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La famille

De
128 pages

Ce titre, clair et accessible, fait le point sur l'évolution de la famille dans notre société. Un ouvrage de référence qui permet de mieux répondre aux débats actuels.

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CHAPITRE1
La famille a-t-elle toujours existé ?
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LA FAMILLE
Il y a beaucoup à dire sur les valeurs qui sous-tendent la définition que chacun peut donner de la famille. Contrairement à ce qu’on peut penser, la famille telle que nous la concevons dans nos sociétés occidentales n’est pas aussi homogène que cela et préciser ses contours ou sa forme élémentaire prend par moment l’allure d’un véritable défi. Si la famille n’est pas une institution stable dans l’espace, elle ne l’est pas non plus dans le temps, ce qui montre bien que c’est une construction sociale et non pas une donnée de la nature. Son visage évolue au gré des bouleversements que traverse la société dans laquelle elle se déploie. Malgré cette extrême diversité, existe-t-il des éléments suffisamment stables pour que le fait de parler de famille et de filiation conserve encore un sens ?
1. – Comment définir la famille ?
La famille, souvent vue comme l’unité de base de toute société, fait partie de ces évidences que tout le monde croit 1 connaître sans parvenir à les définir précisément . Le terme « famille » regroupe en fait une diversité d’acceptions qui relèvent de logiques tant administratives que scientifiques ou idéologiques. C’est pour toutes ces raisons que l’Institut natio-nal de la statistique et des études économiques (Insee) utilise plutôt le terme « ménage », qui se définit comme l’ensemble des individus vivant sous le même toit. Une telle réduction est évidemment bien commode pour la réalisation d’enquêtes nationales, puisqu’il suffit de compter le nombre de personnes
1. Comme le note Françoise Héritier-Augé : « [la famille] semble rele-ver de l’ordre de la nature, ce qui lui confère le caractère d’un donné universel, en tout cas sous sa forme élémentaire, de type conjugal, défi-nie par l’union socialement reconnue d’un homme et d’une femme qui vivent avec leur enfants », dans Pierre Bonte et Michel Izard (dir.), Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, PUF,2004.
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par foyer, mais elle présente de nombreuses limites. Les couples ne cohabitent pas forcément, les enfants ne sont pas forcément au domicile parental et des corésidents n’appartien-nent pas obligatoirement à la même famille. Le terme « ménage » rappelle surtout une conception tra-ditionnelle de la famille : la cellule nucléaire. Depuis les écrits du sociologue américain Talcott Parsons, on a eu tendance à considérer qu’une famille se composait d’un couple marié et de ses enfants mineurs ou vivant au domicile tant qu’ils n’avaient pas atteint leur autonomie financière. Ce sens est d’ailleurs très largement répandu et se retrouve notamment dans le dictionnaireLarousse, qui identifie la famille à l’« ensemble formé par le père, la mère et les enfants. » Sans doute plus conforme à la réalité, cette définition est cependant trop rigide pour correspondre à la situation actuelle. Certaines formes familiales échappent à ce standard (familles monopa-rentales, familles recomposées, familles homoparentales, concubinage…) et la plupart des relations familiales sont pas-sées sous silence, comme celles qui existent entre frères et sœurs à l’âge adulte. Pour définir la famille, il faut alors réfléchir en termes de relation plutôt qu’en termes de groupe et partir de la notion de parenté. La parenté est l’ensemble des individus avec qui nous entretenons soit un lien de filiation (parents/enfants, grands-parents/petits-enfants), soit un lien collatéral (frère/sœur), soit un lien d’alliance (conjoint), soit une compo-sée de ces différents liens. Mon cousin, par exemple, appartient à ma parenté puisque l’un de ses parents (filiation) est le frère ou la sœur (collatéralité) d’un de mes parents (filia-tion). La parenté regroupe donc tous les individus avec lesquels je suis apparenté. On réservera alors le terme « famille » pour caractériser un degré de proximité soit affec-tif soit généalogique.
