La planète Bazar - Comment la surconsommation détruit la planète et ce qu'il faut faire pour s'en so

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"Si toute la planète devait consommer ce que consomme un américaince n'est pas une planète dont nous aurions besoin mais de 3 à 5 planètes." Ce constat a amené l'auteur à réaliser une video qui fait sensation sur le net : storyofstuff.com, déjà visionné par plus de 10 millions de personnes dans le monde!
 Ce livre percutant  dénonce avec vigueur les excès de la société de consommation. L'auteur explique en termes simples comment les "choses", nos T-shirts, nos ordinateurs, nos canettes de bière, etc. sont produits, transportés, consommés puis jetés... au détriment de notre environnement. Le message est clair : nous avons trop de "choses" et la plupart sont nocifs. Après avoir visité de très nombreuses usines de fabrication et de traitement des déchets, Annie Leonard nous explique pourquoi il est plus économique de remplacer un poste de télévision que de le réparer, pourquoi le marketing nous incite à nous débarrasser des objets usagés même en bon état, dans quelles conditions travaillent les ouvriers haïtiens ou les mineurs congolais... Tandis que nous courons  après de nouvelles choses sans qu'elles nous apportent le bonheur.
Le système est en crise mais Annie Leonard nous montre que nous avons le pouvoir de le changer .
Publié le : mercredi 3 novembre 2010
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EAN13 : 9782100556854
Nombre de pages : 384
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grand bazar
c PI 1
e I
Pour fabriq uer un pro duit, il faut d’abord des ingré dients. Cert ains,
bien sûr, n’existent pas à l’état natu rel, notam ment les compo sés
syn thé tiques, et nous les évo que rons. Cepen dant, une grande par-
tie se trouve sous la terre ou à sa surf ace. Il suf t, si l’on peut dire,
de les recueillir ou de les extraire !
Lorsque nous commen çons à exa m i ner les ingréd ients, nous décou-
vrons rapi dem ent que cha cun d’eux, dont les plus essen tiels, en néces -
site bien d’autres, ne serait-c e que pour être extraits de terre, trait és et
prép arés avant d’être uti li sés. Pren ons le cas du papier. Nous n’avons
pas seule ment besoin d’arbres, mais aussi de métaux pour fabri quer les
scies à chaîne et les engins fores t iers, de camions, de trains et même de
bateaux pour achem i ner les grumes jusqu’aux scie ries, et de pétrole pour
que toutes ces machines et les usines elles-m êmes fonct ionnent. Nous
avons besoin d’eau (de beau coup d’eau) pour pro duire la pâte à papier.
En outre, nous uti lis ons géné ra le ment un déco lor ant chi mique (non !)
ou du péroxyde d’hydrogè ne (mieux) pour obte n ir la clarté de papier
sou hai tée. Glo ba le ment, la fabri ca tion d’une tonne de papier requiert
1l’emploi de 98 tonnes de dif ér entes res sources. Croyez-m oi lorsque je
dis qu’il s’agit là d’un exemple plut ôt simple ! C’est pour cette rais on
que nous devons observ er l’écon om ie maté rielle dans sa total ité, sans
oublier de regar d er une carte du monde, pour avoir une image claire de
l’origine de tous les ingré dients compo sant les pro duits qui remp li ront
les rayons des maga sins.
39
rarethrxaet98 tonnes de matériel
1 tonne de papier
Il existe une mult it ude de façons de réfé c hir aux diverses ress ources
qu’ofre la Terre. Pour res ter simple, nous ne nous baser ons que sur trois
catégo ries : les arbres, l’eau et les roches.
Les arbres
Comme je l’ai dit dans l’intro duc tion, ayant grandi à Seattle, la cité
éme raude d’un État (Washington) lui- même émi nemm ent vert, j’aime
les arbres. La moi tié des terres de l’État de Washington sont couv ertes
2de pro f ondes forêts , que j’ai admi rées chaque fois que l’occas ion m’en
a été donn ée. Au cours de mon enfance, j’ai vu avec conster na tion un
nombre crois sant de forêts lais ser place aux routes, aux centres commer -
ciaux et aux mais ons.
En grand is sant, j’ai découv ert qu’il y avait bien d’autres rais ons que
sent i men tales de s’inquiét er du sort des arbres. Les arbres pro duisent
de l’oxygè ne, indispe n sable – l’auriez- vous oublié ? – à notre resp ir a-
tion. Ce seul fait devrait être une moti vation su f sante pour que nous
n’y touc hions pas. Vérit ables pou mons de la plan ète, les forêts fonc -
tionnent en per man ence pour supp rime r le dioxyde de carb one de l’air
(proc ess us appelé sto ckage de dioxyde de car bone) et nous appor ter
l’oxygè ne en retour. Aujourd’hui, les scient i fques qui s’inté r essent au
change m ent clim at ique inventent toutes sortes de modèles élabo rés,
40onér eux et arti f ciels, qui per mett raient de sto cker le car bone de l’atmo-
sphère, dans l’espoir de le frein er. Si vous vou lez mon avis, c’est un peu
du temps perdu… Nous dispo sons déjà d’un sys tème natur el qui non
seule ment retient le car bone, mais nous proc ure l’air même dont nous
avons besoin pour res pirer : les arbres. Et le serv ice est grat uit ! Di f cile
de faire beauc oup mieux…
Ce n’est pas tout : les forêts ofrent d’autres ser v ices vitaux. Elles
recueillent et fltrent l’eau, pré serv ant ainsi le cycle hydrol og ique glob al
de la pla nète et attén uant les phén om ènes d’inond a tion et de séche resse.
Elles assurent la bonne santé du sol en maint e nant en place la couche
végé tale riche en nutrim ents. À quoi pensons-n ous en détruis ant ces
alliés indén iables ?
Autre preuve que la dest ruc tion des forêts est une idée redou table : un
quart des médic am ents prov iennent de la forêt, et de la forêt tro pi cale
3e n p a r t i c u l i e r. Citons juste quelques exemples : le curare, anest hés ique
4et décontrac tant musc u laire, uti lisé en chi rurg ie , ou l’ipéca et la qui-
5 6nine, employés res pec ti ve ment pour trai ter la dys en te rie et la mala ria .
Il n’y a pas long temps, les chim istes occid ent aux se sont inté ressé s à une
plante qui pousse dans les forêts trop ic ales de Madagascar, la perv enche
rose, après avoir appris que les guér is seurs de l’île s’en serv aient pour
soi gner le diabè te. En vertu de ses prop rié tés anti cancé rigè nes, cette
plante entre dans la compos i tion de médic a ments tels que la vincristine
et la vinblastine. Le pre mier est util isé comme trait e ment de la mala die
41de Hodgkin et le second s’est révélé d’une extraord in aire ef c a cité pour
soi gner la leuc é mie de l’enfant – aujourd’hui, les chances de sur vie sont
7de l’ordre de 95 %, contre 10 % avant la décou verte de la plante .
