Le réveil des démons

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On croyait les démons assagis : à la faveur de la crise financière de 2008, les Etats avaient repris le dessus sur les marchés financiers ; avec et pour l’euro, les Européens avaient enterré l’égoïsme national ; face aux pires chocs, les politiques économiques savaient répondre et conjurer la dépression. Mais la tempête qui ébranle la zone euro depuis maintenant deux ans montre qu’ils n’étaient qu’assoupis. La crise européenne rappelle Lénine, pour qui la meilleure manière de détruire les fondements d’une société était de saper sa monnaie. Ce qui n’était au départ qu’une crise banale dans une petite économie périphérique, la Grèce, a gagné un pays après l’autre et menace aujourd’hui d’emporter tout l’édifice monétaire européen. Les citoyens s’interrogent : Peut-on encore sortir de cette tempête ? Certains pays devront-ils quitter l’euro ? A quel prix ? Cette monnaie sera-t-elle le fossoyeur de l’Europe ou l’accélérateur de sa transformation ? Les Etats vont-ils perdre leur autonomie budgétaire ? L'Allemagne est-elle en train de prendre le pouvoir ? Avec brio et clarté, Jean Pisani-Ferry donne toutes les clés pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui autour de notre monnaie. Il donne à lire comme un thriller l’histoire d’une monnaie orpheline d’un Etat, mais surtout d’un projet politique. Il dénonce les manquements des dirigeants européens qui, face à la tourmente, ont toujours réagi trop peu et trop tard. Il déchiffre enfin les différents scénarios de sortie de crise, et évalue leurs chances de succès. Un essai brillant par l’un des meilleurs économistes contemporains pour comprendre pourquoi notre avenir se joue dans la crise de l’euro.
Publié le : mercredi 16 novembre 2011
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EAN13 : 9782213669298
Nombre de pages : 228
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© Librairie Arthème Fayard, 2011.

Couverture : © Atelier Didier Thimonier

ISBN : 978-2-213-66929-8

DU MÊME AUTEUR

Problèmes de macroéconomie (avec Henri Sterdyniak et Pierre Villa), Paris, Economica, 1984.

L’Épreuve américaine. Les États-Unis et le libéralisme, Paris, Syros, 1988.

La Bonne Aventure. Le plein emploi, le marché, la gauche, Paris, La Découverte, 2001.

L’Europe de nos volontés, avec Pascal Lamy, Paris, Plon-Fondation Jean-Jaurès, 2002.

Politique économique (avec Agnès Bénassy-Quéré, Benoît Cœuré et Pierre Jacquet), Bruxelles, De Boeck, 2004 (nouvelle édition 2009).

L’Europe déclassée ? (avec Olivier Blanchard et Charles Wyplosz), Paris, Flammarion, 2005.

Introduction

La vraie question

« Was ist die wirkliche Frage ? » Quelle est la vraie question ?

Ce 26 juillet 2011, c’est avec un sens tout allemand de la planification que les animateurs du Frankreichzentrum de l’université de Fribourg m’ont convié pour m’indiquer, six mois à l’avance, ce qu’ils attendent de moi. J’ai été invité à introduire leur assemblée annuelle, en décembre, et, avec une manière tout aussi allemande de s’interroger sur les conséquences lointaines des décisions immédiates, ils me demandent d’analyser les implications des initiatives de sauvetage de la zone euro qui se succèdent depuis des mois.

Nous ne sommes pas économistes, me disent-ils, et nous ne comprenons plus où tout cela nous entraîne. Notre chancelière, Mme Merkel, nous a dit que pour sauver notre monnaie il fallait aider nos partenaires, mais cela ne faisait pas partie du contrat que nous avions passé avec eux au départ. Nos économistes nous disent que nous allons tout droit vers une « union des transferts », comme entre les deux Allemagnes, mais pourquoi faudrait-il faire payer les travailleurs allemands au lieu des possédants grecs ? Les Français nous disent qu’il faut nous doter d’un gouvernement économique commun, mais nous ne comprenons pas ce que cela signifie. Cet euro n’a-t-il pas été imposé trop tôt à des économies trop disparates ? Des sociétés qui s’ignorent l’une l’autre peuvent-elles continuer à faire monnaie commune ? Peuvent-elles ranimer leur projet d’union, et à quelles conditions ? Ou bien peuvent-elles divorcer, et à quel prix ? Oui, vraiment, quelle est la vraie question ?

