La France face au génocide des Arméniens

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En 1915, un événement – l’extermination des Arméniens ottomans – fait basculer le monde dans l’ère des tyrannies et des crimes de masse. Le traité de Lausanne signé avec la Turquie, huit ans plus tard, scelle la disparition de l’Arménie plurimillénaire, à l’exception de la Petite République des régions russes, soumise à la terreur stalinienne. Parmi les Alliés, la France porte une lourde responsabilité dans le premier génocide du XXe siècle et l’abandon des survivants.
Critiques d’une telle politique impériale, des savants, des écrivains, des intellectuels, des parlementaires et diplomates français, des hommes de foi, rejoints par leurs homologues belges et suisses, choisissent de défendre un devoir d’humanité. Dès la fin du XIXe siècle, ils s’engagent contre l’injustice des grands massacres qui se répètent dans l’Empire ottoman. À la suite de Séverine, Jaurès ou Anatole France, une majorité de dreyfusards se mobilisent. La solidarité devient une cause morale et politique majeure, débouchant sur la formation d’un large « parti arménophile ».
Dans cette étude passionnante, Vincent Duclert révèle l’histoire française de ce génocide tombé dans l’oubli. Il faudra attendre le 29 janvier 2001 pour que le Parlement, retrouvant la mémoire de ses engagements pour les Arméniens, adopte une loi de reconnaissance, tandis qu’intellectuels et historiens réinvestissent le champ de la connaissance du premier génocide.


Historien à l’École des hautes études en sciences sociales (CESPRA), Vincent Duclert est venu à l’étude du génocide des Arméniens par l’affaire Dreyfus, Jean Jaurès et la recherche sur les engagements démocratiques dont il est l’un des spécialistes.
 

Publié le : mercredi 4 mars 2015
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EAN13 : 9782213684673
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Du même auteur

L’Affaire Dreyfus, Paris, Éditions La Découverte, coll. « Repères », 1994, [traduit en allemand par Ulla Biesenkamp sous le titre : Die Dreyfus-Affäre. Militärwahn, Republikfeindschaft, Judenhass, Berlin, Verlag Klaus Wagenbach, 1994]. Nouvelles éditions augmentées, 2006, 2012.

Les Archives (avec Sophie Cœuré), Paris, Éditions La Découverte, coll. « Repères », 2001, réédition actualisée et augmentée, 2011.

L’Histoire contre l’extrême droite. Les grands textes d’un combat français, Paris, Mille et une nuits, 2002.

Alfred Dreyfus. L’honneur d’un patriote, Paris, Fayard, 2006.

Dreyfus est innocent ! Histoire d’une affaire d’État, Paris, Larousse, 2006, nouvelle édition actualisée, 2009.

Dreyfus au Panthéon. Voyage au cœur de la République, Paris, Galaade Éditions, 2007.

La France. Une identité démocratique. Les textes fondateurs, Paris, Le Seuil, 2008.

Le Bal du Moulin de la Galette de Renoir, Paris, Armand Colin, coll. « Une œuvre, une histoire », 2008.

Actualités de Mai 68. La gauche, la politique et l’histoire, Paris, Mediapart (http://www.mediapart.fr/files/ActualiteDeMai68-Duclert.pdf), 2008.

La Gauche devant l’histoire. À la reconquête d’une conscience politique, Paris, Le Seuil, 2009.

L’Europe a-t-elle besoin des intellectuels turcs ?, postface d’Hamit Bozarslan, Paris, Armand Colin, coll. « Éléments de réponse/Libertés d’historien », 2010. Traduction en turc actualisée et augmentée : Türkiye’de Demokratik Karşi Cikis. Aydin ve Sanatçi Girişimleri, Istanbul, Belge Yayınları, 2012.

La République imaginée (1870-1914), préface d’Henry Rousso, Paris, Belin, coll. « Histoire de France », 2010, (2édition 2012, 3édition 2014).

