L'Europe est-elle toujours une bonne idée ?

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Au gré des soubresauts successifs de la crise de la zone euro depuis mai 2010, les questions européennes font les « Unes » des journaux et le cœur des « Vingt heures ».

La pérennisation ou la disparition de l’Union européenne et de ses valeurs sont en jeu. Le risque est, en effet, grand de voir l’Europe se briser sur l’écueil de la renationalisation de l’espace économique et sur l’absence d'un vouloir vivre ensemble des Européens.

La montée en puissance du thème de la démondialisation témoigne de cette volonté de certains en Europe d'échapper à la réalité et à ses contraintes. La démondialisation mène l'Europe dans une impasse. Elle n'est pas solution, elle aggrave le problème. De même, l'Europe-forteresse méconnaît le caractère déjà très hétérogène de sa population et la nécessité d'avoir une politique d'immigration dynamique et attirante pour des migrants bien utiles à la puissance future du continent européen. C'est toute une civilisation qui est à remettre sur pied.

Seule la construction d’une Europe fédérale, ambitieuse, adaptée aux temps actuels et ancrée dans la mondialisation apportera le cadre nécessaire à l’épanouissement d’une solidarité et d’un patriotisme européen. Cette grande aventure sera aussi celle de nos enfants ; elle redonnera à l’Europe sa place comme acteur central du XXIe siècle sur les plans politique, économique et civilisationnel.
Pour y parvenir, personne n’a de solution miracle. Il faut donc débattre et, pour cela, disposer d’éléments de réflexion solides sur un élément clé du débat présidentiel de 2012. Il faut remettre du désir dans la construction européenne. C’est ce que vous apporte ce livre qui propose un chemin original et par étapes vers les États-Unis d'Europe.


Haut fonctionnaire et professeur à l’université Paris Dauphine, Jean-Luc Sauron est un des spécialistes reconnus des affaires européennes auxquelles il a participé et qu’il suit depuis une vingtaine d’années. Il prend part régulièrement comme intervenant et expert aux émissions de télévision et de radio traitant de l’actualité européenne.

Publié le : jeudi 1 décembre 2011
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EAN13 : 9782297023467
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L’Europe, partie prenante de la mondialisation
e e monde du XXI siècle est en passe d’être partagé L entre desÉtatscontinents tels les ÉtatsUnis, la Chine,l’Inde,le Brésil,la Russie.Face à cela,l’Europe est uncontinent d’Étatsqui n’en finit pas de se diviser. Depuis la chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989, dixsept nouveaux États « souverains » sont apparus à la surface du continent européen. Ce mouvement de morcellement n’est peutêtre pas terminé.
En réponse à l’instabilité du monde, certains proposent de « démondialiser » nos relations économiques exté rieures. Cette thèse repose sur l’idée que les États Na tions ont encore une capacité déterminante à agir sur le cours des choses.
Les « démondialistes » proposent aux Européens, de dé cider unilatéralement, de restreindre l’accès à leurs ter ritoires aux produits en provenance des États horsUE. Ces partisans d’un « protectionnisme moderne » sou lignent que les grandes puissances (ÉtatsUnis, Chine, etc.) appliquent déjà des positions commerciales diffé
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rentes (libreéchange ou protectionnisme) selon les sec teurs commerciaux au gré de leur intérêt économique. De sorte que l’Europe et ses États membres seraient les «idiots du village», la formule serait d’Hubert Védrine, en continuant à se battre pour un libreéchange qu’ils seraient les seuls à appliquer.
Les partisans de la démondialisation couvrent la quasitotalité du champ politique français. Les nomsd’Arnaud Montebourg, de JeanLuc Mélenchon, de Nicolas Dupont Aignan, et de Marine Le Pen viennent tout de suite à l’esprit.