(Malh eur euse ment, bien que les ventes des deux médic a ments repré-
sentent chaque année des cent aines de mil lions de doll ars, les habit ants
8de Madagascar, l’un des pays les plus pauvres au monde , n’en voient
pas la coul eur ! Pro blème pour le moins récurrent…)
S’il est déjà absurde de raser une forêt où que ce soit sur la plan ète, ce
l’est encore plus dans le cas des forêts trop i cales, car elles recèlent une
biod ivers ité d’une richesse incroyable. En règle génér ale, plus les forêts
sont proches de l’équat eur, plus grande est la variété d’arbres et autres
espèces qu’elles abritent. Une par celle de forêt d’une douz aine d’hec-
tares à Bornéo, par exemple, peut conten ir plus de sept cents espèces
d’arbres, soit l’équiv al ent du nombre total d’espèces d’arbres dans toute
9l’Amérique du Nord .
Et les plantes et les autres formes de vie que nous avons découv ertes
jusqu’à présent ne sont qu’un début : la plup art des scient if ques esti m ent
que seule ment 1 % des espèces de la forêt trop ic ale (et de cette seule forêt)
10ont été ident i f ées et étu diées pour leurs prop rié tés bien fai tr ices .
Si la perte n’était pas aussi trag ique, il serait pour le moins iro nique
que ces réserves de subst ances chi miques d’une valeur inest im able soient
détruites au nom du prog rès et du déve loppe ment. Il me semble qu’une
strat ég ie de déve loppe m ent beauc oup plus sage serait de prot é ger ces
forêts à même de nous guér ir (ainsi que de fourn ir l’air que nous resp i -
rons, de réguler les eaux et de modé rer le clim at).
Enfant, j’aimais campe r dans la forêt et n’avais jamais entendu par-
ler de stoc kage du carbo ne, de cycles de l’eau ou de pro duits pharm a-
ceut iques dériv és de plantes. De fait, la rai son essent ielle pour laquelle
j’aimais les forêts était qu’elles constit uaient l’habi tat de nom breux
11ani maux. Près des deux tiers des espèces sur Terre vivent dans les
forêts – depuis les koal as jusqu’aux per ro quets, en pas sant par les singes,
les léop ards, les papillons et les lézards (et j’en passe !). La disp ar it ion de
cet habit at, notamm ent dans les régions d’une riche bio divers ité comme
le sont les forêts trop ic ales, conduit à celle de cen taines d’espèces par
12jour . Une cent aine d’espèces par jour ? Pour vous faire une idée, pen-
sez à tous les chiens que vous ayez jamais vu ; à trav ers le monde, ils
13composent moins de dix espèces (genre Canis) . Et il n’existe qu’une
42seule espèce humaine ! La perte de cent espèces par jour n’est pas une
mince afaire ! Elles pour r aient rece ler des remèdes mira cul eux ou jouer
un rôle vital irrem pla çable dans la chaîne ali ment aire. Accept er qu’elles
disp ar aissent de la carte du monde, c’est un peu comme si vous jetiez
votre ticket de loto avant même d’avoir vérif é que vous n’avez pas le
numéro gagnant.
Imag in ons un inst ant qu’une autre espèce (la Periplaneta fuliginosa,
alias la blatte, par exemple) prenne le contrôle de la plan ète et, chaque
jour, uni quem ent pour satis faire son appét it, s’amuse à éra di quer une
cent aine d’espèces. Qu’en penserions- nous ? À coup sûr, nous trou-
ver ions son comport e ment pour le moins abu sif. Comment nous
défendrions- nous ? En nous révolt ant ? Bien sûr, nous n’aurions pas la
moindre chance – d’un jour à l’autre, nous pour rions être supp ri més, en
même temps que 99 autres espèces.
Les arbres, en plus, n’accueillent pas seulem ent la faune sauv age :
300 mill ions d’ i n d i v i d u svivent dans les forêts et 60 mill ions en
14dépendent presque total em ent . Les forêts repré sentent la princ i pale
source de vie pour plus d’un milliard de per sonnes en état d’extrême
15p a u v r e t é. Elles apportent quatre élém ents indispe ns ables à la surv ie :
la nourr i ture, le fourr age, les fbres et les combus t ibles. Les c o m m u n a -u
tés indi gènes de ces forêts s’y livrent à la cueillette et à la chasse pour
se nourr ir, donn er à mange r à leurs bêtes, se pro cu rer les maté riaux de
construct ion de leurs mais ons et ramasse r le bois à brûl er avec lequel ils
cui ront les ali ments et se chauf er ont.
Pend ant mon enfance et mon adol es cence à Seattle, ma relat ion prin-
ci pale avec les forêts se fond ait sur un cinq uième élém ent : le plais ir. Les
forêts étaient un terr ain de rand on nées, de cam ping, d’observ at ion des
oiseaux et de ski de fond, et pas un lieu de matér iaux de construc tion.
Si je voul ais un casse- croûte, je me diri geais vers le frigo, pas vers la
forêt. Ma connaiss ance du lien entre les forêts et notre surv ie immé-
diate demeur ait essent iell em ent livresque et ne repo sait sur aucune
expé rience. Il a fallu que j’aille à l’étran ger pour découv rir le lien direct
entre les forêts et la prése rv a tion de la vie.
Alors que j’arpen tais la camp agne jadis luxur iante d’Haïti, je ren-
contrais des familles qui, une fois les forêts abatt ues, se retrou vaient
s a n s h a b i t a t i o n . S u i t e à l a td r eu s c t i o n d e s r ac i n e s , q u i m ta ei n a i e n t
la terre en place, et aux inond a tions engend rées par les fortes pluies,
43les coul ées de boue avaient emporté les mais ons. Pas de forêt, pas de
défense contre les inon dat ions. En Inde, j’ai vu des femmes marc her
chaque jour des kilo mètres pour ramas ser les branches, nourr ir les
vaches, répa rer les toits ou cuire le riz. Pas de forêt, pas de four rage,
pas de fbre ou de combus t ibles. Les forêts sont essent ielles à la vie.
La valeur de tous ces serv ices l’emporte lar gem ent sur le prix du bois
extrait d’une forêt anéan tie.
