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Le sacrifice de Palmyre

De
224 pages
La conquête de Palmyre par l'Etat Islamique, en mai 2015, a bouleversé le monde entier. Aucune des exactions du régime, ni les 250 000 morts, ni les armes chimiques, n'avait provoqué une indignation aussi unanime. Pour Bachar-Al-Assad, pour Daech et pour la coalition, les blanches colonnades de Palmyre ont constitué un formidable outil de propagande.
Mais que s’est-il vraiment passé à Palmyre ? A partir des témoignages d’habitants réfugiés à la frontière turque, de trafiquants d’antiquités, de soldats et d’officiers, recoupés par des centaines de documents et d’interviews d’experts, cette enquête révèle les dessous de la plus belle prise médiatique de l’Etat Islamique. Elle montre comment les troupes du régime se sont retirées brutalement tandis que la coalition, et d’abord le Département d'Etat américain, dont les satellites sont braqués sur la ville, se gardait d’intervenir. Elle prouve que le gouvernement syrien avait organisé l'évacuation des officiers, des pièces archéologiques, des prisonniers politiques et même de la banque avant l'arrivée des jihadistes, tout en déclarant la situation «sous contrôle». On y voit les représentants du régime empêcher des milliers de civils de quitter la ville alors que les drapeaux noirs sont à sa porte. On y découvre le vrai drame de la décapitation de l'archéologue Khaled Al-As'sad, âme de Palmyre unanimement respecté, puis  le quotidien des habitants sous le Califat  et les parcours des rescapés de Palmyre.
Un an après les faits, ce document exceptionnel montre l’autre visage de la ville mythique, fleuron de l’Antiquité mais aussi carrefour économique, géostratégique et enjeu névralgique du conflit en Syrie et alentour. Gaz, antiquités, hommes : après les tractations initiales, certains réseaux de communication entre la ville et l’extérieur demeurent actifs, reflétant tragiquement une guerre dans laquelle les ennemis apparents, sur le terrain ou hors des frontières, cohabitent autant qu’ils se combattent.
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Couverture : Leïla Miñano, Le sacrifice de Palmyre, Une enquête inédite au cœur de l’horreur syrienne, Bernard Grasset
Page de titre : Leïla Miñano, Le sacrifice de Palmyre, Une enquête inédite au cœur de l’horreur syrienne, Bernard Grasset Paris
À mon ami le photojournaliste Rémi Ochlik, assassiné à Homs le 22 février 2012. Que personne n’oublie jamais son nom, ni qu’il est mort pour la cause.

« Qui s’intéresse aux pierres de Palmyre, s’inquiétera des âmes de Tadmor. »

OYDONKIN
The Independent

I

LA CONQUÊTE

CHAPITRE 1

L’attaque surprise

« Je m’étais toujours dit qu’il valait mieux être mort plutôt que réfugié. Un Palmyrénien sans Palmyre, c’est comme un poisson hors de l’eau, très vite, il meurt. »

AHMAD, 31 ans, professeur de langues à Palmyre

Rhéal* tournoie dans sa nouvelle robe. Le voile jaune de ses jupes s’envole, sa ceinture brodée de perles dorées scintille à la lumière. Professionnelle, sa sœur tend son téléphone portable, prend la photo, la lui envoie, tandis qu’elle enfile une deuxième robe, coupe Empire et couleur fuchsia. Cette fois le tissu descend jusqu’aux escarpins, les poignets et le décolleté soulignés de faux rubis et de perles nacrées. Rhéal, 18 ans, pose à nouveau, la bouche en avant. L’épais fond de teint poudré, les yeux crayonnés et les ongles parfaits lui donnent des airs de poupée. Ses longs cheveux châtains courent comme des serpentins sur ses fines épaules nues. Des chaînes d’or s’enroulent à ses poignets et, à son annulaire, un diamant éclatant renvoie la lumière. Sur les photos, Rhéal rayonne. Nous sommes le 12 mai 2015, la guerre semble loin, demain, elle se marie.

