Comment j'ai sauvé mes enfants

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« Je les vois, les députés, les élus depuis quinze ou vingt-cinq ans. Le seul truc qui leur fait peur, c’est les gens. Diriger, ils trouvent ça super. S’il n’y avait que des dossiers à gérer, ça serait top, mais le problème, c’est nous, les gens.

Sauf que nous, on n’en peut plus. Nous sommes épuisés. On en a marre de voir nos enfants sans diplôme, sans travail, assistés. On en a marre d’aller voir nos enfants en prison. On a été patients, mais attendre, attendre… On attend quoi ? J’étais représentante des parents d’élèves, je me suis impliquée, je me suis formée pour devenir travailleur social, je discute avec les parents des copains des enfants, je parle à tout le monde.

Une maman démissionnaire, jamais, ô grand jamais, j’en ai rencontré.Par contre, j’ai vu des mamans épuisées, fatiguées, désespérées.Alors, qu’est-ce que je me suis dit ? “Il faut qu’on se réveille.” »

Pour tous ceux qui en ont assez des soi-disant experts, un livre féroce, souvent caustique, qui alerte et dit les choses comme elles sont dans les quartiers difficiles : la drogue comme débouché professionnel, la diffusion effrayante de l’islamisme et la lamentable réponse des officiels.
 
Publié le : mercredi 6 janvier 2016
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EAN13 : 9782702158357
Nombre de pages : 256
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Maintenant, on n’a plus le choix, il faut qu’on sauve nos enfants

Je ne me suis pas levée un matin en me disant : « Tiens, tu vas créer une association pour aider la veuve et l’orphelin. Et puis, comme tu es une mère, tu n’as qu’à appeler ça la Brigade des mères, en disant que tu veux sauver tes enfants et que, pendant que tu y es, tu vas aussi aider les autres mamans des quartiers à sauver leurs enfants. »

Non, vraiment, ça ne s’est pas passé du tout comme ça. D’abord, j’ai voulu comprendre. Comment ça se fait que ce sont les enfants d’origine immigrée qui finissent le plus souvent mal ? Ils fréquentent pourtant l’école française. Pourquoi nos enfants, plus que les autres, se retrouvent au commissariat, au tribunal, au conseil de discipline ? Pourquoi, même quand ils ont tout bien fait, ils se retrouvent au chômage, plus que les autres Français ? Pourquoi nos enfants ? Pourquoi nous ? Pourquoi on souffre ? Avant on craignait que nos enfants tombent dans la délinquance, maintenant on a peur qu’ils deviennent terroristes.

Je voulais qu’on m’explique.

Est-ce que c’est nous, les mères, qui avons transmis une mauvaise éducation ? Et si c’est pas nous, c’est qui ? Si c’est l’environnement qui a déteint, c’est qui ? La télé, l’ordinateur, les profs, les politiques, les imams, les curés, les copains ? Pour savoir, je me suis tournée vers certains professionnels. Les fameux chefs de projet, coordinateurs, référents quartier, développeurs sociaux, chef de l’urbanisme. Eux, c’est comme des ONG qui débarquent après une inondation au Bangladesh : « Vous avez mis le bazar, alors maintenant, laissez-nous faire. »

Moi, j’étais en admiration devant eux, les bac + 10. Comparés aux travailleurs sociaux d’avant, c’étaient de grands intellos et leurs salaires aussi, c’était quelque chose de grand. Pour moi, comme je n’ai pas eu la chance de faire de grandes études, je pensais qu’ils allaient me dire ce qui n’allait pas, et surtout, surtout, comment changer. Au début, je ne faisais que prendre des notes – je copiais sur eux. Je notais, je notais dans un grand cahier, pour que rien ne m’échappe. Mais avec les années, je me suis rendu compte que la plupart – pas tous, encore heureux – étaient payés pour faire juste des réunions d’équipe et des « répondre à tous » dans les e-mails.

J’ai bien relu mes notes et franchement, le système, pas besoin d’être bac + 10 pour le comprendre. C’est bon, leur boulot, il est simple : il suffit de ne pas avoir d’idées. Alors j’ai dit stop : fallait chercher ailleurs.

