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L'Obsession gaulliste

De
320 pages
« Le gaullisme est devenu un passe-partout, un sésame qui permet à n'importe quel politique de tenir en respect les critiques. La référence à de Gaulle assure au député de gauche un brevet de réalisme (il se dira alors « gaulliste social ») et elle tempère l'image trop réactionnaire de l'élu de droite. Une figure de l'extrême droite veut adoucir son profil ? Elle revendiquera sa de Gaulle attitude. Un ténor de l'extrême gauche veut gommer son image d'idéologue dogmatique ? Il clamera sa fidélité aux valeurs du gaullisme. Au fil des années, ces nouveaux adorateurs de la croix de Lorraine ont institué un véritable fétichisme gaulliste. Et gare à ceux qui contreviennent au culte du Général. »

Les politiques oseront-ils « tuer le père » et faire leur aggiornamento ? L'avenir de la France en dépend, nous dit Eric Brunet avec la franchise qui a fait, entre autres, le succès de son émission sur RMC et de ses précédents livres.
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couverture

« Toutes les doctrines, toutes les écoles, toutes les révoltes, n’ont qu’un temps. »

Charles de Gaulle

« Lorsqu’il s’agit de libéraliser, il n’y a plus de droite en France. »

Pascal Lamy,
membre du Parti socialiste

Introduction

Le gaullisme est devenu un passe-partout, un sésame qui permet à n’importe quel politique de tenir en respect les critiques. La référence à de Gaulle assure au député de gauche un brevet de réalisme (il se dira alors « gaulliste social ») et elle tempère l’image trop réactionnaire de l’élu de droite. Une figure de l’extrême droite veut adoucir son profil ? Elle revendiquera sa de Gaulle attitude. Un ténor de l’extrême gauche veut gommer son image d’idéologue dogmatique ? Il clamera sa fidélité aux valeurs du gaullisme. Au fil des années, ces nouveaux adorateurs de la Croix de Lorraine ont institué un véritable fétichisme gaulliste. Et gare à ceux qui contreviennent au culte du Général.

Ce jeu, souvent puéril, s’ornemente d’une mythologie bien connue : le Général payait lui-même ses timbres pour sa correspondance privée ; il réglait l’essence de sa DS pour se rendre en week-end à Colombey-les-Deux-Églises…

De Gaulle est sans doute le plus grand Français du XXe siècle, mais fallait-il en faire notre Petit Père du peuple français ?

Combien de fois avez-vous entendu le vieux refrain : « Les Français ont guillotiné leur roi, mais ils ont la nostalgie de la monarchie » ? Ou bien : « Bonaparte, Clemenceau, de Gaulle : la France n’est grande que si elle rencontre l’homme providentiel. » Le fameux « homme providentiel », sorte de prince éclairé, d’idéal fantasmé…

Comment imaginer sérieusement que la France des Lumières ne puisse prospérer qu’à l’ombre d’un chef autoritaire ? Ainsi, sans patriarche, notre peuple, qui inventa la liberté et la démocratie, serait perdu ? Nous aurions besoin d’épaules galonnées et de coups de cravache pour renouer avec la croissance ? Allons…

Le drame, c’est que beaucoup ont fini par croire à cette métaphore du peuple français, simpliste et infantilisante. Et ça nous tue à petit feu. Près d’un demi-siècle après la mort de De Gaulle, nous n’osons toujours pas toucher aux grands totems institués après-guerre. Nous craignons de remettre en cause l’échafaudage gaullien. Nous refusons de réformer l’État-providence, de peur de choquer les Français en faisant table rase des mesures « sacrées » votées après la guerre. Cette peur a un nom : la lâcheté politique. Ces réformes, les Allemands, les Britanniques (et tant d’autres) les ont faites. Et l’Histoire leur a donné raison.

