La Ve République et le monde arabe

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En 1958, quand de Gaulle revient aux affaires, la France n’a plus de politique arabe. La guerre d’Algérie, l’expédition de Suez et la livraison à Israël de sa technologie nucléaire ont réduit à leur plus simple expression ses relations séculaires avec le monde arabe. Le Général rétablit les liens en restaurant la paix en Algérie et en offrant une troisième voie entre le soutien inconditionnel de Washington à Israël et l’appui de Moscou aux régimes socialisants. Mais c’est à l’initiative de Georges Pompidou que l’Europe des Neuf évoque pour la première fois, en 1973, « les droits légitimes » des Palestiniens. Si, par la suite, Paris a pu parfois faire entendre sa voix en ce domaine, c’est grâce à d’éminents ministres comme Michel Jobert, Claude Cheysson, Hubert Védrine ou Alain Juppé. Cependant, la France – pas plus que l’Europe – n’a guère pesé dans le règlement du contentieux israélo-arabe, encore moins depuis le réalignement de Nicolas Sarkozy sur Washington. Est-ce cette impuissance qui l’a conduite à se montrer trop souvent aussi affairiste et indifférente au respect des droits humains que ses partenaires dans ses relations avec les dictateurs ?
Il est vrai que la donne a changé avec l’apparition de l’islamisme radical, les menaces qu’il fait peser, et, par ailleurs, avec la difficile intégration d’une immigration maghrébine dans un contexte de crise économique et de réflexes sécuritaires. La France a peut être encore un rôle à jouer, des idées à défendre, mais lesquelles ?


Ignace Dalle, journaliste, fut chargé des questions arabes à l’AFP, en poste à Beyrouth, à Amman puis au Caire et, enfin, à Rabat. Il est l’auteur chez Fayard des Trois Rois, la monarchie marocaine de l’indépendance à nos jours (2004) et de Hassan II entre tradition et absolutisme (2011). Il a collaboré également au Monde diplomatique et au site Bakchich.

 

 

Publié le : mercredi 29 octobre 2014
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EAN13 : 9782213664767
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du même auteur

Au nom de la Palestine, Éditions Denoël, 1975.

Juifs et Arabes en Palestine (en collaboration avec Jean-Paul Kauffmann), Éditions du Centurion, 1976.

L’envers des pyramides, Éditions du Sycomore, 1984.

La Syrie du général Assad, Éditions Complexe, 1991.

Hassan II ou l’espérance brisée, Éditions Maisonneuve et Larose, 2001.

Les Trois Rois, la monarchie marocaine de l’indépendance à nos jours, Éditions Fayard, 2004.

Un Européen chez les Turcs, Éditions Fayard, 2008.

Hassan II entre tradition et absolutisme, Éditions Fayard, 2011.

avant-propos

C’est tout le monde musulman que nous devons comprendre pour que la France survive.

Louis Massignon

Le monde arabe occupe une place importante dans la vie de nombreux Français. La géographie et l’histoire ont conduit la France et cet ensemble à entretenir depuis la nuit des temps, ou presque, des relations étroites, conflictuelles ou apaisées, rarement inexistantes ou indifférentes.

Pourtant, en dépit de la publication d’innombrables ouvrages, de la tenue de colloques, de conférences ou de séminaires tout aussi nombreux et souvent de qualité, le monde arabe demeure mal connu et continue à être l’objet de toutes sortes de préjugés.

Ces dernières décennies, le comportement de quelques dictateurs comme Saddam Hussein en Irak, la famille Assad en Syrie, Ben Ali en Tunisie ou Kadhafi en Libye, et l’indécence de certains émirs du Golfe et de leurs rejetons ont largement contribué à ternir l’image d’un monde dont on oublie trop souvent que ses populations ont été les premières à payer durement le prix des excès de leurs dirigeants.

Du Golfe à l’océan Atlantique, les morts se comptent par centaines de milliers et les vies brisées par la torture, l’arbitraire ou l’exil, par millions. La montée de l’islamisme radical, qui n’est d’ailleurs pas une spécificité arabe mais aussi, sans doute, une des conséquences de l’absolutisme de ces potentats arabes, a contribué à polluer le débat.

Étudiant au milieu des années 1960, l’auteur de ces lignes n’a pas oublié l’accueil amical reçu en Algérie par une population qui sortait pourtant d’une guerre cruelle où la France ne s’était certes pas toujours montrée à son avantage. D’autres périples au Proche-Orient ou autour de la Méditerranée furent tout aussi enrichissants.