Pour savoir d’où vient le problème de l’échec, du dégoûtage, de la haine, du décrochage, je me suis aussi rapprochée des politiques. D’abord, parce qu’ils disent toujours : « Françaises, Français, je vous aime. » Et puis aussi, parce qu’ils disent tout le temps : « Françaises, Français, je vous ai compris. » Alors, en allant les voir, je me disais : « Tu vas comprendre. »

Eh bien, non. Pour savoir ce qui se passe dans les banlieues, les maires, les conseillers généraux, les régionaux, les adjoints, les vice-présidents, qu’est-ce qu’ils font, en définitive ? Ils demandent au chef de projet, au coordinateur, au référent quartier, au développeur social, au chef de l’urbanisme : « Dites-moi, c’est chaud, maintenant. Alors, comment on fait ? »

Je les vois, les députés, les élus depuis quinze ou vingt-cinq ans. Le seul truc qui leur fait peur, c’est les gens. Diriger, ils trouvent ça super. S’il n’y avait que des dossiers à gérer, ça serait top, mais le problème, c’est nous, les gens.

Sauf que nous, on n’en peut plus. Nous sommes épuisés. On en a marre de voir nos enfants sans diplôme, sans travail, assistés, passer leurs journées à rien faire comme des robots, des machines. On en a marre d’aller voir nos enfants en prison, ces prisons surpeuplées, sans avenir. On a été patientes, mais attendre, attendre… On va attendre quoi ? Moi, je parle aux mamans. J’étais représentante des parents d’élèves, je me suis impliquée, je me suis formée pour devenir travailleur social, je discute avec les parents des copains des enfants, je parle à tout le monde, mais aucune maman, quels que soient son statut social, sa nationalité, sa religion quand elle en a, je dis bien aucune maman ne veut que son enfant échoue.

À chaque fois qu’une maman vient me voir, elle me dit : « Je veux que mon enfant réussisse. »

Une maman démissionnaire, jamais, ô grand jamais, j’en ai rencontré. Par contre, j’ai vu des mamans épuisées, fatiguées, désespérées. Alors, qu’est-ce que je me suis dit ? « Il faut qu’on se réveille. »

Il suffira pas de mettre de l’argent – ça, c’est la fameuse « politique de la ville ». De l’argent, ça manque pas en banlieue. On a donné un argent fou, mais à qui ? Depuis trente ans, tout cet argent dépensé, tous ces professionnels qui débarquent et qui inventent toutes les semaines un nouveau dispositif pour nous sortir du trou, ça a donné quoi ? Jamais on n’encourage l’excellence, les bons élèves, les pères attentifs, les mamans méritantes qui préfèrent travailler que de s’inscrire au chômage. Toujours, ils attendent que tu sois sous le niveau de la mer pour te lancer une bouée, en général percée. Au lieu de s’inspirer de trucs qui auraient marché ailleurs, on fait des expérimentations. T’as déjà vu, toi, un chirurgien débutant qui réussit une opération à cœur ouvert ? Moi, ce qui m’intéresse, ce n’est pas les moyens. Je ne regarde qu’un truc, le résultat.

Alors, avec des mamans, nous nous sommes réunies en se disant : « Ce n’est pas possible de laisser nos jeunes comme ça. Nous sommes tous responsables. On n’a pas le choix. Il faut qu’on sauve nos enfants. »

Maintenant, j’arrête. Je m’adresse aux politiques, quelle que soit leur couleur politique, et je veux dire aux professionnels, quel que soit leur niveau, bac plus truc ou formation machin : « Qu’avez-vous fait de nous ? Au lieu de nous instruire, au lieu de faire de nos enfants des citoyens, vous nous avez ramenés à notre soi-disant culture d’origine pour nous enfermer. Vous manipulez nos souvenirs, notre héritage et nos croyances, bref tout ce qui est sacré pour nous. Vous nous aimez en nous faisant des mosquées. Vous nous achetez deux ou trois tapis pour prier. Vous subventionnez telle association Couscous pour Tous. Tout ça pour nous endormir. Aujourd’hui, j’ai envie de vous dire : Arrêtez ! On vous a confié ce que nous avons de plus cher, nos enfants. Et regardez, regardez ce que vous en avez fait ! Des riens du tout. Arrêtez de nous montrer comme des victimes. Nous ne sommes pas des victimes. Nous voulons être acteurs et décideurs de la vie et de l’avenir de nos enfants. Nous menons la barque, maintenant. Aujourd’hui, nous, on agit. »

Aux soi-disant politiques qui se disent proches de nous, il faut leur dire : « Justice pour tous, c’est des mots. Égalité pour tous, c’est des mots. Arrêtez de dire : “On vous comprend”, parce que ça y est, on a compris. Arrêtez de dire : “Les autres, ils ne vous aiment pas, ils sont racistes”, parce que des racistes, on sait qu’il y en a même à la CGT. Arrêtez surtout de faire du chantage en disant : “Attention au FN ! Attention à Marine !” parce qu’à force de nous manipuler une fois, deux fois, trois fois, ça ne marche plus. »

