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Le tour de France de la corruption

De
272 pages
« Que les stars de la corruption nous pardonnent, nous avons volontairement ignoré leur cas. Des millions dans les poches ? La fuite des capitaux vers les paradis fiscaux ? Ce n’est pas notre sujet. Ce qui nous a passionnés, c’est la corruption ordinaire. La corruption de tous les jours, celle que l’on subit mais que l’on ne voit pas. C’est l’élu qui en croque, le chef d’entreprise qui arrose, l'agent public qui favorise les amis. C’est la France des passe-droits et des pots-de-vin, celle des petits arrangements et de l’enveloppe discrètement exigée. »

Jacques Duplessy et Guillaume de Morant, journalistes d'investigation aguerris ont parcouru les routes de France, de Clamart à Nancy, de Strasbourg à Dijon. Ils se sont arrêtés dans les grandes villes comme dans les petits villages, ont questionné les prévenus, les mis en examen, mais aussi les lanceurs d'alerte, les juges, les avocats et les policiers. Dans cette comédie humaine d’un genre nouveau, on retrouve un maire véreux qui collectionne les œuvres d’art aux frais du contribuable, des parents qui se sont jurés de ruiner leur fils, un huissier de justice fraudeur, un patron qui protège sa maitresse et bien d’autres encore…

Mais parfois, la corruption paye, et la morale n’est pas toujours au bout de l’histoire...  
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Couverture : Le tour de France de la corruption de Jacques Duplessy et Guillaume de Morant chez Grasset
Page de titre : Le tour de France de la corruption de Jacques Duplessy et Guillaume de Morant chez Grasset

Hauts-de-France

(Nord-Pas-de-Calais-Picardie)

Hénin-Beaumont :
la mafia était en rose

Je débarque à Hénin-Beaumont, première étape de ce tour de France, dans la grisaille d’un mois de décembre. Demain débute le procès en appel de l’affaire Dalongeville. Dans cette ville sans charme, je suis frappé par le nombre de pancartes « à vendre », « à louer », par les commerces fermés. La crise économique est palpable. Dans cette commune de 26 000 habitants, près d’un actif sur cinq est au chômage. Tout transpire une ville au bord de la faillite. Les dérives clientélistes de l’ancien maire Gérard Dalongeville n’y sont pas pour rien. Il a multiplié les embauches dans les services municipaux qui compteront jusqu’à 765 employés, un ratio hallucinant pour une commune de cette taille. Mais, surtout, Gérard Dalongeville a été condamné pour des détournements de fonds publics et pour avoir monté un système de rétrocommissions via des appels d’offres truqués. Dans ce climat pourri, pas étonnant que les électeurs se soient tournés vers un maire Front national, Steeve Briois, aux municipales de mars 2014.

Dans l’affaire Dalongeville, on trouve tous les ingrédients d’un bon polar : des élus affairistes jouant un remake de La Folie des grandeurs, des politiques en relation avec des malfrats, des hommes d’affaires sans scrupules, sans oublier la tentative de corruption d’un juge. L’affaire démarre en 2008 par un rapport accablant de la chambre régionale des comptes sur la gestion de la ville. Elle dénonce l’utilisation d’avions-taxis, un cabinet du maire digne de celui d’un ministre « avec plus de 30 emplois permanents et autant d’emplois temporaires fin 2008 », une flotte de 81 véhicules « sans rapport avec ses besoins réels ». Elle s’interroge aussi sur les conditions de passation de marchés publics. La CRC transmet son rapport au parquet de Béthune qui ouvre une enquête préliminaire à l’automne 2008. La procureure de la République déclare avoir découvert 900 000 euros de fausses factures. Elle pointe jusqu’à 4 millions d’euros de détournements et évoque des factures de vidéosurveillance, d’entretien des bâtiments publics, de gardiennage qui auraient été réglées sans prestations réelles. Dans le collimateur des policiers, le maire, mais aussi Claude Chopin, son premier adjoint chargé des finances, Jean-Marc Bouche, gérant de sociétés et vice-président de la chambre de commerce et d’industrie de Lens, Guy Mollet, l’homme d’affaires patron du Journal du Pays, des entrepreneurs spécialisés dans le bâtiment, la surveillance, l’entretien des espaces verts, le nettoyage, la sonorisation et l’éclairage ou des fournitures diverses. Ils sont suspectés d’avoir surfacturé des prestations ou vendu des services inutiles.

