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Le Pèlerinage de Mireille

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BnF collection ebooks - "Si le goût des voyages n'a pas une origine récente, comme on le suppose généralement, du moins est-il évident que cette passion, à l'inverse des autres, se ravive de nos jours à mesure qu'il est plus facile de la satisfaire. Le quinzième siècle fut la grande époque des courses lointaines, qui amenèrent de prodigieuses découvertes. Sans exiger autant de courage, les explorations, à notre époque, sont multipliées et non moins fécondes."

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Morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse, tous les genres y sont représentés.
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ÀLA MÉMOIRE DE MARIA M…
Si le goût des voyages n’a pas une origine récente, comme on le suppose généralement, du moins est-il évident que cette passion, à l’inverse des autres, se ravive de nos jours à mesure qu’il est plus facile de la satisfaire. Le quinzième siècle fut la grande époque des courses lointaines, qui amenèrent de prodigieuses découvertes. Sans exiger autant de courage, les explorations, à notre époque, sont plus multipliées et non moins fécondes. Ce ne sont pas toujours des îles sans nom, des continents ignorés qui, aux applaudissements de la science, viennent prendre sur la carte du globe une place inoccupée ; mais des pays connus, ayant joué un rôle historique, souvent fort rapprochés de nous, et quelquefois même sur notre propre territoire, apparaissent soudain comme des terres nouvelles qui réclament enfin une attention injustement refusée.
Pendant tout le dix-septième siècle et la plus grande partie du dix-huitième, les Parisiens soupçonnaient peut-être l’existence des montagnes, mais à coup sûr ils en ignoraient les magnificences. La simple pensée de leurs escarpements et de leurs glaciers devait faire horreur à des imaginations que charmaient si vivement les larges avenues, les gracieux massifs, les gaies pelouses de Versailles. Mais Rousseau ayant traduit ses impressions de poète et de rêveur dans un langage qui reflétait admirablement les beautés de la nature alpestre, on vit la Savoie et la Suisse devenir des contrées superbes qu’il fallait visiter à tout prix, et ainsi se forma le courant intarissable qui, chaque année, apporte au Mont-Blanc et à Genève le flot des banales admirations. Ne peut-on pas dire que Chateaubriand, et après lui Lamartine, ont découvert l’Orient, que l’Itinérairedu premier, plus tard leVoyagedu second ont enfanté ces générations de touristes qui amateurs, qui poètes, qui dévots, tour à tour soupirent à Jérusalem, se baignent dans le Jourdain, rêvent dans le Liban, et cherchent le plaisir à Constantinople. Les Pyrénées, si nous ne nous trompons, ne sont bien appréciées que depuis trente ans à peine. Un artiste fait une excursion au cirque de Gavarnie, entrevu seulement jusque-là des contrebandiers et des chasseurs d’isards, puis de la plume et du crayon, il décrit ce site étonnant, et voici les Pyrénées qui font aux Alpes une concurrence redoutable. La Bretagne a été révélée surtout par Brizeux, comme les bords du Rhin par Victor Hugo. Que sais-je encore ? – Toutes ces découvertes peuvent bien ne pas être appelées à un succès égal, et certaines réputations usurpées sont plus tard obligées de déchoir, mais quand on juge une contrée sur la valeur des œuvres qu’elle a inspirées et qui en sont comme le miroir, il est difficile de se tromper. Les grands poètes ne peuvent mentir. Une renommée surfaite ne l’est jamais que par un écrivain médiocre.
À ce titre, il est en France un pays fort méconnu jusqu’ici, dont la réhabilitation a commencé déjà : c’est la Provence. On ne l’avait guère jugée qu’à travers la poussière d’une route par un jour d’été, ou celle plus épaisse des lieux communs et des préjugés. Mais des poètes, des 1 félibres, comme ils s’appellent, réchauffés par le soleil de cette terre privilégiée, parlant sa langue, se sont mis à chanter ce qu’ils voyaient, ce qu’ils entendaient, ce qu’ils aimaient, et une terre nouvelle nous a été révélée.