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Il est en effet évident que les acteurs n’entretiennent pas des relations intimes avec tous les membres de leur parenté. On peut marquer une forte préférence pour tel ou tel oncle et dire de lui, par exemple, qu’il est « comme un père », ou « comme un deuxième père » ou encore « plus important qu’un père ». À l’inverse, on peut nier le lien nous unissant à un membre de la parenté soit parce qu’on ne l’apprécie pas, soit parce qu’on ne le connaît pas. Cette tendance des acteurs à dessiner eux-mêmes les frontières de leur famille est très marquée dans les sociétés occidentales. La définition que cha-cun en donne est alors mouvante d’un individu à l’autre. Mais l’arbitraire n’est pas de mise pour autant. Le père, la mère, le conjoint, les enfants et les frères et sœurs restent malgré tout majoritairement mentionnés. Ces « parents » que nous nous choisissons forment ce qu’on nomme la parentèle, c’est-à-dire un réseau de relations familiales en partie électives. Cela revient à compter les membres de sa parenté qu’un individu qualifie de « proches ». Le degré de proximité généalogique est également un élé-ment déterminant dans la définition pour au moins trois raisons. La première est que les relations familiales se caracté-risent par une faible distance généalogique. La deuxième est que ce sont les parents les plus proches généalogiquement qu’en général nous apprécions le plus. La troisième est que, malgré son déclin, la dimension statutaire des liens familiaux est encore si forte (devoir filial, devoir parental…) que, par notre socialisation même, nous nous sentons obligés de rester liés à eux. Pour prendre en compte l’importance de cette proximité généalogique, tout en évitant les travers du terme « cellule nucléaire », on aura alors soin de distinguer la famille d’orientation de la famille de procréation. La famille d’orien-tation est constituée des parents et des frères et sœurs d’un individu. La famille de procréation comprend cet individu et éventuellement son conjoint et/ou ses enfants. Dans la suite
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de l’ouvrage, il sera précisé à chaque fois que cela sera néces-saire à quelle définition nous nous reportons.
2. – Qui sont nos parents ?
Nous n’avonsa prioripas de difficultés pour identifier sans ambiguïté le père et la mère de chacun. Dans les sociétés occi-dentales, ils sont censés, le plus souvent, être uniques. Par ailleurs, ils partagent un certain nombre de traits caractéris-tiques : un père et une mère sont les parents biologiques de leur(s) enfant(s), ils participent à son (leur) éducation, ils vivent le plus souvent ensemble, ils se partagent les tâches ménagères et, enfin, ils portent souvent le même nom. Pourtant, ces caractéristiques qui nous semblent si consen-suelles sont le produit des évolutions spécifiques des sociétés occidentales. La parentalité, c’est-à-dire le fait d’être mère ou père, se révèle, dans les faits, bien plus compliquée. Chez les Na en Chine, par exemple, les femmes ne s’appa-rient que le temps d’une nuit, à l’occasion d’union libre, avec un membre masculin d’un autre clan. Si un enfant naît de cette union passagère, sa mère sera celle qui lui a donné naissance, mais son père sera l’un des frères de la mère (l’oncle utérin). Le « géniteur » n’aura aucun droit ni aucune reconnaissance. Ou encore chez les Nuer au Soudan, on peut assister à des mariages « de femmes ». Une femme stérile ou ménopausée occupera la fonction de mari auprès d’une femme fécondée par un membre masculin de l’entourage, et donc de père auprès de son futur enfant. Comment peut-on alors concilier ces conceptions de la parentalité qui paraissent si différentes ? Cette impression de différence provient du fait que, en Occident, on a l’habitude de voir réunies et incarnées dans deux personnes les trois dimensions de la filiation. La filiation peut se décomposer en
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2 trois aspects : « le sang, le nom et le quotidien ». Le sang est la dimension biologique de la filiation. Il caractérise les « géniteurs » de l’enfant. Le nom relève de la logique juri-dique. Il traduit le fait d’être reconnu légalement comme père ou mère d’un enfant. Cette reconnaissance s’accompagne en général de droits et de devoirs (éducation, obligation alimen-taire envers ses enfants, succession…) et de la transmission du nom patronymique du père. Le quotidien fait référence à ce que les ethnologues nomment la « parenté pratique ». Il relève davantage de l’affection et des soins effectivement pro-digués au quotidien par des adultes que l’enfant qualifiera volontiers de « papa » et « maman ». Les évolutions actuelles qui touchent la famille, et notam-ment les divorces et les recompositions familiales, font de plus en plus apparaître une dissociation entre ces trois dimensions. Pour être plus clair, prenons le cas typique de Bérénice, étudié 3 par Florence Weber . La mère de Bérénice est tombée enceinte suite à une relation brève et passionnée (avec Damien). Peu de temps après, elle se marie avec un homme (Roger) qui reconnaîtra Bérénice à sa naissance. Quelques années plus tard, la mère de Bérénice divorce et se remettra en couple avec un autre homme (Christophe) qui s’occupera de Bérénice et lui apportera toute l’affection possible (elle le nomme d’ailleurs « papa »). Bérénice a donc trois pères : un père biologique (Damien), une père légal (Roger) et un père quotidien (Christophe). Bien que cet exemple soit particuliè-rement caricatural, il est de plus en plus commun de voir ces trois dimensions de la filiation incarnées par deux ou trois per-sonnes différentes.