C’est vrai, quoi : Marine, c’est ma faute, à moi ? Marine, non, c’est leur faute à eux, les politiques. Et si elle passe, c’est d’abord eux qui vont avoir un problème, et ils le savent très bien. Alors, je dis : « Laissez-nous faire. Pire que vous, nous ne pourrons pas faire. »

De toute façon, plus rien ne va, alors la Brigade des mères, c’est une évidence. Quand vous parlez aux jeunes, ça fait mal au cœur de voir des enfants de 15 ans qui n’ont aucun rêve, pas d’ambition. Ils ne réfléchissent plus. Ils sont enfermés dans une bulle fabriquée par des adultes et, quand ils se rendent compte que la Terre, ce n’est pas que la banlieue, que le monde, ce n’est pas que leur pays d’origine ou leur religion, et même pas que la France, c’est trop tard. Quand tu es comme eux, enfermés depuis des années et des années, le jour où tu comprends que tu es citoyen et donc que tu as le droit de t’opposer, de critiquer, le droit de donner tes idées, le droit de vivre autrement, t’es paralysé du cerveau. Tu ne sais plus rêver.

Notre association, elle est là pour toutes les mères. À Sevran, et partout en banlieue. Et pas seulement en banlieue, dans toute la France. Et pas seulement pour les mères : la Brigade, c’est pour toutes les femmes. On doit toutes se réveiller, partout, pour dire stop ! De toute manière nous n’avons plus le choix. Soit on se réveille, et on dit stop aux dégâts. Soit on continue à dormir, et là on devient complices du massacre de nos enfants.

Pour commencer, nous devons nous montrer. Pourquoi, quand il arrive un drame dans les quartiers, les politiques font appel aux religieux, des hommes, aux associations et aux chercheurs, généralement des hommes, à d’autres politiques, presque toujours des hommes, et jamais aux mères ? Les villes, elles nous appartiennent aussi. La France, c’est au féminin, pas au masculin. On doit occuper le terrain, oser entrer dans les cafés, oser boire une menthe à l’eau en terrasse, oser nous asseoir sur les bancs après 18 heures quand nos quartiers ressemblent à des villes sans femmes.

Et puis après, il faudra occuper le terrain politique. Moi, j’avais fait confiance aux politiques et je me suis rendu compte que certains, pour ne pas dire tous, ne voulaient pas m’écouter. Même les femmes, d’ailleurs, comme si elles croyaient que pour faire de la politique, il fallait qu’elles se comportent comme des mecs. À chaque fois que je leur parlais d’un problème, on me disait : « Tu as raison, mais ce n’est pas le moment. On a une urgence… »

Si les politiques ne savent pas gérer l’urgence, une mère, d’après moi, peut leur apprendre. Nous, on connaît ça par cœur, l’urgence. Depuis le premier cri, le premier biberon, la première rougeole, la première nuit blanche, c’est l’urgence. Et c’est quoi, après, pour les enfants, les ados, leur numéro d’urgence, pour un bobo ou une galère ? C’est pas celui des pères, même quand ils sont encore là et même quand ils savent faire autre chose que cogner, claquer ou massacrer leurs mômes et aussi cogner, claquer et massacrer celle qui est responsable, forcément responsable, toujours responsable. Si les mères ne se réveillent pas, personne ne le fera à leur place. Nous sommes les premières concernées, les premières responsables. Chacun est responsable de son enfant, et les politiques ont la responsabilité de nous traiter autrement que comme des malades pestiférés, des cobayes, des victimes consentantes et incapables.

C’est comme avoir une fuite d’eau ; au lieu de faire les travaux, vous mettez un seau d’eau de 5 litres, ensuite de 10 litres, ensuite vous laissez et ça déborde et vous avez une inondation. Là, c’est l’inondation. On s’est fait avoir. C’est comme les mauvaises histoires d’amour : vous pensez avoir épousé le meilleur des hommes, et au bout de quelques années, vous vous rendez compte qu’il n’a fait que vous mentir et qu’il a plusieurs vies, des enfants partout, qu’il va au bordel, etc. Sauf que ce que je dis avec la Brigade des mères, c’est : « C’est jamais trop tard pour reprendre sa liberté. »

Dans nos banlieues, on a rien construit de solide. On a fait que bricoler. À force de bricoler, tout dégringole.