Entre ces diverses éclosions du génie provençal, celle qui brille de plus de rayons est assurémentMireille, le poème de M. Frédéric Mistral. Dans l’Entretien littéraireconsacré à cet ouvrage, Lamartine l’a salué comme la grande épopée du dix-neuvième siècle. Sans contester un éloge de cette taille, il nous semble plus juste de reconnaître enMireillele poème unique et par excellence de la Provence, car elle est bien là tout entière avec ses montagnes et ses plaines, sa mer et son soleil, son humeur, ses croyances et ses traditions. Nous avons trouvé dans ce livre tant de sève printanière, tant de poésie neuve, spontanée et vraie ; il ressuscite si vives, pour l’homme déjà avancé dans la vie, des émotions depuis longtemps inconnues, celles qui relèvent les lassitudes de l’âme et les atonies de l’imagination, que nous avons désiré faire, comme un de nos amis l’a si bien nommé, lePèlerinage de Mireille. Nous nous étions fait grande fête d’errer à travers l’Attique française en compagnie des souvenirs du poème, de suivre pas à pas la trace de la fille des Baux, de visiter dans le même ordre chaque site,
chaque chose qu’un langage divin a désormais consacrés. Nous gardions aussi l’espoir, pourquoi ne le dirions-nous pas, de rencontrer le poète lui-même. Mais si une satisfaction de l’existence est de pouvoir approcher les hommes dont on s’est formé une noble idée, c’en est une meilleure encore de pressentir qu’on pourra rapporter entières son admiration et sa sympathie.
1Mot provençal, d’étymologie latine :qui facit libros.
I
Les Alpines
L’action complète du poème se déroule dans la province d’Arles, qui se détache avec une physionomie bien distincte du milieu de la grande famille provençale. Notre point de départ le plus naturel était donc la petite ville de Saint-Rémy, située près des Alpines, non loin du pays de Mireille. Quelques amis devant faire avec nous le poétique voyage, nous leur avions donné rendez-vous à Tarascon, au pied du château du roi René, dont la masse fauve, flanquée de tours, couvre d’ombre les eaux éblouissantes du Rhône.
Nous parlions tout à l’heure de la poussière du Midi et du tort qu’elle a fait à la réputation de la Provence. À peine avions-nous quitté la ville de Sainte-Marthe, que nous pûmes constater la fréquente exagération de ce reproche. Ce qui était vrai de la vieille grande route sillonnée autrefois par les diligences, les pataches, les charrettes de toutes sortes, ne l’est plus des voies secondaires qui se déroulent en beaux rubans gris, au milieu des vertes récoltes. Croirait-on que la route de Tarascon à Saint-Rémy est arrosée tous les jours et dans toute sa longueur (qui compte au moins quinze kilomètres), soit à l’aide du classique tonneau promené à pas lents, soit par le moyen de l’eau courante qui remplit les fossés de la route et dans laquelle plonge incessamment l’agottacantonniers ? Tandis qu’aux portes de Paris et pour atteindre un des simple village de banlieue, il faut se perdre dans une nuée poudreuse et noirâtre, ici nous courions en respirant un air limpide et dévorant des yeux les vastes champs autour de nous. Quoi de plus réjouissant, en effet, pour la vue que cette végétation vigoureuse, immense mosaïque dessinée au hasard, dont chaque saison varie les nuances et les harmonies ? On remarque çà et là des compartiments hérissés de chardons à tiges élancées, mais dont les grosses fleurs purpurines ont un aspect riche et éclatant : c’est l’herbe à foulon. On sait qu’après la floraison, les têtes garnies de crochets aigus sont coupées pour être employées au cardage de la laine. Cette plante a été aussi appeléeFontaine des oiseauxetLavoir de Vénus, sans doute parce que ses larges feuilles soudées l’une à l’autre par la base forment un réservoir facilement plein d’une eau limpide, où prennent plaisir à boire les lucres d’or, ces jolis chardonnerets de Provence.
À mesure qu’on approche de Saint-Rémy, les arbres fruitiers se multiplient et la route ne semble plus qu’une large allée desservant un immense jardin. Pour la plupart des Parisiens, la terre des vergers, c’est la Normandie ; mais si vous leur parlez du Midi, ils ne songent qu’à d’affreux terrains blanchâtres plantés d’oliviers rabougris. Et pourtant c’est lui, qui, plus que le Centre et le Nord, leur expédie, non à pleines corbeilles, mais à pleins convois, et des abricots gros et dorés comme des oranges, et des melons à chair diaphane, et des grenades aux perles roses dans un écrin de satin blanc, et des raisins surtout, de blonds raisins, enfants gâtés du soleil dont ils dérobent la couleur et la flamme. Cette maigre et sèche Provence en foisonne, elle en déborde ! Paris ne suffit point à tout absorber, et les Anglais s’en disputent encore les reliefs.