2. Florence Weber,Le Sang, le nom, le quotidien : une sociologie de la parenté pratique, Aux lieux d’être,2005. 3.Ibidem.
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La question de la place de chacun dans une parenté disper-sée est au cœur de nombreux débats. Par exemple, dans le cas d’un remariage et d’un placement chez le père, qui de la mère (mère biologique et légale) ou de la belle-mère (mère quoti-dienne) doit exercer l’autorité parentale ? Le même genre de questionnement se pose dans le cas des accouchements ano-nymes et des adoptions. Le droit de la famille est sans doute la partie du Code civil qui a connu le plus de bouleversements ces trente dernières années. À cause de ces dissociations de la filiation, il est tout à fait probable qu’il n’a pas fini d’être bou-leversé.
3. – Un éclairage historique
e a. – La famille auXIXsiècle Les caractéristiques démographiques permettant de défi-nir la forme élémentaire de la famille ont beaucoup évolué à travers l’histoire et notamment depuis la révolution indus-trielle. Dans sa célèbre monographie de1857, Frédéric Le 4 Play distinguait déjà trois modèles de famille française. Partant de l’idée qu’une famille regroupe toujours les parents et les enfants, il observe que l’organisation des relations intra-familiales varie selon le contexte. Le premier modèle est celui de la famille patriarcale (ou communauté taisible). Dans ce modèle, le père de famille est soucieux de la préservation de l’héritage. Même si un héritier est désigné, l’ensemble des fils, une fois mariés, reste dans le foyer et se partage de fait l’héritage. Plusieurs générations, plu-sieurs couples, mais aussi plusieurs domestiques, cohabitent
e 4. Frédéric Le Play,Les Mélouga. Une famille pyrénéenne auXIXsiècle (1857), Nathan,1994.
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sous le même toit. Le groupe familial peut être composé de plusieurs dizaines de membres. On parle de communauté tai-sible parce que son fonctionnement n’est fixé par aucun contrat et repose sur l’accord de chacun. Si un fils faisait valoir son droit à la propriété, ce système serait menacé. Ce risque d’instabilité est si fort que la famille patriarcale était déjà condamnée au déclin aux yeux de Le Play. Le deuxième modèle est celui de la « famille souche ». Cette fois, le droit patrimonial est inégalitaire. Le père choisit un seul de ses enfants comme héritier privilégié. Ce dernier restera dans la maison paternelle. Les autres enfants sont exclus par un système de donation. En général, trois généra-tions composent ce système (les grands-parents, les parents et les enfants), soit une dizaine de personnes. Très répandu dans le Sud-Ouest de la France, il s’agirait là du « vrai modèle 5 signalé par l’histoire de toutes les races et de tous les temps » . Enfin, le troisième modèle correspond à celui de la famille instable. Ce modèle, caractéristique de l’époque industrielle, très répandu dans la France du Nord, repose sur le mariage de tous les enfants et leur installation en dehors de la maison des parents. Chacun fonde une nouvelle famille de taille limitée. Il s’agirait, en quelque sorte, de la famille moderne. Les travaux de Le Play ne sont évidemment pas exempts d’idéologie réformiste. À travers cette typologie des familles e duXIXsiècle, il cherchait en fait des modèles, ou plutôt le meilleur modèle possible pour que celui-ci soit imité par le plus grand nombre. Cette prise de position idéologique a été condamnée par des historiens, mais aussi par des sociologues, comme Émile Durkheim qui écrivait : « Il n’y a pas une
5. Frédéric Le Play,L’Organisation de la famille selon le vrai modèle signalé par l’histoire de toutes les races et de tous les temps, Téqui, Bibliothécaire de l’Œuvre Saint-Michel, Paris,1871.