Dans la maison où Rhéal a grandi, tout est prêt. Selon la tradition, les hommes sont allés chez le futur époux pour célébrer entre eux la première partie du mariage. Alors Rhéal, assistée par Léane*, sa sœur aînée, essaie toutes les robes qu’elle portera le lendemain. Tout se passe « comme dans un rêve ». La jeune fille a des étoiles dans les yeux quand elle évoque son promis, dont la photo s’affiche en fond d’écran de son téléphone. L’étudiante en première année de chimie a rencontré Mohammed il y a un an, sur les bancs de l’université. C’est le coup de foudre, et l’étudiant vient très vite demander la main de Rhéal à ses parents. Deux mois de fiançailles ont suffi à convaincre les amoureux qu’ils voulaient partager le reste de leur vie. Tout est écrit. Une fois mariée, Rhéal terminera ses études, deviendra pharmacienne à Palmyre. Même si la guerre fait rage, même si des millions de Syriens ont déjà pris la route de l’exil – parmi lesquels ses trois frères aînés, recherchés par le régime –, elle veut croire qu’elle finira ses jours aux pieds de la cité antique. Jamais elle n’a voulu s’écarter de la route tracée avant elle par ses parents, ses grands-parents et ses arrière-grands-parents. La famille al-Tedmor* est palmyrénienne depuis deux cents ans. D’ailleurs, à cet instant, Rhéal ne pense pas plus loin que le lendemain, ce jour J qu’elle a préparé jusque dans les moindres détails.

Il y a une semaine, les deux jeunes femmes et leur mère ont passé dix jours à Damas pour choisir les tenues. Elles ont arpenté les plus belles boutiques de la capitale, à en avoir mal aux pieds. Une partie des magasins étaient fermés1 et les prix avaient explosé, mais elles ont cherché avec la détermination de celles qui veulent trouver, puis mesuré, négocié, avant de rentrer victorieuses, les bras chargés de dizaines de paquets. Toute la famille s’est débrouillée pour réunir les ingrédients du banquet et du gigantesque gâteau à la crème, le clou de la soirée. La salle de réception entièrement décorée n’attend plus que les 150 invités, conviés le lendemain à 19 heures.

C’était il y a huit mois à peine, mais pour la jeune fille assise près de moi, c’était il y a un siècle. Palmyre est loin, nous sommes dans un vaste appartement jauni du centre de Mersin, une grande ville du sud de la Turquie. Les yeux dans le vague, Rhéal rappelle le programme des festivités, qu’elle connaît par cœur : « Vers 23 heures, mon mari devait me rejoindre dans une belle voiture. Il devait m’offrir des bijoux en or, m’inviter à danser puis m’emmener avec la procession des invités à travers les ruines de Palmyre et jusque chez lui. » Ses grands yeux noirs en amande sont cernés, un jean lâche a remplacé la robe pailletée. Installée sur le canapé d’un salon anonyme, Rhéal fait défiler du bout du doigt les images de sa séance d’essayage sur son téléphone. Sa grande sœur, Léane*, 23 ans, assise en tailleur sur le tapis d’en face, commente avec enthousiasme. Peu convaincue, Rhéal se lève et court dans sa chambre. De retour, elle déplie d’un geste théâtral la plus belle de ses robes de mariée, la blanche. Immaculée de ne jamais avoir été portée, la robe virevolte dans les bras de la jeune fille qui me tend sa rivière de faux diamants, la touche finale. Je comprends qu’elle a fait le voyage jusqu’en Turquie, comme des millions de Syriens, supporté la longue marche à travers champs, avec dans son petit paquetage des vivres, ses bijoux et… sa robe de mariée. « Je ne voulais pas la laisser derrière moi », dit-elle en soupirant, comme si elle parlait d’une amie. « Le plus beau jour de ma vie n’a tout simplement pas eu lieu… »