Le mythe gaulliste a son Petit Livre rouge : le programme du Conseil national de la Résistance. Certes, ce consensus « gaullo-communiste » établi en 1944 sous la pression du Parti communiste français (PCF) a été bénéfique aux Français dans la période de la reconstruction. Il a permis de mettre en place la Sécurité sociale et le système de retraite par répartition. De Gaulle créa l’ENA et sacralisa l’interventionnisme d’État en instituant le Commissariat général au plan… Mais tout cela date de soixante-dix ans… Importantes au moment de leur établissement, ces mesures doivent être discutées aujourd’hui, au regard des évolutions qu’a connues et que connaît notre monde. Et c’est précisément ce à quoi se refusent nos politiques depuis des décennies : revoir complètement la copie gaulliste. Chacun a ses raisons : à droite, on est gaulliste par principe et on ne touche pas à l’œuvre du Général. Le résultat est terrifiant : en soixante-dix ans, la droite française est la seule en Europe à ne pas avoir « fait le job » : réformer ! Comme si l’héritage gaulliste, trop lourd, lui avait coupé les ailes. À gauche, on est bien obligé d’admettre que la politique économique de De Gaulle était plutôt de gauche, en tout cas antilibérale.

Il est urgent que nos dirigeants cessent de considérer le gaullo-résistancialisme de 1944 comme intouchable, non négociable. Ne nous laissons pas berner : les réformes de la Libération n’ont rien à voir avec les « valeurs de la République » (cet argument pratique ne sert qu’à excuser les petites lâchetés de nos gouvernants). Elles ne doivent plus être rangées comme des trophées derrière une vitrine. Tous les débats doivent être permis.

Aujourd’hui, la seule question que nous devons nous poser est la suivante : le gaullisme est-il encore bon pour la France de 2017 ?

La réponse est non. Le gaullisme est devenu une religion.

Il est l’opium du peuple français et le bromure de l’imagination politique.

Je suis Charles

« Je suis un homme qui n’appartient à personne et qui appartient à tout le monde. » La petite phrase prononcée par Charles de Gaulle le 19 mai 1958 est devenue une prophétie. Quarante-sept ans après sa mort, le Général inspire plus que jamais nos politiques. Eux, pourtant si prompts à se déchirer, ne se lassent pas de revendiquer leur attachement au Général. Tous gaullistes ! Du Front national au Parti de gauche. À croire que chacun a oublié ce référendum de 1969 où les Français congédièrent sèchement cet homme de 79 ans, devenu la bête noire d’un pays qui rêvait de changement.

Aujourd’hui, la gaullomania dépasse largement le cadre des adorateurs habituels (Henri Guaino, Philippe de Villiers, Nicolas Dupont-Aignan, Nadine Morano, François Fillon…). Elle touche toutes les familles politiques. Même François Hollande, en juin 2016, alors que 7 % seulement des Français souhaitaient qu’il se représente à l’élection présidentielle, ressentait le besoin impérieux de courir se recueillir à Colombey-les-Deux-Églises, sur la tombe du général de Gaulle et devant la Croix de Lorraine. Une première pour un président socialiste en exercice : « Je voulais venir à Colombey-les-Deux-Églises car c’est un lieu d’histoire, de mémoire et d’unité nationale. »

Florian Philippot, le numéro deux du Front national, est un habitué de Colombey-les-Deux-Églises. Il ne rate pas une commémoration. Pour lui, « de Gaulle est la référence absolue ». Au FN, la référence au Général est d’ailleurs devenue une habitude. En novembre 2009, le FNJ (Front national de la jeunesse) avait carrément créé une affiche montrant le visage de De Gaulle encadré de deux slogans : « Jeune Français, défends ton identité ! » et « Le Front national de la jeunesse, l’esprit de résistance ! ». En septembre 2016, lors de sa rentrée politique à Brachay, en Saône-et-Loire, Marine Le Pen invoqua le Général pour dénoncer les « chicaneries politiques » et les « égarements personnels » de ses adversaires.