C’est sur le chemin du retour que me vient l’idée de ce livre. Depuis de longs mois, avec mes collègues du think tank Bruegel, j’ai tenté d’élaborer des réponses à la crise européenne. Nous avons jaugé la solvabilité de la Grèce et soupesé la santé des banques européennes. Nous avons imaginé des formules complexes pour réduire les dettes des États, renforcer les capacités d’intervention financière de l’Europe ou créer des eurobonds. Nous avons décortiqué la gouvernance de la zone euro et disséqué les faits et gestes du FMI. Nous avons évalué, critiqué, proposé, exhorté. Nous avons organisé de multiples séminaires au fil desquels experts et décideurs ont confronté leurs solutions, et même un jeu stratégique afin d’y voir un peu plus clair. La bonne douzaine d’acronymes indéchiffrables que l’Europe a inventés pour tenter de conjurer la crise nous est aussi familière que les formules gnostiques aux alchimistes du Moyen Âge. Bref, nous nous sommes immergés dans la technique. C’était évidemment nécessaire. C’est notre rôle.

La rencontre de Fribourg m’a cependant confirmé que la question n’est pas principalement technique. Plus la crise s’approfondit, plus les menaces sur la survie de l’euro se font précises et plus la matière devient politique. Derrière les chiffres, les mécanismes et les procédures, ce sont les principes qu’on interroge de plus en plus : le vivre ensemble, la solidarité, la démocratie. Or, au moment où les dirigeants doivent opérer des choix politiques primordiaux, les citoyens en discernent de moins en moins clairement les termes.

Leur perplexité est compréhensible. On leur avait dit les démons assagis – et même domptés. L’euro ne les avait pas protégés de la crise des subprime mais au moins, croyaient-ils, il avait évité des crises monétaires comme celles qui avaient scandé les années 1990. Sans lui, avait-on répété à l’époque, ç’aurait été bien pis. À la faveur du traumatisme financier de 2008, les États avaient repris le dessus sur les marchés financiers. Face aux pires des chocs, les politiques économiques avaient su conjurer la dépression. Quant à l’égoïsme national, les Européens l’avaient enterré en mettant cette monnaie au monde. Et voici pourtant, trois ans plus tard, que tous ces démons se déchaînent sous leurs yeux en une sarabande infernale.

Depuis deux ans, les dirigeants européens font mine de maîtriser ce qu’ils n’ont pas su éviter. Visiblement, ils ne ménagent pas leur peine, et, c’est évident, quelque chose d’essentiel se joue dans ces sommets à répétition qui rythment l’actualité. Mais les citoyens n’entendent rien à ces communiqués où il est question d’éteindre l’incendie à coup de proclamations définitives, de procédures hermétiques et d’inventions lexicographiques. Quant aux centaines de milliards qui sont mobilisés dans le même but, ils ne comprennent plus à quoi ils servent, ne savent pas s’ils constituent des prêts ou des dons, et ne saisissent pas s’ils les préservent ou s’ils les appauvrissent.

On brûle le drapeau européen dans les rues d’Athènes, et si on ne le fait pas à Dublin, c’est par retenue plus que par sentiment. Mais c’est sans doute chez les Allemands que l’appréhension est le plus palpable. Tout le monde regarde leur pays comme celui auquel l’euro a réussi. En dépit du ralentissement qui s’affirme, leur succès économique reste insolent et leur taux de chômage remarquablement bas. L’Allemagne n’est pas non plus saisie d’une crispation égotique. Au contraire de ce qui se passe en Finlande ou aux Pays-Bas, le nationalisme et le populisme n’y font pas recette dans les urnes. Pourtant, le désarroi est profond. Les Allemands ont l’impression que leurs partenaires ont triché et qu’on leur demande maintenant à la fois de payer pour les fautes des autres, de changer les règles pour couvrir ces manquements et de s’engager plus avant encore dans une solidarité dont ils ne voient pas les limites.

Les Français, dont la situation économique est moins bonne, sont plus ambivalents. Un jour ils s’assimilent aux Grecs, le lendemain à leurs créanciers. Cette crise qui touchait la périphérie européenne s’est rapprochée mois après mois. Ils n’osent pas imaginer que leur État va, à son tour, se trouver dans l’incapacité de se financer ; en tout cas, il risque de perdre son fameux AAA, et l’on ne peut exclure des scénarios plus sombres encore. Ils ont le sentiment d’assister en spectateurs à une partie indéchiffrable où se jouent leur prospérité et leur autonomie. La crise de l’euro symbolise à leurs yeux l’échec de ceux qui les gouvernent. Elle aiguise leur fureur à l’égard des élites et leur rancœur à l’égard des banques. Et nombreux sont ceux qui se demandent si, à tout prendre, il ne faudrait pas mettre fin à cette expérience monétaire.

