Le livre noir des serial killers

De
Publié par

« J'ai tué mes victimes pour les garder auprès de moi car je ne voulais pas rester seul. J'avais alors un sentiment intense de la fragilité de la vie. Quelques instants auparavant, c'était des hommes, et maintenant, ce n'était plus qu'un tas d'os dans une poubelle. J'ai éprouvé des remords après chacun de mes crimes mais cela ne durait jamais longtemps. » Ainsi s'exprime Jeffrey Dahmer, « le cannibale de Milwaukee », l'un des sept tueurs en série dont l'histoire est analysée ici. Qu'ils soient buveurs de sang comme Peter Kürien, « le vampire de Düsseldorf » ; violeur et étrangleur de femmes à l'image d'Albert De Salvo, « l'étrangleur de Boston » ; meurtrier d'enfants et de prostituées tel Arthur Shawcross, « le monstre de Rochester » ; routards du crime et amants à la façon d'Ottis Toole et Henry Lee Lucas ; nécrophile et cannibale à l'exemple d'Ed Kemper « l'ogre de Santa Cruz » ;ou assassin de prostituées comme Gary Ridgway, tous démontrent le même appétit de destruction. La même volonté de puissance et de contrôle de la victime, ainsi que l'absence du moindre remords. Loin de l'image stéréotypée de « génie du mal », véhiculée par des films tels que Seven et Le silence des agneaux, ces criminels expriment leurs souffrances au travers de confessions, mais aussi leurs fantasmes les plus sombres qui en font de redoutables et d'inguérissables machines à tuer.
Publié le : mercredi 17 novembre 2004
Lecture(s) : 160
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246661993
Nombre de pages : 624
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

© Éditions Grasset & Fasquelle, 2004.
978-2-246-66199-3
DU MÊME AUTEUR
SÉRIE B, avec Pascal Mérigeau, Edilig, 1983.
ROGER CORMAN, Filmo, 1983.
TERENCE FISHER, Filmo, 1984.
RICHARD FLEISCHER, Filmo, 1986.
FREDRIC BROWN, LE RÊVEUR LUNATIQUE, Encrage, 1988.
JACK L'ÉVENTREUR, Fleuve noir, 1992.
LE CANNIBALE DE MILWAUKEE, Fleuve Noir, 1993 & Méréal, 1999.
L'ÉTRANGLEUR DE BOSTON, Fleuve Noir, 1993 & Méréal, 1998.
FEMMES TUEUSES, Fleuve Noir, 1994.
L'ALMANACH DU CRIME ET DES FAITS DIVERS, Méréal, 1997.
LE LIVRE ROUGE DE JACK L'ÉVENTREUR, Grasset, 1998.
LE VAMPIRE DE DÜSSELDORF, Méréal, 1998.
L'OGRE DE SANTA CRUZ, Méréal, 1998.
LE MONSTRE DE ROCHESTER, Méréal, 1999.
LA MAIN DE LA MORT – HENRY LEE LUCAS & OTTIS TOOLE, Méréal, 1999.
CENT ANS DE SERIAL KILLERS, Méréal, 1999.
STÉPHANE BOURGOIN PRÉSENTE 12 SERIAL KILLERS, Manitoba/Les Belles Lettres, 2000.
LE NOUVEL ALMANACH DU CRIME ET DES FAITS DIVERS, e/dite, 2001.
13 NOUVEAUX SERIAL KILLERS, Manitoba/Les Belles Lettres, 2001.
MICKI PISTORIUS, UNE FEMME SUR LA TRACE DES SERIAL KILLERS, Éditions 1, 2001.
LE CINÉMA X, sous la direction de Jacques Zimmer, La Musardine, 2002. LES SERIAL KILLERS SONT PARMI NOUS, Albin Michel, 2003.
SERIAL KILLERS – ENQUÊTE SUR LES TUEURS EN SÉRIE. Nouvelle édition augmentée : Grasset, 2003.
CRIMES CANNIBALES (avec Isabelle Longuet, sous le pseudonyme d’Etienne Jallieu), Editions Scènes de crimes, 2004.