Maintenant que tout le monde commence à voir le résultat, non seulement la délinquance, la drogue, les émeutes, mais aussi la radicalisation, les attentats, les autocollants Vigipirate partout comme s’ils voulaient chasser le mauvais œil, les fameux politiques disent, les malheureux : « C’est dur, vous savez. Pas que pour vous, c’est dur ; pour nous aussi, ce n’est pas évident. »

Moi je réponds : « Debout les mères, réveillons-nous ! »

Toute seule, chacune, on ne pourra rien faire. Mais ensemble, c’est plus pareil. Comme on dit : avec une seule main, on ne peut pas applaudir. C’est con, mais si chacun d’entre nous prenait un enfant, un jeune qui risque de se détruire, si chacun d’entre nous le parraine, lui parle, lui donne de l’amour, de l’espoir, si chaque mère de France – ça fait combien, ça ? pas mal de monde, je pense – aide un seul de ces jeunes, ça peut tout changer. Pas la peine de faire de grands dispositifs, des plans ceci, des missions walou ; aidons un jeune, un seul jeune. Faut pas croire, ils sont intelligents, le jeu en vaut la chandelle. Ils sont la France de demain, qu’on le veuille ou non ! Je vous jure que dans quelques années, ces jeunes seront reconnaissants.

Si on fait rien, plus tard, nous allons le regretter. Ces jeunes vont nous en vouloir. Comment ils vont réagir alors, je préfère ne pas le savoir.

Maman, je voulais pas, mais ils m’ont dit : « Tu te bats, c’est tout. Sans discuter »

« Maman, maman, regarde l’ordinateur ! »

Ce n’est pas Yacine qui m’a raconté ce qui lui est arrivé, c’est sa sœur jumelle. « Regarde, maman, comme ils se battent ! »

J’ai jeté un œil. On ne voyait pas grand-chose, c’était une vidéo filmée avec un téléphone portable. J’ai fini par comprendre qu’avec les gants de boxe, c’étaient deux gamins qui se battaient et que l’un des deux, c’était mon fils. Imagine, franchement, imagine. Non, mais qu’est-ce qu’il faisait comme ça, dans une cage, à combattre comme un catcheur ? Non, mais franchement. Personne ne peut imaginer une mère qui regarde ça.

Il était en CM2 à l’époque, mon fils. Après manger, le samedi, il était sorti faire du vélo. Quand il est rentré, j’ai bien vu qu’il était pas bien mais il m’a juste dit : « Maman, je suis tombé avec le vélo. »

Bon, ça arrive. Comment j’aurais pu me douter de ce qui s’était passé ? Qu’un autre gosse l’avait fait tomber pour le stopper et qu’il s’était retrouvé au bout de la cité où on habitait à l’époque, aux Courtillières à Pantin, au fin fond, là-bas, près du stade. En fait, c’étaient trois abrutis qui prenaient les gosses et les mettaient derrière un grillage. Allez, vas-y, cogne !

Ils ne lui avaient pas laissé le choix.

« Maman, je voulais pas, mais ils m’ont mis les gants et ils m’ont dit : “Si tu te bats pas, c’est nous qui allons te taper. Tu te bats, c’est tout. Sans discuter”. »

Sur la vidéo, je les entendais hurler : « Allez, vas-y ! fatigue-le à mort ! »

On se serait cru à un combat de coqs sauf que les coqs, c’étaient mon petit Yacine et son copain. Un 8 ans, l’autre 10 ans.

Non mais qu’est-ce que je devais faire ? Ça faisait dix ans que j’élevais mes quatre enfants toute seule, le mieux que je pouvais, et bam ! Mon aîné, il était au courant et il ne m’avait rien dit. Non, mais franchement, à aucune mère, je ne souhaite de vivre ça. Alors, la première chose que j’ai faite, je suis allée voir les parents de l’autre enfant, que je connaissais très bien, pour les prévenir, mais ils étaient déjà au courant. « D’accord, c’est horrible, Nadia, mais qu’est-ce qu’on peut faire ? »

Pour eux, c’est pas que c’était normal. Ils étaient quand même un peu choqués. Mais quand je leur ai dit qu’on devait porter plainte à la police, ils ont dit non. J’ai tout fait pour les convaincre : « Le rôle des parents, c’est d’abord de protéger leurs gamins. »

Mais ils avaient peur, avec la police, d’empirer les choses. Ils préféraient qu’on règle l’affaire entre nous : « Va voir les parents des jeunes, et c’est tout. »