Saint-Rémy est un des points favorisés. La plaine d’alluvion qui l’entoure, formée d’une argile nutritive, arrosée par un canal dont les eaux sont fournies par la Durance, se prête aux produits les plus variés. La culture des légumes y occupe surtout une place importante. Elle a pour but non seulement l’approvisionnement de la contrée, mais plus encore la multiplication de ces graines excellentes que donne le limon du terroir. D’abondantes provisions en sont expédiées jusqu’en Amérique. L’attention est particulièrement attirée par de vastes champs d’oignons dont les énormes houppes séminales courbent leurs tiges puissantes comme des arbustes. Pour se protéger contre la violence du mistral, le plus grand nombre des jardins est fermé du côté du nord par des plantations d’arbres verts serrés les uns contre les autres en quinconces. Derrière, comme une seconde palissade en présence de l’ennemi, se presse une rangée de bambous
vigoureux, dont la moisson se fait en grand dans les marais de la Camargue. Ces lignes sombres ont d’abord quelque chose de triste pour le regard, qui s’y accoutume vite cependant, et cherche au contraire à se reposer sur leur verdure, des trop vives clartés du ciel. Malheureusement, elles s’opposent aussi au passage des brises fraîches, et l’atmosphère, entre ces clôtures épaisses, s’embrase comme une fournaise. Mais le soleil, c’est l’élément des Provençaux, et, Mireille le disait à Vincent : « Ce n’est pas aux filles de Crau qu’il peut faire peur »1. Que de fois, par des chaleurs qui nous forceraient à crier merci, nous les avons vus jeunes gens, jeunes filles, vieillards même, toujours dispos, sarcler, piocher, planter joyeusement.
Voici Saint-Rémy, ville blanche, aérée, aux fontaines claires, aux boulevards bien tenus et ombragés de platanes. Dans les rues, sur le seuil des maisons, les visages sont ouverts et prompts aux sourires ; partout bon accueil ; nulle part cette rudesse dont Marseille a fait rejaillir le renom flatteur sur la Provence entière. L’hôtel où nous entrâmes2 était paré d’une propreté à humilier bien des hôtels de chefs-lieux. Pas de tapis tombant en loques, de tentures passées, mais des parquets luisants et des meubles bien lavés. Ajoutez-y les fleurs que vint nous offrir la fillette de notre hôte et les grands yeux bruns qui éclairaient son visage au pur type arlésien ; enfin, privilège inappréciable par les chaudes journées du Midi, les repas servis tantôt sous une treille feuillue, soutenue à la manière italienne par de longs piliers de pierre blanche, tantôt dans une petite salle voûtée dont la fraîcheur et le demi-jour nous rappelaient les maisons mauresques de l’Algérie.
Saint-Rémy, éloigné des grandes voies de communication plus que la cité d’Arles, sa sœur aînée, a conservé la pureté du sang antique et les traditions gallo-romaines, ou, plus exactement, les traditions phocéennes, car ce fut une colonie où l’élément latin n’entra que pour la minime part. Quelques familles portent encore des noms dont l’origine grecque est incontestable, et plus d’une expression, en usage au pays d’Arles, se retrouve à peu près identique dans les campagnes de la Grèce moderne.
Évidemment le pays est civilisé de longue date. Nul ne se douterait que le Moyen Âge a passé là. On parle volontiers de la misère, de l’ignorance, de l’esprit arriéré de nos méridionaux ; rien de plus injuste pour quiconque se donne la peine de considérer de près. En voici une preuve. L’homme, on l’a dit, agit comme le mollusque ; il moule sa maison non sur son corps, il est vrai, mais sur ses idées, ses habitudes, ses besoins. Voyez, dans nos montagnes, les huttes des paysans avec leurs toits faits de chaume ou d’épaisses feuilles de schiste, avec des poutres mal équarries, des angles qui surplombent, des volets qui se disjoignent ; c’est l’indice de populations qui n’ont ni ouvriers habiles, ni propriétaires riches, ni surtout le besoin du mieux. C’est la marque d’une sorte de barbarie.