Ce discours en faveur de la démondialisation com mence à convaincre une large partie de la population française. Dans un sondage présenté le 16 juin 2011 et commandé par l’association « Manifeste pour un débat sur le libreéchange » (qui compte parmi ses membres Emmanuel Todd et Philippe Murer), 70 % des Français interrogés s’affirmaient « opposés » au « faible niveau » des taxes sur les produits importés des pays émergents, tels que la Chine et l’Inde. 80 % se déclaraient favora bles à ce que les taxes [douanières supplémentaires] s’appliquent aux frontières de l’Europe et 20 % aux frontières de la France.Enfin,57 % se déclaraient favora bles à relever les droits de douane aux seules frontières de la France si nos partenaires européens ne voulaient pas les relever aux frontières de l’Europe et 31 % s’y opposaient.
Cette idée d’un protectionnisme exercé au niveau des frontières européennes extérieures, voire à celles de chaque État membre de l’Union, longtemps demeurée essentiellement française commence à s’étendre en Eu rope (voir tableau ciaprès).
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1 Les Européens, le protectionnisme et le libreéchange
Aujourd’hui, les produits importés des pays tels que la Chine ouFavorable l’Inde sont peu taxés.Opposé Êtesvous favorable ou opposé à ce choix ?
Et faudraitil selon vous ?
Si les pou voirs publics décident d’augmenter les droits de douane, faut il le faire ?
Augmenter ces taxes : Oui
Aux frontières de l’Europe Aux frontières de l’État concerné (France, RoyaumeUni, etc.)
France
20 %
70 %
65 %
80 %
20 %
R.Uni
36 %
50 %
45 %
42 %
43 %
Allemagne
28 %
65 %
61 %
67 %
26 %
Italie
25 %
71 %
60 %
73 %
22 %
Espagne
18 %
76 %
67 %
68 %
26 %
1.Les Européens, le protectionnisme et le libreéchange, juin 2011, IFOP pour Association « Manifeste pour un débat sur le libreéchange ».
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(suite)
France R.Uni Allemagne Italie Espagne Si nos par Oui 57 % 64 % 56 % 63 % 60 % tenaires Non 31 % 24 % 37 % 33 % 32 % européens ne veulent pas relever les droits de douane aux frontières de l’Europe, faut il alors les relever aux frontières de la France, du RoyaumeUni, etc. ? Progressivement, la renationalisation de l’Espace éco nomique européen s’insinue dans les esprits. Cetterégression estelle préparatoire à d’autres ? La divergence exprimée par les personnes interrogées sur la fixation des droits de douane (au niveau français ou au niveau européen) se retrouve dans les positions des tenants de la démondialisation. Elle ignore totale ment la réalité politique et juridique de la souveraineté française.
D’un point de vue pratique, le souhait d’un protection nisme ciblé aux frontières européennes pêche par l’im possibilité de déterminer une « grille » de produits ou d’États visés qui serait partagée par tous les États mem bres de l’Union européenne.Admettons un instant que les responsables politiques français déterminent cette grille, elle ne vaudrait qu’en tant que réponse à la situa tion de l’emploi et de l’économie en France ou dans
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chacun des États dont la population se montre sensi ble à cette position. Mais les partisans de ce protec tionnisme européen pourrontils faire accepter cette grille par nos vingtsix partenaires au sein de l’Union européenne ?
La question n’est pas anodine. En effet, comme nos po litiques le savent, la France (comme les autres mem bres de l’Union européenne) a perdu ses compétencesextérieures sur le régime douanier depuis 1957,date de la constitution de la Communauté économique euro péenne. Ainsi depuis cinquantequatre ans, nos politi ques sont censés savoir qu’ils ne peuvent plus décider unilatéralement des droits de douane, comme dans tou tes les unions douanières d’ailleurs. En cas d’impossibi lité d’adopter à vingtsept une augmentation des droits de douane aux frontières européennes, la responsabi lité de nos difficultés serait attribuée aux autres États membres de l’Union qui se verraient accusés d’empê cher les Français de se protéger.
Les seuls membres de l’Union européenne qui ont pu contourner cette règle sont les Britanniques qui,au lieu d’une augmentation de 27 % de leurs droits de douane (impossible comme nous venons de le voir) ont pra tiqué une dévaluation « compétitive » de 27 % de leur monnaie, la Livre sterling. Cette dévaluation ne semble pas les avoir mis à l’abri de la crise et elle n’a de portée que si elle reste unique. Si d’autres pays la pratiquaient (par exemple en abandonnant l’euro), nous revien drions à une guerre des monnaies dont l’issue serait plus qu’incertaine !