L’Avenir de l’histoire, Paris, Armand Colin, 2010.

L’Affaire Dreyfus. Quand la justice éclaire la République, Toulouse, Éditions Privat, 2010.

« Maison de l’histoire de France ». Enquête critique (avec Isabelle Backouche), Paris, Éditions de la Fondation Jean-Jaurès, 2012 (avec annexes publiées en ligne sur le site de la Fondation Jean-Jaurès).

Réinventer la République. Une constitution morale, Paris, Armand Colin, coll. « Le temps des idées », 2013.

Jaurès 1859-1914, la politique et la légende, Paris, Autrement, coll. « Vies parallèles », 2013 (2édition, mai 2014).

Jean Jaurès. Combattre la guerre, penser la guerre, Paris, Fondation Jean Jaurès, coll. « Les essais », 2013.

Jean Jaurès (avec Gilles Candar), Paris, Fayard, 2014 (Prix du Sénat du Livre d’histoire 2014 ; Grand Prix de la Biographie-Histoire de l’Académie française 2014).

Occupy Gezi. Un récit de résistance à Istanbul, Paris, Demopolis, 2014.

Directions d’ouvrages

Avenirs et avant-gardes en France, xixe-xxe siècles. Hommage à Madeleine Rebérioux (direction, avec Rémi Fabre et Patrick Fridenson), Paris, Éditions La Découverte, 1999.

Serviteurs de l’État. Une histoire politique de l’administration française 1875-1945 (direction, avec Marc Olivier Baruch), Paris, Éditions La Découverte, coll. « L’espace de l’histoire », 2000.

Justice, politique et République, de l’affaire Dreyfus à la guerre d’Algérie (direction, avec Marc Olivier Baruch), Bruxelles, Complexe, coll. « Histoire du temps présent », 2002.

La Politique et la Guerre (direction, avec Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker, Sophie Coeuré, Frédéric Monier, La Politique et la guerre. Pour comprendre le xxe siècle européen. Hommage à Jean-Jacques Becker, Paris, Éditions Agnès Viénot-Noesis, 2002.

Dictionnaire critique de la République (direction, avec Christophe Prochasson), Paris, Flammarion, 2002, nouvelle édition augmentée, 2007.

Il s’est passé quelque chose… le 21 avril 2002 (direction, avec Christophe Prochasson et Perrine Simon-Nahum), Paris, Denoël, coll. « Médiations », 2003.

Quel avenir pour la recherche ? (direction, avec Alain Chatriot), Paris, Flammarion, 2003.

Le Gouvernement de la recherche. Histoire d’un engagement politique, de Pierre Mendès France au général de Gaulle (1953-1969) (direction, avec Alain Chatriot), Paris, La Découverte, coll. « Recherches », 2006.

Le Colonel Mayer, de l’affaire Dreyfus à de Gaulle. Un visionnaire en République (direction), Paris, Armand Colin, 2007.

Les Événements fondateurs. L’affaire Dreyfus (direction, avec Perrine Simon-Nahum), Paris, Armand Colin, coll. « U », 2009.

Quel musée d’histoire pour la France ? (direction, avec Jean-Pierre Babelon, Isabelle Backouche et Ariane James-Sarazin), Paris, Armand Colin, coll. « Éléments de réponse/Libertés d’historien », 2011.

The French Republic. History, Values, Debates (direction, avec Edward Berenson et Christophe Prochasson), Ithaca, Cornell University Press, 2011.

Éditions critiques de textes

Élie Halévy, Correspondance 1891-1937, textes réunis et présentés par Henriette Guy-Loë et annotés par Monique Canto-Sperber, Vincent Duclert et Henriette Guy-Loë, préface de François Furet, Paris, Bernard de Fallois, 1996.

Jean Jaurès, Les Preuves, préface de Jean-Denis Bredin, introduction de Madeleine Rebérioux, notes et annexes par Vincent Duclert, Paris, La Découverte, 1998.