De l’autre côté de l’échiquier, Arnaud Montebourg, dans son prologue de La bataille du Made in France, cite le de Gaulle du 17 juin 1940 : « Je m’apparaissais à moi-même comme un homme seul et démuni de tout, comme un homme au bord d’un océan qu’il prétendait franchir à la nage. » Le 4 septembre, sur BFM, déclarant sa candidature aux primaires socialistes, Arnaud Montebourg précisa sa pensée durant de longues minutes devant la journaliste Apolline de Malherbe : « Ce qu’exprime de Gaulle finalement, c’est qu’il est possible dans les moments difficiles qu’a traversés la nation, d’unir les forces, et d’inventer un avenir et un destin, ensemble. Et c’est un peu le credo dans lequel je me suis engagé avec mon projet France. » Pour sa part, Jean-Luc Mélenchon, président du Parti de gauche, donne dans la contrition, regrettant publiquement sa « jeunesse d’antigaulliste primaire ». Il affirme même nourrir aujourd’hui « une grande admiration et une grande tendresse » pour le Général. Les plus anciens militants du PCF apprécieront. Ils se souviennent peut-être de l’époque où le Parti communiste disait qu’il fallait « empêcher de Gaulle de franchir une nouvelle étape sur le chemin de la dictature et de liquider les derniers vestiges de la démocratie ». C’était en 1962 : le grand Charles s’apprêtait à instituer le suffrage universel. Jean-Pierre Chevènement, le socialiste souverainiste, est tout aussi gaulliste : « Le général de Gaulle, c’est un sens très élevé de l’intérêt général et de la République. Il a été le plus grand homme d’État de la France du XXe siècle. » Là encore, on est loin du vieux discours socialiste. Guy Mollet ne disait-il pas au moment du référendum sur le suffrage universel : « Si le peuple répond oui, de Gaulle le mènera fatalement à la guerre civile » ? On se souvient aussi du terrible réquisitoire publié par François Mitterrand en 1965, Le Coup d’État permanent… Qu’importe la petite phrase, il faut qu’elle soit signée de Gaulle ! Nicolas Dupont-Aignan, chez Jean-Jacques Bourdin sur RMC le 7 juin 2016, citait un prétendu discours du Général à Covent Garden en 1942 : « Il n’y a pas d’ambassadeurs, pas de préfets à mes côtés, il n’y a que les humbles […]. »

Cette citation n’a jamais existé. De Gaulle a fait un discours à Londres au Royal Albert Hall en 1941 dans lequel il disait : « Nous n’avions ni organisations, ni troupes, ni cadres, ni armes, ni avions, ni navires. Nous n’avions point d’administration […]. Bien peu, en France, nous connaissaient. » On s’invente des citations de De Gaulle sur mesure. De toute façon, personne n’aura relevé.

 

La degaullâtrie touche même les journalistes : pour l’ancien rédacteur en chef adjoint de l’Agence France-Presse, Gérard Bardy, « de Gaulle avait tout vu, tout devancé, tout annoncé, tout analysé avec une étonnante science divinatoire. Il avait compris avant les autres la recomposition du monde, la construction européenne, l’indépendance des nations, l’hégémonie américaine et la financiarisation de l’économie. La place de l’homme dans la société mondialisée et obsédée par la recherche du profit, l’abandon des pays pauvres par les riches et les phénomènes migratoires de grande ampleur qui accompagnent ce renoncement ».

Même les intellectuels affichent leur gaullisme. C’est le cas des réacs de droite comme Éric Zemmour, Alain Finkielkraut, Natacha Polony… Anciens électeurs de gauche, souvent passés chez Chevènement, ils sont devenus défenseurs du dogme gaulliste à l’orée des années 2000. L’inéluctable gaullisation affecte aussi ceux que l’on pensait éloignés du Général comme l’ancien communiste Régis Debray, intime de Mitterrand qui, dans À demain de Gaulle, clame son admiration pour « le dernier des grands hommes, un géant de l’Histoire. Un visionnaire qui avait anticipé les grands enjeux de l’avenir ». Mitterrand, qui avait nommé Debray conseiller d’État, aurait apprécié ce culte tardif pour son ennemi de toujours. C’est le de Gaulle anticapitaliste qui séduit ces esprits de gauche. Celui dont Alain Peyrefitte rapporte les propos dans son célèbre C’était de Gaulle : « Le capitalisme n’est pas acceptable dans ses conséquences sociales. Il écrase les plus humbles. Il transforme l’homme en un loup pour l’homme. »

De Gaulle peut reposer en paix. Près de cinquante ans après sa mort, sa pensée charpente toujours la vie publique.