Dans la nuit du 12 mai, à Palmyre, le vent tourne. Quelques heures après la séance d’essayage, les deux jeunes filles sont réveillées par des tirs au loin. Rhéal et Léane ignorent ce qu’il se passe précisément mais se barricadent chez elles. Depuis plusieurs semaines, des rumeurs couraient en ville évoquant une attaque de Daech. « Mais on n’y croyait pas vraiment, explique la sœur aînée. Il n’y avait pas d’alerte sérieuse et des soldats iraniens et libanais étaient arrivés en renfort2. On n’avait jamais vu autant de militaires dans les rues, Palmyre avait rarement été si protégée. »

Au matin, les détonations se poursuivent et la rumeur de l’imminence d’un assaut djihadiste se répand comme une traînée de poudre. Dans la maison, les téléphones portables sonnent sans cesse, les questions des voisins fusent, toute la famille est accrochée à la télévision et aux réseaux sociaux. Les informations arrivent au compte-gouttes. La famille apprend qu’Al-Sukhnah, à 70 kilomètres au nord-est, est sous le feu de l’État islamiste, l’organisation terroriste qui a proclamé en juin 2014 l’instauration d’un califat sur les territoires qu’il contrôle, notamment en Irak et en Syrie. Cette ville d’environ 16 000 habitants, centre important de traitement du gaz naturel et poste stratégique sur la route qui relie les deux grandes villes de Deir ez-Zor (est) et Homs (ouest), est le dernier rempart avant Palmyre. Cette localité est si déterminante dans la région que lors des mois précédents on a dépêché des renforts sur place et érigé des fortifications. Ce n’est pas la première attaque de l’EI sur Al-Sukhnah3, mais cette fois il se dit que les troupes au drapeau noir pourraient passer. Peut-être même sont-elles déjà sur la route de Palmyre ? L’inquiétude grimpe, certaines familles font des stocks d’eau et de nourriture en prévision d’une bataille au cœur de la cité et… le monde s’effondre autour de Rhéal. Aux premières heures du jour, la famille du futur époux est arrivée, catastrophée par la tournure des événements. « Personne ne pouvait prévoir ce qu’il se passerait le soir même, se souvient Léane. Alors pendant des heures, les parents ont discuté pour savoir s’il fallait annuler le mariage, craignant que les invités ne viennent pas. » La famille de Mohammed pousse pour la tenue du mariage à 19 heures comme prévu, mais en petit comité. L’affaire est donc convenue. En larmes, Rhéal s’enfuit dans sa chambre, au désespoir. Entre tous les jours de l’année, les djihadistes ont choisi celui de ses noces pour attaquer…

Rhéal et Léane ont toujours l’air atterré et moi, au fond, j’ai du mal à concevoir qu’on puisse imaginer un avenir radieux ni organiser un mariage dans la Syrie en guerre. J’ai dans la tête trop d’images de bombardements, de volutes de fumée, de corps suppliciés, de hordes d’exilés embarqués jusqu’à la mort sur des bateaux gonflables. Et pourtant, Palmyre n’est pas Homs ni Alep, ces grandes villes syriennes transformées en champs de bataille. Avant la nuit du 12 mai, Tadmor est relativement préservée des combats. Les fonctionnaires ont gardé leur emploi, les magasins et les usines alentour sont pour la plupart restés ouverts. Depuis trois ans, plusieurs milliers de Syriens y ont même trouvé refuge4. Selon les Nations unies, avant l’arrivée de Daech, le nombre des habitants avait été multiplié par quatre, passant de 50 000 à 200 000. Jusqu’en mai 2015, la situation à Palmyre s’avère donc moins dramatique qu’en de nombreux endroits du pays. Ce n’est pas une sinécure pour autant, car les nombreux sbires du régime – sécurité, police militaire, Force de défense nationale5 – tiennent d’une main de fer cette ville stratégique où réside une population majoritairement sunnite, jugée hostile au président Bachar al-Assad. Entre février et septembre 2013, elle s’est d’ailleurs signalée en accueillant à bras ouverts les combattants rebelles qui avaient brièvement pris la ville. Pour éviter un nouveau soulèvement, les opposants sont donc proprement traqués, arrêtés, voire torturés à mort, notamment dans les sous-sols de la Sécurité militaire, une des quatre officines du renseignement syrien (voir carte p.15).