De fait, les écon om istes ont voulu calc ul er les avant ages fnan ciers
qu’ofraient les forêts. En octobre 2008, l’Union euro péenne a réal isé
une étude sur la valeur des serv ices que, chaque année, nous perd ons au
trav ers de la défor est at ion. Cette étude, publiée dans un rappo rt intit ulé
Te Economics of Ecosystems and Biodiversity, éta blit que le coût, pour
l’écon o mie mon diale, de la disp ar it ion des forêts est de très loin supé-
rieur aux pertes éco nom iques dues à la crise banc aire de 2008. En outre,
le rappo rt fait remarq uer que la défo rest a tion entraîne des conséq uences
néfastes qui ne sont pas seulem ent ponct uelles, mais contin ues et per-
16m a n e n t e s. En éva luant les nomb reux serv ices rend us par les forêts et
en étab liss ant combien il nous en coût e rait pour nous adapt er à ces
pertes et assur er les serv ices nous- mêmes, l’étude a calc ulé que le coût
de la défor est at ion repré sent ait annuell em ent entre 2 et 5 milliards de
17dol lars, soit 7 % du PIB mon dial annuel .
En dépit de ces consé quences, et même si les forêts four nissent le bois
des mai sons et les molé cules des médi cam ents, et qu’elles fltrent l’eau et
créent l’air que nous resp i rons, nous conti nuons à les abattre à un rythme
vert ig in eux. Glob a le ment, ce sont 7 mil lions d’hecta res qui dis pa raissent
18chaque année, soit 20 000 hect ares par jour , l’équiv al ent de
deux fois la superf c ie de Paris ou
de trente- trois terr ains de foot-
19ball par minute . Selon l’asso-
ciat ion RAN (Rainforest Action
Network), qui milite pour la pro-
tec tion des forêts, cin quante mille
20espèces d’arbres dis pa raissent chaque année .
Le rythme de la défor est at ion est part ic ul ièr em ent élevé
en Afrique, en Amérique latine, aux Caraïbes et dans une grande par tie
de l’Asie. Selon des rappo rts, les except ions sont la Chine et l’Inde, où les
import ants inves tisse ments réal isé s en plant at ions fores tières faussent les
4421donn ées et masquent le fait que les forêts conti nuent à y être abat tues .
Cepen dant, les plant a tions de bois indust riel dif èrent pro fond é ment
des forêts natur elles. L’object if d’une plan ta tion est de pro duire du bois,
sans consi dér at ion ou presque des nomb reux autres ser vices, res sources
et habi tats que les forêts assurent. Dans ce but, elles font génér al em ent
l’objet d’une gest ion intens ive, sou mises à un espa cem ent régul ier et
vouées à la monoc ulture intens ive d’espèces impor tées, au rend em ent en
bois extrê me ment élevé. Pour tant, il existe une grande dif ér ence entre
ces plant at ions et les forêts natu relles, en termes de divers ité biol og ique,
de résist ance aux malad ies ou de pro duits, en dehors du bois, dont les
indiv i dus et les anim aux dépendent pour leur sur vie. Les plant at ions
fores tières ne conservent génér al em ent que 10 % des espèces vivant
22dans les forêts dont elles occupent désor mais la place . L’appell a tion
de « déserts verts » leur conviend rait mieux. En outre, elles ne créent
que peu d’emplois, aug mentent l’util is ation des pest ic ides et infu e nt de
23façon néga tive sur les cycles locaux de l’eau .
Aussi les scient i fques, les cli mat ol ogues et les écon om istes, pour ne
men tionn er qu’eux, s’accordent- ils à dire que nous avons besoin non
de plant at ions, mais de forêts prim aires. Cepend ant, nous contin uons
à détruire celles-c i, pas seulem ent dans les points sen sibles de la
biodivers ité sous les tro piques, mais sur le continent amér ic ain lui-m ême,
dans les forêts tem pér ées du nord-o uest du Pacif que. J’ai pu le consta ter
par moi-m ême pend ant l’été 1980, époque à laquelle je pass ais la plus
grande part ie de mon temps dans les forêts. Je venais de pas ser mes
exam ens et m’étais ins crite pour part ic ipe r au YYC (Youth Conserv at ion
Corps), pro gramme fédé ral amér ic ain fondé une décenn ie plus tôt pour
perm ettre aux enfants de sort ir des villes, et dans cert ains cas d’échap-
per à la rue, et leur faire découv rir, un été durant, la forêt et ses ser vices.
Nous avons tra vaillé dure ment, étud ié les syst èmes natur els et gagné un
modeste salaire (ainsi qu’un cert ain sens de la vie). Ce fut ma prem ière
expé rience avec ceux et celles que mon coll ègue Van Jones appell era
plus tard les « emplois de col vert ».
Le site du YCC se trouv ait dans le Parc nation al des North Cascades
(État de Washington), une région d’une beauté à cou per le soufe où se
côtoient somm ets alpins et gla ciers ponct ués de lacs bleu crist al qui, lit-
tér al e ment, scint illent sous le soleil, forêts tempé r ées humides vert foncé
et écos ys tèmes de pins secs à bois lourd. Même pour une a matrice de la
forêt telle que moi, cette région était vrai ment un lieu part ic ul ier.
45Jack Kerouac, qui y avait passé un été près de vingt ans aupa rav ant,
rend just ice à la région dans son livre Les Cloc hards célestes : « C’était une
rivière du pays des merveilles, le vide d’une éternité dorée, faite d’odeur de
mousse, d’écorce, de branches, de terre ; de mystérieuses visions ululantes
se dressaient devant mes yeux, tranquilles pourtant et éternelles ; les
arbres faisaient une chevelure aux collines et les rayons de soleil dansaient.
Quand je regardais en l’air, les nuages prenaient des visages d’ermites –
comme moi. Les branches de pins semblaient heureuses de tremper dans
le courant. Les cimes des arbres se perdaient dans le brouillard. Les feuilles
s’agitaient dans la brise du nord-ouest comme si elles avaient été créées
pour leur propre joie. Les neiges les plus hautes, à l’horizon, semblaient
vierges, berceuses et chaudes. Tout était éternel, détendu et vivan t; tout
24était au-delà de la vérité, au-delà de l’espace vide et bleu. » .
Au milieu de cette incroyable beauté natur elle, mes nou veaux amis
du YYC et moi-m ême, nous pass âmes nos jour nées à débar ras ser les
sen tiers des branches tom bées, à enterr er les restes de feux de camp lais-
sés par des cam peurs négli gents, à entret e nir le labo ra toire local d’alev i -
nage de saum ons et à approf ond ir notre connais sance de l’éco syst ème
de la forêt grâce à des étu diants dont les compét ences me remp liss aient
d’admir at ion. Le prog ramme fut un suc cès, pour moi du moins. Au
début de l’été, j’aimais la forêt, car je m’y sent ais bien : à la fois prot égé e
et humble face à quelque chose de presque divin. À la fn de l’été, j’avais
compris que les feuves, les pois s ons et la plan ète dépendent tous des
forêts. Je quit tai le site en me prom et tant de les prot ége r.
