Cahiers français : La société et ses violences - n°376

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On constate, récemment en France, le renforcement des préoccupations sécuritaires. De quoi ces craintes sont-elles nourries ? Montée de la délinquance et de l'incivilité ? Inquiétude et peur de la détresse sociale face à une crise économique qui perdure ? Sensibilité accrue à toute manifestation de la violence ? Les auteurs de ce dossier passent en revue les différentes formes de violence dans notre société - des plus éclatantes aux plus larvées. Le sentiment d'insécurité fait également ici l'objet d'une analyse intéressante.
Publié le : dimanche 1 septembre 2013
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EAN13 : 0900004037609
Nombre de pages : 96
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É D I T O R I A L
QUELLES VIOLENCES ?
La France de 2013 – comme d’une manière générale les pays occidentaux – est un pays où la sûreté des citoyens apparaît bien assurée et le niveau de violence faible. Si les siècles passés en donnent à lire une histoire fort tumultueuse, elle n’a, depuis 1945, plus connu de guerre à l’intérieur de ses frontières et le nombre de morts par homicide y apparaît peu élevé. La création d’un puissant État-providence après la Seconde Guerre mondiale et l’expansion des Trente Glorieuses ont permis quant à elles une très forte élévation du niveau et de l’espérance de vie et ont fait reculer la pauvreté et diminué ses manifestations. Cependant, on constate le renforcement des préoccupations sécuritaires, beaucoup de Français, d’après les enquêtes, regrettant les « heureuses » années 1960. Certes, le regard rétrospectif porte souvent à l’embellissement, il n’en reste pas moins que la progression de la délinquance au cours des dernières décennies est réelle, tandis que l’approfondissement de la crise économique nourrit aussi l’inquiétude et la détresse sociale. Par ailleurs, dans les sociétés marquées par le « processus de civilisation » cher à Norbert Elias, la sensibilité aux violences s’accroît, telle ou telle atteinte aux individus, longtemps tolérée ou occultée, pouvant progressivement devenir inacceptable. Réfléchir à ce qui permet à une société de fonctionner de manière raisonnablement policée conduit d’abord à s’interroger sur le lien capable de réunir ses membres. Sera-ce le partage de valeurs semblables ou sera-ce plutôt l’acceptation de normes juridiques à même d’assurer le traitement des inévitables conflits ? Une autre question fréquemment débattue tient à l’évaluation des situations objectives d’insécurité et à la compréhension des diverses causes susceptibles d’exagérer la perception des dangers. Depuis les années 1980, des émeutes récurrentes affectent de nombreuses banlieues. Ces embrasements, jusqu’alors inconnus, ont suscité des modes d’intervention publique inédits, mais il importe également de mieux saisir quels principes, quels ressorts dominent chez les habitants des « quartiers ». L’augmentation de la délinquance a, pour sa part, conduit à une plus grande sévérité des réponses pénales et à un accroissement sensible de la population carcérale. Toutefois, des collectivités locales s’emploient désormais à tester d’autres approches. Le degré de conflictualité politique ou sociale occupe évidemment une place éminente pour saisir la « température » d’un pays. À cet égard, et au-delà des discussions sur une reviviscence ou non de la violence dans les conflits sociaux, on peut observer un certain renouvellement des « répertoires d’action » qui leur sont liés. La prise en compte renforcée de plusieurs formes de violences participe des changements à l’œuvre dans les fonctionnements de la société et accompagne l’évolution des sensibilités. Ainsi, l’actualité du thème de la violence au travail n’est pas sans lien avec les agressions auxquelles des salariés sont en butte de la part d’usagers, dans les transports, les hôpitaux ou l’enseignement notamment, et avec l’importance conférée aux violences « symboliques ». À l’école, ce sont les victimations dites mineures – mais destructrices pour les élèves si elles prennent un caractère répétitif –, qui mobilisent présentement la vigilance de la communauté éducative. À partir de la décennie 1970, l’attention portée aux violences sexuelles n’a cessé de se renforcer, tout comme celle concernant les comportements de maltraitance envers les enfants, les personnes âgées et les handicapés. En revanche, la présence des « SDF » dans l’espace urbain suscite une solidarité très limitée. Un examen des violences dans la société ne saurait enfin oublier la considération accrue accordée aux victimes, qu’il s’agisse de les indemniser ou d’élargir leur place dans le déroulement des procès. Philippe Tronquoy
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POUR UNE CULTURE DUCONFLIT Michaël Fœssel Professeur de philosophie à l’École Polytechnique, membre de l’Institut universitaire de France. Dernier ouvrage :Après la fin du monde, Critique de la raison apocalyptique, Paris, Éditions du Seuil, 2013.
Les violences sociales auxquelles sont en butte les sociétés contemporaines sont souvent associées à des processus de déculturation. Cette lecture oublie que des guerres atroces ont opposé des nations éminemment cultivées, occultant les dimensions d’intolérance et de rejet que peut nourrir l’adossement d’une civilisation à ses valeurs. Aujourd’hui, des responsables politiques en appellent précisément à des valeurs partagées pour renforcer l’unification de la société. Mais, si pour vivre ensemble les individus doivent épouser cer-taines croyances, il appartient toutefois aux démocraties contemporaines où les populations viennent d’horizons très divers, d’instaurer une culture du conflit capable de soumettre à la discussion l’ensemble des héritages plutôt que de s’inventer un « testament » commun. Michaël Fœssel invite à distinguer les normes juridiques – formelles et universelles – et les valeurs – culturelles et particulières. À la revendication « absolutiste » de celles-ci répond la dédramatisation de la vie sociale par celles-là. C. F.
Lorsqu’une société est remise en cause par des évolutions historiques qui fragilisent son ordre, elle (1) a tendance à se croire « assiégée » . C’est le cas, aujourd’hui, où la mondialisation confronte les sociétés occidentales à un dehors menaçant fait de dérégula-tion économique, de bouleversements culturels et de migrations de populations. Mais le sentiment d’être assiégé est d’autant plus angoissant qu’il porte sur des menaces « intérieures ». Dès lors, le danger n’est plus simplement perçu comme externe, il apparaît contenu dans certaines transformations du présent. Les peurs liées à l’effondrement culturel relèvent de ce registre de discours qui installe la « barbarie » parmi nous, à la marge de la société et non au-delà de ses frontières. L’affaiblissement des humanités, l’impact des nouvelles technologies sur les modes de vie, le retour de violences
(1) Bauman Z. (2007),La société assiégée, Paris, HachetteLittératures, coll. « Pluriel Sociologie ».
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archaïques dans les banlieues : autant de phénomènes que l’on amalgame souvent sous le titre générique de « crise de la culture ».
Ce texte, ne prétend pas minimiser la gravité de ces phénomènes. Notre propos est plutôt de remettre en cause la pertinence du diagnostic aujourd’hui largement répandu selon lequel les violences sociales contempo-raines seraient essentiellement dues à un effondrement culturel. Ce diagnostic repose sur un thème en vogue, celui du « vivre ensemble », selon lequel il faudrait, pour faire société, partager un certain nombre de valeurs communes. La thèse est séduisante parce qu’elle repose sur l’idée d’une éducation à la démocratie qui tranche avec les conceptions qui réduisent cette dernière à un système électif. Que serait une société démocratique sans l’apport de convictions partagées ? Les ennemis de la liberté ne sont-ils pas toujours hostiles à la culture parce que cette dernière fournit aux citoyens des armes pour résister à la tyrannie ?
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