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Certains auteurs prodémondialisation admettent l’impossibilité d’une telle démarche concertée et proposent tout simplement d’en revenir au rapport de force intraeuropéen. Selon Emmanuel Todd, «Pour les dirigeants français qui voudraient réellement agir, la négociation avec l’Allemagne devrait inclure les éléments suivants :  admettre que l’Allemagne est le cœur industriel de l’Europe et cesser de se comporter comme si la France pouvait protéger quoi que ce soit toute seule ;  faire comprendre à l’Allemagne qu’elle a plus à gagner à une relance de la demande intérieure européenne qu’à une poursuite indéfinie de la demande extérieure chinoise ou même mondiale ;  avertir les dirigeants et le patronat de la République fédérale que dans le cas où ce travail de persuasion échouerait, en l’absence de réorientation protectionniste de la politique commerciale européenne,la France devra quitter la zone euro, ou plus exactement la détruire, puisqu’elle serait immédiatement suivie par l’Italie, encore plus 2 asphyxiée qu’elle par l’euro fou» .
Les derniers soubresauts boursiers de l’été 2011 ont, à l’envie, donné un avantgoût de la sanction par les mar chés mondiaux de l’absence de coordination au sein de l’Union européenne. Cependant, les partisans de la démondialisation ne sontils pas en capacité de lancer, dès avril 2012 et après avoir réuni 1 million de signa tures de citoyens européens, une initiative citoyenne européenne en faveur d’un protectionnisme européen, demandant à la Commission européenne de propo ser une modification du tarif douanier partagé par les
2. Emmanuel Todd,Après la démocratie2011, page 297., Folio actuel, mai
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vingtsept États membres visant à l’augmentation des taux pratiqués sur les produits en provenance des pays émergents ?
À cette crise politique intraeuropéenne, née de la di vision entre les États membres sur la nécessité ou non de rétablir des barrières douanières aux frontières del’Europe,pourrait s’en ajouter une seconde liée à l’impos sibilité de scinder les libertés économiques entre elles.
Les démondialistes affirment,sans l’expliquer vraiment, qu’il serait possible de cantonner les effets de leur pro tectionnisme à la seule circulation économique des marchandises (droits de douane) sans peser, dans une deuxième étape, sur la libre circulation des hommes (immigration).
Certes, certains sont de bonne foi comme Arnaud Mon tebourg lorsqu’il déclare «moins de barbelés pour les hommes et plus de contrôles douaniers sur les pro duits et les marchandises».
D’autres ont bien vu le problème, mais affirment que l’enfermement économique sera une protection contre la xénophobie : «Nous devons comprendre que la lut te pour l’équilibre économique et la lutte contre la xénophobie sont désormais étroitement liées. Seule la définition d’un horizon économique décent nous permettra d’échapper à la généralisation d’une po litique du ressentiment tournée contre les plus fai bles de nos pays, enfants et petitsenfants d’immigrés. Seule une conception égalitaire des rapports entre les peuples européens permettra de trouver une solution à la crise économique. Seul un monde économique réorganisé selon le principe d’un protectionnisme
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coopératif, assurant une croissance par les demandes intérieures plutôt que par la recherche de débouchés extérieurs et par le désir d’écraser la concurrence, 3 permettra une bonne entente entre les peuples. »
Autrement dit, l’absence d’échanges économiques en tre les populations empêchera la concurrence sauvage qui monte les peuples les uns contre les autres ! Cette belle théorie suppose que chacun s’autosuffise : unretour à l’économie de la cueillette sans doute !
Mais d’autres, moins angéliques, font clairement le lien entre lutte contre la mondialisation et lutte contre l’im migration comme Umberto Bossi, le leader de la Ligue du Nord en Italie qui, en 1998, parlait de «projet mon dialiste américain» visant à détruire l’Europe et à ga rantir les intérêts «des banquiers juifs à travers une 4 société multiraciale» .