Cet été-l à, pour la prem ière fois, je vis de près les forêts coupé es à
blanc. La coupe à blanc ou coupe rase désigne une techn ique consis -
tant à abattre tous les arbres d’une zone. Toutes les racines, toutes les
feurs sau v ages, toute la vie. Le sol est rasé comme le crâne d’un détenu,
de telle sorte qu’il ne reste rien que quelques souches dis per sées et des
buis sons secs. Cert ains sites cou pés à ras ont été compar és, à juste titre,
à une ville ravagé e et grêlée par les bombes telle que Bagdad. Préc éd em -
ment, ces forêts rasées, je les avais vues depuis le hublot d’un avion ou
la vitre d’une voit ure, tand is que nous pass ions à proxi mité et que nous
nous en éloi gnions aussi vite que pos sible. Cepend ant, cet été-l à, nous
les parc our ûmes à pied pour mieux comprendre les dégâts que prov o-
quait la coupe à blanc. Nous pré le vâmes l’eau dans les ruisse aux qui
cour aient sous le sol afn d’iden t if er les chan gem ents interv en us dans
46la tempé ra ture, l’oxygè ne et la vie aquat ique. Je reçus un vérit able choc
en constatant l’éten due des domm ages, bien au- delà des limites de la
coupe, vérit able polit ique de la terre brûl ée.
Par contraste avec les forêts, dont les arbres font ofce d’immenses
éponges qui retiennent l’eau dans leurs feuilles, leurs troncs et leurs
racines, régulent son écoul em ent en ruisse aux et en feuves, les zones
cou pées à blanc ne maint iennent pas la terre et n’absorbent pas l’eau.
Lors des fortes pluies, l’eau dévale des coll ines coupé es à ras, entraîn ant
glisse ments de terr ain, inond a tions et ravin em ent. La terre détrem pée
s’abat sous forme de coul ées de boue, bou chant les voies d’eau et ense -
vel is sant les villages. En aval, l’eau et la boue détruisent les terr ains,
allant parf ois jusqu’à tuer les villa geois. Dans cer tains cas, les dégâts
sont tels que les répar at ions coûtent plus ieurs mil lions de doll ars aux
gouv er ne ments. En d’autres endroits, les indiv id us suppo rtent le coût
eux-m êmes, après avoir, par fois, perdu tout ce qu’ils avaient. Bien sûr,
ces dégâts afectent gra v e ment tout le réseau vivant et fra gile qui dépend
des forêts : les champ ig nons qui poussent dans les racines des arbres
nourr issent les petits mamm if ères, qui eux- mêmes servent de nourr it ure
aux chouettes et aux fauc ons, et ainsi de suite.
Pour moi, cet été-l à, dans les Cascades du Nord éclaira d’un jour nou-
veau les pro pos de John Muir, l’un des prem iers natur al istes modernes :
« Quand nous tent ons d’ident if er quoi que ce soit par lui- même, nous
25décou vrons qu’il est relié à tout le reste de l’uni vers » . Je connaiss ais déjà
cette cita tion, mais pens ais qu’elle se référ ait à un lien métap hor ique. En
réa lité, John Muir entend ait l’idée de « lien » au sens litt ér al – l’ensemble
de la pla nète est, bel et bien, lié : les forêts aux feuves, les feuves aux
océans, les océans aux villes, les villes à notre alim en tat ion.
Les forêts coupé es à blanc évo quèrent dans mon esprit l’image trad
it ion nelle du bûcher on : un homme barbu et sou riant, vêtu d’un jean et
d’une chem ise en fa n elle écoss aise, une hache à la main. Son image
ornait aussi bien les cafés locaux que les bout eilles de sirop d’érable. Si
elle a jamais cor respo ndu à la réa lité, ce n’est plus le cas assu ré ment.
Prat i quem ent tous les gars habillés de fa n elle et une hache
à la main ont laissé la place à d’énormes machines
cra chant sans cesse de la fumée : les bulld o zers
géants, les grues, les tenailles gigant esques qui,
après avoir serré les grumes entre leurs immenses
47mâchoires d’acier, les déposent sur de gros camions. Et même si les
machines ont rem placé la plup art des ouvriers, elles n’ont pas réduit les
risques pour ceux qui res tent. Les chutes d’arbres, les lourdes machines,
les ter rains cahot eux et les caprices de la météo ont conduit l’Orga nis a-
tion intern at ionale du tra vail à classe r l’abatt age des arbres comme l’une
26des trois plus dan ger euses activ it és dans la plu part des pays .
Et tout ça pour quoi ? Il faut qu’il y ait de sacrées bonnes rai sons
pour que nous met tions ainsi en péril la santé de la plan ète, détrui sions
les sources de remèdes poten tiell em ent pré cieux, prov oq uions la dis pa-
ri t ion de plantes et d’espèces anim ales, sup prim ions notre réserve de
stoc kage du carbo ne qui nous est tant indispe ns able, et accep tions que
les bûche rons se blessent. Pas vrai ?
Beauc oup de forêts sont abat tues pour laisse r la place à des exploi ta-
tions bovines et des champs de soja ou autres pro duits de l’agric ulture.
De façon iron ique, la quête inconsid ér ée de solut ions à base de plantes
pour rem pla cer les combust ibles foss iles, est deven ue l’une des causes
majeures de la défo rest a tion dans le monde : des forêts disp ar aissent
pour perm ettre la culture du pal mier ou autres huiles. « Les b i o c a r b u -
rants sont rapid em ent en train de deve nir la princ ip ale cause de la défo-
rest at ion dans des pays comme l’Indonésie, la Malaisie et le Brés il »,
explique Simone Lovera, qui trav aille au Paraguay avec la Coal it ion
mond iale des forêts, alliance intern a tionale d’ONG et d’OPA (Organ i -
sat ions des peuples autochtones). « Nous l’avons surn omm ée le “car bu -
27rant de la défo res t a tion”. »
L’expan sion et le soi- disant déve loppe ment sont aussi l’une des causes
de la d é f o r e st a t i o n . N o u s u l ti is o n s l e s a r b r e s c o m m e bo i s d e c o n s t ri ou nc
de nos mais ons ou de nos meubles. Dans de nomb reux endroits à trav ers
le monde, des mil lions de per sonnes se chaufent et cui s inent encore au
bois. Si l’on exclut l’emploi de ce der nier comme combus tible, la princ i-
pale pro duct ion déri vée des arbres est le papier. Ce dern ier constit ue le
pre mier pro duit, hors combust ibles, de la défor est at ion. Nous ne parl ons
pas seule ment des jour naux, des magaz ines, des afches, des livres ou
des catal ogues de vêtem ents ou autres. Il existe envi ron cinq mille autres
28types de pro duits créés à l’aide de papier , comme les billets, les jeux
de société, les embal lages et même les empièc em ents de chauss ures de
c o u r se s o p h i s t i q u é e s .