En 1967, étudiant à l’École de journalisme de Lille, j’ai été profondément choqué par les réactions de mes compatriotes pendant la guerre des Six-Jours. L’hystérie antiarabe qui s’était emparée de la majorité d’entre eux a été très mal vécue par les étudiants maghrébins dont j’étais proche. Je ne comprenais pas comment on pouvait traiter de façon aussi humiliante et arrogante des personnes, dont certaines étaient des amis, qui m’avaient accueilli avec tant de chaleur chez elles.

Par la suite, cette contradiction devait me poursuivre. Surfant en effet dans les années 1970 sur le prestige du général de Gaulle, le jeune journaliste que j’étais a continué, au Proche-Orient comme au Maghreb, à recueillir les fruits de la politique arabe de la France. Mais, en même temps, quand je rentrais en France, j’étais gêné par la retenue, la distance, voire l’hostilité, de beaucoup de Français à l’égard des travailleurs immigrés maghrébins, mais également envers le monde arabe.

La guerre d’octobre 1973 et les réactions excessives qu’elle provoqua à nouveau – quoique à un degré moindre qu’en 1967 – ajoutèrent à ma perplexité. À mes yeux, Michel Jobert en résuma bien l’enjeu : « Est-ce que tenter de remettre les pieds chez soi constitue forcément une agression ? »

En 1976, je me suis retrouvé dans un Beyrouth à feu et à sang, à des années-lumière de ce Liban « de lait et de miel », cette « Suisse du Proche-Orient » que vendaient les agences de voyages. Merveilleux et malheureux pays que ce Liban contraint de subir, parfois complice ou complaisant, les contradictions ou les ambitions de ses voisins. L’épouvantable guerre civile qu’il a subie a précédé d’autres tragédies encore plus meurtrières, comme le conflit irako-iranien, les guerres civiles au Yémen – le monde a oublié que la première, de 1962 à 1970, fit 200 000 morts, dont 25 000 Égyptiens et un millier de Saoudiens –, l’invasion de l’Irak par l’armée américaine, une autre guerre civile en Algérie, etc.

Quatre années plus tard, je suis arrivé en Égypte pour un séjour de près de quatre années évidemment marqué par l’assassinat du président Sadate en octobre 1981. Héros pour de nombreux Occidentaux en raison de son déplacement à Jérusalem, Sadate était détesté par la majorité des Égyptiens. Je n’oublierai jamais la réaction d’une femme de ménage présente au bureau de l’AFP, à qui je venais d’annoncer que le raïs était grièvement blessé. « Inchallah byemout ! » (« Que Dieu fasse qu’il meure ! ») fut sa seule réaction. Cette quadragénaire, mère de cinq enfants, réagissait comme la plupart des Arabes, excédés par l’alignement inconditionnel du président égyptien sur la politique américaine et l’absence de conséquences positives sur leur vie quotidienne ou sur un règlement pacifique au Proche-Orient. Je mesurais une fois de plus, ce jour-là, à quel point les Européens, qui pleuraient le disparu, appréhendaient mal la réalité locale.

Les attentats rarement élucidés, les manipulations des uns et des autres par les services secrets – arabes, bien sûr, mais également israéliens, iraniens ou occidentaux –, la corruption effarante des classes politiques de tous ces pays, les inégalités sociales insupportables, l’immobilisme de l’Union européenne et la complaisance de ses membres pour les régimes en place, l’aveuglement de la politique américaine conjuguée au fanatisme des jihadistes, dont le 11 septembre 2001 constitue le point d’orgue, n’ont cessé de m’interpeller. Qu’il est vite devenu loin, ce temps béni où les initiatives de Charles de Gaulle permettaient de parcourir un monde arabe encore sous le coup de la défaite de 1967, mais bien disposé envers la France et les Français !

Dès le début des années 1980, soit deux ans et demi après la chute du chah d’Iran et l’avènement de l’ayatollah Khomeyni, l’assassinat de Louis Delamare, ambassadeur de France à Beyrouth, en septembre 1981, porte un coup très dur aux efforts de Paris pour restaurer la paix au Liban. Deux ans plus tard, la mort de 58 soldats français au camp du Drakkar, toujours à Beyrouth, puis les enlèvements de diplomates, de journalistes ou de chercheurs français, dont un ami, Michel Seurat, montrent de manière dramatique que la politique française est désormais brutalement mise en cause dans la région. Le soutien de la France à l’OLP et à Yasser Arafat a fortement irrité le président syrien Hafez el-Assad, et le contentieux franco-iranien le régime de Téhéran. C’est dans ces directions qu’il faut chercher les commanditaires des assassinats de nos compatriotes.