Dans un long témoignage rédigé à mon intention, Mohammad Kacem Nasser, procureur général de Palmyre entre février 2013 et mai 2015, assure avoir lui-même « examiné des centaines de cadavres de détenus torturés dans ces sous-sols, dont se dégageait une odeur insoutenable de chair en putréfaction ». D’après cet ancien rouage du régime qui a rejoint la rébellion en Turquie, les geôliers infligeaient aux détenus les pires sévices en les brûlant, les crucifiant et les battant à mort. Souvent « jeunes et cultivés et pour la plupart membres de l’opposition » à Palmyre ou ailleurs, les prisonniers n’étaient pas traduits en justice. Sur les procès verbaux, les geôliers déclaraient toujours les mêmes motifs de décès : insuffisance rénale ou arrêt cardiaque. Nasser, systématiquement appelé pour constater la mort des détenus, affirme que « les dépouilles étaient enterrées après minuit par les membres de la Sécurité, dans des fosses communes creusées dans le cimetière municipal » (voir carte p.15).

Ces arrestations arbitraires et ces disparitions, ainsi que la conscription forcée de la jeunesse palmyrénienne, contribuent à ancrer l’aversion de la majorité de la population à l’égard du régime. En reportage en avril 2014, une journaliste du New York Times évoque l’hostilité ressentie en marchant dans Palmyre entourée par les soldats du régime :

« Dans les rues, le langage des corps était instructif. Certains propriétaires de magasins affichaient de grands sourires et nous invitaient à entrer. D’autres, impassibles, nous fixaient, le regard dur et froid. J’avais déjà vu ce regard : lorsque je marchais avec l’occupant, l’armée américaine, dans des villes semblables en Irak, juste de l’autre côté de ce désert. Ainsi, quand je me suis approchée pour dire bonjour à trois hommes qui se détendaient en fumant un narguilé, ils ont disparu dans leur magasin. Je me suis demandé si c’était moi ou bien les officiers du régime qu’ils fuyaient.

Plus tard, dans un café où étaient accrochées des dattes en train de sécher, les officiers nous ont montré sur leurs téléphones des photos de leurs proches et de leurs amis tués pendant la guerre. Ils étaient convaincus que s’ils arrêtaient de patrouiller de manière intensive dans la ville, les attaques des insurgés reprendraient. La plupart d’entre eux étaient alaouites6 ou chrétiens, originaires d’autres endroits en Syrie. Ils avaient le mal du pays et dans cette ville majoritairement sunnite, la plupart des habitants ne leur inspiraient pas confiance7. »

Malgré ce contexte tendu, le jour du mariage de Rhéal, la majorité des habitants ignore ce qui se trame. Ce mercredi du 13 mai, la vie s’apprête à suivre son cours. À 7 h 30, non loin de la maison des Al-Tedmor, Ahmad*, 31 ans, professeur de langues, se prépare, comme chaque jour, à partir pour le lycée. Quatre ans de conflit ont nourri sa haine de « Bachar », mais n’ont pas vraiment changé son quotidien. Guerre ou pas, sa vie est réglée comme une horloge : tous les matins, Ahmad enseigne au lycée public, puis il rentre déjeuner chez lui et enchaîne avec trois heures de cours privés ; il passe le week-end – vendredi et samedi, en Syrie – avec sa famille et ses amis et dépense le salaire que le gouvernement n’a jamais cessé de lui verser. Ce matin-là, tandis qu’il s’habille, il ignore que sa routine bien rodée est sur le point de s’enrayer. « Mon voisin a frappé à la porte, il m’a dit qu’ils arrivaient, qu’ils avaient déjà pris Al-Amiriya8 – localité située à 2 kilomètres au nord – et le grand dépôt d’armes voisin ! Paniqué, il a insisté pour que je me barricade chez moi. » Aujourd’hui réfugié à Istanbul, Ahmad se rappelle une matinée d’angoisse, passée chez lui avec ses parents et ses deux frères, accrochés aux réseaux sociaux. « La situation était très confuse, nous entendions le bruit des fusils au loin mais personne ne savait précisément ce qu’il se passait. » Il y a plusieurs semaines, des amis de Raqqa, ville devenue le fief de l’État islamique, à 220 kilomètres au nord, l’avaient pourtant prévenu de la possibilité d’une attaque sur Palmyre : « Deux jours avant, ils m’avaient encore mis en garde, mais à force de les entendre crier au loup, je n’y croyais plus. »