48Aux États-U nis, les habit ants consomment plus de 80 mill ions de
29tonnes de papier par an . Ne serait-c e que pour les livres, un rap port de
2008 a calc ulé qu’en 2006, les États-U nis avaient consommé 1 600 000
30tonnes, soit envi ron 30 mil lions d’arbres . Chaque tonne de papier
vierge de bureau ou de photoc o pieuse équiv aut à 2 à 3 tonnes d’arbres
31a b a t t u s. Le proc ess us semble sans fn. La consom m a tion de papier
dans le monde a été mult i pliée par six au cours des cin quante dern ières
32années et devrait contin uer à croître, les États- Unis menant tou jours
le bal. Avec le papier qu’ils uti lisent chaque année – un employé de
bureau consomme, en moyenne, plus de dix mille feuilles de papier par
33an – les Amér ic ains pour raient édi fer un mur haut de 3 mètres allant
34de New York à Tokyo .
Bien qu’il y ait une volonté croiss ante de créer le papier à par tir de
sources recyc lées ou renouv el ables, la plus grande part ie de l’appro vi-
sionn em ent mond ial en papier, envi ron 71 %, prov ient tou jours des
forêts, et non des prop rié tés forest ières de pro duct ion ou de conten eurs
35de recy clage .
Les perspect ives pré sentes en matière de défor est at ion
sont sombres, mais il existe quelques solut ions perm ett ant
d’inver ser la ten dance. Au cours des dern ières décenn ies, le
recyc lage du papier a augm enté aux deux extrém it és de la
chaîne : une plus grande part de papier jeté est récupé rée
pour le recyc lage et un nombre croiss ant d’entrep rises uti -
lisent le papier recyc lé. Nous nous rapp ro chons du point
où la boucle sera fer mée, autrem ent dit du point où la pro -
duct ion du papier prov ien dra du papier lui-m ême, et non des arbres.
L’EPN (Environmental Paper Network), init iative contre le gasp illage
du papier, est un rasse mb lem ent de dizaines de groupes util is ant les
strat ég ies commerc iales pour encour age r la pro duc tion de papier à par -
tir de papier recy clé déjà util isé, de déchets agric oles, de fbres alter na-
tives ou d’arbres gérés durab lem ent plut ôt que de forêts vierges. Leurs
membres s’engagent à l’échelle intern at ionale dans des activ it és aussi
variées que le dial ogue avec les direct ions des entre prises et l’organ is a -
36tion de grandes mani fes t a tions à l’occa sion des salons pro fes s ion n els .
Membre du réseau EPN, ForestEthics a réussi avec succ ès à ce que des
entrep rises réput ées comme Ofce Depot, Staples, et Home Depot
(grande sur face spéc ial isé e dans la papet er ie et les articles de bureau),
49
espoirs’approv i sionnent en bois durable et en papier recy clé. Ils ont égal e ment
ciblé les entre prises qui publiaient des cata logues volum in eux, comme
la marque de linge r ie Victoria’s Secret, pour qu’elles priv il é gient l’emploi
du papier recy clé. Aujourd’hui, ils placent la barre encore plus haut en
lanç ant une camp agne natio nale « Do Not Mail Registry », simil aire
à la cam pagne « Do Not Call Registry » – lutte contre les appels de
télémarketing, des ti née à interd ire la vente for cée par télé phone de biens
et de serv ices –, pour arrêt er le fux inces sant de cour riers indé si rables
dans les boîtes aux lettres. Selon ForestEthics, les ménages amé ri cains
se retrouvent chaque année avec plus de 100 milliards de public i tés et
autres lettres non souh ait ées – soit plus de 800 lettres par ménage – dont
37. Ces près de la moi tié (44 %) sont jetées avant même d’être ouvertes
public i tés et autres néces sitent plus de 100 mill ions d’arbres – l’équi-
val ent de la coupe à ras de la total ité du parc natio nal des Mont agnes
38Rocheuses, tous les quatre mois .
Le prob lème est que nous n’util i sons pas simp lem ent beauc oup de
papier, mais que nous en gasp illons aussi d’énormes quan tit és. Près de
40 % du contenu des décharges muni cip ales aux États-U nis se compose
39de papier , dont la tota lité est re cyclable ou compostable si le papier n’a
pas été traité avec un trop grand nombre de pro duits chim iques. En
recyc lant sim ple ment ce papier au lieu de le jeter à la poubel le, nous
limit e rions la contrainte de cou per plus d’arbres pour notre pro chaine
rame de papier. (Nous réduir ions aussi nos déchets de 40 %.) Bien sûr,
comme dans le cas des courr iers indés i rables et des cata logues, il vau -
drait encore mieux empê cher l’util i sation du papier que de le recyc ler.
De même, il existe des moyens de récolt er les arbres des forêts sans
décim er l’écos ys tème et les commun aut és qui en dépendent. Ces pra -
tiques, pré fér ables sur un plan envir onn em ent al, attén uent l’exploi -
tat ion intense du bois, réduisent le recours aux pro duits chi miques,
prése rvent l’intég rité du sol et prot ègent la vie sau vage et la bio diver-
sité. Si l’implémentation de telles pra tiques, par oppos it ion à la coupe à
blanc, prése nte une rent ab il ité à court terme poten tiell e ment moindre,
les avant ages envir onn em ent aux et sociaux à long terme sont de très
loin supér ieurs.
Le FSC (Forest Stewardship Council, Conseil de Bonne Ges tion
Fores tière), actif dans 45 pays, représe nte l’une des tent at ives d’attri buer
un label, « bois cert if é FSC », aux forêts res pe ct ueuses de normes envi-
ron nem en tales. Au cours des 13 dern ières années, plus de 90 mill ions
50d’hect ares à trav ers le monde ont reçu la cer tif cation de confor mité aux
normes FSC ; plus ieurs milliers de pro duits se sont vus reconnus par le
40label « Bois cer ti fé FSC » et clas sé s en tant que tels . Même si les orga-
nis a tions écol og istes sont nom breuses à conve nir que le FSC n’a pas une
infu e nce su f sante et qu’il ne doit pas être consid éré comme un label
d’éco- pureté, cette init iative constit ue un pas dans la bonne direct ion.