En métropole, la situation n’est guère meilleure. L’attentat de la rue Copernic, en octobre 1980, provoque une émotion considérable. Il est le premier d’une série qui va hanter les esprits pendant de longues années : Carlos, dont les liens avec les organisations palestiniennes extrémistes sont avérés, est impliqué dans l’attentat contre le train Capitole, en mars 1982, mais aussi dans deux attentats perpétrés à Marseille à la fin de l’année 1983. En avril 1982, rue Marbeuf, et en août, rue des Rosiers, l’émotion atteint son comble. Pour toute personne saine d’esprit, ces attentats commis – et parfois revendiqués – par des individus venus du Proche ou du Moyen-Orient dans un pays qui s’efforce depuis toujours de défendre une politique équilibrée ne sont pas seulement révoltants, ils semblent incompréhensibles.

Devant un tel gâchis, devant l’impossibilité apparente de rapprocher les points de vue, devant les risques de s’impliquer dans des conflits interminables ou insolubles, la tentation est grande de garder une fois pour toutes ses distances avec une région incontrôlable où les règles du jeu sont constamment modifiées au seul bénéfice de ceux qui les fixent. C’est l’option choisie par la plupart des partenaires européens de Paris.

Cependant, l’histoire de la France, ses valeurs mais aussi ses intérêts lui interdisent un tel renoncement. Personne ne comprendrait en effet que notre pays se soumette aux exigences, aux pressions, aux menaces ou aux diktats de quelques milliers de fanatiques ou de criminels d’État prêts à tout pour se maintenir ou accéder au pouvoir.

Après plus de quarante années passées à vivre dans le monde arabe ou à suivre son évolution et son développement, je garde une tendresse infinie pour les nombreux amis que j’ai eu la chance de rencontrer, de Nouakchott à Bagdad en passant par Le Caire et Beyrouth. Je m’interroge néanmoins sur l’attitude de mon pays à l’égard des régimes sous la férule – souvent impitoyable – desquels mes amis ont vécu. Comme le relevait Alain Juppé peu après le début des révoltes arabes, pourquoi la France a-t-elle toujours négligé les peuples arabes pour n’écouter que leurs dirigeants discrédités ? Une politique arabe digne de ce nom, si tant est qu’elle a un sens, ne méritait-elle pas mieux ? Le mercantilisme ne s’est-il pas petit à petit substitué aux idéaux dont se réclamaient les promoteurs de notre « politique arabe » ?

En France même vivent 5 millions de musulmans, dont plus de la moitié sont français. Or, si leur situation n’est pas aussi dramatique que certains voudraient le faire accroire, il faut bien reconnaître que les discriminations persistent, que le racisme antiarabe et l’islamophobie sont une triste réalité, et que les dérapages en tous genres, loin de diminuer, ont fâcheusement tendance à augmenter. J’ai toujours pensé – cela n’a rien d’original – que l’immigration était une richesse pour un pays, qu’elle provienne d’Europe ou du reste du monde. Je pense aussi qu’une politique arabe de qualité ou, plus précisément, de bonnes relations avec le monde arabe ne peuvent faire l’impasse sur la situation de nos compatriotes ou des résidents d’origine arabe. Or, si beaucoup de ces derniers se sont bien intégrés à la société française, d’autres, exclus du système scolaire, frappés par le chômage ou victimes d’ostracisme, se sont repliés sur leur communauté. Comment en est-on arrivé là ? Comment la France peut-elle avoir créé l’Institut du monde arabe, qui n’a cessé depuis trente ans de rendre hommage à la civilisation arabe et à ses hommes, et, dans le même temps, avoir laissé au bord du chemin tant de jeunes issus de l’immigration ?