A paraître en 2005 :
SERIAL KILLEUSES – QUAND LES FEMMES TUENT, Grasset.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

Ce livre est dédié à
Pascal Galodé
qui a présidé aux destinées
des Editions Méréal
Avant-propos
Cet ouvrage est composé de sept biographies de tueurs en série depuis Peter Kürten, exécuté en juillet 1931, jusqu’à Gary Ridgway qui a été condamné à la réclusion à perpétuité en décembre 2003. Six d’entre elles ont déjà fait l’objet d’une édition, notamment dans la première collection consacrée aux serial killers en France (Editions Méréal), mais dont tous les titres sont épuisés depuis de nombreuses années. Le septième récit, spécialement écrit pour le présent volume, porte sur le Green River Killer, un meurtrier de prostituées ayant sévi dans les années 80 à Seattle et arrêté en 2001 grâce aux énormes progrès réalisés en matière d’analyses ADN. A ce propos, il est frappant de constater à quel point les fichiers d’empreintes génétiques mis en place au Royaume-Uni et aux Etats-Unis depuis quelques années ont permis de résoudre un nombre croissant de cold cases (affaires non résolues). Si le Green River Killer a admis 48 assassinats, il a en fait tué 71 personnes, un chiffre qu’il avance lors des interrogatoires avec les policiers du comté de King durant l’été 2003. Avec ce nombre de 48 victimes officiellement reconnues, Gary Ridgway devient le serial killer le plus prolifique de l’histoire du crime américain, puisqu’il dépasse John Wayne Gacy et ses 33 adolescents assassinés.
Les confessions totalement inédites en France de Peter Kürten, le Vampire de Düsseldorf, qui inspirent Fritz Lang pour son chef-d’œuvre M le maudit avec Peter Lorre dans le rôle principal, sont un document extraordinaire pour l’étude de ces tueurs en série. Jusque lors, nous en connaissions quelques bribes ou extraits publiés dans divers ouvrages. Cinquante ans avant le programme établi par les agents du F.B.I. afin de dresser un profil psychologique de ces criminels, un psychiatre allemand, le Dr Karl Berg, a mis à jour les principales caractéristiques du psychopathe sadique sexuel. Dans ses aveux, Kürten explique – sans omettre le moindre détail et dans toute son horreur – ses fantasmes, sa soif de sang, ce qui lui passe par la tête avant, pendant et après le crime, son absence de remords, son besoin de retourner sur les lieux de ses crimes pour les revivre intensément, son amour irraisonné pour la pyromanie, en un mot toute une organisation d’une existence vouée au crime.
Incarné au cinéma sous les traits d’un Tony Curtis hallucinant, Albert DeSalvo n’a jamais été officiellement inculpé des meurtres attribués à l’Etrangleur de Boston. En échange de ses aveux, il a été condamné à perpétuité pour les multiples viols qu’il a commis et qui lui ont valu le surnom de l’Homme Vert. Le cas de DeSalvo est très inhabituel puisqu’il s’attaque à deux catégories de victimes totalement différentes, d’abord des femmes âgées puis des jeunes filles. Il commence par des meurtres pour enchaîner par des viols, ce qui le différencie aussi de la grande majorité des tueurs en série chez lesquels on constate plutôt une progression dans l’échelle des crimes. Depuis quelques années, plusieurs experts et membres de familles des victimes demandent une réouverture de l’enquête et des examens ADN afin de dissiper les doutes qui entourent la culpabilité d’Albert DeSalvo.
Relâché par la justice après le meurtre de deux enfants en 1972, Arthur Shawcross, lui, démontre les talents de manipulation des serial killers et les failles du système judiciaire. Une fois libéré en conditionnelle, le tueur s’installe à Rochester, dans l’Etat de New York, sans que quiconque pense à prévenir les autorités locales de la présence d’un dangereux prédateur. Résultat? Pendant plusieurs années, Shawcross s’attaque à des prostituées qu’il tue sans le moindre remords. Lors de son procès, il tente en vain de se faire passer pour irresponsable, arguant qu’un démon du Moyen Age lui aurait ordonné d’assassiner ses victimes. Il invente des sévices qu’il aurait subis durant son enfance et des traumatismes liés à de terribles expériences vécues pendant la guerre du Vietnam où il fut un magasinier et loin de toute ligne de front.
