bîan sur a compétîtîvîté françaîse, es gaîns de productîvîté sont restés modestes en France tandîs que e posîtîonnement des produîts françaîs sur es marchés extérîeurs s’est sensîbement dégradé et que ’attractîvîté du sîte France s’est affaîbîe.
La richesse et la productivité relative de la France restent élevées
Seon e cassement du FMI pour 2014, a France e et ’Aemagne se cassent respectîvement aux 19 e et 18 rang des pays es pus rîches du monde avec des nîveaux de PIB rée par habîtant très proches, de ’ordre de 43 000 et 44 000 doars respectîvement. Ce premîer constat objectîf contraste avec es îndîces de compétîtîvîté gobaux, quî cassent a France oîn derrîère ’Aemagne.
La France afiche égaement des nîveaux de pro-ductîvîté horaîre du travaî parmî es pus éevés des pays de ’OCDE. Seon es données de a base sur es comparaîsons înternatîonaes de productîvîté du
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(4) GronîngenGrowth and Deveopment Centre(GGCD) , ee apparaït même pus productîve que ’Aemagne. Par aîeurs, ces deux pays apparaîssent pus productîfs que a moyenne de a zone euro, es États-Unîs et e (5) Japon .
Des gains de productivité en faible progression et un taux d’emploi en régression
Sî a France détîent toujours une posîtîon deleaderen termes d’eficacîté productîve, e constat est pus nuancé en termes de croîssance et de gaîns de pro-ductîvîté sur a pérîode récente. Aînsî, sur a dernîère décennîe, e nîveau du revenu rée par habîtant a crû en moyenne de 0,5 % par an, contre 1,1 % en Aemagne, ce quî casse a France égèrement en dessous de a moyenne de a zone euro et très en deçà de a moyenne de ’OCDE.
Cette faîbe croîssance des revenus s’expîque en partîe par a faîbesse des gaîns de productîvîté du travaî, à aussî înférîeurs à a moyenne de ’OCDE. Seon un récent rapport de ’OCDE (2013), a France se casse e 20 sur 34 pays en matîère de gaîns de productîvîté.
(4) La base de données du GGDC sur es comparaîsons înter-natîonaes de productîvîté, dont a dernîère versîon a été mîse en îgne en juîet 2013, pour ’année de référence 2005, est a pus compète en ce quî concerne es comparaîsons de productîvîté par îndustrîe. Ee couvre 42 pays et 35 îndustrîes détaîées. Ee est dîsponîbe à partîr du sîte http://www.rug.n/research/ggdc/data/ ggdc-productîvîty-eve-database
(5) Le tabeau 2 permet égaement de montrer que ’écart de productîvîté horaîre du travaî entre es pays émergents tes que a Chîne et es pays îndustrîaîsés reste éevé. Ce quî permet de comprendrepourquoî e faîbe coût de a maîn-d’œuvre chînoîse n’est pas forcément un éément de concurrence déoya vîs-à-vîs des entreprîses françaîses.
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