Ce sont les grandeurs et les petitesses de notre politique en direction des pays arabes, ses succès et ses échecs, ses contradictions que je voudrais aborder dans ce livre. Pouvait-on faire mieux ? Pouvait-on faire autrement ? Que faire aujourd’hui ? Il me semble que la situation actuelle sur le pourtour arabe de la Méditerranée mérite qu’on tente de répondre à ces questions.

introduction

En 1958, la France n’entretenait plus de relations diplomatiques au Proche-Orient et dans le Golfe qu’avec un seul pays, le Liban. Pour rétablir ses positions dans le monde arabe, elle avait en conséquence un effort imposant à fournir. Les relations franco-arabes sous la ve République ont donc occupé une place considérable dans la politique extérieure de la France. De la fin de la guerre d’Algérie à l’intervention en Libye en 2011, en passant par l’engagement de ses troupes au Liban à partir de 1978, ou dans le Golfe en 1991, la France ne s’est pas contentée de défendre une action diplomatique longtemps originale ; elle n’a pas hésité non plus à s’impliquer militairement à plusieurs reprises, non sans soulever chez elle ou dans une partie du monde arabe des réserves ou de fortes critiques.

À vrai dire, évoquer ces relations est une véritable gageure. Elles sont si denses, si complexes, si diverses qu’elles nécessiteraient de nombreux volumes. Pour avoir consacré beaucoup de temps à ce livre, j’ai vite compris qu’un travail d’historien sur le même sujet impliquerait de longues années de recherches à temps plein, tant témoins ou acteurs sont encore nombreux, et tant il est encore difficile d’accéder à certaines sources. Un exemple parmi d’autres : il m’a été impossible d’obtenir de la Cada – Commission d’accès aux documents administratifs – les dérogations indispensables pour consulter aux Archives de la présidence la quasi-totalité des dossiers des années 1970. La Cada évoque le « caractère sensible » de ces documents et le « relatif éloignement de la date de leur ouverture » (cinquante années sont requises). Travailler sur les relations franco-scandinaves ou même franco-américaines est infiniment plus facile. D’où une notable perte de temps pour surmonter les obstacles imposés par des bureaucrates craintifs ou zélés, et récupérer les bonnes informations par d’autres voies… On peut aussi regretter que nos archives diplomatiques soient si mal classées, faute d’effectifs suffisants.

Une fois défini ou mieux cerné le concept de « politique arabe » – certains n’y croient pas du tout et la qualifient de mythe – nous allons essayer d’aller à l’essentiel : « Essaie au moins de te rappeler non pas comment les choses se sont passées – cela, tu ne le sauras jamais –, du moins celles que tu as vues : pour les autres, tu pourras toujours lire plus tard les livres d’histoire », nous dit Claude Simon1.

C’est exactement le sens de notre démarche. Plutôt que de retracer de manière exhaustive ces rapports vieux de plus d’un demi-siècle, nous n’avons voulu retenir que les événements qui ont soit modifié le cours de l’histoire, soit frappé ou marqué les esprits à la fois en France et dans le monde arabe. Compte tenu des institutions de la ve République et des responsabilités incombant au chef de l’État, il nous a semblé logique de remonter le cours de ces cinquante et quelques années à travers la gestion des présidents successifs, de Charles de Gaulle à François Hollande. Leurs ministres des Affaires étrangères, pour la plupart hommes de qualité, ont souvent joué un rôle important, comme Michel Jobert sous Georges Pompidou, Claude Cheysson durant la présidence Mitterrand, Hubert Védrine dans le gouvernement Jospin de cohabitation, ou Alain Juppé à la fin de la présidence Sarkozy.

Primus inter pares

Une place importante est naturellement réservée à Charles de Gaulle, primus inter pares, qui aurait initié ou restauré la « politique arabe » de la France mise à mal par les dérives de la IIIe et de la ive République dans ses colonies, dans les pays sous mandat ou encore lors de l’expédition catastrophique de Suez. On verra que le rapport de De Gaulle au monde arabe est le fruit d’un long cheminement, entamé peut-être par ses lectures de jeunesse, mais fortifié et affermi par un séjour à Beyrouth où le jeune commandant se familiarisa avec un « Orient compliqué » et sans « idées simples ».

On découvrira également que le Général pouvait avoir la dent dure à l’égard du monde arabe et de certains de ses politiciens. En réalité, comme l’a souligné Dominique de Villepin, de Gaulle a toujours eu une « lecture réaliste des contraintes pesant sur les États », ce qui l’a conduit à faire preuve de réalisme économique, de réalisme stratégique et de réalisme politique2.

De réalisme économique, car, avec notamment les revenus du pétrole, le monde arabe devient un partenaire commercial de choix dès le milieu des années 1960.