Ahmad se décide finalement à sortir de chez lui pour essayer de glaner des informations. Il donne rendez-vous à des amis à l’endroit où ils ont l’habitude de se retrouver, du côté du marché. Ils n’en savent pas plus que lui mais la discussion va bon train. Quand soudain, le groupe voit débarquer des familles dépenaillées venues d’Al-Amiriya, prise le matin même par les djihadistes. C’est le choc. En un instant, Ahmad prend conscience que sa vie peut changer. « Hier encore ils étaient comme nous… Et là, ils avaient l’air de réfugiés, avec leurs valises et leurs sacs. Ils avaient tout abandonné, leur maison, leurs affaires. Ils fuyaient les bombardements du régime et ils avaient peur que Daech ne les massacre parce qu’ils étaient bédouins. » Comme dans un miroir, le jeune professeur se voit chassé de sa maison, sur les routes, avec les siens. « Je m’étais toujours dit qu’il valait mieux être mort plutôt que réfugié. Un Palmyrénien sans Palmyre, c’est comme un poisson hors de l’eau, très vite, il meurt. » Ce jour-là, les familles d’Al-Amiriya ne sont pas les seules à venir chercher refuge à Tadmor. Les habitants d’Al-Sukhnah, à 70 kilomètres au nord-est, viennent grossir la colonne des déplacés. Dans les jours qui suivront, le Croissant rouge installera 1 000 d’entre eux dans deux bâtiments publics9.

Dans le centre-ville, les réfugiés affluent et l’absence d’information officielle ou fiable déclenche une vague d’angoisse chez les habitants. L’agence de presse gouvernementale, SANA, finit par publier une courte dépêche :

« Affrontements entre l’armée et les terroristes de l’EI dans la campagne de Palmyre.

Homs, SANA – L’armée, avec l’aide des familles, a affronté mercredi les terroristes de l’État islamique qui se sont infiltrés dans Al-Sukhnah, Al-Amiriya et les zones industrielles dans la campagne de Palmyre. L’armée leur a infligé de lourdes pertes. »

Le reporter de SANA affirme par ailleurs que des terroristes de l’EI ont perpétré dans ces villes des crimes contre les civils, les forçant à fuir, brûlant et pillant leurs propriétés10.

 

Interrogé le même jour par l’AFP, Talal al-Barazi, gouverneur de la région de Homs à laquelle Palmyre est rattachée, ajoute que les djihadistes viennent d’Irak et de la ville de Deir ez-Zor (voir carte p. 13). Selon lui, l’assaut est donc mené par au moins deux groupes distincts, l’un étant arrivé par l’est, l’autre par le sud. Il explique que les djihadistes attaquent Palmyre suite aux pertes subies à Idleb et dans le Qalamoun. Le 13 mai, loyalistes et djihadistes avaient en effet ouvert plusieurs fronts, dans l’ouest du pays.

Le gouverneur, qui sera la voix du régime tout au long de la bataille de Palmyre, n’est pas vraiment alarmiste. Pourtant, la situation des unités loyalistes basées dans la région s’avère déjà critique. En atteste le coup de fil reçu dans la nuit du 12 mai, la veille du mariage de Rhéal, par Mohammad Kacem Nasser, le procureur général de Palmyre. « Le chef de la police locale, Maen Issa, m’a dit que Daech avait attaqué la ville d’Al-Sukhnah et qu’il n’y avait pas assez de forces pour la défendre car un détachement de la sécurité militaire avait pris la fuite, se souvient le juge. Sur place, il ne restait que quelques soldats, des agents de police et les membres de la Force de défense nationale. » Nasser n’est pas le seul à relater le fiasco qui se déroule dans cette ville toute proche de Palmyre. Un soldat loyaliste en contact avec des camarades sur place raconte au New York Times que l’unité d’Al-Sukhnah est abandonnée à son sort. Il déclare sentir la peur dans la voix de ses frères d’armes, qui lui disent qu’ils sont piégés, à court de munitions11. « Nous sommes perdus », lui lance un officier qui a alerté par radio le quartier général, à Damas12.