Le mardi 7 avril 2009, à 6 h 10, Gérard Dalongeville est réveillé par les policiers du SRPJ de Lille qui le placent en garde à vue. Ils perquisitionnent son domicile, puis la mairie d’Hénin-Beaumont. Les enquêteurs s’intéressent à un coffre-fort dans le bureau du maire, dont l’élu assure ne pas avoir les clefs. Appelé, un serrurier le force : 13 000 euros en coupures de 100 et 500 euros sont découverts. Après 48 heures de garde à vue, le maire d’Hénin-Beaumont est mis en examen pour détournement de fonds publics, faux en écriture et favoritisme. Il est placé en détention provisoire. Un coup de tonnerre dans la vie politique locale. Moins d’un mois plus tard, Gérard Dalongeville est révoqué de son mandat de maire par le ministre de l’Intérieur. Lors des auditions, l’élu se tait, soi-disant pour protéger la fédération socialiste, sur les conseils de son avocat, Me Cattoir. Dalongeville est finalement libéré le 19 novembre après plus de sept mois de détention, et envoyé dans les Vosges sous contrôle judiciaire avec interdiction de se rendre dans le Pas-de-Calais, sauf pour rencontrer son avocat, et interdiction de contacter les autres protagonistes de l’affaire. Mais pour préparer son procès, Dalongeville enfreint son contrôle judiciaire. Dans son livre Rose Mafia (éd. Jacob-Duvernet, 2012), il raconte qu’un jour du printemps 2010 son avocat l’appelle. « Tu peux me rappeler d’une cabine ? » demande-t-il, craignant que son client ne soit sur écoute. Il lui annonce qu’une rencontre sera organisée avec Jean-Marc Bouche et Guy Mollet. De nombreux rendez-vous clandestins suivent.

Tout ce petit monde se prend à rêver de corrompre un juge du tribunal correctionnel de Béthune où doit se tenir le procès : Pierre Pichoff. Le magistrat n’est pas en odeur de sainteté. En 1997, alors qu’il était président de tribunal d’instance dans l’Aube, il avait été rétrogradé par le Conseil supérieur de la magistrature et muté à Béthune pour des manquements déontologiques graves. Il est alors soupçonné d’arrangements avec un garagiste qui, lui ayant prêté un véhicule au-delà du raisonnable, avait été désigné sept fois comme expert par ses soins. Une parcelle de vignes aurait aussi été vendue à l’un de ses amis, alors qu’il allait statuer lui-même sur la résiliation du bail. Dans la présente affaire, 60 000 euros seraient versés au magistrat, « apportés par les amis socialistes reconnaissants » en vue d’un procès sur mesure.

La bande de pieds nickelés élabore des noms de code pour communiquer discrètement par téléphone et SMS, imaginant ainsi échapper aux écoutes téléphoniques des policiers. Pichoff reçoit celui de « lapin » ou « Unicef ». Suivent des échanges surréalistes comme « le lapin sera là », auquel Dalongeville répond : « On va le faire en pâté. » Ou encore l’ex-maire écrit un texto à Jean-Marc Bouche : « Il y a de la famine dans le monde, l’Unicef a besoin de dons avant la Saint-Nicolas. » La « Saint-Nicolas » désigne le jour où Pichoff et Bouche doivent se rencontrer, mais aussi celui de la confrontation chez le juge. Tous sont persuadés que le procès ne sera qu’une formalité. Mollet et Bouche ont rencontré Pichoff à Seclin. Avant une audition chez le juge, Dalongeville arrive à prendre connaissance des procès-verbaux d’interrogatoire des autres accusés. Pratique pour éviter les versions différentes ! Mais le 6 décembre 2010, le jour de la Saint-Nicolas, rien ne se passe comme prévu. Après une confrontation avec Chopin et Mollet, la juge, pas dupe du petit manège des accusés qui sont tous sur écoute, révoque le contrôle judiciaire de Dalongeville. Il passera Noël en prison. Le 13 janvier, il est libéré sous bracelet électronique et assigné à résidence dans les Vosges. Pierre Pichoff sera finalement incarcéré de janvier à mai 2011 à la prison de la Santé, à Paris, pour des faits de corruption passive, tentative d’escroquerie et trafic d’influence. Contacté, son avocat, Me Bruno Dubout, a refusé de s’exprimer. L’affaire est toujours en cours et n’a pas encore été jugée. Pierre Pichoff n’exerce plus comme magistrat : il a fait valoir ses droits à la retraite au 1er janvier 2013.