« Le FSC est à ce jour le meilleur syst ème de cert if cation du bois,
déclare Todd Paglia, direct eur de ForestEthics, et doit contin uer à être
renf orcé. Si nous le compar ons à d’autres syst èmes simi laires, tels que le
prog ramme de l’indus trie forest ière bap tisé SFI (Sustainable Forestry
I n i t i at i v) eet créé expressé ment pour les forêts d’Amérique du Nord, le
41label FSC repré sente le bon choix. »
En outre, il existe un modèle pro mett eur de ges tion des
forêts, connu sous le nom de « forest e rie commun aut aire »,
nou velle école de pen sée où les forêts sont gérées par les
popul a tions locales et pré serv ées pour l’ensemble de leurs
apports, et non exclus iv em ent pour l’abatt age des arbres. À
dire vrai, il ne s’agit pas réell e ment d’une « nouv elle école
de pensé e », car de nomb reuses commun aut és rurales et
indi gènes gèrent depuis longt emps les forêts par le biais des eforts col -
lect ifs de leurs membres. Du moins cert aines per sonnes
commencentel les à perc ev oir les énormes avant ages d’une telle approche.
L’eau
L’été passé à tra vailler dans le parc natio nal des
Cascades du Nord ne ft pas qu’enri chir mes
connaiss ances sur les arbres. Je pas sai aussi beau -
coup de temps autour des cours d’eau. Nous
nous trem pions dans des eaux gla ciales, encore
gelées quelques semaines aupar av ant, pour récu -
pé rer les déchets aband on nés par les cam peurs,
ainsi que les branches qui obst ruaient les chen aux
des rivières. Plon ger dans de telles eaux pour ramasse r une
canette de Coca- Cola vide constit ue un excellent moyen de
prendre l’engage ment de ne jamais, au grand jamais, jeter à
l’eau le moindre détri tus.
51Ce fut à cette occa sion que je compris la réelle dif ér ence entre les
rivières d’une forêt coupé e à blanc et celles d’une forêt intacte. Les pre -
mières ofrent un aspect trouble et pul lulent de salet és et de débris ;
les poiss ons et les bes tioles de toutes sortes y sont aussi moins nom -
breux. Lorsque nous avons pré levé leur eau, nous avons découv ert que
ces rivières prése n taient une plus forte demande biol og ique en oxygè ne
(DBO), laquelle mesure la quant ité d’oxygè ne néces saire à la dest ruc -
tion des matières organ iques pré sentes dans l’eau. Une DBO faible est
synon yme d’eau saine et une DBO trop élev ée d’eau pol luée.
Aujourd’hui, en agri culture ou en matière de fruits et légumes, le
label « biol og ique » est un plus. Tel n’est pas tou jours le cas en biol og ie
ou en chim ie, où l’adjec tif « biol og ique » ou « organique » n’indique pas
l’absence de pest i cides toxiques. En biol o gie, une subst ance est qua li fée
d’orga nique quand elle pro vient d’organ ismes vivants et, en chim ie,
quand ses molé cules élé ment aires contiennent du car bone.
La matière organ ique fait par tie de la nature, cours d’eau y compris,
et sa prése nce n’est en elle- même ni bonne ni mau vaise. Comme en de
nom breux cas, c’est la dose qui crée le pois on. La matière organ ique
(feuilles ou best ioles mortes, par exemple) ne devient un prob lème dans
l’eau que si elle se constit ue plus vite qu’elle ne peut être décompo sé e.
Les minusc ules bact é ries, dont la mis sion est just em ent de désag rége r
tout ce fatras organ ique, ont besoin d’oxy gène ; quand leur charge de
trav ail s’accroît, leur demande d’oxygè ne dépasse les
réserves dispo n ibles, ce qui
conduit à des cours d’eau
dépourv us d’oxy gène, prêts à
deven ir des feuves morts.
Le sol des forêts saines est cou vert d’une
matière organ ique, appe lée humus et maint en ue
en place par les racines des arbres et les plantes arbus tives. L’humus
se décompo se grâce à la prése nce d’organismes et d’oxygè ne, tout en
reconsti tuant en perm an ence le sol au tra vers de ses nutrim ents. Dans
une coupe à blanc, les forêts sont nett oyées de leurs racines et de leurs
arbustes, lais sant une sur face nue, si bien qu’en cas de vio lentes averses,
tout ce joli sol bien riche arrive en masse dans les feuves et se trans -
forme en poll uant.
Les rivières des Cascades du Nord ali mentent plus ieurs bass ins qui
fourn issent l’eau indis pen sable aux habit ants de l’État de Washington,
52que ce soit pour boire, se laver ou irri guer les sols. Les eaux pours uivent
leur chem in jusqu’à Puget Sound, bras de mer de l’océan Pacif que, où
je pêchais les palourdes et saut ais dans les vagues quand j’étais enfant.
Le bon état sani taire de ces rivières infue sur celui de l’eau, des pois -
sons, des oiseaux et des indi v i dus, jusqu’à des cent aines de kilo mètres
de dist ance.
Reven ons sur l’idée d’interc onnexion. L’eau est la ress ource natu-
relle où nous pouv ons voir le plus clair em ent l’interd épe nd ance des
syst èmes – enfants, nous avons appris que la pluie tombe, remp lit les
réserves sout er raines, les feuves et les cani v eaux, s’éva pore des lacs et
des océans, et s’emmag a sine dans les nuages, pour ne réapp a raître que
sous la forme de la pluie et de la neige. L’eau ne se trouve pas seulem ent
dans l’envir onn em ent extér ieur : notre propre corps se compose de 50 à
4265 % d’eau, et même 70 % pour les bébés .
Cepen dant, lorsque nous deven ons adultes, nous appren ons à pense r
à l’eau en termes très déconnec tés. Selon Pat Costner, membre à la
retraite de l’unité scient if que de Greenpeace et spé cia liste des pro blèmes
de déchets, auteur de We All Live Downstream : A Guide to Waste
Treatment that Stops Water Pol lu tion, notre sys t ème de réseau d’égout
nous cause un prof ond préj u dice psy chol o gique. À part ir de l’âge où
nous deve nons propres, nous consid ér ons l’eau comme un récept acle et
assoc ions imman quab lem ent eau et déchets. Pat Costner, entre autres,
soul igne la totale absur dité qui consiste à util ise r notre ress ource la plus
préc ieuse, à savoir l’eau, pour achem i ner les subst ances élim i nées par
l’organ isme vers des usines sophist iq uées et coût euses où l’eau doit être
fl trée. Pat Costner est allée jusqu’à suggé rer, en ne plais ant ant qu’à
moit ié, que les futurs parents assurent désor mais la prop reté de leurs
enfants dans un bac à sable pour évit er que leurs chér ub ins n’assoc ient
43eaux et déchets .