Le soldat n’aura plus de nouvelles de ses collègues. Plus tard, il recevra la photo de son amie d’Al-Sukhnah, la fille d’un général, décapitée par l’État islamique. Daech postera également sur Internet les images de ses prises de guerre : les cartes d’identité de plusieurs de ses compagnons, tués pendant la bataille13. Le troupier est durement marqué par la tragédie d’Al-Sukhnah. « J’aurais voulu ne jamais être soldat, j’aurais voulu être un civil avec une vie normale, marié avec des enfants14 », déclare-t-il aux journalistes. « En tant que soldat, il avait déjà participé à des batailles sanglantes, mais aucune ne l’avait fait trembler comme la mort de ses camarades », commentent les journalistes.

Une semaine après cette conquête, l’organisation État islamique publie une vidéo de propagande mêlée de scènes de jeux vidéo, « La bataille pour la libération d’Al-Sukhnah ». Sur les images, on voit les dépouilles d’une dizaine de soldats loyalistes et la retraite, sous le feu de l’EI, d’une partie des militaires15. Selon Associated Press, cette vidéo nous apprend aussi que ce sont les forces spéciales de l’État islamique qui ont mené l’attaque sur Al-Sukhnah16. Ces unités fanatisées qui ont déjà opéré en Irak et en Syrie ont pour rôle de semer le chaos avant le début de l’offensive principale. Reconnaissables à leurs bandeaux bleu ciel, elles feront partie des premières forces de l’EI à entrer dans les quartiers nord de Palmyre.

 

Mais nous sommes toujours le mercredi 13 mai 2015. À la mi-journée, l’Observatoire syrien des droits de l’homme17 (OSDH) confirme à l’AFP que l’EI s’est emparé de larges parties de la ville ainsi que des régions environnantes. 28 soldats et miliciens et 20 djihadistes sont tués dans l’offensive d’Al-Sukhnah qui a « également visé la périphérie nord et nord-est de Palmyre18 ».

C’est la première fois qu’une attaque sur la cité antique est envisagée. Le même jour, une poignée de médias occidentaux relatent les événements d’Al-Sukhnah19, mais très rares sont ceux qui évoquent la menace pesant sur Palmyre. Pourtant, les combats se déroulent à ses portes. Les djihadistes harcèlent les forces régulières sur les routes du nord et du nord-est qui mènent à Palmyre, mais aussi au sud, dans le désert, du côté de la frontière irakienne20. Les soldats peinent à repousser les assauts autour des points stratégiques qui se trouvent le long de ces artères : les villes d’Al-Sukhnah et d’Al-Amiriya, avec l’un des dépôts d’armes et de munitions les plus importants du pays, à 8,5 kilomètres ; les champs gaziers d’Arak ; Al-Hail et la base militaire Station 3, où les officiers ont leurs quartiers21. Ce n’est donc pas une seule et même colonne de l’EI qui se dirige vers la ville, mais plusieurs unités éclatées qui ont lancé une attaque d’envergure en pleine nuit, convergeant à un rythme différencié vers la cité. « L’attaque formait un croissant », me dira un activiste local de l’opposition. Toutefois, la ville est loin d’être encerclée et la route qui conduit vers Damas (voir carte p.13), à 250 kilomètres au sud, reste dégagée. Rien n’est encore perdu.