Le Parlement et l’Affaire Dreyfus. Douze années pour la vérité (notes, annexes et introduction), Paris, Assemblée nationale et Société d’études jaurésiennes, 1998.

Michel Rocard, Rapport sur les camps de regroupement et autres textes sur la guerre d’Algérie (édition critique établie avec Pierre Encrevé), Paris, Mille et une nuit, coll. « Document », 2003.

« Écris-moi souvent, écris-moi longuement… ». Correspondance de l’île du Diable (édition), préface de Michelle Perrot, Paris, Mille et une nuits, 2005.

Savoir et Engagement. Écrits normaliens sur l’affaire Dreyfus (édition) Paris, Éditions Rue d’Ulm, 2006.

Jean Jaurès, Il faut sauver les Arméniens (édition), Paris, Mille et une nuits, 2006, rééd. 2015.

Madeleine Rebérioux, Vive la République ! (édition avec Gilles Candar), postface de Michelle Perrot, Paris, Éditions Démopolis, 2009.

Élisabeth Schmidt, La Tristesse des abandons. Souvenirs d’une femme pasteur dans la guerre d’Algérie 1958-1963 (édition avec Gabrielle Cadier), Paris, Armand Colin, coll. « Recherches/Documents », 2013.

Émile Zola, La vérité en marche¸ textes sur l’affaire Dreyfus présentés par Vincent Duclert, Paris, Tallandier, coll. « texto », 2013.

Jean Jaurès, La République (édition par Vincent Duclert, introduction, postface), Toulouse, Privat, 2014.

Élie Halévy, Correspondance et écrits de guerre 1914-1918 (édition avec Marie Scot), Paris, Armand Colin, 2014.

À la mémoire de Pierre Vidal-Naquet
et de Joan Bryan Gonzalez Waterman, grand reporter

Avant-propos

Le génocide des Arméniens de l’Empire ottoman déclenché après la grande rafle des notables et intellectuels de Constantinople le 24 avril 1915 a été réalisé en moins d’un an par le comité Union et Progrès (CUP) des Jeunes-Turcs au pouvoir depuis le coup d’État du 25 janvier 1912. L’extermination s’est prolongée bien au-delà du terme de la Première Guerre mondiale et de la victoire des Alliés, lors de nouveaux massacres en Anatolie, en Cilicie et dans le Caucase jusqu’en 1922.

À cette date, les Arméniens ont quasiment disparu des régions historiques d’Asie Mineure qui les ont vus naître. L’émergence de la Turquie moderne, bâtie sur les ruines de l’Empire ottoman et reconnue par le traité de Lausanne de 1923, a officialisé cette éradication. N’est demeuré en Orient qu’à peine un demi-million d’Arméniens dans la petite république d’Arménie, sans ressources, abandonnée des Alliés, et rapidement prisonnière du totalitarisme soviétique.

Au total, sur les 2 millions d’Arméniens vivant dans l’Empire à la veille de la guerre mondiale1, 1,3 million d’entre eux ont été exterminés entre 1915 et 1917, auxquels se sont ajoutées les victimes des tueries systématiques opérées par les forces kémalistes lancées à la conquête de la Turquie à partir de 1919. Les 300 000 victimes des grands massacres de 1894-1896 et de la destruction des populations arméniennes de Cilicie en 1909, ainsi qu’à cette période un nombre au moins aussi élevé de morts par famine et épidémies, doivent être comptabilisées dans le bilan du premier génocide contemporain (si l’on excepte l’extermination des Héréros en 1904 par l’Allemagne dans sa colonie du Sud-Ouest africain).