Le rêve de Jeffrey Dahmer est de créer des esclaves sexuels, d’authentiques zombies, par l’injection d’acide dans le crâne de ses victimes encore vivantes. Son appartement de Milwaukee est transformé en abattoir, rempli de restes démembrés, de crânes peints, d’un squelette accroché dans la douche, de têtes coupées et stockées dans le Frigidaire. Le cauchemar de toute une communauté se termine le 24 juillet 1991 après une longue série de dix-sept victimes masculines étranglées, puis violées et démembrées sur une période de treize ans.
Dans cette affaire très largement médiatisée, les communautés noire et homosexuelle accusent les autorités de ne se préoccuper que de la sécurité des « autres ». Une fois condamné, Jeffrey Dahmer est assassiné en prison, une fin similaire à celle d’Albert DeSalvo.
Géant de plus de deux mètres, Edmund Emil Kemper possède un quotient intellectuel qui confine au génie. Dès sa plus tendre enfance, il voue une haine féroce à l’encontre de sa mère et nourrit des fantasmes morbides mêlant la décapitation à la nécrophilie. A quatorze ans, il tue ses grands-parents par simple jeu. Interné dans un établissement spécialisé, Kemper se documente et apprend à manipuler les psychiatres qui le considèrent comme guéri sept ans plus tard. En l’espace de deux ans, il mutile, décapite, viole et dévore parfois dix nouvelles victimes. Contrairement à la plupart des tueurs en série, il se livre volontairement à la police.
La saga meurtrière du couple homosexuel formé de Henry Lee Lucas et d’Ottis Toole court d’un bout à l’autre des Etats-Unis et met en lumière les problèmes de communication entre les polices locales. Nécrophiles, cannibales, adeptes de la crucifixion, Toole et Lucas manipulent des enquêteurs parfois trop pressés de clore des dossiers et ils vont même prétendre appartenir à une mystérieuse secte satanique pour laquelle ils auraient sacrifié des dizaines d’enfants.
Pour mieux comprendre la psychologie particulière de ces criminels en série dont les mobiles sont liés à leurs pulsions, il est nécessaire, voire indispensable, de saisir ce qui se passe dans leur tête et de s’immiscer dans leurs fantasmes, de se mettre en quelque sorte « dans la peau du tueur ». Et d’espérer qu’à l’avenir, cette compréhension nous permettra de les appréhender plus rapidement.
LE VAMPIRE DE DÜSSELDORF
I. DÜSSELDORF, 1929 1
Il fait froid et sombre en cette nuit du 3 février 1929 lorsque Mme Appelonia Kühn, âgée de cinquante ans, se dépêche de rentrer chez elle le long d’une ruelle déserte du quartier de Flingen, à Düsseldorf. Elle sent une présence à ses côtés. La voix plaisante d’un homme lui adresse la parole et, avant qu’elle ait eu le temps de lui répondre, l’inconnu l’agrippe par son manteau pour la frapper à coups de ciseaux. Personne n’entend ses appels à l’aide quand l’agresseur la transperce à vingt-quatre reprises avec une férocité sans égale. Le dernier coup est si violent qu’une des lames se brise et la pointe reste enfoncée dans le dos de Mme Kühn. L'inconnu s’enfuit en laissant la victime allongée sur le trottoir. Heureusement pour elle, un passant la découvre et la fait transporter à l’hôpital où les médecins parviennent à la sauver.