Les maisons de Saint-Rémy, au contraire, voire celles des villages environnants, sont d’une construction régulière et solide. L’habileté dans la taille de la pierre, qui est le signe principal auquel on reconnaît l’amour du bien faire, l’esprit soigneux, témoigne hautement en faveur des compatriotes de Mireille. Telle demeure de simple paysan est bâtie de la base au faîte en pierres de taille, avec des portes et fenêtres en beaux blocs bien francs et bien appareillés, couverte d’un bon toit en tuiles creuses, solidement maçonnées à la gouttière et capables de résister aux vents terribles du pays. Aussi ne voit-on pas d’exemple de ces incendies qui dévorent des villes entières, comme ceux de Salins, de Sallanches et tant d’autres, de sinistre mémoire. La coutume, si fréquente en Provence, d’allumer des feux de joie sur la place publique serait impraticable avec des maisons moins soigneusement édifiées. Dans le Jura ou le Bugey, par exemple, ces larges foyers, alimentés par des branches résineuses, ne tarderaient pas à embraser tout le village.
Un de nos compagnons de voyage, expert en ces matières, confirmait nos impressions. Selon lui, les traditions de la construction antique n’ont jamais été perdues en Provence. Ce pays où la généreuse nature a prodigué des carrières inépuisables qui livrent sans difficulté des
blocs de toutes dimensions, est demeuré fidèle à l’emploi du petit appareil. Tandis que nos architectes recherchent ces pierres énormes qui excitent en passant, sur leur massive charrette, l’étonnement des badauds, et dans lesquelles on taille ensuite sur le tas des trumeaux entiers, comme on le ferait dans un fromage colossal3, le carrier provençal extrait la pierre en petits blocs uniformes dont les mesures invariables servent de base aux combinaisons du constructeur4. Ce procédé, favorable à la solidité des édifices par la liaison des matériaux, l’est aussi à l’effet artistique. La multiplicité des joints et leur agencement agréable forment une décoration naturelle pour la plus simple architecture5.
Mais les anciens n’ont pas laissé que des traditions à leurs héritiers de la France méridionale. Lorsque le pâtre Alari, un des prétendants de Mireille, demande à la jeune fille le sentier qu’il doit suivre, celle-ci lui répond : « Marchez dans le val tortueux jusqu’à ce qu’un portique se montre à vos regards, avec un tombeau qui supporte deux généraux de pierre, là-haut dans les airs6. »
L e sAntiques, comme on dit à Saint-Rémy, s’élèvent tout à fait au pied des Alpines, à quelques pas de la ville, sur un tertre presque circulaire, d’où l’on domine la vallée du Rhône. Autour sont rangés des bancs massifs pour le repos des promeneurs. Ils ressemblent à des sarcophages antiques retournés et sont peut-être des pierres sépulcrales trouvées jadis dans les champs voisins, car les vieilles sépultures abondent dans cette portion de la Provence. Selon l’expression de Dante : « La plaine d’Arles est toute bosselée de tombeaux7. »
Au centre de la plate-forme, un arc de triomphe ouvre son large cintre, d’un côté sur la montagne aride, de l’autre sur le vaste horizon. La partie supérieure, malheureusement démantelée, repose sur des côtés solides, ornés de bas-reliefs que le temps n’a pas trop altérés. Cet arc de triomphe marque sans doute l’entrée deGlanum, colonie phocéenne, dont les restes mêmes ont disparu, et à laquelle succéda Saint-Rémy. À quelques pas de la route qui passait sous le portique, un autre monument, par sa hauteur et sa richesse, rivalise avec lui. C’est un mausolée, à coup sûr un des restes les plus curieux et les mieux conservés de cet art gallo-romain qui, en Provence, n’avait pas tardé à tempérer, par la grâce attique, l’austère attitude des lignes romaines. L’étude et la fermeté des profils, la science des oppositions, l’harmonie de l’ensemble, tout indique que ce tombeau n’est pas l’œuvre d’un architecte vulgaire. Il est formé de trois étages superposés. L’ordre intermédiaire, beaucoup plus haut que les deux autres, engendre un de ces contrastes pleins de charmes qui sont la loi de la bonne architecture. La partie supérieure offre l’image d’un petit temple soutenu par dix colonnes corinthiennes, à travers lesquelles se montrent debout deux statues drapées à la manière romaine. Enfin, sa forte base cubique est chargée, sur les quatre faces, de bas-reliefs qui reproduisent sans doute les exploits de ces personnages.