En février 2012, l’ancien maire d’Hénin-Beaumont contre-attaque et sort un livre qui fait l’effet d’une bombe, Rose Mafia. Gérard Dalongeville écrit : « J’ai toujours cru en mon parti, le PS. J’ai menti pour le protéger. J’ai subi l’enfermement, l’emprisonnement pour sauver un système. J’ai payé pour d’autres. Et un jour, j’ai dit : Ça suffit. » Dalongeville balance à tour de bras : le financement occulte du parti avec les deux « pompes à fric » Soginorpa (un bailleur social) et Adévia (la société d’aménagement urbain de Lens) lesquelles ne seront pas judiciairement inquiétées, le rôle de Jean-Pierre Kucheida, député du Pas-de-Calais et maire de Liévin, les emplois fictifs et les marchés truqués. Quant à l’argent trouvé dans le coffre de son bureau, « c’est celui du parti » ! Muet pendant des mois, Dalongeville devient intarissable. Il promet à la juge des révélations fracassantes étayées par des preuves en béton. Et, surtout, il réfute tout enrichissement personnel. Finalement, Dalongeville n’apporte aucune preuve tangible de ses accusations pendant l’instruction. Il déclare qu’il le fera devant le tribunal.

Le procès se tient du 27 mai au 14 juin 2013 au tribunal de grande instance de Béthune. Un procès spectacle où l’on attend – sans trop y croire – les révélations fracassantes de Dalongeville. Vingt prévenus sont jugés dans cette affaire : des politiques, des chefs d’entreprise… Tous accusés d’avoir abusé de la mairie d’Hénin-Beaumont. L’ex-maire est poursuivi pour dix-huit détournements de fonds publics, onze délits de favoritisme, six usages de faux en écriture et un délit de corruption passive. Dalongeville, qui maintient qu’il s’agissait d’un système de financement politique, réclame que François Hollande, ancien premier secrétaire du PS, soit entendu par la cour, « car il ne pouvait pas ne pas savoir » pour le financement du parti. Sans surprise, le président de la République ne viendra pas. Et les révélations promises feront pschitt, l’ex-maire socialiste n’amenant aucune preuve sur le financement occulte du PS. Mais les délits commis par les différents prévenus de cette affaire seront, eux, pour la plupart, établis par le tribunal.

Parmi les principaux accusés, le dirigeant d’entreprise Guy Mollet avec quatorze chefs d’inculpation, dont le recel de biens provenant d’un délit, la complicité de faux, de vol, d’usage de faux en signature, mais aussi la complicité d’extorsion par violence ou menace. Il s’est illustré notamment dans le volet des avions privés d’Aéro Taxi Services et d’Air’ Mana : dix-neuf factures pour un montant de 99 000 euros payées par la mairie. Le système était bien rodé : les bons mentionnaient transport Lille-Dax, Lille-Carcassonne ou encore Bordeaux-Lille. Toutes ces factures étaient signées par Gérard Dalongeville ou Claude Chopin, son premier adjoint. Dans les faits, les destinations étaient changées au dernier moment. Guy Mollet se rendait au Luxembourg ou encore dans l’Aude pour ses petites affaires. Claude Chopin, l’adjoint aux finances, demandait à marquer sur la facture « Transport de M. le maire » pour tromper le comptable public, alors que le maire n’avait jamais pris place dans l’avion. Certains vols étaient aussi destinés à se rendre dans la commune de Léon, dans les Landes, où la mairie souhaitait vendre un ancien centre de vacances. Guy Mollet profite de cette mission officieuse de la mairie pour mener son propre business dans l’Aude en envisageant de créer un village vacances ! L’homme d’affaires a été condamné par la chambre régionale des comptes à rembourser l’intégralité des prestations et à une amende de 13 000 euros.

