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Le Nouvel Observateur (20 septembre 1990).
L'« intelligentsia tiers-mondiste » – selon le sobriquet méprisant désormais en usage – ne doit certes pas confondre le gangstérisme international d'actualité avec le nationalisme révolutionnaire d'hier. L'heure est bien à la gravité et à la fermeté. Elles n'obligent personne à l'amnésie patriotique.
Au nord de la Méditerranée, l'homme de la rue vit l'agression irakienne comme un Anschluss bis. Rive sud, son congénère vit la riposte occidentale comme un Suez bis. La réalité n'est sans doute ni l'un ni l'autre de ces fantasmes. Mais Munich ayant déjà beaucoup donné, et pesé, rétablissons un instant l'équilibre entre deux mauvais souvenirs, celui du Nord et celui du Sud.
Le 31 octobre 1956, les aérodromes égyptiens sont bombardés. Une formidable armada franco-britannique s'approche de Port-Saïd. La veille, les troupes israéliennes du général Dayan ont atteint les rives du canal de Suez. Succès complet. L'opération « Mousquetaire » est lancée.
La nationalisation de la Compagnie universelle de Suez par le colonel Nasser date du 26 juillet 1956. La montée en puissance du dispositif occidental face au « nouvel Hitler » a demandé trois mois. Un accord politique entre Londres, Paris et Tel-Aviv a été conclu en secret à Sèvres.
Le 1er novembre, François Mitterrand, garde des Sceaux, fait approuver l'opération militaire par le Palais du Luxembourg. « Qui a bafoué la loi internationale ? Qui nous a couverts d'injures ? Qui appuie le crime et la terreur en Algérie ? Nous ne sommes pas des fauteurs de guerre. Le gouvernement veut défendre la paix, la liberté et le respect des traités. » Les mots « pétrole », « actionnaires », le nom même de la Compagnie (dont le siège est à Paris), ne sont pas prononcés. Il s'agit de « défendre l'honneur des nations libres face à un chef de gouvernement égyptien qui a pris sur lui de dénoncer une convention internationale garantie par de grandes et nobles puissances ». C'est « la réponse du droit à la force ».
Huit jours plus tôt, l'avion de Ben Bella avait été détourné en plein ciel par l'aviation française, et les leaders algériens, enlevés. Le droit international a de ces distractions.
Le Conseil de la République – notre actuel Sénat – approuve donc le gouvernement Guy Mollet par 289 voix contre 19. Cette quasi-unanimité reflète celle du pays. Dès le coup de force du colonel, du
Populaire au Figaro, la presse fut un seul cri : « Pas de Munich levantin ! » Le ton avait monté tout au long de l'été. « L'enlisement est intolérable ». « Assez de mots ! Quand va-t-on enfin passer à l'acte ? » M. Bonnefous, de l'UDSR, dénonçait « les atermoiements des Occidentaux ». M. Maurice Schumann, gaulliste, stigmatisait « le régime fasciste égyptien ». De Gaulle lui-même reste officiellement muet (aucune trace écrite à cet égard). Aussi le déclenchement de la riposte fut-il accueilli, ce 31 octobre, par un hourrah général.
Combat : « Tel Hitler il a agi, tel Hitler il périra… Trop de défis ont été portés au droit sur les bords de cette Méditerranée orientale pour ne pas justifier l'initiative… » L'Aurore : « Il y avait longtemps que les démocraties n'avaient pas agi aussi utilement… »
Le Figaro : « C'est une opération de police et de salubrité qui signifie aux agresseurs que tout ne leur est plus permis. » Ouest-France : « On vient de barrer la route de Munich à l'aventurier. » Le Populaire, plus lyrique : « Nous vivons des heures comparables aux grands moments où s'est jouée, dans le passé, la partie décisive entre les totalitaires expansionnistes et les forces de liberté. Le socialisme français a toujours su prendre ses responsabilités. Il les prend, une fois de plus, aujourd'hui. »
Le Monde en date du 1er novembre garde un certain quant-à-soi (surprenant de la part d'un journal où Nasser était jusqu'alors apparu tantôt comme « un fou », tantôt comme « une marionnette de Moscou », l'un n'excluant pas l'autre) : « C'est à ses résultats que l'on jugera l'action de Paris et de Londres. Ou bien, dans un court délai, le régime de Nasser se sera écroulé, le fanatisme arabe sera privé du héros qui l'exacerbait, et les critiques seront désarmées. Ou bien, en dépit des succès militaires qui sont attendus, la guérilla s'installera au Proche-Orient. »
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