Ce sont donc 1,5 million d’Arméniens qui ont péri, dans des souffrances indescriptibles infligées par la volonté des pouvoirs d’État et d’un nationalisme ethnique décrétant l’élimination nécessaire de la minorité religieuse la plus nombreuse et la plus fidèle de l’Empire ottoman. 300 000 survivants parviennent à fuir vers l’Arménie russe en 1916, les autres rescapés se réfugient après la guerre dans les mandats et territoires sous tutelle occidentale (Syrie, Liban, Palestine…), ainsi qu’en Europe – en France particulièrement – et en Amérique du Nord et du Sud. Enfin 100 000 enfants, des filles généralement, sont capturés, violés pour beaucoup, parfois adoptés, toujours convertis de force.

Aujourd’hui, la mémoire de ces orphelins affleure à la surface de la société turque comme l’histoire du génocide des Arméniens progresse en Turquie malgré le négationnisme d’État toujours en vigueur à Ankara et chez ses alliés azéris. En France et en Europe, la reconnaissance s’est affirmée dès les années 1980 alors que, durant des décennies, les descendants arméniens ont seuls affronté le traumatisme d’un anéantissement inconnu dans l’histoire contemporaine et refusé tant par les assassins que par ceux qui les avaient vaincus. En effet, après 1923, aucun jugement, aucune réparation n’ont été accordés au peuple arménien.

La déclaration alliée du 24 mai 1915 dénonçant un « crime contre l’humanité et la civilisation » et annonçant l’action de la justice après guerre reste sans lendemain. C’est au contraire un renoncement aux engagements solennels qui se réalise après 1918. L’oubli du premier génocide, l’abandon des survivants, l’absence de reconnaissance, de justice et de réparation encouragent le déclenchement par l’Allemagne nazie d’un deuxième génocide. Il est prouvé qu’Hitler a dit, lors d’un discours adressé à ses généraux à la veille de l’invasion de la Pologne : « Qui se souvient de l’extermination des Arméniens ? » Le chancelier-führer insistait sur la passivité des puissances afin d’exhorter ses troupes à la plus implacable terreur sur les populations civiles2. Le génocide des Arméniens n’a pas été un modèle pour la Solution finale. Mais il en a renforcé la possibilité et l’opérationnalité, d’autant mieux qu’au sein du proche entourage d’Hitler agissent des officiers qui ont servi dans l’Empire ottoman3.

Comme l’Europe, la France est partie prenante du génocide des Arméniens. Elle l’est au point que l’événement a constitué une partie de son identité. La France s’est construite dans un rapport complexe, douloureux et parfois dramatique avec ce génocide. La disparition du peuple arménien de l’Asie Mineure appartient à l’histoire nationale, qu’elle transforme en lui conférant des ancrages internationaux, moraux et intellectuels sans équivalent. Si la France demeure aujourd’hui si importante pour les Arméniens, l’Arménie disparue l’est autant pour la France. Dans la disparition de l’Arménie se reflètent comme la disparition de la France elle-même, de ses idéaux démocratiques et de sa qualité de nation humaine. On est loin du discours qui voudrait que la France est étrangère au génocide des Arméniens.

La France qui porte en elle la responsabilité pour l’Arménie est au cœur de ce livre. En ressort l’histoire d’une nation confrontée au devoir de solidarité à l’égard d’un peuple menacé, aux lois de l’humanité qui animent sa constitution morale4. La relation française avec le premier génocide et la disparition de l’Arménie composent un voyage dans la fabrique de la pensée nationale. Avec l’Arménie, la France éprouve sa relation au monde, son rapport aux événements indépassables, son lien avec les pays disparus. Avec le premier génocide du xxe siècle et la faillite de la politique européenne en Orient, la France est confrontée à une question universelle, celle de la solidarité pour les peuples sacrifiés, dont l’abandon crée un remords imprescriptible. La France a une dette à acquitter envers les Arméniens exterminés, celle de reconnaître leur histoire qui est en même temps la sienne tant le génocide a résonné dans la conscience des forces intellectuelles et morales.