Il existe une bien meilleure solut ion, à la fois plus propre
et plus saine : les toil ettes sèches. La tech nol og ie, simple et
sans eau, est tout à fait prête à être implém ent ée : elle empê -
che rait que l’eau soit contam i née et transf orm er ait un futur
pol luant – réel dange r pour la santé – en un préc ieux addi tif
pour sol (dont nous avons part ic ul ièr em ent besoin dans ces
zones de coupe à blanc où le sol riche en nutrim ents a été
emporté). Les toil ettes de compost propo sent une approche
53
espoirdont tout le monde sort gagnant. C’est bon pour l’eau, bon pour le sol,
bon pour les plantes. L’idéal en somme.
Aux États- Unis, où j’habite, les toil ettes englout issent des litres et des
litres d’eau (même les chasses d’eau écon o miques, bien qu’elles consti -
tuent une amé lior at ion), tan dis que l’eau chaude et l’eau froide sont
44dis pon ibles à volonté jour et nuit dans plus de 95 % des habi ta tions :
par conséq uent, il est facile d’oublier à quel point l’eau est une res source
pré cieuse et limi tée. Une fois que vous avez passé quelques jours en un
lieu où l’eau vous est comp tée, comme ce fut mon cas, il est imposs ible
d’ouvrir un robi net sans éprouv er un réel sen ti m ent de grat i tude.
En 1993, je me suis ren due à Dhaka, la capi tale du Bangladesh,
po u r t r a v a i l l e r d u r a n t s i x m o i s a v e c u n e on r igs a t i o n go u v e r n e m e n t a l e
locale. Le Bangladesh est confronté régul ièr em ent à d’énormes pro -
blèmes d’eau. Il y en a sou vent trop et, tout aussi souv ent, pas assez. Le
Bangladesh est un pays à basse alti tude, essent iell em ent une immense
plaine inond able où les trois feuves prin c ip aux – le Brahmaputra,
le Meghna et le Gange – débouchent tous dans la baie du Bengale.
Chaque année, à l’époque de la mous son, près d’un tiers du pays est
inondé. Vérit ab lem ent inondé. Des mill ions de per sonnes perdent leurs
mai sons. Des villages entiers bâtis sur les îles de limon et de terre for -
mées au fur et à mesure de la géog rap hie constamm ent mobile des
f e u v e s , d i s p a r a i s se n t.
Les inond at ions au Bangladesh s’aggravent pour les mêmes rais ons
que les autres prob lèmes envi ronn e men taux. L’abat tage des forêts en
amont, et ce jusque dans le mass if de l’Himalaya en Inde, crée un ter -
rain d’écou lem ent touj ours plus grand après les pluies dilu viennes. Sans
les racines d’arbre pour maint en ir le sol en place, l’écoul e ment trans-
porte plus de boue et de terre, qui se fxent dans les feuves et rendent
ceux- ci non seulem ent de moins en moins prof onds, mais plus susc ep -
tibles de débord er. Le chan gem ent cli ma tique entraî nant une hausse du
niveau de la mer, dans un pays à basse altit ude comme le Bangladesh,
le niveau de l’eau dans le sol croît égal e ment et la terre est de moins en
moins capable d’absorbe r l’eau en cas de fortes pluies et d’inond at ions.
Si le niveau des mers augm ente de 30 à 45 cm, comme le préd isent
nombre de scient i fques, ce sont près de 35 mil l ions de pers onnes qui
se retrouv eront sans ter rain d’habit at ion et contraintes de migrer des
45zones côtières vers l’inté rieur . Plus d’une fois lors de mon séjour au
54Bangladesh, les routes entre mon domi cile et mon bureau de Dhaka
ont été à ce point inon dées que les roues de mon pousse- pousse disp a-
rais saient sous l’eau !
Para doxal em ent, alors que le pays se retrouve de plus en plus souv ent
inondé, l’eau potable est di f cile à trou ver. Des mill ions de per sonnes
au Bangladesh s’en remettent aux eaux de surf ace, comme celles des
mares ou des rigoles d’irri gat ion, régul ièr em ent contam in ées par les
déchets humains, aussi bien que par les pol luants agric oles ou indus -
triels. Plus de cent mille enfants meurent chaque année de diar rhée,
mala die pro vo quée par les eaux sales et qu’il serait aisé de prév e nir. En
outre, la plup art des sources sont poll uées par l’arsen ic, présent natur el-
le ment dans la région. En 2008, 70 mill ions de Beng a lis buvaient une
46eau qui ne répond ait pas aux normes de l’OMS .
À Dhaka, je part age ais une mais on avec huit Beng al is. Ils buvaient
l’eau du robin et, mais comme mon orga nisme n’était pas accou tumé à
cette eau, les deux femmes char gées de la cui sine me la fai saient bouillir
pend ant vingt minutes. J’avais plein em ent conscience de monopo li ser
pour moi seule une bonne part de ce préc ieux auxil iaire de cuiss on et
vous pou vez être cert ain que, durant les six mois de mon séjour, je n’ai
jamais jeté l’eau à l’évier, ne fût- ce qu’un demi- verre. Après avoir par-
couru le pays, renc ontré des popul at ions n’ayant même pas accès à l’eau
et été confronté pour la prem ière fois de ma vie à ce que signif ait réel l e -
ment la soif à l’échelle du monde, je savour ais la moindre gor gée d’eau.
J’appréc iais que cette eau soit dans un verre et non en train d’inond er
ma mai son. Désorm ais, je buvais d’une façon entièr em ent nouv elle : à
la fois consciente et reconnaiss ante.
Prendre un bain, au Bangladesh, fut aussi une expér ience inédite.
Tous les deux jours, j’utl iis ais un seau dont l’eau était parfo is si froide
que je parv en ais à peine à me laver. Bien sûr, il me res tait une solut ion
d’urgence, à savoir prendre un pousse-p ousse jusqu’à l’un des deux
hôtels de luxe – le Sheraton ou le Sonargaon – de la par tie luxueuse
de la ville. Dans les toi lettes des femmes, je pass ais une bonne ving-
taine de minutes à me frott er les mains et la fgure à l’eau chaude avant
de m’autor i ser la seule chose – en dehors, des bains chauds – qui me
manq uait au Bangladesh : une tasse de vrai café. Je m’asseyais alors
dans la petite salle pour dégust er mon café au lait ; j’écout ais, par la
même occa sion, les convers at ions des hommes d’afaire et des employés
55human it aires aux tables voi sines, consciente de l’eau scint illante de la
pis cine, consciente que ma tasse de café avait néces sité plus de 136 litres
d’eau et consciente aussi que la seule rais on pour laquelle une pers onne
dans un état aussi cras seux que le mien était autor is ée à pass er vingt
minutes dans une luxueuse salle de bains était la coul eur de ma peau
et ma carte American Express. Je pen sais à quel point la vie aurait été
dif ér ente pour ces cent aines de milliers d’enfants qui allaient mou-
rir faute d’eau propre dans les douze pro chains mois, si seule ment ils
avaient eu, eux aussi, l’une de ces cartes ou ne serait-c e qu’un robi net
d’eau potable dans leur jar din.