Intellectuels, journalistes et politiques convoquent de Gaulle dans leurs meetings, leurs interviews, leurs livres… On va chercher l’imprimatur du vieux général comme une nécessaire légitimation : ce que je dis est convenable et pertinent, puisque je m’inscris dans le cadre de la pensée gaulliste. Les plus prompts à utiliser cette vieille ficelle sont les politiques de droite. Jean-Louis Debré, qui assurait le service après-vente de son dernier livre chez Laurent Ruquier sur France 2 le 23 avril 2016, lançait entre deux traits d’humour l’indémodable formule : « Je ne suis ni de gauche ni de droite, mais gaulliste. » À droite, on sait que tout passe mieux avec une petite courbette révérencieuse au Général. Le 2 octobre 2016, Alain Juppé déclarait au Journal du dimanche : « Je suis gaulliste. Ma France ce n’est pas la droite, ce n’est pas la gauche, c’est tous les Français. » Le presque président connaît ses classiques… Le cas François Fillon est intéressant. Son programme politique libéral constitue indéniablement une rupture au regard de la doxa gaulliste. Pourtant, le 25 juin 2014, alors que l’UMP était empêtrée dans l’affaire Bygmalion, Fillon tenta un contre-feu en dévoilant dans une conférence de presse les grandes lignes de ses nouvelles propositions économiques. L’ancien Premier ministre de Nicolas Sarkozy ne fit pas dans la demi-mesure : fin des 35 heures, augmentation de l’âge du départ à la retraite, diminution des allocations-chômage, diminution drastique du nombre de fonctionnaires, suppression d’un jour férié, abolition de l’ISF, 100 milliards d’économie… Ce programme choc, totalement disruptif, provoqua évidemment une avalanche de commentaires scandalisés. Invité quelques jours plus tard au « Grand Jury RTL/LCI/Le Figaro », le député de Paris fut non seulement accusé de promouvoir un « libéralisme thatchérien », anathème presque aussi infamant dans notre pays que celui de « fasciste », mais surtout, et cela semblait être encore plus grave dans l’esprit des journalistes, d’avoir trahi ses idéaux gaullistes. C’est alors que l’ancien séguiniste soutint que les réformes qu’il appelait de ses vœux restaient compatibles avec le gaullisme et alla jusqu’à affirmer que « le général de Gaulle était libéral1 ». Avec autant de conviction dans le regard que Maradona jurant à l’arbitre qu’il n’avait pas marqué de la main, Fillon rappela que lors de son retour au pouvoir en 1958, le chef de l’État avait diminué la dépense publique, ouvert le marché et baissé les droits de douane, et cita une phrase extraite des Mémoires d’espoir du Général : « La compétition, c’est le levier qui peut soulever le monde de nos entreprises, les amener à la compétitivité. » Il va sans dire que les justifications du candidat aux primaires suscitèrent les sarcasmes d’Henri Guaino, préposé à la distribution des certificats de gaullisme, qui s’empressa de châtier sur Atlantico « ceux qui veulent tenter de bâtir la synthèse monstrueuse du gaullisme et du thatchérisme ». Qu’importe, François Fillon réitéra. Fin août 2016, dans son fief de Sablé-sur-Sarthe, le député de Paris s’offrit une rentrée politique en fanfare. Sans jamais nommer sa cible, il attaqua son rival Nicolas Sarkozy, encore mis en examen dans l’affaire Bygmalion et celle des écoutes : « Il ne sert à rien de parler d’autorité quand on n’est pas irréprochable. Qui imagine un seul instant le général de Gaulle mis en examen ? » Quelques jours plus tard, à La Baule, lors des universités d’été des Républicains, Fillon enfonça le clou : « oui, je veux exercer la fonction présidentielle comme de Gaulle voulait qu’elle soit. Avec dignité, avec grandeur, mais aussi avec rigueur. Car comment imposer le respect de l’État et de la loi si les dirigeants s’écartent eux-mêmes de leurs devoirs ? »

 