La passivité des autorités françaises devant le génocide des Arméniens et ses interminables signes avant-coureurs a entraîné pendant plusieurs décennies une réponse de la société civile. Sans être massive, celle-ci est politiquement et moralement très significative. Doublement démocratique – parce qu’il s’agit de la volonté libre d’un peuple et de la liberté d’un autre –, elle révèle comment une tragédie sans nom qui ne concerne pas la France au départ l’oblige à tout repenser de ce qu’elle est et de ses responsabilités comme nation politique dans le monde. Et par ce processus, ce peuple étranger devient à part entière la France elle-même. Si l’Arménie n’est plus, elle a cependant écrit les pages les plus cruciales de la France contemporaine comme ce livre entend le démontrer. En cela, elle dure toujours. Sa liberté politique, que les Arméniens ont défendue dans l’Empire ottoman avec les démocrates turcs et qui a été la cause principale de sa disparition – car le génocide a exterminé aussi bien une ethnie religieuse qu’un groupe représentatif d’une demande de démocratie –, survit en France. En raison de l’engagement contre le génocide des Arméniens, la liberté arménienne est venue s’associer à la liberté française pour n’en former qu’une.

Cette survivance arménienne au plus profond des idéaux politiques français ne signifie pas que la France à travers ses institutions et ses pouvoirs officiels s’est préoccupée de la survie des Arméniens. La mobilisation des élites intellectuelles nationales ne peut éclipser le complet abandon auquel sont livrés les Arméniens ottomans au cours de l’ultime phase de leur histoire. Le constat de cette politique et de sa continuité, du milieu du xixe siècle au milieu du xxe siècle, ne s’oppose pas seulement à la définition que la France s’est donnée d’elle-même dans le monde, une nation préoccupée par les droits de chaque homme et le sort de l’humanité souffrante. Cette permanence du renoncement contredit aussi ses engagements inscrits dans des déclarations d’État et des traités internationaux.

En Orient particulièrement, où elle se confronte à d’autres puissances européennes, la France obéit à des logiques de nation impériale qui définissent sa diplomatie, une diplomatie d’Empire développant des formes de raison d’État qui s’opposent à la montée des principes d’humanité à l’œuvre au même moment dans ces sociétés impériales. La crise qu’elles subissent, et qu’a étudiée en 2001 Christophe Charle5, résulte de cet affrontement entre deux visions de la nation, puissance impériale ou communauté des citoyens6. La France face au génocide des Arméniens révèle son dédoublement entre ces formes politiques en tension. L’opinion publique, les intellectuels qui l’animent, les savants qui établissent un fondement de connaissance opposent cette communauté des citoyens, porteuse des lois de l’humanité, à la France impériale servie par les seuls intérêts de puissance. Devant la catastrophe arménienne, l’action dessine le visage d’une autre France solidaire du destin des peuples et des individus détruits par la raison d’État ou le fanatisme idéologique. Peu d’engagements français révèlent à ce point, et sur la longue durée, la construction internationale de la nation et son rapport au monde. Et que cette action pour les Arméniens se soit liée à d’autres grands événements de signification morale, comme à l’affaire Dreyfus en son temps, souligne l’importance de l’Arménie disparue pour l’histoire des imaginaires sociaux. Ces derniers sont difficiles à appréhender. La cause arménienne peut aider à comprendre ce que furent les attentes réelles d’une société durant le temps de sa modernité politique.

Pour toutes ces raisons, le génocide des Arméniens doit être étudié et reconnu, et le négationnisme repoussé avec les mêmes armes de la connaissance avec la plus grande détermination. Le négationnisme n’est pas uniquement un scandale de la vérité historique et du droit des génocides. Il s’attaque également à une composante essentielle de la nation française incarnée dans sa part d’humanité. La France ne se définit pas en effet seulement par son territoire, son État et son régime. Elle se construit dans l’engagement d’une société pour des valeurs qui la dépassent et la rattachent au monde.