Comme j’en connaissais deux sur les trois, je suis allée voir les mamans. J’ai même reçu les auteurs chez moi, ils voulaient discuter. Le plus grand, il avait 17 ans. Comme c’est lui qui filmait, j’ai l’impression qu’il ne s’était pas rendu compte de son acte, ce grand benêt. Vraiment, ils ne se rendaient pas compte et leurs parents, la seule chose qu’ils ont trouvé à me dire c’est : « Si vous aviez un fils de 15 ans, lui aussi, il pourrait faire des bêtises… »

Bref, tout le monde me conseillait de lâcher l’affaire. T’imagines ? Je serais rentrée chez moi et qu’est-ce que j’aurais dit à mon fils ? « Ce qu’ils t’ont fait, c’est pas bien, mais on va pas les punir, c’est pas grave. »

Et si ces jeunes recommençaient ou faisaient un truc encore pire, moi, je serais complice ? Alors là, j’ai réagi en tant que mère. Je suis allée au commissariat, j’ai montré la vidéo aux policiers. Même eux, ils étaient choqués, alors j’ai déposé plainte. Tout de suite, un journaliste est venu m’interviewer pour me demander si j’avais peur des représailles. « C’est à nous, les adultes, de réagir. On a des devoirs. Il y a trop de parents démissionnaires. »

Ce n’est pas que j’en voulais aux trois jeunes. Mais quand même, il y avait des combats comme ça tous les mercredis. Un enfant pouvait mourir d’un mauvais coup de poing. Et ça, ici, c’était banal. C’est même pire : quand ils ont dit à France 2 que j’avais porté plainte et que les trois jeunes avaient été mis en examen pour menace, complicité de violence et enregistrement de scène de violence, c’est moi que les gens ont commencé à mal regarder. J’étais toute seule avec mes quatre gamins, et je ne savais plus quoi faire.

Vers qui je pouvais me tourner ? La mairie ? J’ai appelé la mairie. On m’a dit de laisser un message au cabinet du maire. Aucune réaction. J’ai attendu de croiser les éducateurs de rue, pour trouver une solution. Mais jamais je ne les ai vus, ceux-là. J’ai attendu une réunion, un dialogue. Je me disais que si les jeunes reconnaissaient vraiment leur bêtise, on pourrait éviter d’aller jusqu’au tribunal.

Mais j’ai compris que tous les démissionnaires comptaient sur moi pour être encore plus démissionnaire. Alors, finalement, moi aussi j’ai fini par démissionner. Au lieu de sauver les enfants des autres, j’ai préféré sauver mes enfants. Je suis allée voir Alain Seksig, parce que c’était un inspecteur de l’Éducation nationale que je connaissais en tant que parent d’élèves, et je lui ai expliqué la situation :

— Vous trouvez aussi que c’est banal, vous ?

Heureusement, il a été clair :

— Non, ce n’est pas banal. Non, ce n’est pas normal.

Rien que d’entendre ça, savoir qu’on était au moins deux à trouver qu’il fallait appliquer la loi, ça m’a réconfortée. Alain Seksig, il a alerté l’école et le maire, mais concrètement, il ne pouvait rien faire d’autre qu’aller trouver le préfet, pour lui raconter.

Quand le préfet a appris qu’à Pantin, il y avait une mère de famille qui avait porté plainte et qu’elle avait peur pour ses enfants, il a été gentil, il m’a trouvé un autre appartement, avec une chambre en moins mais un loyer plus cher, dans une autre ville du département, apparemment plus tranquille. Moi, j’aurais bien voulu garder mon travail et que mes enfants, ils restent dans leurs écoles, où ils étaient bien encadrés. Mais pour lui, c’était plus simple de m’exfiltrer comme ça, dans l’urgence comme dans les James Bond, que de protéger mes enfants dans une zone sans République.

Mam’s, t’as pas des euros ?

Parfois, je te jure, ils m’épuisent. Tu rentres du travail, tu vides la machine, tu remets en route une autre machine, tu vides tes sacs de courses que tu as fait en passant, tu commences à faire à manger, tac tac tac et eux ? Tac, tac, tac, la télécommande. Tac, tac, tac, l’ordinateur. Tac, tac, le téléphone. Tu demandes quelque chose, n’importe quoi :

— Vous pouvez pas descendre la poubelle, quand vous voyez qu’elle est pleine ?

— Elle était déjà pleine.