« Il est environ six heures du soir en ce dimanche et j’étais à la recherche d’une victime dans les environs du Hellweg. Dans ce but, j’avais emmené une paire de ciseaux. J’ai aperçu cette femme sur la Berthastrasse. Je me suis approché d’elle pour lui crier “Stop !”, puis “Pas un bruit !”. Ensuite, je l’ai frappée à l’aveuglette. Elle était allongée par terre lorsque j’ai entendu des appels au secours. Je me suis enfui le long du Hellweg. De retour chez moi, je me suis rendu compte qu’une des lames avait été brisée sur une longueur d’environ un centimètre. Je pensais l’avoir transpercée bien plus profondément que ça. »
Quelques jours plus tard, le 9 février 1929, des ouvriers du bâtiment qui travaillent sur un chantier proche de l’église St. Vincent, dans le quartier de Flingen, découvrent le cadavre mutilé d’une fillette de neuf ans, Rosa Ohliger. Elle est lardée de nombreux coups de ciseaux. Elle a disparu de son domicile depuis trois jours. Le corps est en partie brûlé.
« Ce 8 février 1929, je quitte la maison vers six heures du soir pour me diriger vers l’église St. Vincent où je rencontre cette petite fille de huit à dix ans. Je lui demande où elle souhaite se rendre. “A la maison. – Où habites-tu ? – Dans la Langerstrasse.” Je déclare : “Allez, viens, je te raccompagne.” Je la prends par la main et nous marchons le long de la Kettwiger Strasse jusqu’à un terrain vague clôturé par une palissade. Je la saisis à la gorge, je l’étrangle et je la dépose sur le dos. De la main droite, je prends mes ciseaux pour la frapper à la tempe gauche et à divers endroits dans la région du cœur. L'enfant semblait morte. Je rentre chez moi pour examiner mes vêtements, à la recherche de traces de sang. J’ai aussi nettoyé les ciseaux. Il n’y avait aucune tache sur mes habits. Puis je suis allé au cinéma car je possédais encore un billet gratuit, avant de rentrer de nouveau chez moi. J’ai rempli une bouteille de bière avec du pétrole – nous possédons une lampe à pétrole – pour retourner auprès du corps ; mon intention était de le brûler. Mais il y avait trop de monde. J’ai donc déposé la bouteille contre la palissade pour revenir à la maison. Le lendemain matin, vers les six heures, je me suis levé en indiquant à ma femme que j’allais aux toilettes. J’ai couru à toute vitesse jusqu’au lieu du crime pour verser le pétrole sur le cadavre et y mettre le feu. Le trajet aller-retour ne m’a pas pris plus de cinq ou six minutes. Je n’éprouvais aucune excitation sexuelle et je n’ai pas touché à la fille. Ma motivation consistait seulement à engendrer de l’agitation et de l’indignation. Je voulais encore augmenter ce sentiment d’indignation en mettant le feu au corps.
« Je ne me suis pas masturbé sur le corps et je ne l’ai pas touché sexuellement. L'endroit où je l’ai étranglée et poignardée ne se trouvait qu’à un ou deux mètres de celui où je l’ai laissée. Elle était debout quand je l’ai étranglée de mes deux mains. »
Le 12 février, Rudolph Scheer, un mécanicien d’une quarantaine d’années, est trouvé mort dans un fossé de Gerresheim, dans la banlieue de Düsseldorf. On l’a poignardé à vingt reprises à coups de ciseaux alors qu’il rentre chez lui après une soirée bien arrosée entre amis.