136 litres d’eau
1 tasse de café
Après avoir été confront ée au niveau de rareté qui constit ue la norme
pour la plup art des popul a tions, j’ai pris conscience qu’à de mul tiples
égards, les pré ten dues socié tés avan cées consid èrent comme allant de soi
la seule subst ance, après l’air, dont nous ayons le plus besoin pour sur-
vivre. N’oubliez pas que nous n’avons pas simp lem ent besoin d’eau pour
boire et nous laver, mais pour faire pousse r la nourr it ure aussi ! Qui plus
est, nous la laiss ons coul er lorsque nous nous bross ons les dents, nous y
dévers ons aussi bien nos excrém ents que les déchets dange r eux et nous
dépens ons des mill ions de litres d’eau pour arro ser pelouses et par cours
de golf.
Saviez-v ous que les États-U nis dépensent plus de 20 milliards de dol-
47lars par an pour leurs seules pelouses ? En moyenne, un Amér ic ain
passe vingt- cinq heures par an à tondre sa pelouse, souv ent avec des ton -
56deuses si ine f caces qu’elles consomment 3 milliards de litres d’essence
48par an . Et que dire alors de notre uti li sation de l’eau en ce domaine !
Nous dévers ons d’incroyables quan ti tés de ce préc ieux tré sor sur nos
pelouses : près de 800 litres d’eau par per sonne et par jour pend ant
la sais on de croiss ance ! Dans cer tains endroits, cette quan tité d’eau
49repré sente plus de la moi tié du total de l’eau résid en tielle uti lisé e ! Aux
États-U nis, la « pelouse en plaques » représe nte la plus grande culture
50irri guée, trois fois plus impor tante que celle réser vée au maïs . Ne
serait- ce qu’en replant ant les pelouses à par tir de semences natives qui
util isent moins d’eau et perm ettent à une plus grande quant ité d’eaux
de pluie de pénét rer dans la terre, plu tôt que de s’écoul er dans les sys-
tèmes d’égout, les Amé ric ains réduir aient de façon spect a cul aire leur
consomm at ion domest ique.
Comme vous l’avez sans doute deviné, nous uti lis ons aussi une grande
part de cette res source aussi préc ieuse que vitale pour fabriq uer les pro -
duits de consomm at ion cou rante.
De fait, de tous les ingréd ients de ma courte liste, l’eau est le plus
essent iel, car il interv ient dans presque tous les pro cess us de pro duc tion
indust rielle. Si l’eau n’est pas réutil i sée ou remise en circ ul at ion, il faut
51300 à 400 tonnes d’eau pour pro duire 1 tonne de papier . Le coton
52néces saire à la fabri ca tion d’un T s-hirt requiert 1 000 litres d’eau .
Quant à votre tasse de café matin ale, 136 litres d’eau auront été util isé s
53pour culti ver, tor ré fer et empa que ter les grains , sans même par ler de la
voit ure amér ic aine typique qui requiert en eau plus de 50 fois son poids,
54soit près de 150 000 litres . La plus grande part de l’eau employée pour
la pro duct ion de ces marc han dises est fort em ent conta mi née par les
970
litres
eau t-shirt
57pro duits chi miques, tels que les agents de blanc him ent (pour le papier
ou les Ts -hirts de coul eur blanche), le plomb, l’arse nic et le cya nure
(pour l’exploit a tion des métaux). Il existe touj ours un dange r que ces
toxines s’infltrent dans les eaux sou t er raines ou qu’elles ne débordent
des conte neurs dans les feuves et les mers – si l’eau n’y est pas elle- même
jetée direc tem ent, comme c’est encore trop souv ent le cas.
L’eau est aussi néces saire pour faire tour ner les machines. Je ne parle
pas seule ment de l’éner gie hydrau lique, four nie par le mouv em ent de
l’eau ; toute l’éner gie géné rée à par tir de combus tibles foss iles, tels que
le char bon, le mazout et le gaz natur el, est convert ie dans les cent rales
therm iques, les quelles ont besoin d’eau pour le refroid isse m ent. Ces
combus tibles composent l’immense major ité des sources d’éner gie à
trav ers le monde et impliquent tous l’emploi de l’eau.
Ainsi, pour toutes ces rai sons, nous avons besoin d’eau, et pour-
tant nous commenç ons à en manq uer. Peut-ê tre vous demandez-v ous
comment cela est pos sible sur une plan ète dont plus de la moit ié de la
surf ace est cou verte d’eau ? L’eau salée en représe nte 97,5 % et la plus
grande part des 2,5 % d’eau douce rest ants est à l’état gelé dans les
calottes gla ciaires ou enfouie si prof ond ém ent sous terre que nous ne
55pou v ons y accé der . Seule ment 1 % envir on de l’eau prése nte à trav ers
56le monde est acces sible à une util i sation humaine directe . Ce pour-
cen tage englobe les lacs, les feuves et les rete nues d’eau, ainsi que les
sources sout err aines su f samm ent peu pro fondes pour être exploit ées
à un prix accept able. Seul ce 1 % est renouv elé régul ièr em ent grâce
aux eaux de pluie et la fonte des neiges, et demeure ainsi dis pon ible de
manière durable. Si jamais nous util is ions trop cette eau, nous irions
au- devant des pires di f cultés.
C’est ce même 1 % qui satisf ait nos besoins en matière d’eau, qu’il
s’agisse de boire, de se laver, d’irri guer ou de fabri quer. L’accroisse -
ment de la popu lat ion, de l’urban i sat ion, de l’indust ria lis a tion et de la
consomm at ion se trad uit par une augm ent at ion de nos besoins en eau.
Alors que les réserves en eau propre se réduisent, nous en util is ons et
een gas pillons tou jours plus. Au XX siècle, notre consomm at ion d’eau à
tra vers le monde a été mul tip liée par six, soit deux fois plus que le taux
57de crois sance démo gra phique . Nous sommes plus nom breux à uti lise r
l’eau. Il ne s’agit pas d’une perspect ive viable.
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