— Mais les paquets d’Oreo qui sont dessus, c’est mon goûter à moi, tu vas me dire ?

Qu’est-ce que tu as pas dit ! Ça y est : il part bouder dans sa chambre. Et toi, pendant que tu continues à faire le repas, à mettre la table, à ranger tes courses, tu vas culpabiliser. Il faut le dire, de temps en temps, ça fait du bien : bien sûr, on les aime, mais parfois, on est épuisé.

Moi je dis, pour les parents, il faut créer un nouveau droit, le droit au ras-le-bol. « Stop. »

Stop, et c’est tout. Je n’ai jamais rencontré de mère démissionnaire. Quand tu as un enfant, c’est à vie. Y a pas de retraite pour les mères, ni à 40 ans, ni à 62 ans, ni à 80 ans. Mais par contre, j’ai vu des mères usées, épuisées. La seule chose pour elles, c’est qu’elles puissent dire, une fois de temps en temps : « Stop. »

Stop, juste comme ça, pour aller prendre l’air. Pour aller boire un café chez une voisine, faire une heure de sport ou se faire un resto avec une copine.

Ils devraient comprendre ça, les jeunes, la fatigue. Eux, ils sont toujours fatigués.

C’est samedi, ton fils se réveille à 1 heure de l’après-midi et, direct, il se recouche sur le canapé du salon. Tac, tac, tac, téléphone, l’ordi, la télé, tac tac tac. Dommage, ils n’ont pas encore inventé l’application « je dis bonjour à maman », « je pose mon pied droit, direction la cuisine », « je lève mon bras gauche pour sortir le Nesquik du placard ». À 16 ans, ils sont fatigués. C’est grave, non ? Qu’est-ce qu’ils vont faire à 40 ans ? Ils vont préparer leur enterrement ? C’est la sécu qui va être contente, puisqu’il faut faire des économies.

En vérité, je ne sais pas s’ils sont fatigués ou s’ils sont fainéants. Ce qui est sûr, c’est qu’ils sont ingrats. Les jeunes qui portent les courses et qui tiennent la porte, ça existe pourtant.

Toi, la seule chose dont tu as envie, c’est de prendre l’air. Pas pour toujours, juste un peu. Mais ils ne te laissent pas.

— Mam’s, t’as pas des euros, on veut se faire le Mad Max au ciné ?

— Mais vous étiez pas déjà, hier, au bowling ?

— Allez, Mam’s ! T’as jamais d’argent, qu’est-ce que tu veux qu’on fasse, si on a rien le droit de faire ?

Moi je dis, c’est pas de l’extorsion de fonds, mais un braquage légal. Plus matérialiste, y a pas. Mais comme tu es la mère, tu dois dire amen. Sinon, t’es méchante, t’es pourrie, t’es ceci, t’es cela. Je te jure : pendant des années, leur père ne donnait aucune nouvelle et c’est moi qui achetais des cadeaux de sa part, pour que ce soit pas trop dur, la séparation. Et maintenant, j’entends ça :

— Papa, il est gentil, lui. Il nous a amenés en Algérie. C’était super. Et là, pour aller en Tunisie avec mes copains, tu dis non.

— Tu n’as qu’à travailler pour payer tes vacances.

— Ah oui, mais alors, ça, pourquoi tu l’as pas aussi dit à ma sœur ? Elle, c’est la petite chérie. Et moi, j’ai qu’à aller travailler au Quick. Quand tu lui as payé le dentiste, l’autre jour, j’étais là, tu n’as rien dit.

— Le dentiste, je suis remboursée.

— Ouais, c’est ça. Comme par hasard.

Meskine… Si tu les écoutes, ils sont toujours des victimes. Alors, comme tu n’as pas le droit de dire stop, tu dis pas stop. Tu es épuisée.

« Maman, il m’a pris mon ballon. Maman, il m’a pris mon portable. Maman, tu m’achètes des Air Max ? »

Alors, tu finis par céder. Par être gentille, soi-disant. Résultat, ton gamin, tu fais de lui tout, sauf un homme bien.

T ou ? T ou ? T ou ?

L’autre jour, il y avait de la bagarre aux Sablons. Dès que je l’ai su, j’ai appelé mes enfants.

« T’inquiète, t’inquiète, on est chez des amis. »

Tu parles, ça m’a pas rassurée du tout, mais bon. Qu’est ce que je fais ? J’appelle Nadira.

« Nadira, allô ? Tu sais, il y a de la bagarre sur la place, aux Sablons. Je sais pas ce que c’est. Je l’ai appris avec Fatima. Tu devrais dire à ton fils de rentrer. »

Qu’est-ce qu’elle me dit ?