« Le 12 février 1929, j’ai quitté mon domicile vers huit heures du soir pour chercher en vain une victime pendant trois heures. Je savais que ma femme devait rentrer à la maison vers une heure. A Hellweg, j’ai heurté accidentellement un homme. Il faisait beaucoup de bruit et semblait ivre. Il m’a repoussé : “Que voulez-vous ?” J’ai jeté un coup d’œil à ses mains pour voir s’il était armé. Puis, du plat de la main, je l’ai frappé à la gorge. Il a chancelé pour chuter face contre terre. J’ai pris les ciseaux pour le poignarder de toutes mes forces. Il a essayé de s’agripper à mes jambes et, à moitié allongé, à moitié agenouillé, me faisant face, il s’est accroché à moi. Du coup, je l’ai frappé à la tempe droite, puis dans le cou. J’ai enfoncé les ciseaux tellement fort dans son dos que c’est à peine si j’ai pu les retirer. Au coup suivant dans le dos, j’ai entendu le sang jaillir. Scheer s’est effondré. Ses doigts ont lâché prise et libéré mes jambes, il est tombé face contre terre. Malgré l’obscurité je voyais la mare de sang. Je l’ai tiré par les pieds pour le faire basculer dans le fossé. Ensuite, je me suis décidé à rentrer chez moi mais, au bout d’une trentaine de mètres, je suis revenu sur mes pas afin d’effacer les traces de mes empreintes digitales sur le haut de ses bottes. Le tout a dû me prendre environ huit minutes, pas plus. Le lendemain matin, vers huit heures, je suis retourné sur le lieu du crime. En chemin, j’ai rencontré un détective avec lequel j’ai engagé la conversation. Lui aussi se rendait sur place pour rejoindre un groupe de policiers que j’ai aperçu près du fossé. L'inspecteur m’a observé avec suspicion. Comment étais-je au courant du meurtre? m’a-t-il demandé. Je lui ai répondu qu’on m’avait averti par téléphone. Entre-temps, nous étions arrivés sur place et j’ai été stoppé devant le cordon. »
Le règne de terreur du Vampire de Düsseldorf vient juste de commencer.
En raison des similitudes entre ces trois affaires, la police estime qu’un même homme est responsable des trois meurtres. Mais l’aspect le plus étonnant réside dans la sélection des trois victimes : une femme, un homme d’âge moyen et une fillette. Du coup, aucun des habitants de Düsseldorf ne peut se sentir à l’abri des attaques du mystérieux assassin. La panique engendrée augmente d’autant plus lorsque la police reconnaît qu’elle ne possède aucun indice ni piste sérieuse.
ON ARRÊTE UN COUPABLE
L'agitation monte d’un cran le 2 avril 1929 quand Erna Penning, une jeune fille de seize ans, est poursuivie par un inconnu qui lui lance un nœud coulant autour du cou. Fort heureusement, elle se débat et crie avec une telle vigueur que l’assaillant prend la fuite. Voici sa déposition telle qu’elle est consignée dans le rapport de police :
« Mes deux mains étaient sous la corde et, de toutes mes forces, j’ai essayé d’empêcher l’homme de serrer le nœud coulant. Il était très excité et tentait à tout prix de resserrer son emprise. J’ai titubé en direction du fossé. L'agresseur tenait la corde d’une main et, de l’autre, il tentait de m’étrangler. Il est parvenu à me faire basculer sur le dos, s’est agenouillé à côté de moi tout en continuant sa strangulation. Je lui ai saisi le nez pour pincer fortement les narines. Dans un ultime effort, j’ai réussi à me relever. L'inconnu a reculé et il a retiré son lasso. Pendant tout ce temps, il est resté muet. Je me suis enfuie en courant. »
Voici les déclarations de Peter Kürten :
« La fille me dépassait d’une tête. Elle avait remonté le col de son manteau, un manteau de fourrure. A cause de ça, je n’ai pas pu bien serrer la corde que j’avais apportée avec moi. A un bout, j’avais fait un nœud et une boucle à l’autre extrémité pour mieux la tenir en main. Lorsque je l’ai aperçue, j’ai pris la corde dans ma poche pour la lui passer autour du cou. Elle s’est débattue, m’a donné des coups de pied et elle s’est mise à hurler. On était tous les deux par terre. Elle m’a violemment pincé les narines et j’ai dû la relâcher. Tout cela s’est déroulé en silence, et je suis parti en courant. »
La nuit suivante, une jeune femme, Mme Flake, est victime de l’homme au lasso. Il l’attire dans un champ et elle ne doit son salut qu’à l’intervention d’un couple qui a entendu ses cris. Les témoins sont incapables de donner une description précise de l’agresseur, mis à part qu’il doit être jeune pour s’enfuir aussi vite. Le récit qui suit est le témoignage de Mme Flake :