Guy Mollet était l’homme-clé du Journal du Pays, un bimensuel gratuit publié à 300 000 exemplaires, tout à la gloire de Dalongeville qui se rêvait député. La mairie, qui en réglait l’impression, dépensait 24 000 euros par mois. Dalongeville défendait ce choix d’un journal privé qui n’était pas officiellement un journal municipal pour éviter d’avoir à donner une tribune au Front national. Pour ce magazine de propagande, aucun marché public n’avait été organisé, ce qui vaut à Dalongeville d’être aussi poursuivi pour favoritisme. Déjà condamné à une interdiction de gérer, Guy Mollet confie sur le papier G2M Presse à sa fille mais en devient le gérant de fait. « G2M comme j’ai deux Mollet : ma fille et moi », déclare-t-il en souriant au tribunal. Sa fille confiera aux enquêteurs que son rôle se limitait à la facturation et au secrétariat, et qu’elle ignorait tout du fonctionnement de la société et de sa situation réelle. Parmi les multiples curiosités découvertes, G2M faisait payer l’impression du journal directement par la mairie, alors que l’entreprise était censée le faire grâce aux paiements de publicités achetées par la mairie… Dalongeville et Chopin avaient passé des marchés fictifs avec des sociétés belges pour soutenir le Journal du Pays. Dalongeville sera poursuivi pour détournement de fonds publics et Guy Mollet pour recel de ce même délit. Lorsque la ville d’Hénin-Beaumont cessera de porter à bout de bras le journal, il ne tardera pas à mettre la clé sous la porte.

Guy Mollet, en homme d’affaires habile, profite de ses nombreux réseaux, à gauche comme à droite, pour se rendre indispensable auprès du maire, se transformer en apporteur d’affaires pour Hénin, tout en prélevant des commissions au passage, et monter son propre business. Plus surprenant, Guy Mollet est également accusé d’avoir extorqué, pour régler des dettes du Journal du Pays, 30 000 euros à Laurent Bocquet, un marchand de biens et agent immobilier, et à son associé Nicolas Pauchet, avec l’aide de curieux hommes d’affaires et de gros bras comme Mohamed Bellahcene, Cyril Helias et Calogero Alaimo, sur le parking d’un MacDo. Nicolas Pauchet a également été délesté de 302 000 euros, somme que devra rembourser Mohamed Bellahcene. Au moment du procès, Cyril Helias était détenu en Espagne, en raison de son implication dans une histoire de trafic de drogue dans des go-fast ayant provoqué la mort d’un garde civil. Décidément les fréquentations de la bande de la mairie d’Hénin-Beaumont sont bien particulières… Calogero Alaimo et Cyril Helias seront condamnés à huit mois de prison avec sursis. Mohamed Bellahcene à douze mois avec sursis, pour extorsions et tentatives d’extorsions.

Autre personnage clé de ce système, Jean-Marc Bouche. Ce gérant de multiples sociétés était adjoint au maire au commerce et au développement économique de Montigny-en-Gohelle, vice-président de la chambre de commerce et d’industrie de Lens, chargé du commerce et membre de la commission des marchés publics. Gérant de la SARL Deberdt dont la spécialité est grossiste en peinture et matériel électrique, il se met à vendre de tout à la mairie : illuminations de Noël, matériel d’aménagement de la crèche d’Hénin-Beaumont. Un contrat de près de 150 000 euros répartis dans douze marchés publics. L’intégralité des marchés est attribuée à Deberdt, alors qu’elle était de loin l’entreprise la plus chère pour la moitié d’entre eux. À la barre, Dalongeville reconnaît « des avantages, des surfacturations, des arrangements entre amis ». « Avec votre bénédiction ? », demande le procureur. « Oui », assume l’ex-maire. Quand il parle de surfacturation au profit du Parti socialiste, Jean-Marc Bouche conteste : « Je n’ai jamais donné de l’argent à qui que ce soit. Moi j’ai juste facturé cher, ce n’est pas pareil. »

Accusé de marque, Claude Chopin, le grand argentier de Dalongeville, est âgé de 79 ans au moment du procès. Il a signé beaucoup de documents. « Mais uniquement sur ordre, affirme l’ancien premier adjoint. Rien n’a été fait sans que Dalongeville ne soit au courant. » Poursuivi pour détournement de fonds, faux en écriture et non respect des procédures de marchés publics, il clame : « J’agissais en second couteau. » Les marchés publics « saucissonnés » en plusieurs tranches pour ne pas dépasser le montant fatidique de l’appel d’offres ? « Je ne suis pas au courant. Je n’y connaissais rien. Le service financier m’a présenté des factures et j’ai signé. » Le favoritisme ? Il s’en lave les mains : « C’est la commission des marchés qui a décidé, elle est souveraine. » Idem pour les sommes astronomiques versées à la société Sequoia, son éditeur, pour renflouer le Journal du Pays : « La dépense était déjà engagée par le maire. Il m’a demandé de régulariser le paiement de la facture. » Idiot utile ? C’est ce que laisse entendre Guy Mollet qui a volé à son secours : « Claude Chopin n’est qu’un fusible. Quand il a senti le vent tourner, le maire a décidé d’utiliser l’âge avancé de M. Chopin pour se couvrir en lui faisant contresigner des bons de commande et des factures litigieuses. C’est Dalongeville qui négociait tout. »