La politiste américaine Samantha Power a démontré pour les États-Unis comment la réaction de la société intellectuelle aux génocides contemporains n’a pas seulement représenté une réponse civile et démocratique compensant l’inaction coupable des responsables gouvernementaux. La nation américaine confrontée au fait génocidaire est contrainte de retravailler en profondeur ce qui la constitue idéalement. Le génocide est un événement d’une dimension historique et anthropologique tel qu’il ébranle les fondements des sociétés démocratiques, même lorsqu’elles paraissent éloignées ou sans lien apparent avec les peuples exterminés. L’étude de Samantha Power a illustré cette loi. Son livre en 2002, couronné par le Pulitzer Price, a suscité une forte résonnance aux États-Unis et dans de nombreux pays au fil des traductions, à l’exception toutefois de la France et de la Turquie7.

Selon l’universitaire, on observe nettement un lien étroit entre la démocratisation de la société américaine et la lutte contre le génocide des Arméniens. Les idéaux des États-Unis ont porté cet engagement et, en retour, celui-ci leur a donné une nouvelle force, une plus grande actualité. Le même schéma s’applique pour la Turquie d’aujourd’hui. L’enjeu n’est pas, pour ce pays, d’être en paix avec son histoire. Il s’agit avant tout de comprendre qu’une démocratie est concernée dans ses fondements constitutionnels et moraux par la question du génocide. Écrire et agir en Turquie sur le génocide des Arméniens est un acte aux conséquences politiques et morales majeures, qui engage l’éthos de ceux qui s’y consacrent, jusqu’à accepter les risques définitifs d’une telle enquête à l’image du journaliste d’origine arménienne Hrant Dink, écrivain, historien et militant des droits de l’homme, assassiné à Istanbul le 19 janvier 2007, devant le siège de son journal Agos, par des réseaux nationalistes animés par la haine ethnique. Cette violence criminelle est le dernier stade du négationnisme et la Turquie démocratique ne peut plus tolérer cette pathologie d’État qui prolonge le génocide en niant l’extermination d’un peuple.

La France est concernée elle aussi par le négationnisme, par exemple à travers les pressions répétées des autorités turques pour faire retirer des programmes scolaires l’étude du génocide des Arméniens, notamment en classe de troisième où, depuis la rentrée 2012, elle s’inscrit dans le cours sur la Première Guerre mondiale comme acheminement « vers la guerre totale »8. La contestation de ces savoirs enseignés, y compris depuis le sol français par l’intimidation des familles et des élèves, n’est pas acceptable et doit être condamnée avec fermeté. Si le négationnisme abîme la vérité historique et la volonté de sa recherche qui définissent les sociétés démocratiques, il affecte aussi et menace cette expérience née du refus de l’injustice.

La connaissance de cette réponse française au long génocide des Arméniens n’a pas pour seules conséquences d’éclairer la part internationale d’une nation et de comprendre les responsabilités françaises dans la disparition de l’Arménie. Penser au xxie siècle la question du génocide des Arméniens concourt à se prémunir contre de futurs génocides. On ne pourra repousser les régimes de tyrannie et les guerres de terreur qu’en restituant ce que fut, pour l’humanité, l’extermination de ce peuple et qu’en comprenant l’impuissance collective devant cet événement, en dépit de l’invention d’un outil d’action, les lois de l’humanité.

Au moment où des citoyens français, à la fin du xixe siècle, s’engagent en faveur des Arméniens comme si leurs plus proches étaient en danger, les mêmes actions se produisent en Belgique, en Suisse, et dans d’autres foyers de langue française. C’est à Genève que se crée après la Première Guerre mondiale, et alors que les massacres d’Arméniens se poursuivent en Asie Mineure, la Ligue internationale philarménienne. La langue française ne relève pas seulement d’une facilité de communication. Elle porte également des valeurs communes et les fait vivre parmi ceux qui l’emploient.