« Ce 3 avril 1929, je rentrais du travail dans la partie nord de la ville en empruntant une rue mal éclairée lorsque j’ai entendu des pas d’homme s’approcher de moi. J’ai ralenti mon allure pour le laisser me dépasser. Il a dû se jeter très rapidement sur moi car j’ai senti quelque chose passer au-dessus de ma tête et j’ai été brusquement tirée en arrière. On m’a fait quitter le chemin pour un champ voisin. J’étais incapable de crier, l’inconnu ayant tenté de forcer un mouchoir dans ma bouche. J’ai serré les dents. Il a pris la parole, criant : “Ouvre ta bouche !” Il a resserré le nœud d’un cran. Puis il s’est penché pour voir si je respirais encore et il a tenu une main devant ma bouche. Il m’a tirée dix mètres plus loin dans le champ. J’ai entendu des bruits de pas mais j’étais dans l’impossibilité de crier au secours. Je me suis débattue avec les jambes. C'est alors que l’étreinte s’est relâchée et que l’agresseur m’a tourné le dos pour s’enfuir en courant. J’ai défait le nœud coulant et je me suis relevée pour m’approcher de gens qui se trouvaient sur la route. »
L'attaque a été très violente, comme le prouve l’examen médical du lendemain. Mme Flake est incapable d’avaler quoi que ce soit. De larges traces marbrent son cou et son visage arbore de nombreuses contusions de toutes tailles. La conjonctive de ses yeux est congestionnée. La membrane muqueuse de sa bouche porte plusieurs abrasions. Les témoins parviennent à donner une description sommaire de l’assaillant. Non loin de là, des policiers arrêtent un jeune homme qui s’enfuit à leur approche. Johann Strausberg est un retardé mental qui souffre d’épilepsie et qui est connu pour prendre la fuite à toutes jambes dès que quelqu’un l’approche dans la rue. On lui demande s’il sait quelque chose sur ces meurtres. « Oui, répond-il avec entrain. Je suis le Monstre de Düsseldorf. » Il en profite aussi pour endosser la responsabilité de toute une série d’actes de pyromanie commis en janvier 1929 dans la proche région de Düsseldorf.
Etant donné son état mental, Strausberg est envoyé dans un asile psychiatrique. Les journaux ayant annoncé l’arrestation du « Monstre », les habitants de Düsseldorf recommencent à respirer, d’autant plus que les semaines suivantes semblent confirmer l’hypothèse des policiers.
II. LA TERREUR CONTINUE
Le 21 août 1929, Anna Goldhausen est poignardée dans le dos. La même nuit, deux autres attaques à l’arme blanche se déroulent avec, pour victimes, un homme, Heinrich Kornblum, ainsi qu’une jeune femme mariée du nom de Mantel qui est frappée dans le dos alors qu’elle rentre chez elle après une soirée passée dans une fête foraine à Lierenfeld, dans la banlieue de Düsseldorf. Sa blessure n’est pas trop grave et elle se retourne immédiatement pour tenter d’identifier son agresseur mais elle ne fait qu’apercevoir une silhouette qui s’enfuit dans les ténèbres ; tous les deux sont frappés dans le dos et se révèlent incapables de donner une description précise de l’inconnu. Anna Goldhausen est la plus gravement atteinte et elle met plusieurs mois à se rétablir. Les médecins estiment qu’une lame de 15 cm a pénétré entre la sixième et septième côte, perforant à la fois l’estomac et le foie.
« Le jour de la célébration du Bal du couronnement, au Lierenfelder Festival, j’ai fait des heures supplémentaires jusqu’à dix heures du soir. Je me suis dirigé vers le Schutzenplatz, le long de la Erkrather Strasse, pour me trouver une victime. J’ai observé les jeunes femmes, en attendant une occasion favorable. J’en ai suivi deux qui se sont arrêtées devant une porte cochère. Je les ai dépassées en me disant que l’une d’elles allait probablement poursuivre son chemin. J’ai traversé la rue et j’ai vu qu’une des filles s’était mise à marcher. J’ai de nouveau changé de trottoir tout en préparant ma dague. Je l’ai poignardée dans le flanc gauche, à hauteur de la poitrine. C'était Goldhausen. Elle est tombée sans un cri. Je me suis enfui en gardant la dague dégainée. J’ai entendu des appels au secours derrière moi. Un peu plus loin, toujours sur la Erkrather Strasse, j’ai aperçu une femme se diriger vers moi. Je lui ai proposé de l’accompagner. La femme ne m’a pas répondu, mais elle a traversé la rue. Je l’ai suivie pour la poignarder à deux reprises dans le dos.