D’autres entrepreneurs spécialisés dans le bâtiment, la surveillance, l’entretien des espaces verts, le nettoyage, la sonorisation et l’éclairage se retrouvent à la barre pour avoir plongé la main dans le pot de confiture. Il faut dire qu’à Hénin-Beaumont les entorses aux règles de passation des marchés publics étaient monnaie courante. Ainsi la société de surveillance ADG Sécurité avait perçu, via « un marché à procédure adaptée », 1,3 million d’euros entre 2006 et 2008 pour garder, entre autres… le cimetière du terril du Pommier, alors que dans le même temps la police municipale voyait ses effectifs augmenter. I Clean, société de nettoyage, facture par exemple 39 142 euros de prestation pour une salle déjà nettoyée par une société mandatée par la compagnie d’assurances après un incendie. ISA, une obscure société de télésurveillance détenue par le même homme d’affaires qu’I Clean, fait payer une facture de 53 000 euros de matériel pour la surveillance du centre petite enfance. Des caméras, des écrans qui ne seront jamais livrés, mais qui ont été facturés avec des marges atteignant parfois 100 % ! Ou bien cette société de sonorisation travaillant régulièrement avec la ville qui facture des prestations virtuelles pour plusieurs dizaines de milliers d’euros. Ou encore les 187 000 euros de bacs de fleurs pour épater le jury des villes fleuries, réglés sans appel d’offres.

Gérard Dalongeville a été condamné à quatre ans de prison, dont trois ferme, 50 000 euros d’amende, cinq ans d’interdiction des droits civiques, civils et familiaux. En appel, Guy Mollet a été condamné à une peine proche, quatre ans de prison, dont deux ans avec sursis, avec un aménagement de peine pour la partie ferme, 50 000 euros d’amende assortis d’une interdiction de gérer une société pendant cinq ans. Jean-Marc Bouche, lui a été condamné à deux ans de prison dont un avec sursis, interdiction de droits civiques, civils et familiaux pendant cinq ans, interdiction de gérer pendant cinq ans. Claude Chopin a été condamné à trois ans de prison dont deux avec sursis. En raison de son état de santé, la Cour a décidé que la partie ferme serait purgée avec le port d’un bracelet électronique. Il a également été condamné à 30 000 euros d’amende, cinq ans d’interdiction des droits civiques, civils et familiaux. Tous doivent rembourser des centaines de milliers d’euros à la commune d’Hénin-Beaumont. Les autres protagonistes de la saga héninoise ont été condamnés à des peines de deux à douze mois de prison avec sursis, à des amendes et à des interdictions de gérer pour les chefs d’entreprise mis en cause.

Si certains des protagonistes du dossier ont fait appel, ce n’est pas le cas de Dalongeville. Au bar de l’Assemblée nationale, Guy Delcourt, le député socialiste du Pas-de-Calais et ancien maire de Lens, me donne son explication. « Dalongeville a négocié sa tranquillité contre le fait de ne pas faire appel. » Le député s’interroge : « À quoi a servi cet argent ? À des fins personnelles ? Pour financer ses élections ? Pour le compte de tiers ? » Le député pointe son ex-camarade de l’Assemblée nationale Jean-Pierre Kucheida : « Il est très fort, il a des kamikazes qui se sont sacrifiés pour lui, pour le protéger. Et, parmi eux, il y a Dalongeville. » La condamnation de l’ex-maire d’Hénin-Beaumont n’a pas levé tous les mystères de ces dérives.