Face aux premiers assauts, un divorce entre décideurs et citoyens était inévitable. Le temps des interventions d’urgence est celui des marchés financiers, qu’il faut convaincre et souvent prendre de vitesse. Ce n’est pas celui de la prise de conscience collective ni celui du débat démocratique. Cela justifie parfois de brusquer les décisions, quitte à mettre en jeu, sans beaucoup de délibération, des sommes défiant l’imagination.

Mais ce stade est dépassé. À ce jeu l’Europe aurait pu réussir, mais elle a échoué. Elle a été dramatiquement lente à surmonter ses hésitations, à trancher ses différends, à agir. Elle a toujours fait trop peu, trop tard, et elle a ainsi dilapidé son capital de crédibilité. Elle a transformé une crise périphérique en crise existentielle.

Paradoxalement, ce sont aujourd’hui les marchés financiers qui attendent de la clarté politique. Pour tous ceux qui, de New York à Singapour en passant par Londres et Paris, doivent décider comment investir les avoirs qu’ils gèrent, la vraie question n’est pas de savoir si la Grèce va rembourser ses dettes ou si la Banque centrale européenne va continuer d’acheter des obligations italiennes. Elle est de savoir ce que les Européens veulent faire de leur monnaie, et surtout ce qu’ils veulent faire ensemble. Le débat démocratique sur les réponses à la crise de l’euro n’est pas seulement politiquement nécessaire. Il est économiquement et financièrement indispensable.

Mon ambition, avec ce livre, est de contribuer à ce débat : de rappeler, d’abord, de quelle histoire notre monnaie est l’héritière ; de tenter, ensuite, de rendre lisible cette crise dont on ne perçoit souvent que le bruit et la fureur ; d’expliciter, enfin, les termes des choix qui s’offrent à nous.

Paris/Bruxelles,
20 octobre 2011.

Première partie

L’utopie a minima

Chapitre 1

Le jour où l’euro cessa d’ennuyer

« Notre ambition, à la Banque d’Angleterre, est d’être ennuyeux », proclamait en 2000 le gouverneur Mervyn King. Ses collègues de la zone euro n’avaient pas assez d’humour pour reprendre cette formule, mais sur le fond, ils étaient en plein accord.

La monnaie, en effet, est là pour se faire oublier. Elle remplit sa fonction lorsqu’elle mesure la valeur des biens de manière presque aussi fiable que le système métrique les longueurs, et sert modestement de véhicule aux échanges ou d’instrument aux placements. Lorsqu’on commence à parler d’elle, c’est qu’il y a problème. Lorsqu’elle occupe les esprits, c’est qu’il y a danger. Lénine, qui s’y connaissait en ces matières, est réputé avoir dit que la meilleure manière de détruire les fondements d’une société est de saper sa monnaie. Apocryphe ou pas, la formule est juste. De l’Allemagne de Weimar à l’Argentine contemporaine, l’histoire économique est pleine de cataclysmes sociaux provoqués par des erreurs dans la gestion monétaire.

Pendant dix ans, de 1999 à 2008, l’euro a été aussi ennuyeux qu’il était possible. La transition entre les anciennes monnaies et la nouvelle avait été impeccable. Les dirigeants de la Banque centrale européenne (BCE), l’institution créée pour piloter la nouvelle monnaie, étaient sentencieux et soporifiques. L’inflation était quasi inexistante. Et les taux d’intérêt étaient, tout compte fait, bas. Il y avait bien le taux de change avec le dollar, un temps trop faible et un temps trop fort, mais même les Français, que la surévaluation monétaire obsède, avaient fini par s’accoutumer à ses fluctuations. Le succès paraissait éclatant.

À vrai dire, les consommateurs n’avaient pas exactement la même perception de l’inflation que les statisticiens. Pour beaucoup d’entre eux, l’introduction de l’euro s’était traduite par une envolée des prix. Après avoir refait leurs calculs, les statisticiens étaient arrivés à la conclusion que les consommateurs donnaient un poids excessif aux achats quotidiens de faible valeur. Même si les prix des téléviseurs et des vêtements avaient continué de baisser, ceux du café au comptoir, du journal, de la baguette s’étaient arrondis à la faveur du changement d’unité. Cela pesait lourd dans les mémoires, d’autant qu’avec le temps chacun en venait à comparer le prix d’aujourd’hui au souvenir de celui d’il y a quinze ou vingt ans. Mais ces biens ou services ne représentaient qu’une faible proportion de la consommation totale. En réalité, les prix étaient bien stables.