« J’ai traversé le chemin qui passe à travers champs. Un homme se trouvait dans un fossé et il rampait à quatre pattes le long de la berge. Je l’ai frappé dans le dos. J’ai rengainé mon arme et je l’ai cachée près de la Erkrather Strasse. Je suis resté sur place pour observer l’arrivée d’un médecin et d’une ambulance, bientôt suivis par toute une foule de badauds. Dans ma tête, je me suis imaginé leur indignation et je suis rentré chez moi. Il était deux heures et demie du matin. »
La vague de terreur atteint son apogée le 25 août 1929, avec la découverte des cadavres de deux enfants, Gertrud Hamacher et Louisa Lenzen, respectivement âgées de cinq et quatorze ans, dans un lotissement proche de Düsseldorf. Les fillettes ont disparu depuis deux jours ; on les a aperçues pour la dernière fois dans une fête foraine à Flehe. Elles ont été étranglées et on leur a tranché la gorge sans qu’il y ait eu de sévices sexuels.
« Le 24 août, je suis sorti de chez moi vers huit heures du soir en emportant une dague. J’avais entendu dire que le Festival se déroulait à Flehe. Jusqu’à dix heures, j’ai observé des victimes potentielles dans les rues de Flehe. J’ai aperçu ces deux filles. Elles ont emprunté un chemin à travers champs. Je les ai suivies, puis j’ai accosté la plus grande pour lui demander d’aller me chercher quatre cigarettes au kiosque pour vingt pfennigs. Elle est partie en courant et je suis resté avec la plus petite. Je l’ai saisie à la gorge avant de l’emporter sous le bras vers un champ plus petit où poussaient des haricots. J’y ai déposé la fille Hamacher qui avait perdu connaissance avant de prendre la dague pour lui trancher la gorge. J’étais accroupi au-dessus du corps de l’enfant, les jambes écartées et j’ai tranché de gauche à droite. J’ai rengainé la dague pour la remettre dans une poche de ma veste.
« Je suis retourné attendre Lenzen, la plus grande des deux, à l’endroit où elle nous avait quittés. Elle m’a donné les cigarettes. Je l’ai saisie à la gorge pour l’étrangler. Avec mon bras gauche, je l’ai emportée vers le champ de haricots tout en continuant de l’étrangler avec mon autre main. J’étais à l’abri des plantes. J’ai relâché mon étreinte. Lenzen s’est affalée. Je me suis rendu compte qu’elle n’était pas tout à fait évanouie. Elle s’est débattue en poussant des cris. Je l’ai de nouveau saisie à la gorge avec mon bras gauche et, en la maintenant dans cette position, j’ai dégainé mon couteau pour la frapper dans la poitrine et le flanc. Puis j’ai relâché mon étreinte. Lenzen est tombée par terre. Je suis rentré chez moi vers onze heures et demie. Ma femme était toujours debout. Nous avons parlé tout à fait naturellement. Il n’y avait aucune trace de sang sur mes vêtements. Pas plus que sur mes mains. En chemin, j’en avais profité pour nettoyer la lame avec un vieux chiffon trouvé par terre. J’ai laissé Lenzen allongée sur le dos. Elle s’est défendue avec beaucoup de vigueur en me donnant des coups de pied et de poing.
