La guerre qui n'aura pas eu lieu

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« En tant qu’envoyée spéciale en Tchétchénie, je suis fière, mais également profondément triste d’avoir pu apporter mon témoignage sur ce sombre conflit.
En 1999, c’était mon devoir de journaliste ; aujourd’hui, cela reste mon devoir tout court. C’est pourquoi j’ai décidé de publier ces nouvelles pages sur cette guerre qui se perpétue dans l’indifférence quasi générale et dont on pourra bientôt dire qu’elle n’aura pas eu lieu. »
Publié le : mercredi 10 mars 2004
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EAN13 : 9782213656533
Nombre de pages : 220
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Avant
le 11 septembre 2001
En avril 2000, l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe suspend le droit de vote de la Russie pour cause de violations des droits de l'homme en Tchétchénie. Ce geste diplomatique très fort n'empêche cependant pas les autorités russes de continuer à mener leur propagande alors que, militairement, le conflit est déjà dans l'impasse. Quatre mois plus tard, en pleine trêve estivale, à Moscou, médias et responsables de l'armée prêtent à nouveau une attention toute particulière au Daguestan, république frontalière située à l'est de la Tchétchénie. Selon des sources militaires, plusieurs groupes de combattants indépendantistes se seraient massés à proximité de sa frontière administrative.
Près d'un an auparavant, le 3 août 1999, c'est justement le franchissement de cette frontière par les groupes armés de Chamil Bassaïev et de son chef de guerre arabe, Khattab, qui avait provoqué l'ire de Moscou et l'envoi de bombardiers pour « nettoyer le terrain ». Sur place, à Tchabanmakhi et Karamakhi, les deux villages daguestanais « attaqués », on n'a pas oublié. « On savait parfaitement qui était wahabbite et qui ne l'était pas, m'avait rappelé sur place un habitant de Karamakhi. Mais jamais on n'aurait pensé être attaqués par des combattants désireux d'instaurer l'ordre islamique. » Pourtant, c'est pour empêcher l'instauration de cet « ordre islamique » dans une importante république du Caucase que la Russie s'est à nouveau engagée militairement.
La confusion règne : d'un côté, les autorités russes sèment la panique en annoncant des mouvements de troupes indépendantistes ; de l'autre, Victor Kazantsev, un des officiers russes parmi les plus influents
5, multiplie les déclarations contradictoires sur d'éventuelles négociations qui n'auraient pas seulement lieu avec Aslan Maskhadov, le président indépendantiste élu en 1997, mais aussi avec « tous ceux qui veulent la paix ». Il ajoute que « ces pourparlers n'ont qu'un seul but : la capitulation des indépendantistes ». On est bien loin de la table ronde qui, en 1996, avait rassemblé représentants des combattants (dont Aslan Maskhadov qui, à l'époque, n'était pas encore président) et généraux russes. Cependant, Maïerbek Vatchagaïev, représentant du président tchétchène en Occident, rétorque que « la partie tchétchène ne mène aucun pourparler à aucun niveau », puisque Aslan Maskhadov ne considère comme interlocuteur valable dans d'éventuelles négociations que Vladimir Poutine, son homologue à la tête de la Fédération de Russie.
Pour faire enfler la rumeur, le général Gueorgui Chpak affirme par ailleurs qu'Aslan Maskhadov et Khattab ont été grièvement blessés au cours d'« opérations spéciales » des troupes russes, ce que le service de presse de Maskhadov s'empresse de démentir. « Tôt ou tard, les chefs rebelles seront éliminés, ils ne sortiront pas vivants » de ce conflit, conclut Chpak. Ce leitmotiv est repris à Moscou par l'ensemble des militaires et du personnel politique. Quatre ans plus tard, les chefs de guerre promis à la mort sont toujours là.
Le 6 août est aussi la date anniversaire de la reprise de Grozny aux forces russes par les combattants indépendantistes. En 1996, cet événement avait entraîné le retrait total des troupes russes qui avaient ainsi reconnu leur défaite. Cette année ce n'est plus le cas, et les Russes le font savoir : au jour dit, toutes les chaînes de télévision diffusent des images des vaillantes forces russes en Tchétchénie, censées avoir repoussé une récente attaque près de la capitale, filmée en direct par les caméras de la première chaîne : il s'agit d'un long plan fixe et noir ponctué de claquements d'armes à feu. Commentaire laconique du journaliste : « Après les coups de feu russes, l'ennemi n'a pas répliqué. »
Dans les mois qui ont suivi mon interpellation par le FSB en février 2000, j'ai accepté de faire un voyage avec l'armée russe afin que mes lecteurs puissent apprécier la différence entre les informations recueillies en liberté et celles glanées au cours d'un voyage « organisé » durant lequel je suis contrainte de respecter un emploi du temps et le choix de mes interlocuteurs. Dès ma descente d'avion à Mineralnye Vody, où les militaires doivent nous accueillir, je me sens surveillée. Alors que je tarde à rejoindre le groupe, deux d'entre eux demandent à voix haute : « Où est Anne Nivat ? » M'ayant identifiée, ils ont l'air surpris : sans doute je ne corresponds pas vraiment à l'image qu'ils se font d'une correspondante de guerre. Ils semblent avoir reçu pour instruction de me garder spécialement à l'œil, craignant sans doute qu'en raison de mon « passé tchétchène » je cherche à leur filer entre les doigts... Je les rassure en expliquant que, cette fois, j'ai décidé de jouer le jeu de leur côté.
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