Vers 19 heures, chez les Al-Tedmor, une vingtaine d’invités arrivent pour célébrer les noces de Rhéal et Mohammed. L’ambiance est morose : « Nous avons dîné, puis chanté quelques chansons, se désespère la jeune mariée, la main sur son ventre rond. Ensuite, je suis allée chez mon mari et… c’est tout. » Dehors, les détonations redoublent. Barricadé chez lui, Ahmad, le professeur à la routine rassurante, ne ferme pas l’œil de la nuit.

NOTES

I
LA CONQUÊTE

Chapitre 1 – L’attaque surprise

1. Depuis le début de la guerre, de nombreux propriétaires de magasins ont quitté la capitale.

2. Au mois de février 2015, l’arrivée de forces iraniennes avait également été rapportée par le média pro-opposition, Zaman al-Wasl. Plusieurs habitants de Palmyre évoqueront également la présence de soldats iraniens, afghans et de combattants du Hezbollah.

3. « The Battle for Palmyra, the Gem of Syrian Oil and Gas Industry », Syria:Direct, 18 mars 2015, Osama Abu Zeid, Brent Emy.

4. « Thousands Flee Palmyra, UNHCR Steps Up Aid », communiqué de l’UNHCR, 22 mai 2015, Firas al-Khateeb.

5. Force de défense nationale : milices pro-gouvernementales formées par le régime en 2013 pour venir en appui à l’armée.

6. Les Alaouites sont un groupe ethnique et religieux minoritaire en Syrie, pratiquant une variante de l’islam chiite. Le président Al-Assad et son clan sont issus de cette communauté.

7. « The Struggle for Access in War-Torn Syria », New York Times, 7 mai 2014.

8. Sham News Network, un média pro-opposition, rapporte également sur son compte Facebook, à 8 h 30, le 13 mai 2015, la prise de contrôle d’Al-Amiriya.

9. « Thousands Flee Palmyra, UNHCR Steps Up Aid », op. cit.

10. « The Army Clashes With ISIS Terrorists in Palmyra Countryside », SANA, 13 mai 2015, Mazen.

11. « ISIS Advance in Syria Endangers Ancient Ruins at Palmyra », New York Times, 14 mai 2015, Anna Barnard et Hwaida Saad.

12. « Frantic Message As Palmyra, Syria, Fell : “We’re Finished” », New York Times, 21 mai 2015, Anna Barnard et Hwaida Saad.

13. « ISIS Advance in Syria Endangers Ancient Ruins at Palmyra », op. cit., Anna Barnard et Hwaida Saad.

14. « Frantic Message As Palmyra, Syria, Fell : “We’re Finished” », op. cit., Anna Barnard et Hwaida Saad.

15. « La bataille pour la libération d’Al-Sukhnah », vidéo publiée sur le site Jihadology, 22 mai 2015.

16. « ISIS Has Special Forces », AP, 8 juillet 2015, Hamza Hendawi, Qassim Abdul-Zahra et Bassem Mroue.

17. ONG qui documente les violations des droits de l’homme en Syrie. Basée en Angleterre, elle est l’une des principales sources d’information pour les journalistes qui couvrent le conflit syrien.

18. Plus tard, le bilan de l’OSDH sera révisé à 70 morts du côté des forces loyalistes et 40 côté Daech, dont « Abu Malik Anas al-Nashwan, le leader de l’offensive ». « ISIS Reaches Gates of Ancient Syrian City Palmyra, Stocking Fears », The Guardian, AP Beyrouth, 14 mai 2015 (non signé).

19. Syria:Direct, AFP, AP, Reuters, SANA.

20. « Islamic State Makes Gain in Central Province », AP Beyrouth, 13 mai 2015 (non signé).

21. Nos informations (témoins, images satellite et cartes wikimapia) et notamment « ISIS Launches Full-On Assault On Palmyra », Syria:Direct, mai 2015, Osama Abu Zeid et Dan Wilkofsky.

DU MÊME AUTEUR

LA GUERRE INVISIBLE. RÉVÉLATIONS SUR LES VIOLENCES SEXUELLES DANS L’ARMÉE FRANÇAISE, en coll. avec Julia Pascual, Les Arènes, 2014.