« Le dimanche suivant, le 25 août, je suis retourné à Flehe pour savourer l’effet de mon crime. J’ai écouté les diverses conversations des habitants en me promenant d’un groupe à l’autre. Ils étaient très excités. Cela m’a procuré un immense plaisir de savoir que ce magnifique dimanche ensoleillé à Düsseldorf avait été ruiné comme par un brusque coup de foudre. »
Le 27 août, une servante de vingt-sept ans, Gertrud Schulte, se promène le long d’une berge pour se rendre à une fête foraine à Neuss lorsqu’un homme l’aborde en la persuadant de l’accompagner. Quand ils s’approchent d’une forêt, l’inconnu exige avec force d’avoir des rapports avec elle, mais Gertrud répond qu’elle préfère mourir que se soumettre. « Crève, alors ! » répond-il avec calme tout en la poignardant à quatorze reprises avec un petit couteau. Elle survit à ses blessures, mais sans pouvoir donner d’autres renseignements sur l’assaillant que des yeux « flamboyants » et un visage de diable. Voici son témoignage, suivi par celui de son agresseur :
* GERTRUD SCHULTE : « Kürten avait été correct jusqu’à la fin. Il n’avait même pas parlé de m’embrasser avant que nous nous installions. Puis il a essayé d’enlever ma culotte et de me faire basculer en arrière. Nous nous sommes débattus pendant un peu moins de deux minutes environ. Il m’a brusquement relâchée pour me prendre la main et me dire : “Viens ! Sens-la. Je n’ai qu’une petite queue.” Il s’est ensuite jeté sur moi pour s’agenouiller entre mes jambes. Je l’ai menacé de crier. Il m’a répondu : “Tu peux crier autant que tu le veux. Personne ne t’entendra.” Il paraît évident que Kürten n’avait pas vu qu’il y avait une tente non loin de là. Il a éclaté de rire quand je lui dis que j’aimerais mieux mourir que me soumettre. “Crève, alors !” J’ai senti une coupure sur mon cou et je me suis mise à hurler. Ensuite, une autre blessure douloureuse dans le dos et j’ai perdu connaissance. »
* KÜRTEN : « A ce moment-là, j’étais totalement sous l’emprise de mes obsessions. Comme j’étais assez confiant dans mes capacités à trouver une victime en cette journée, j’avais emporté ma dague. J’ai traversé le Pont du Rhin jusqu’à Oberkassel où j’ai accosté une jeune femme. Nous sommes partis ensemble à la fête foraine de Neuss qui battait son plein. J’ai suggéré que nous empruntions un sentier à l’écart qui serpentait le long des berges du fleuve. Tout le long du chemin, nous nous sommes constamment embrassés. Une fois assis près du Rhin, je l’ai caressée, mais elle a refusé tout rapport sexuel. Je me suis agenouillé près d’elle, puis de la main gauche j’ai effleuré sa chevelure, tandis qu’avec mon autre main j’ai tenté de lui trancher la gorge. Elle a hurlé avec force et s’est débattue. Du coup, je me suis mis à la poignarder à l’aveuglette. Ses cris ont fini par attirer des curieux qui demandaient : “Qu’est-ce qui se passe ?”
« Je suis parti me cacher un peu plus loin dans un fossé pour observer la réaction des gens qui découvraient Schulte. J’ai traversé tranquillement le barrage qui menait au Pont du Rhin. Je pouvais toujours entendre des gens qui criaient : “Vite ! Prévenez la police !” En frappant mon dernier coup, je m’étais rendu compte que ma dague s’était brisée ; c’est pourquoi je m’en suis débarrassé. Une fois arrivé à Oberkassel, j’ai sorti le sac à main de Schulte pour en garder une photo et une montre et jeter le reste dans un jardin. Assis sur un banc, j’ai attendu l’arrivée de la police. J’étais curieux de savoir combien de temps ils mettraient pour intervenir sur les lieux. Au bout d’une vingtaine de minutes, je me suis senti soulagé de ma tension en sachant que la police devait être occupée avec ma victime. Je pensais que Schulte allait mourir de ses blessures. A la lueur d’un lampadaire j’ai examiné mes vêtements à la recherche d’éventuelles traces de sang, puis je suis rentré chez moi. Il n’y avait pas de sang. »
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Tueurs

de grasset

Il

de sonatine