« Dieu merci, il est malade. Il est ici, je suis tranquille. »

Non, mais est-ce que tu te rends compte ? C’est pas la folie ? Ton fils est malade, et tu remercies Dieu ? C’est pas la folie ?

Mais c’est normal, aussi. Le problème, c’est pas à la maison. C’est l’extérieur, le problème.

Tu peux pas tout tout contrôler, c’est impossible. L’autre jour, dans son téléphone, mon fils a compté : il avait 150 SMS : « T ou ? » C’était moi.

Imagine ! T ou ? T ou ? T ou ? T ou ? T ou ? T ou ? T ou ? T ou ? T ou ? T ou ? T ou ? T ou ? T ou T ou ? T ou ? T ou ? T ou ? T ou ? T ou ? T ou ? C’est pas la folie ? Mais qu’est-ce que tu peux faire ? Au moins, quand il voit un texto de sa mère, il se dit peut-être : « Ah, cette connerie, ben non, je vais pas la faire, parce que j’ai quelqu’un qui m’aime. »

Moi, je dis qu’il faudrait une loi pour obliger les enfants de moins de 25 ans à avoir leur mère en fond d’écran pour qu’ils sachent qu’elle les regarde quand ils font les cons.

Déjà, chez toi, dans ton salon, tu sais déjà pas trop ce qu’ils font. Ton fils, sur l’ordinateur, est-ce qu’il fait ses maths ? T’es sûre ? Qu’est-ce qui te dit qu’il n’est pas sur un forum avec des types qui l’appellent, lui, personnellement, ton fils tout mignon, qui l’appellent au djihad ? Tu peux pas savoir. Sauf peut-être si t’es flic ou informaticien, à la rigueur.

Prenons Véronique, la pauvre, et son mari. Un jour, ils apprennent que leur fils est en Syrie. Franchement, le père, il est haïtien. Il est chef d’entreprise. La mère, très gentille. Elle est française. Leur fils, tu sais pas qui, tu sais pas quoi, ni comment. Cela fait un an, ils cherchent. Ils ont envoyé des lettres au préfet, à la police, au député, au maire de Sevran, le pauvre, personne ne les aide à comprendre, les pauvres. Tout ce qu’ils peuvent faire, c’est parler aux autres parents pour leur dire de faire attention. Mais d’accord, attention, mais attention à quoi ? Attention aux mouches ? Attention au thé à la menthe ? Attention à la muscul ?

Quand ton fils, il sort de chez toi, c’est fini, il n’y a plus d’activité tranquille. Le copain de l’école primaire, tu le connais, tu connais ses parents. Mais après, laisse tomber ! Le père du copain, le prof de boxe, tu les connais aussi ? Même Farid, le surveillant du collège. C’est un emploi jeune. Je le voyais, moi, parce que j’étais médiatrice scolaire. Il avait le tee-shirt plein de muscles et une barbe courte. Mais la politique, faut pas croire, elle est dans les écoles. Je l’ai entendu, Farid, avec les élèves : « Dis-moi, hier, Karim, on t’a pas vu à la mosquée ? »

Au début, je croyais que c’était un élève. Ben non, c’était un agent de notre République laïque. C’est comme ça : tu crois que tu envoies ton fils à l’école laïque. Tu crois que les enseignants lui apprennent à être un bon citoyen. Comment tu peux savoir que l’Éducation nationale a recruté un type pareil ? J’ai alerté le principal sur la situation. Un taliban dans son école, quand même, je pensais que c’était grave. Il a dit : « Nadia, si je l’entends, Farid, faire la police religieuse dans les couloirs, je te promets que je lui dirai d’arrêter. »

Si tu es rien du tout, juste une mère, qu’est-ce que tu peux faire ? Les mères, elles confient ce qu’elles ont de plus cher, leurs enfants, parce qu’elles font confiance à l’institution. Mais on fait trop confiance, en fait, parce que l’institution, elle ne peut pas tout faire. Ça fait peur, mais qu’est-ce que tu peux faire, à part avoir peur et envoyer des SMS ? « T ou ? T ou ? T ou ? »

La seule chose, avec tes enfants, c’est parler, parler, parler. Un jour, je rentre et je tombe sur mon fils avec un copain et l’album photo. Tout de suite, j’ai compris qu’ils faisaient quelque chose de pas normal, avec son copain.