De réalisme stratégique, car l’« enjeu pétrolier constitue pour l’économie française un défi essentiel3 ».

Enfin de réalisme politique, « car l’analyse du général de Gaulle est indissociable du climat de guerre froide. Depuis la crise de Suez, l’URSS étend son influence dans le monde arabe. À mesure que l’Amérique se rapproche d’Israël, sous la présidence Johnson en particulier, les risques de bipolarisation de la région s’accentuent. C’est ce que refuse résolument le président de Gaulle4 ».

Ce triple réalisme conduit le président français, pourtant longtemps très bien disposé à l’égard d’Israël, à modifier profondément la politique étrangère de la France au Proche-Orient qu’il jugeait déséquilibrée et trop favorable à l’État juif. Non sans de profonds soubresauts dont on a aujourd’hui oublié l’intensité, pour ne pas parler de la violence.

Israël au cœur du monde arabe

Il est impossible, on le voit, de parler de « politique arabe » en ignorant ou en faisant abstraction d’Israël, situé géographiquement au cœur du monde arabe. Dans ce livre, ce petit pays d’à peine 8 millions d’habitants, dont 1,5 million d’Arabes, tient une place importante. D’abord, parce que le conflit israélo-arabe et la question palestinienne n’ont cessé et ne cessent d’occuper le devant de la scène internationale ; et l’on peut sérieusement penser qu’il en sera toujours ainsi aussi longtemps que l’État juif n’aura pas signé la paix avec tous ses voisins et qu’un État palestinien viable n’aura pas vu le jour.

Ensuite, parce que Israël est cher au cœur non seulement de la communauté juive française, mais aussi à celui de nombreux Français, à commencer par la plus grande partie de la classe politique. Les guerres de 1967 et 1973, les invasions du Liban par Tsahal en 1978, 1982 ou 2006, en réponses aux attaques des Palestiniens ou du Hezbollah, les bombardements de Gaza en 2006, 2009, 2012 et 2014 pour faire cesser les tirs du Hamas ou du Jihad islamique, ont toujours été suivis avec une extrême attention par les dirigeants et les médias français, mais aussi par les communautés juive et arabe. Ces sujets sont extraordinairement sensibles en France et donnent lieu à d’innombrables manifestations, polémiques, discussions, pétitions et controverses sans équivalent dans le reste de l’Europe. Qu’il s’agisse de la politique suivie par les présidents français successifs, mais aussi du rôle de la France dans les relations que l’Europe entretient avec le monde arabe, Israël est toujours plus ou moins présent. En France, le débat est malheureusement parfois pollué aussi bien par des accusations indignes lancées contre des personnalités comme Stéphane Hessel ou Edgar Morin, taxés honteusement d’antisémitisme pour avoir soutenu la cause palestinienne, que par les dérives d’un Dieudonné. C’est dire combien le sujet est délicat et prête à confusion.

Il est également impossible de laisser de côté deux pays aussi importants dans la région que la Turquie et l’Iran, qui se trouvent, eux, non pas au cœur, mais à la périphérie du monde arabe. Toute l’histoire du Proche et du Moyen-Orient depuis une cinquantaine d’années a été, en effet, marquée par toutes sortes d’interventions ou d’initiatives de ces pays, lesquelles ont eu des conséquences souvent importantes et ont modifié parfois les rapports de forces dans la région. La France n’a pu évidemment développer sa « politique arabe » sans tenir compte de leurs intérêts ou de leurs exigences. La Turquie, en particulier, qui s’est considérablement développée sur le plan économique, fait partie de l’espace méditerranéen où elle entend occuper toute sa place.

Les bases d’une nouvelle politique arabe ayant été jetées par son prédécesseur, Georges Pompidou, à la surprise générale, s’en accommoda fort bien. En effet, de Gaulle parti, les amis d’Israël, à commencer par Jacques Chaban-Delmas, le premier Premier ministre de Pompidou, s’attendaient à un changement notable dans les options et décisions de celui qui avait été directeur général de la banque Rothschild et qui comptait de nombreux amis juifs très attachés à Israël. Ce ne fut pas le cas, en partie sans doute parce que Pompidou, esprit indépendant, supportait mal d’être soumis à des pressions qu’il jugeait grossières. Mais, surtout, il défendit une politique dont il était convaincu qu’elle servait les intérêts de la France.