Liévin :
« un vol de bourgeois »

Jean-Pierre Kucheida, député du Pas-de-Calais et maire de Liévin, apparaissait en pole position dans le brûlot Rose Mafia sorti en février 2012 qui dénonçait « un système pourri jusqu’à la moelle » dans la fédération socialiste du Pas-de-Calais. Gérard Dalongeville, son camarade PS d’Hénin-Beaumont, écrit : « J’accuse d’autres élus socialistes du bassin minier et même du département d’avoir constitué un financement politique illégal et permettant l’enrichissement personnel de quelques-uns. C’est un véritable système qui a été mis en place dans le Pas-de-Calais, alimentant les finances du PS local, apportant de l’argent pour financer le fonctionnement quotidien de la fédération et les campagnes électorales. Un système organisé, avec au sommet Soginorpa/Epinorpa et Adevia, les deux “pompes à fric” du PS, et toute la palette des détournements et autres fraudes qu’on puisse imaginer : emplois fictifs, commissions sur les attributions de marchés, enveloppes de billets données de la main à la main par des dirigeants d’entreprises pour remporter des appels d’offres, double facturation et surfacturations avec rétrocommissions, chèques déposés sur des comptes au Luxembourg, mais encore corruption et achat de la complaisance d’un magistrat du tribunal correctionnel… »

Mais l’auteur de Rose Mafia n’a jamais apporté de preuves concrètes de ses affirmations. Alors, règlement de comptes entre camarades ou véritable réseau ? Le 28 juin 2013, le parquet de Lille a ouvert une information judiciaire pour des faits de corruption présumée à la fédération PS du Pas-de-Calais suite au grand déballage de Gérard Dalongeville. Jean-Pierre Kucheida est alors visé par plusieurs enquêtes préliminaires.

Les enquêteurs s’intéressent entre autres à la gestion de la société Soginorpa, le bailleur social des retraités de la mine, qui gère 62 000 logements miniers, et dont Jean-Pierre Kucheida était le président. La chambre régionale des comptes a remis deux rapports accablants sur la gestion de la Soginorpa en septembre 2010 et juillet 2011. Les policiers découvrent que JPK utilisait sans compter la carte bancaire de l’organisme HLM. 54 000 euros de dépenses injustifiées à caractère personnel. Devant le tribunal, Jean-Pierre Kucheida a assuré avoir tout remboursé. Mais rendre l’argent n’enlève pas l’infraction pénale. Le procureur a dénoncé « un vol de bourgeois » et l’ex-député maire PS de Liévin a été condamné à 30 000 euros d’amende pour abus de bien sociaux en avril 2013. Il n’a pas fait appel. « Kucheida a peur, explique Guy Delcourt, député de la 13e circonscription du Pas-de-Calais et ancien maire de Lens. Il fait le dos rond, car il sait que la suite est beaucoup plus dangereuse pour lui. »

La justice continue effectivement de s’intéresser à lui. Une autre information judiciaire est ouverte pour favoritisme, relative à la gestion d’un autre bailleur social, Pas-de-Calais Habitat. Mais ce n’est pas l’affaire la plus dangereuse pour l’ex-maire de Liévin. Kucheida est visé par une enquête pour favoritisme, recel et abus de biens sociaux concernant Adevia, la société d’économie mixte d’aménagement urbain de l’agglomération Lens-Liévin, et mis en examen pour ces faits. Trois chefs d’entreprise ont également été mis en examen dans cette affaire pour corruption active et abus de biens sociaux, ainsi qu’un fonctionnaire territorial pour corruption active et recel d’abus de biens sociaux. Les policiers enquêtent sur des marchés attribués en dehors des règles et sur des surfacturations. Guy Delcourt confirme : « Adevia m’a intrigué. Je n’ai pas voulu entrer dans son jeu. J’ai fait notamment capoter le projet de tramway qui devait relier Liévin à Lens car les conditions de passation de ce marché étaient opaques. »

Ces dossiers sont sur le bureau du parquet de Lille en attendant qu’un juge d’instruction les reprenne. « Il y a une lassitude des juges, croit savoir le député. Si l’instruction traîne, ce n’est pas à cause des pressions politiques. Les deux juges qui suivaient cette affaire ont été mutés. Le parquet est débordé, la police manque de moyens. On peut être au début ou à la fin des affaires JPK. » Jean-Pierre Kucheida a tourné la page de la politique après trente-sept ans de carrière en avril 2014, à l’âge de 72 ans. Le Nord n’en a pas fini avec le fantôme de la corruption.