« Quelle connerie vous êtes en train de faire ? »

Avec son copain, ils avaient pris les ciseaux et ils étaient en train de découper toutes les photos, soit de moi, soit de leur petite sœur où on était en maillot de bain ou en débardeur. Qu’est-ce que je devais faire ? Éclater de rire ? Lui mettre une fessée devant son copain ?

Évidemment, quelqu’un leur avait mis ça dans la tête, mais qui ? Pas moi, pas leur petite sœur. Même leur père, il a beau être algérien, je ne pouvais pas le soupçonner d’une connerie pareille.

J’ai demandé, à tout hasard : « Mon fils, où est-ce que tu es allé trouver une connerie pareille ? »

Mais encore aujourd’hui, je ne sais pas. On avait dû leur dire, à lui et son copain, que les femmes ne devraient pas montrer leurs bras et leurs jambes nues. Que c’était comme la viande de porc et la musique, un péché. On leur avait mis dans la tête que c’était ça, la religion. Après, c’est comme dans une machine à laver, ça déteint. Tu mets ton linge, du rouge et du blanc, à 60°, et là, ce n’est jamais le linge rouge qui devient blanc. C’est toujours le rouge qui déteint sur le blanc. Mais je n’ai jamais su depuis qui leur avait mis cette idée en tête. Alors, voilà. C’est ça, l’extérieur.

Qu’est-ce que tu veux faire ?

Mon père, son surnom, c’était « 22, 22, v’la les flics »

J’aimais bien notre maison, à Champigny-sur-Marne. J’aimais bien ma chambre, je la partageais avec mes deux sœurs ainées. J’aimais bien mon petit lit pliant et ma couverture marron. J’aimais bien le salon, avec le poêle à charbon au milieu. C’est drôle quand même, quand j’y repense : dans un coin de ce salon, il y avait la cuisine et l’évier de la cuisine, qui servait aussi de douche. J’aimais bien ma maison, même si elle était petite, mais ce que j’aimais encore mieux, c’était sortir.

Le vœu qu’on se faisait le plus souvent, avec mes deux sœurs et mes frères, c’est qu’il fasse toujours beau, pour sortir. J’aimais tellement notre jardin ! J’aimais le pommier, le prunier et le cerisier ! J’aimais les tulipes, les marguerites et j’aimais sentir l’odeur des roses ! Mais ce que j’aimais surtout, dans le jardin, c’était la liberté. À l’intérieur, en fait, on étouffait. Même avec les fenêtres ouvertes, on se sentait enfermés, tous, comme en prison. Même quand mon père n’était pas là, on se sentait surveillés. Alors que dehors, dans le petit jardin, on jouait vraiment, on respirait vraiment.

J’étais la plus petite et j’aimais bien mon père. Jamais il ne souriait. Jamais il ne me prenait dans les bras. Ses bras, mon père, il les utilisait surtout pour cogner mes frères, les pauvres. Même mon frère jumeau, qui était né handicapé, il prenait des coups, le pauvre. N’empêche que j’ai aimé ce père. Ma mère, elle était morte quand j’avais deux ans, la pauvre, et, même quand il criait, mon père, j’avais peur mais j’avais aussi l’impression qu’il me protégeait. J’ai mis du temps à comprendre que mon père n’était pas un père normal. Avoir peur de son père, c’est pas normal. Être tout le temps sage, non plus, quand t’es enfant, c’est pas normal et nous, justement, on était super sages, tout le temps.

Jamais on ne recevait les amis, jamais même la famille. Jamais on n’allait à un mariage, jamais à une fête. Mon père avait toujours une raison pour dire non. Non, non, toujours non. Qu’est-ce qui était permis chez nous ? Faudrait que je demande à mes frères et sœurs, peut-être qu’ils se souviendront de quelque chose qui n’était pas interdit. Entre nous, on lui avait donné un surnom : 22, 22, v’la les flics. C’était ça, mon père. Son vrai métier, c’était ferrailleur, mais pour nous, c’était comme un flic, notre flic à nous, toujours en service.

On ne sait pas ce qui se passe dans la tête des gens. Même son père, on ne le connaît pas. Qu’est-ce qu’il voulait, pour ses enfants ? Je crois qu’il voulait faire des modèles, mais des modèles de quoi ? Des petites pierres, pour les aligner dans une vitrine ? Des petites statues ? Ou des petits soldats ? Quand mon frère Zobert a décidé de s’engager dans l’armée, il a dit : « Même l’armée algérienne, ça pourra pas être plus dur qu’à la maison. »

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