Le magistère moral qu’exerce encore le général de Gaulle sur la droite française est sans équivalent. Ce phénomène s’est même accru depuis la récente transformation de l’UMP en Les Républicains (LR). Certes, le but de cette symbolique refonte était de faire oublier l’UMP et les nombreux scandales qui s’y rattachaient… Mais le nouveau nom du parti n’inspire guère les dirigeants. L’épithète « républicain » sonne mal à droite. Trop insipide et insignifiant. On estime qu’il renvoie au Parti républicain américain, honni par une majorité de Français, y compris de droite. Ou alors, on considère que le mot « républicain » est trop symbolique de la gauche. Républicain, ça sent Jaurès, Blum, Mendès France…

Peu enclins à se proclamer « républicains », les élus LR préfèrent donc se définir comme des « gaullistes ». Pour certains, la référence au gaullisme est devenue un fétichisme. Dans la course au « plus gaulliste que moi, tu meurs », Michèle Alliot-Marie a pris une longueur d’avance. En 2006, l’élue des Pyrénées-Atlantiques avait fondé, en vue de l’élection présidentielle, un mouvement politique satellite de l’UMP : Le Chêne. Référence au livre d’André Malraux Les chênes qu’on abat, ce mouvement se revendiquait de l’héritage des mouvements gaullistes depuis l’après-guerre, en particulier du RPR, qu’Alliot-Marie avait d’ailleurs présidé de 1999 à 2002, et se donnait pour mission de promouvoir les idées politiques du Général et de ses successeurs, tels Georges Pompidou ou Jacques Chirac. On peut difficilement faire plus explicite ! En 2012, lors du congrès de l’UMP, Michèle Alliot-Marie avait animé avec son compagnon, Patrick Ollier, ainsi qu’avec Roger Karoutchi et l’incontournable Henri Guaino, une motion intitulée : « Le gaullisme, une voie d’avenir pour la France ». Si celle-ci ne recueillit que 12,31 % des voix, elle reçut le soutien de plusieurs personnalités éminentes du parti : Gérard Larcher, Bernard Accoyer, Serge Dassault, Lionnel Luca ou Catherine Vautrin. Pour marquer encore plus sa filiation politique avec le Général, la députée européenne choisit même la date du 18 juin pour annoncer sa candidature aux primaires de la droite et du centre.

Bruno Le Maire dut, lui aussi, montrer patte blanche. Le 18 juin 2014, préparant sa campagne pour la présidence de l’UMP face à Nicolas Sarkozy, le député de l’Eure alla à Colombey-les-Deux-Églises pour raviver la mémoire du général de Gaulle lors de l’anniversaire de l’appel du 18 juin. Sur le livre d’or de la demeure de l’ancien hôte de l’Élysée, Le Maire, pas vraiment inspiré, écrivit simplement : « En souvenir de Charles de Gaulle et d’une certaine idée de la France, plus que jamais nécessaire2. »

Pour se distinguer de la concurrence, chacun tente d’être plus gaulliste que l’autre. Plébiscité par l’électorat de gauche, Alain Juppé, qui se voit déjà dans le fauteuil du président et cherche à se donner une stature d’homme d’État, revendique le de Gaulle « rassembleur », capable de transcender le clivage gauche-droite dans l’intérêt du pays. Venu promouvoir sur BFM, le 5 janvier 2016, un livre-programme dont le titre, Pour un État fort, vers un nouveau monde, a d’indéniables tonalités gaulliennes, le maire de Bordeaux en a profité pour asséner : « Je suis d’abord gaulliste. »

Auréolé de sa victoire sur Marine Le Pen aux dernières élections régionales, rendue possible grâce au report massif des voix de gauche, Xavier Bertrand entend désormais apparaître comme un modéré, un gaulliste social, fier de diriger la région qui a vu naître le Général : les Hauts-de-France. Il était interrogé par Jean-Pierre Elkabbach le 4 janvier 2016 sur Europe 1. À la question : « Ni socialiste, ni tout à fait de droite classique, un être hybride, qui êtes-vous ? », Bertrand répondit fièrement : « Vous définissez le gaullisme ! Oui je suis gaulliste, c’est ma filiation politique et je l’assume pleinement3. »

Confronté lui aussi à la vague bleu marine, Christian Estrosi utilisa la thématique résistante. Après avoir commencé sa campagne électorale en débordant le FN sur sa droite, il axa toute sa communication de l’entre-deux-tours sur le thème de la résistance à l’extrême droite, ressuscitant pour l’occasion la figure de l’homme de l’appel du 18 juin. L’ancien champion de moto a poussé le bouchon jusqu’à se référer aux valeurs du Conseil national de la Résistance. Selon Var Matin, lors de ses vœux de nouvelle année, le mot « gaullisme » fut l’un des plus employés par le président de la région Paca.