Tout le monde ou presque a oublié que Pompidou et Jobert sont à l’origine du dialogue euro-arabe qui constitua sinon une rupture, du moins une évolution importante dans la politique de la France à l’égard du monde arabe. Le président français comprit très vite que les idées françaises sur cette partie du monde seraient encore mieux servies si elles étaient appuyées par la Communauté européenne.

On verra enfin que Georges Pompidou, accusé de « mercantilisme » par ses adversaires politiques pour avoir vendu au jeune colonel Kadhafi – qui ne pratiquait pas encore le terrorisme d’État et était aussi fréquentable que la plupart de ses pairs africains ou arabes – des avions de combat et de grandes quantités d’armes, prit des initiatives originales, sur le plan culturel, en faveur des immigrés et de la langue arabe.

Disparu prématurément, Pompidou est remplacé par Valéry Giscard d’Estaing que ses proches – Michel Poniatowski, Michel d’Ornano, pour ne citer que les plus connus – sont convaincus eux aussi de pouvoir amener à « rééquilibrer » une politique qu’ils estiment sinon hostile, du moins inamicale envers Israël.

Mais, pas plus que Pompidou, Giscard ne se laisse manipuler. La poignée de main de son ministre des Affaires étrangères, Jean Sauvagnargues, avec Yasser Arafat, puis, quelques années plus tard, la déclaration de Venise en faveur de la cause palestinienne provoquent une levée de boucliers. Certains observateurs iront même jusqu’à prétendre que Giscard a perdu la présidentielle de 1981 en raison de son soutien à la cause palestinienne !

Réaliste, VGE comprend tout de suite, après l’augmentation considérable des prix du pétrole, tout l’intérêt qu’il peut y avoir à développer les relations commerciales avec les pays du Golfe. Si, prudent, il laisse Chirac se lier d’amitié avec Saddam Hussein, il s’occupe personnellement des pétromonarchies.

Enfin, si Valéry Giscard d’Estaing n’a jamais eu ni la culture ni la vision de ses prédécesseurs, c’est pourtant à lui qu’on doit l’idée féconde d’un Institut du monde arabe dont la construction a été réalisée sous le premier septennat de François Mitterrand.

Une autre vision

Avec celui-ci, c’est une tout autre vision du monde arabe qui s’installe. Mitterrand n’a pas d’atomes crochus avec cet univers qu’il connaît mal. Beaucoup d’Arabes n’ont pas oublié son attitude au début de la guerre d’Algérie, alors qu’il était ministre de l’Intérieur. En revanche, son amitié pour Israël, pays dont les dirigeants se réjouissent vivement de son élection, est bien connue.

Pourtant, les impératifs de la politique française en direction du monde arabe, le comportement inutilement agressif à son endroit de leaders de la droite israélienne comme Menahem Begin et l’influence réelle de membres de son entourage qui connaissent bien le monde arabe conduisent petit à petit François Mitterrand à défendre une politique en définitive assez proche de celle de ses prédécesseurs. Son action en faveur de l’OLP et de Yasser Arafat est même décisive. Mitterrand est cependant critiqué par une partie de la gauche pour son « alignement » sur les États-Unis lors de la première guerre du Golfe.

Jacques Chirac, qui succède en 1995 à François Mitterrand, a dit un peu tout et son contraire sur le monde arabe depuis ses débuts comme jeune officier en Algérie. Partisan de l’Algérie française, mais légaliste, il suit sans enthousiasme le général de Gaulle. Pendant une quinzaine d’années, on ne sait rien de ses opinions sur le monde arabe, encore moins des lectures et des rencontres qui l’auront marqué.

Curieusement, c’est au contact de Saddam Hussein, avec lequel le courant passe indéniablement, que Chirac se familiarise avec le monde arabe. C’est une approche par le haut qui se poursuivra tout au long de sa carrière durant laquelle il tissera avec la vingtaine de chefs d’État membres de la Ligue arabe des liens souvent chaleureux à défaut d’être amicaux. Sa proximité avec le gotha arabe et son manque d’intérêt pour les besoins ou les rêves des populations de ces pays le conduisent de temps à autre à déraper ou à tenir des propos plus bêtes que méchants. Il heurte ainsi la gauche tunisienne et les militants des droits humains en déclarant en décembre 2003, à Tunis, que le « premier des droits de l’homme c’est manger, être soigné, recevoir une éducation et avoir un habitat ». Et, alors que le pays vit sous la poigne de fer de Ben Ali, il aggrave son cas en ajoutant : « De ce point de vue, il faut bien reconnaître que la Tunisie est très en avance sur beaucoup de pays. »

Pourtant, entre 1988, où il est battu à l’élection présidentielle après avoir été deux années durant Premier ministre, et 1995, date à laquelle il est élu président, Chirac a pris de l’épaisseur. Autant il avait mal géré ses relations avec le Proche et le Moyen-Orient quand il était chef de gouvernement, autant il a travaillé depuis ses dossiers sur cette partie du monde. Il a beaucoup lu, multiplié les rencontres, réfléchi.