Cette dimension linguistique dans la mobilisation arménophile européenne résulte bien sûr de l’usage encore étendu de la langue française dans la diplomatie des puissances internationales. De fait, les rapports, dépêches, correspondances et traités diplomatiques sont rédigés en français. La documentation sur la « question arménienne » est largement produite dans cette langue, à commencer par le témoignage des victimes recueilli et transmis en Europe. Cette communauté de langue entre le peuple victime et les défenseurs européens s’explique par l’attente très forte qui est placée dans la France par les minorités religieuses de l’Empire ottoman. Les Juifs, les Arméniens, les Assyro-Chaldéens sont d’autant plus attirés par ce pays imaginaire qu’ils ne peuvent se projeter dans un rêve d’indépendance nationale comme les Grecs et d’autres peuples balkaniques. Leur horizon est constitué largement par un rêve de France qui s’exprime dans l’acquisition de sa langue et une passion pour sa culture, pour ses livres notamment, leur permettant d’entrer en communication directe avec ce pays. Le français a aussi été la langue des Grecs, des Levantins et d’une bonne partie de la bourgeoisie laïque de l’Empire ottoman puis de la République. Il a éveillé bien des espoirs dans cette Europe d’Orient.

Au milieu de livres d’occasion d’une librairie d’Istanbul, non loin de l’ancienne Grande Rue de Péra devenue Istiklal caddesi après la guerre de Libération nationale et l’instauration de la République turque, je suis tombé il y a vingt-cinq ans sur un exemplaire de la traduction du roman de l’écrivain juif allemand Franz Werfel sur la résistance arménienne au génocide de 19159. Les pages du roman étaient coupées. Il avait été lu et relu. La découverte des Quarante jours du Musa Dagh, un matin d’hiver 1988 dans la ville baignée de brouillard, a compté pour l’écriture de ce livre. La trace de ce roman ne m’a plus quitté, comme la manifestation d’une Turquie du souvenir et de la connaissance. Pas à pas, j’ai tenté de reconstituer les contours de cet autre pays que j’avais approché, dans la beauté d’Istanbul et des paysages d’Anatolie. Trois livres sont nés sur les mouvements démocratiques en Turquie, dont l’un publié en langue turque10.

Rapportée à mes travaux sur la France politique, sur les intellectuels et sur la République, une telle recherche portant sur le génocide des Arméniens peut étonner. Je suis venu à ce sujet en démêlant les fils des combats républicains. L’engagement dreyfusard procède en effet largement des acquis d’un combat antérieur pour sauver les Arméniens ottomans victimes dès cette époque, selon les mots de Jean Jaurès, d’une « guerre d’extermination ». L’engagement pro-arménien précède d’à peine deux ans l’affaire Dreyfus. Celle-ci lui est directement liée. Jaurès, que nous avons étudié11, et de nombreux intellectuels dreyfusards, dont particulièrement des historiens, réalisent ce passage d’un engagement à l’autre, du refus de la persécution anti-arménienne à la lutte contre la persécution anti-juive. Ce combat d’avant-garde offre la possibilité de ré-éprouver le lien entre savoir et citoyenneté, entre morale et politique démontré dans l’Affaire. En 1999, alors que je travaillais à ma thèse de doctorat sur l’engagement des savants dreyfusards12, j’avais avec Gilles Pécout ouvert ce dossier de l’engagement pro-arménien pour un colloque sur les « exclus en Europe ». Cette communication à deux voix et la contribution écrite qui a suivi sont à l’origine de cette étude : elle en constitue comme la poursuite et le prolongement, quinze ans plus tard13. La recherche répond à des temporalités longues. Longtemps après, on réalise ce qu’on a décidé de faire, au moment où l’on se pense en mesure de l’accomplir, parce que l’on ne travaille pas seul non plus, parce que l’on avance en compagnie d’autres chercheurs à la générosité sans égal, et parce que des éditeurs, des éditrices font ce qui doit être fait pour que vivent les livres14.

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