Parfois, l’excès de gaullisme peut conduire à la gaffe. En février 2015, à la suite d’une élection partielle dans le Doubs opposant au second tour le Parti socialiste au Front national, Laurent Wauquiez appela les électeurs de droite à respecter la règle du « ni-ni », arguant sur Europe 1 : « Est-ce que de Gaulle appelait à voter Guy Mollet ? J’aimerais bien que chacun réfléchisse à ça4. » Cet agrégé d’histoire ignorait probablement que de Gaulle n’avait pas eu besoin d’appeler à voter pour le dirigeant socialiste puisqu’il en fit tout simplement son ministre d’État lors de son retour au pouvoir en juin 1958 ! Cette énormité ne gêna cependant pas l’ascension du maire du Puy qui fut désigné quelques jours plus tard tête de liste LR pour la grande région Rhône-Alpes. Mais il convient d’user avec discernement du patronage gaullien. Le 26 septembre 2015, Nadine Morano déclencha une polémique nationale dans l’émission « On n’est pas couché » en soutenant que la France était un pays de « race blanche », s’appuyant sur une citation attribuée au Général par Alain Peyrefitte dans son livre C’était de Gaulle. Cette sortie coûtera à Morano la tête de liste en Meurthe-et-Moselle aux élections régionales dans le Grand-Est.

J’ai rencontré Nicolas Sarkozy au cœur de la polémique suscitée par la sortie de Nadine Morano. À cette période, l’ancien président de la République devenu patron du parti Les Républicains songeait à l’exclure du mouvement. Je lui suggérai :

– Vous devriez en profiter pour exclure le général de Gaulle du mouvement, car il l’a probablement prononcée, cette fameuse phrase.

Sarkozy me fixa quelques instants, visiblement agacé : « Vous savez, ce n’est pas la seule connerie qu’a faite le Général. » Face aux mines médusées des personnes présentes, Sarkozy enchaîna… « Enfin, souvenez-vous. En juin 1970. Quand il quitte le pouvoir, tout le monde raconte son voyage en Irlande. On oublie que de Gaulle fait un second voyage : l’Espagne de Franco. Sur ces vieux jours, il va serrer une main qui avait serré celle d’Hitler. Même François Mauriac, dans son bloc-notes du Figaro, en fut “glacé”. Et Malraux a mis des semaines à s’en remettre. Vous imaginez les médias, si j’avais fait quelque chose de comparable. De Gaulle, c’est l’homme qui est allé narguer les autorités canadiennes avec son “Vive le Québec libre”. Sauf que vingt ans plus tôt, 45 000 Canadiens étaient tombés sous la mitraille nazie pour libérer la France. Curieux hommage rendu aux morts de Juno, Sword et Gold Beach… Et puis, il y a le drame algérien. De Gaulle flatta trop lourdement l’armée française et les pieds-noirs… Sans doute pour mieux les duper. Son “Je vous ai compris” en 1958 à Alger devant une foule de partisans de l’Algérie française. Son “Vive l’Algérie française !”, deux jours plus tard, à Mostaganem. Tout ça fut très maladroit. Notre société a sanctifié le Général de Gaulle. Elle en a fait un personnage. Un dogme indépassable. Parfois à tort. »

Savoureux paradoxe : le patron du mouvement gaulliste est sans doute le moins gaulliste des dirigeants de la droite française. Ce soir-là, Sarkozy expliqua aussi : « De Gaulle appartient désormais à tous les Français. C’est une personnalité universelle qui appartient à chacun d’où qu’il soit. Il n’est plus le symbole de la droite. »