Ainsi, ses deux présidences, marquées par quelques coups d’éclat – un coup de gueule à Jérusalem et, surtout, le fameux discours de Dominique de Villepin à l’ONU –, laissent dans l’ensemble un bon souvenir dans le monde arabe, à l’exception de la Syrie dont il a ignoré le chef après l’assassinat de son ami libanais Rafiq Hariri.

Partisan déclaré du multilatéralisme et du respect du droit international, son opposition frontale à George W. Bush au moment de l’invasion de l’Irak par les troupes américaines est évidemment bien perçue par l’opinion publique arabe, à défaut de l’être par ses dirigeants.

D’une certaine manière, l’arrivée de Nicolas Sarkozy à la tête de l’État français après le double mandat de Jacques Chirac est vécue par Arabes et Israéliens à peu près comme la victoire de François Mitterrand après le septennat de VGE.

Si Nicolas Sarkozy n’a pas été ministre de l’Intérieur d’une puissance coloniale, ses sympathies affichées pour Israël – à l’instar de Mitterrand – et sa mauvaise image dans les banlieues marquent clairement une rupture avec son prédécesseur. Celle-ci est d’autant plus forte qu’il nomme à la tête du Quai d’Orsay un homme, Bernard Kouchner, qui a soutenu l’intervention américaine en Irak et qui est lui aussi très proche d’Israël. Pourtant, curieusement, Sarkozy, comme Mitterrand, finit par être exaspéré par les dirigeants de la droite dure israélienne, en particulier par Benyamin Netanyahou.

Au terme d’une diplomatie avec le monde arabe sinon incohérente, du moins illisible, Sarkozy, après avoir éloigné un Bernard Kouchner rendu en partie inopérant pour avoir été étouffé par la cellule diplomatique de l’Élysée, rappelle aux affaires Alain Juppé après le triste intermède Alliot-Marie.

Au fond, même si cela lui prend quelques années, Nicolas Sarkozy se rend compte qu’il est difficile, sinon impossible, de sortir des rails installés par la diplomatie française depuis un demi-siècle. L’aurait-il d’ailleurs vraiment voulu que ses interlocuteurs arabes ne l’auraient pas accepté !

*

Enfin le monde arabe, dans ce qu’il a de plus insupportable, à savoir l’islamisme radical violent, s’est aussi invité en France. Qu’ils soient venus de l’extérieur ou de France même, les terroristes ont contribué à brouiller l’image des communautés musulmanes établies dans l’Hexagone. C’est évidemment ce qu’ils recherchaient, et les Franco-Maghrébins, de loin les plus nombreux, ont été les premières victimes de ces extrémistes.

Malheureusement, le communautarisme gagne du terrain. Depuis une quinzaine d’années, les autorités françaises s’efforcent de structurer l’islam en France à défaut de mettre sur pied un islam de France. Devant le développement des mosquées salafistes et l’utilisation efficace des réseaux sociaux par des musulmans radicaux, il est en effet indispensable que le pouvoir puisse s’adresser à des interlocuteurs représentatifs. C’est une situation complexe dans laquelle les pays d’origine, notamment le Maroc et la Turquie, jouent un rôle important.

Parce que nous pensons que les relations de la France avec le monde arabe commencent en France même, nous consacrerons un dernier chapitre aux rapports de l’État avec les résidents, français ou non, d’origine arabe, dont la grande majorité sont de confession musulmane. Les succès du Front national aux dernières élections, municipales et européennes, la place importante que l’immigration et l’islam occupent aujourd’hui dans les débats publics nous invitent en effet à réfléchir sur la meilleure façon d’apaiser les tensions.

1. Claude Simon, Histoire, Éditions de Minuit, 1967.

2. Discours d’ouverture au colloque international sur de Gaulle et le monde arabe organisé par l’université de Paris Sorbonne-Abou Dhabi, les 16 et 17 novembre 2008.

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