L'oreille d'or

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Entendre, mais d’une seule oreille. Ne pas entendre comme il faudrait, donc, à l’école, en société, chez soi, mais entendre autre chose, souvent, entendre mieux, parfois. Dans ce récit intime, Elisabeth Barillé évoque son handicap invisible, malédiction et trésor, qui l’isole mais lui accorde aussi le droit d’être absente, le droit à la rêverie, au retrait, à la rétention, voire au refus. « Merci mon oreille morte. En me poussant à fuir tout ce qui fait groupe, la surdité m’a condamnée à l’aventure de la profondeur… »
Elle revient sur ce parcours du silence : sa vie d’enfant un peu à part, les refuges inventés, les accidents et les rencontres… De l’imperfection subie au « filon d’or pur », Elisabeth Barillé traverse l’histoire littéraire et musicale, dans une réflexion presque spirituelle.
Publié le : mercredi 17 février 2016
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EAN13 : 9782246855767
Nombre de pages : 128
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Old woman, old woman, are you fond of smoking ?

Speak a little louder, sir, I’m rather hard of hearing.

Chanson apache

Le silence est une demeure.

M.M. Davy

Je finirai renversée sur une route. Voici comment se passeront les choses : un engin à moteur foncera sur ma gauche ; ce jour-là, sur cette nationale, cet innocent trottoir offrant ses rêveries au rêveur, il n’y aura personne pour saisir ma main, me tirer en arrière, aucun bon ange pour me servir d’oreille, aucun sauveur. Un vacarme de ferraille sera mon bûcher de malentendante.

*

Ma voisine apprend que je travaille à un nouveau texte. Nous habitons l’une au-dessus de l’autre dans une bâtisse à deux étages. Chaque matin, elle entend mes pas, je n’entends pas les siens, juste le choc de la porte du bas quand elle rentre du tai-chi avec une énergie à faire peur. Entendre marcher au-dessus d’elle la rassure, entendre marcher son amie, sa seule amie ici. Ma voisine rêve de quitter Paris, elle rêve aussi d’écrire. Je suis son aiguillon, et son tourment quand son plafond ne répercute aucun bruit. M’imaginer derrière l’écran, en train d’arpenter l’espace valorisant de l’écriture rend douloureux ce vœu qui l’occupe, cet ancien vœu sans cesse différé. Il y a dans son appartement des cartons de carnets de notes, des chemises remplies d’articles découpés sur la corruption, la bêtise, les nouveaux paramètres du désir à l’ère du virtuel. Le désir, un sujet pour elle, mais sous quelle forme ?

La forme ne vient qu’en écrivant.

Pour toi, c’est facile.

Ce n’est jamais facile.

Est-ce pour l’encourager, je fais alors une chose que je ne fais jamais d’habitude, je l’invite à me suivre jusqu’à mon bureau, j’allume l’ordinateur, quand ce texte apparaît à l’écran, je lui en lis les premières lignes.

Quel début lugubre, me dit-elle, avant de se reprendre, comment peut-elle juger, à soixante ans, elle n’a pas un seul cheveu blanc, elle lit sans lunettes, elle n’a pas mal au dos. Elle ne sait pas ce que c’est que d’être diminuée.

Moi non plus.

Explique-toi.

N’entendre que d’une seule oreille, ce n’est pas entendre moins bien, c’est entendre autrement, entendre des choses inaudibles aux bonentendants. Je dis choses, je pourrais dire phénomènes, ou ne rien dire du tout. Juste me taire, serrée sur mon secret qui est aussi ma chance. Saluer cette chance que personne ne m’envie.

Cette chance indétectable.

Je ne me retourne pas quand on crie mon nom, je ne libère pas aussitôt la voie au cycliste que je gêne, je n’entends pas la voiture qui pourrait me faucher, mais quand Glenn Gould joue Bach, j’entends qu’il jouit.

*

Un matin d’avenues encore fraîches. Cette sensation, si rare à Paris, de disposer de tout l’espace, de toute la beauté, c’est la mienne. Je suis la reine du monde, je suis aussi à bicyclette. Au croisement de deux rues, un feu passe au rouge.

Personne, ni à droite ni à gauche ; cette silhouette motorisée à l’horizon, comptons-la pour rien. La reine accélère. La reine jubile. La reine reçoit la royale beauté d’un Paris rien qu’à elle, c’est parti pour longtemps, mais ça ne dure pas ; un individu casqué se matérialise sur le bord du trottoir, une main gantée soulève la visière.

— Police nationale. Vous ne vous arrêtez jamais quand on vous siffle ?

— Je suis désolée.

— Je vous ai sifflée trois fois.

— Je suis sourde.

— Vous me prenez pour un imbécile ?

Que faire pour l’amadouer ? Ce que font la plupart des femmes, dans la mère patrie des droits de l’homme, les unes sans y penser, les autres en maudissant l’inguérissable soumission cousue à l’envers de leurs vies si libres : l’hameçon enjôleur qu’on enseigne aux petites filles au fond des berceaux, je l’accroche à mes lèvres, non fardées ce matin. Mais ça ne change rien. L’agent de l’ordre n’abat pas la garde. Que suis-je à ses yeux sans chaleur ? Une insolente ? Si cette idiote était vraiment sourde, elle serait incapable de me répondre. Voilà ce qu’il pense.

— Je suis sourde. D’une seule oreille.

Je désigne la coupable. Peine perdue.

— Vous savez combien de cyclistes se font renverser à Paris ? En plus, vous roulez sans casque.

DU MÊME AUTEUR

Aux éditions Grasset

UNE LÉGENDE RUSSE

UN AMOUR À L’AUBE. Amedeo Modigliani-Anna Akhmatova

Aux éditions Gallimard

CORPS DE JEUNE FILLE

EXAUCEZ-VOUS ! (Prix Charles Oulmont/Fondation de France)

UN COUPLE MODÈLE

SINGES

A SES PIEDS (Prix Victor Noury de l’Académie française)

PETIT ÉLOGE DU SENSIBLE

HEUREUX PARMI LES MORTS

Aux éditions Régine Desforges

L’ENVIE DE MARIE

Aux éditions Robert Laffont

ANAÏS NIN, MASQUÉE, SI NUE

Aux éditions Flammarion

LE LIVRE DU PARFUM, avec Catherine Laroze

LAURE, LA SAINTE DE L’ABÎME

Aux éditions Assouline

FRANÇOIS COTY, PARFUMEUR ET VISIONNAIRE

LANVIN

GUERLAIN

Aux éditions Mercure de France

LE GOÛT D’AMSTERDAM

LE GOÛT DE LA RUSSIE

LE ROI DES BLINI

Aux éditions du Rocher

AMSTERDAM À MA GUISE

Aux éditions du Seuil

LOU ANDREAS-SALOMÉ, L’ÉCOLE DE LA VIE

 
ISBN numérique : 978-2-246-85576-7
 

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
réservés pour tous pays.

 

© Éditions Grasset & Faquelle, 2016.

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