Bien sûr, il y a les fausses rumeurs relayées par l’Organisation de l’armée secrète, l’OAS, dans les années soixante : le capitaine de Gaulle se serait rendu comme un lâche le 2 mars 1916 devant Verdun. Il n’aurait pas livré bataille. Ce serait la raison pour laquelle, dans le camp de prisonniers où il a passé la guerre, il fut le seul officier à ne pas être autorisé par les Allemands à porter son sabre. Diffamant, cruel et faux… Et il y a les reproches plus étayés : les propos sur Israël prononcés en 1967 lors d’une conférence de presse à l’Élysée : « Un peuple d’élite, sûr de lui et dominateur ». Antisémite, le Général ? Beaucoup plus tôt, en 1919, alors qu’il était jeune officier en Pologne, voici ce qu’écrivait de Gaulle à sa famille : « Au milieu de tout cela, d’innombrables XXXX [le mot a été biffé], détestés à mort de toutes les classes de la société, tous enrichis par la guerre dont ils ont profité sur le dos des Russes, des Boches et des Polonais, et assez disposés à une révolution sociale où ils recueilleraient beaucoup d’argent en échange de quelques mauvais coups. »

Selon le biographe Éric Roussel5, le mot coupé était « youpins »…

Pourtant, comme tous les leaders de droite, le même Nicolas Sarkozy convoqua la figure tutélaire de De Gaulle. Jusqu’à l’instrumentaliser. Après deux années de discrétion médiatique, le 21 septembre 2014, l’ancien président fit son retour au journal de 20 heures de France 2. Là, il multiplia les références à de Gaulle, évoquant à plusieurs reprises son souhait de « réintroduire le référendum ». Pour l’historien Serge Berstein, « il savait que c’était la meilleure stratégie de communication pour prendre la présidence de l’UMP ». Deux ans plus tard, dans son discours de Saint-André-lez-Lille, alors qu’il s’apprêtait à déclarer sa candidature dans les primaires à droite, Sarkozy ne se priva pas de multiplier les références à de Gaulle, évoquant à plusieurs reprises la « chienlit », mot cher au Général, ou encore la « maladie du renoncement ». Même le moins gaulliste des gaullistes sait qu’il est des passages obligés pour réussir à droite…

De Gaulle de droite ? Plus on étudie les fondements de la doctrine gaulliste, plus on s’aperçoit qu’elle est de partout sauf… de droite ! Fixée dans ses grandes lignes par le discours de Bayeux du 16 juin 1946, la doctrine gaulliste encourage l’indépendance et la souveraineté nationales sur les plans politique, militaire, diplomatique, économique et culturel. Elle prône un pouvoir exécutif fort, opposé au régime des partis, donnant au président de la République un rôle central, en lien direct avec le peuple à travers le recours au référendum.

Ce substrat-là est à la fois de gauche et de droite. La question des institutions, comme celle de l’indépendance nationale, transcende les clivages. On le voit bien sur les questions européennes : les souverainistes de gauche adoptent souvent le même discours que les souverainistes de droite. Mais pour celui qui souhaite disséquer la pensée du Général, il y a pire : le rapport à l’économie. C’est là que le gaullisme entretient la plus importante confusion (certains préféreront dire « la plus grande liberté » ou « la plus grande indépendance »). La conception gaullienne se caractérise par le double refus du libéralisme et du communisme et prône une troisième voie, à la fois sociale et pragmatique, basée sur une forte intervention de l’État. Difficile donc de classer le gaullisme comme une doctrine de droite. Dès sa naissance, le mouvement gaulliste, opposé au clivage partisan perçu comme un signe de division et donc d’affaiblissement national, a exclu de se placer à droite de l’échiquier politique. Pas à droite, mais pas au centre non plus pour éviter de se confondre avec le Mouvement républicain populaire, le MRP, d’obédience démocrate-chrétienne, auquel il s’opposait frontalement sur l’alliance atlantique et la construction européenne. Pourtant, certains gaullistes n’hésitèrent pas à se proclamer du centre. En 1965, le ministre de l’Intérieur, Roger Frey, un des barons du parti gaulliste (il fut secrétaire général de l’UNR), déclarait : « Des hommes et des femmes appartenant à des familles politiques différentes attendent que nous leur fassions signe. Ce signe ne tardera pas, et nous verrons alors où est le véritable parti du centre, d’un centre qui ne sera pas le marais où on prétend nous faire patauger6. »