Souterrainement cependant les tensions s’accumulaient. Au lieu de converger après le passage à l’euro, les économies s’étaient mises à diverger. Tandis que l’Allemagne s’imposait pénitence après le boom consécutif à son unification, l’Irlande et l’Espagne connaissaient l’euphorie. En provoquant une baisse des taux d’intérêt, l’entrée de ces pays dans l’euro avait soudainement allégé le fardeau de la dette publique, et débloqué le crédit. L’État n’avait plus besoin d’accroître les impôts pour équilibrer son budget, et les ménages pouvaient s’endetter pour consommer ou construire. En Grèce, ce n’était pas l’euphorie mais carrément l’ivresse, avec pour corollaire l’irresponsabilité dans la gestion publique, camouflée par le maquillage des comptes. Au Portugal, et largement aussi en Italie, c’était plutôt la léthargie, avec une croissance économique désespérément faible. En France, enfin, la demande intérieure était dynamique, et le pays croyait avoir résolu son problème de compétitivité vis-à-vis de l’Allemagne. Au total, la moyenne était stable, mais cachait des divergences persistantes, y compris des rythmes d’inflation. Alors que tous avaient dû, afin de se qualifier pour l’euro, démontrer qu’ils étaient capables de se contraindre à la stabilité des prix, les écarts se creusaient à nouveau.

Ces divergences étaient évidemment repérées. Dès 2005, on en débattait entre économistes. Cependant, la BCE n’y pouvait rien. Son mandat était de gérer la zone euro comme un tout, pas les pays un par un, et son seul moyen d’action était le pilotage du taux d’intérêt. Aurait-elle reçu une mission différente qu’elle aurait d’ailleurs été impuissante, car on ne gère pas séparément plusieurs économies différentes avec un seul taux d’intérêt. Il ne restait à Jean-Claude Trichet, son président, que le verbe. Il ne se privait pas, pour alerter les ministres des pays de l’euro, d’exhiber force graphiques, en insistant sur les courbes divergentes. Avec bien peu d’effet.

Les gouvernements, pour leur part, auraient pu agir, et de multiples manières : ils auraient pu, selon les cas, ajuster la réglementation du crédit, restée une affaire nationale ; réduire ou accroître les dépenses publiques ; modifier la fiscalité ; stimuler la création d’entreprises ; réformer les clauses d’indexation des salaires ; et bien d’autres choses encore. Mais ils n’étaient guère incités à le faire. L’Allemagne entendait recouvrer sa compétitivité, et ne voulait pas dévier de sa trajectoire. Quant aux autres, ils ne voyaient pas la nécessité d’intervenir. Les déficits extérieurs, qui les avaient tant obsédés, apparaissaient désormais aussi dénués de signification que ceux de la Bretagne ou de la Sicile. Et les marchés financiers, qui les avaient fait trembler, semblaient considérer que la magie de l’euro avait métamorphosé les Espagnols en Allemands, et les Grecs en Finlandais. Les écarts de taux d’intérêt sur les dettes des États étaient si minuscules – quelques dixièmes de point tout au plus – qu’il ne valait pas la peine de leur prêter attention.

Les instances européennes, Commission et Eurogroupe (le Conseil des ministres des Finances de la zone euro), et le Fonds monétaire international (FMI) auraient pu donner l’alerte. C’était leur rôle. Mais les premières se focalisaient sur le seul respect des normes budgétaires du Pacte de stabilité, qui plaçaient le problème grec au niveau de ceux de la France, de l’Italie ou des Pays-Bas (puisque les comptes étaient faux), et ne signalaient rien d’anormal en Irlande ni en Espagne. Échaudées par une tentative antérieure de recommandation à l’Irlande que le gouvernement avait choisi d’ignorer, elles n’osaient intervenir ni pour alerter l’Espagne sur les dangers de la frénésie immobilière, ni pour sommer le gouvernement portugais de réduire le déficit extérieur. Et il était simplement hors de question d’admonester l’Allemagne. Quant au FMI, la nouveauté de l’euro semblait lui avoir fait oublier des décennies d’expérience des crises et toute sa science des signaux d’alerte. Les chiens de garde restaient silencieux. Gouvernements, marchés et organismes de supervision avaient tous sombré dans la même indolence et étaient victimes de la même illusion, selon laquelle l’euro avait mis l’Europe à l’abri du risque.

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