Le nom de Caïus Marius a servi à baptiser ce double monument aussi bien que la plupart des édifices païens dont l’origine est restée douteuse, tant sont profondes les traces qu’a laissées dans la mémoire des habitants le troisième fondateur de Rome, selon le titre qui lui fut décerné par le sénat. De tout cela il n’y a rien de vrai, si ce n’est la tombe élevée par le héros à sa propre fille, et qui se voit au musée d’Arles avec cette inscription irrécusable FILIÆ SUÆ CAIUS MARIUS CIMBRORUM VICTOR ;à sa fille Caïus Marius,vainqueur des Cimbres. On sait qu’en souvenir de son prodigieux triomphe, la reconnaissance du peuple a donné le nom même de la Victoire8 à la montagne qui domine la ville d’Aix, gigantesque trophée que l’homme, pas plus que le temps, ne pourront détruire. D’autres soutiennent, mais ceci n’est rien moins que certain, que le nom de Camargue rappelle aussi le souvenir du grand homme, et qu’il n’y faut voir que la corruption deCaii Marii ager, champ de Caïus Marius.
Ni l’un ni l’autre des deux monuments n’appartient au siècle d’Auguste, comme on est facilement porté à le supposer de toutes les antiquités romaines. La sculpture, mieux encore que l’architecture, signale la décadence. Pourtant ils ne sont pas contemporains. Les bas-reliefs de l’arc de triomphe, très supérieurs à ceux du mausolée par le style et l’exécution, dénotent
autant une date plus ancienne qu’une main plus savante. Le monument funèbre paraît être de l’époque des Antonins. Chose remarquable, l’édicule qui le surmonte a tellement charmé les artistes provençaux, que la disposition de sa colonnade se trouve reproduite plusieurs fois dans le couronnement de leurs clochers, par exemple dans celui de l’église de Mollèges (Bouches-du-Rhône).
Cependant l’intérêt scientifique était pour nous secondaire. Nous étions avant tout absorbés dans la contemplation de ce site admirable, vu à travers une si chaude lumière. La lumière, ah ! voilà le privilège incomparable, le prestige magique des contrées du Midi. La lumière en effet, c’est la couleur, c’est l’harmonie des tons divers, c’est la transparence, la perspective, enfin c’est la vie. C’est par elle que le monde qui nous entoure est, non plus un dessin, mais un tableau s’animant chaque matin sous la main de l’artiste éternel. Telle est sans doute la raison pour laquelle les races méridionales possèdent à un degré si remarquable l’instinct de la forme et de la couleur, divine prérogative que les hommes du Nord vainement leur envient. Ainsi s’explique la visible affinité de nature et de génie qui lie la Provence aux contrées les plus célèbres de l’antiquité.
Ils sont rares chez nous ceux qui connaissent cette lumineuse nature de la France méridionale, plus rares ceux capables de la goûter. Les bords de la Loire en Touraine, les bords de la Saône aux environs de Lyon, avec leurs coteaux aux formes molles et de grâce bourgeoise, avec leurs ombrages paisibles, du sein desquels monte la blanche façade des villas, font les délices de nos jeunes amateurs de paysage. Les imaginations moins novices sourient de préférence aux vallées de la Suisse et du Dauphiné dont, certes, Dieu nous préserve de médire ! Chamounix, le Grésivaudan, la Grande-Chartreuse, voilà leur idéal. Nous jugeons la nature d’après des idées courantes, comme les enfants d’après les gouaches vernies qu’on rapporte de Genève. Pour eux comme pour nous, le vert est une condition essentielle de l’admiration. La verdure tient la place du soleil. Étant données une prairie, une forêt, une cascade, nous tombons en extase, et Dieu, pensons-nous, ne créa jamais rien d’aussi beau, dussent toutes ces choses vertes s’étaler dans un air épais, sous un ciel gris. Mais le jour vient où le Midi, plus visité, sera jugé plus favorablement. Comme ces chefs-d’œuvre de nos musées dont la perfection, comprise d’abord d’un petit nombre, a fini par devenir accessible au sentiment populaire, la Provence se découvrira de plus en plus avec cette physionomie hellénique qu’elle...
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