Il est intéressant de rapprocher le slogan du Front national des années 1970 («Un million d’immigrés, c’est un million de chômeurs») et le nondit actuel des « démondialistes » : x milliers de produits importés en moins, c’est x milliers de produits nationaux produits à la place, au bénéfice et par nos nationaux.
Aux rapports de force interne à l’Union européenne pour imposer à nos « partenaires » européens, s’ajou terait l’affrontement avec les producteurs extérieurs à
3. « L’Europe, la burqua et la crise », extrait d’une tribune de Hakim El Karoui, banquier d’affaires et essayiste, et Emmanuel Todd, historien et dé mographe, parue dans le quotidienLa Tribune, mardi 11 mai 2010,http:// www.latribune.fr/opinions/20100511trib000507911/leuropelabur qaetlacrise.html 4. « Les barrières douanières font recette en Italie ? », par Robert Lavéran, La Tribune, 17 juin 2011.
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l’Union. Mais cette dernière position repose sur l’idée, peutêtre simpliste, que l’industriel à qui il est demandé de se réinstaller n’ait pour seul débouché que le mar ché qui se protège. En dehors de ce cas, aujourd’hui peu probable, la menace posée tient davantage du sa bre de bois que de l’arme atomique !
Mais ce débat se limiteratil toujours aux relations en tre l’Union européenne et ses concurrents mondiaux ? Ne risquetil pas de s’étendre à l’intérieur même de l’Union ?
Dans le moment de crise que le monde traverse, l’idée instinctive première est de privilégier les siens (les res sortissants nationaux) sur les autres. Ce mouvement ne vous rappelletil rien ? JeanMarie Le Pen n’aimetil pas répéter qu’[il] «préfère [ses] enfants à [ses] cousines, [ses] cousines à [ses] voisines, et [ses] voisines aux 5 étrangers…» .
Pour l’instant, les freins juridiques du droit de l’Union protègent les ressortissants européens d’un traitement discriminatoire par un État membre de l’Union européenne, mais pour combien de temps ? Au plombier polonais, a succédé le dentiste hongrois. Et la remise en cause des délocalisations ne concerne pas que celles opérées en dehors du territoire de l’Union. Ah ces ouvriers tchèques ou roumains qui détournent l’emploi des ouvriers français !
Mais le combat des « démondialistes » ignore la réalité des échanges économiques de l’Union européenne et de ses États membres. Ces derniers commercent
5.http://tempsreel.nouvelobs.com/actualite/politique/20110117. OBS6338/revuedepressemarinelepenalatetedufrontnational.html
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essentiellement entre eux. L’Union européenne est lapremière puissance commerciale au monde. De plus, les démondialistes ne prennent pas en compte des éléments sur l’importance de l’influence d’Internet et du développement du commerce électronique qui ne connaît pas de territoire ni de frontière, pour lequel le protectionnisme est plus qu’illusoire. Lorsque l’on voit les chiffres d’expansion des sociétés qui agissent dans ce domaine, l’intérêt des jeunes générations pour ce mode de transaction, cela laisse rêveur de penser que l’on peut prôner le protectionnisme comme solu tion miracle. Les États membres de l’Union européenne commercent entre eux pour 65 % de leurs échanges. Si vous y ajou tez les 5 % réalisés avec des pays avec qui l’Union euro péenne est liée par des traités bilatéraux de commerce, il reste «une fois retirées les importations de pétrole, (…) 20 % dont environ 10 % pour les pays à bas sa laires. Dans ces 10 %, la plus grande partie concerne des biens qui ne sont pas  ou plus produits  en Euro pe ou des biens qui entrent dans la composition des 6 produits européens.(…) Au final, loin de protéger les revenus, le protectionnisme européen aurait pour conséquence de réduire [le revenu] : baisse du pou voir d’achat des consommateurs [qui ne pourraient plus acheter les produits à bas prix fabriqués dans les pays émergents], perte de revenus dans le secteur ex
6. Il convient de préciser toutefois qu’il s’agit de chiffres globaux, dont les effets sont écrasés en valeur par les échanges des industries type défense et aéronautique, qui sont très élevés, mais ne concernent que peu d’en treprises. Ces effets sont bien plus importants si on regarde industrie par industrie (textile, plasturgie, acier, etc.).
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