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manière d’être et de vivre qui soit la meilleure pour tous […]. La famille d’aujourd’hui n’est ni plus ni moins parfaite que celle de jadis : elle est autre parce que les circonstances sont 6 autres . » Mais Le Play a au moins eu le mérite de montrer que la forme la plus élémentaire de la famille peut connaître de fortes variations au sein d’une même société.
b. – La famille aujourd’hui e LeXXsiècle a été marqué par de profondes modifications. Depuis les années1960, notamment, le nombre de ménages est en forte augmentation. On en comptait15,8millions en 1968contre21,5millions en1990. Parallèlement, les ménages ont une taille plus restreinte. Ils se composaient en moyenne de trois personnes en1968contre seulement deux et demie en 1990. Cette diminution s’explique par de nombreux phéno-mènes. Citons par exemple le mouvement de décohabitation des générations, la multiplication des divorces ou encore la prolongation des études. Un tiers des ménages sont ainsi constitués d’une seule personne. La majorité des deux tiers restants se composent de familles monoparentales, de couples avec enfants et de couples sans enfant. Les couples sans enfant croissent légèrement (26,5% en1968contre27,8% en1990). Les couples avec enfants, sont, eux, un peu moins nombreux, mais ils sont sur-tout de taille plus réduite (beaucoup d’enfants uniques) et ils sont de plus en plus souvent recomposés. Les familles mono-parentales, enfin, sont en forte augmentation et le parent de référence est de plus en plus jeune.
6. Émile Durkheim, « Introduction à la sociologie de la famille »,Textes III, Minuit,1975.
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Ces évolutions rendent d’autant plus incertaine une défini-tion précise d’une forme familiale élémentaire. Ce qui est certain, c’est qu’on assiste à la fin du modèle dominant de la famille nucléaire décrite par Parsons. Ce modèle, surtout adapté au contexte américain des années19401960et de la France de l’après-guerre, est aujourd’hui largement contesté. Mais peut-on pour autant en imaginer la fin ? Les chiffres semblent indiquer une forte hétérogénéité des formes fami-liales. Pourtant, une approche de type longitudinal indiquerait que ces évolutions pourraient correspondre aux différentes étapes du cycle de vie. Dans cette vision assez linéaire, les étapes successives de mise en couple seraient les suivantes : on habite d’abord seul le temps de finir ses études, puis on coha-bite avec un partenaire, puis on se marie, puis on a des enfants, puis, si on divorce, on se remarie peut-être. Alors doit-on par-ler d’une pluralité des types familiaux ou d’une diversification des étapes de mise en couple ? Ces deux possibilités ne sont pas forcément contradictoires et c’est à ce double mouvement que la famille contemporaine est aujourd’hui confrontée. La forme nucléaire de la famille telle que l’a définie Parsons ne peut donc pas être vue comme un invariant histo-rique. Si la famille est bien une donnée universelle, dans la mesure où il n’existe aucune société dépourvue d’une institu-tion remplissant les mêmes fonctions et obéissant aux mêmes lois (comme la prohibition de l’inceste), la variabilité de ses formes et de son fonctionnement démontre qu’elle n’est pas un phénomène naturel, mais au contraire un phénomène social et culturel.
Conclusion La famille constitue un terrain singulièrement propice à la rencontre de différentes disciplines universitaires. La sociolo-gie, l’histoire, l’anthropologie ou encore la psychologie ont