Normandie

Mont-Saint-Michel :
un sacré lieu de conflits d’intérêts

L’étape suivante de ce tour de France de la corruption me conduit, à ma grande surprise, dans un haut lieu spirituel. En vue du Mont-Saint-Michel, je dois garer ma voiture dans le nouveau parking distant de deux kilomètres, emprunter une navette futuriste en aluminium et bois. Il m’en coûtera 12,30 euros. Si l’archange Saint-Michel a terrassé le dragon, il n’a pas vaincu la corruption. Le Mont-Saint-Michel se dresse, majestueux, sur la côte normande. Il accueille chaque année 2,4 millions de visiteurs venus du monde entier pour admirer cette merveille classée au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco. Après la tour Eiffel, c’est le deuxième monument le plus visité de France.

Je franchis la porte monumentale et j’arpente la Grande-Rue, pavée et bordée de commerces. Près de 600 chambres d’hôtel, 54 restaurants et commerces de souvenirs en tout genre génèrent une manne de 80 millions d’euros. Autre particularité du Mont, c’est aussi une commune de 103 électeurs… pour 43 habitants, dont dix religieux et religieuses des Fraternités monastiques de Jérusalem et deux prêtres qui font vivre ce haut lieu de pèlerinage. Mais le Mont-Saint-Michel est surtout le paradis du business. Les 60 autres électeurs sont des commerçants ayant choisi de payer leurs taxes à la commune du Mont-Saint-Michel pour y être domiciliés. Dans cette cité qui vaut de l’or, mieux vaut être aux manettes pour veiller sur ses affaires. Maire et conseillers municipaux sont souvent au cœur du système économique montois. Car la face cachée du Mont-Saint-Michel est un sacré lieu de conflit d’intérêts. Si la justice a rarement l’occasion d’y mettre son nez, « l’affaire des navettes » est une exception.

En mai 2011, Patrick Gaulois, ancien maire du Mont, porte plainte contre Éric Vannier, le maire alors en poste, en l’accusant d’avoir fixé le départ des navettes des touristes à destination du Mont près de ses commerces. Depuis que le Mont-Saint-Michel est redevenu une île, les touristes doivent garer leur voiture sur des parkings, puis parcourir 900 mètres à pied pour rejoindre le lieu-dit la Caserne d’où partent les navettes vers le Mont. Or le maire possède plusieurs boutiques de part et d’autre du point de départ des petits bus. Et le tracé a soigneusement évité les commerces de ses concurrents. Ce que Patrick Gaulois et son épouse, à l’origine de la plainte, ne disent pas, c’est qu’ils proposaient un tracé alternatif qui passait par leurs propres boutiques… Et l’épouse de Patrick Gaulois est administratrice de la Sodetour, autre groupe contrôlant de nombreux commerces et rival de La Mère Poulard, la marque phare d’Éric Vannier. Éric Vannier et Patrick Gaulois affirment chacun défendre l’intérêt public… qui correspond, comme par hasard, à des intérêts privés.

En février 2012, Éric Vannier est placé en garde à vue par la section de recherche de la gendarmerie de Caen. Le parquet décide de le poursuivre, jugeant que des « éléments sérieux » justifient son renvoi devant le tribunal. Le maire aurait entrepris « de nombreuses actions » pour créer un point de départ au nord, entre plusieurs de ses boutiques, et « favoriser ses intérêts ».

Le tribunal de Coutances a reconnu Éric Vannier coupable de prise illégale d’intérêts et l’a condamné à 30 000 euros d’amende, dont 20 000 euros avec sursis. Une broutille pour ce millionnaire. Mais ce que l’affaire révèle surtout, c’est la quasi-impossibilité d’être maire du Mont sans être dans le conflit d’intérêts permanent. D’ailleurs, le tribunal reconnaît qu’il est difficile, voire impossible, pour le maire de ne pas avoir d’intérêt personnel dans l’administration de sa commune. Éric Vannier a fait appel. Mauvaise pioche, puisque la peine a été aggravée par la cour qui l’a condamné à 50 000 euros d’amende en mars 2015.

Je m’installe au bar Le Pèlerin tenu par Alain Lambert. C’est l’un des rares commerçants qui accepte d’être cité : « Tout ça c’est une affaire de gros sous entre Vannier et Gaulois. Mais celui qui a tiré son épingle du jeu, c’est le groupe Veolia qui gère les navettes. Ils ont profité du déplacement du point de départ des bus pour augmenter le prix du parking de 6,20 € à 12,30 € ! » À grand renfort de cafés avalés sur le zinc, j’en apprends plus sur les coulisses du Mont. Depuis cette affaire, Éric Vannier a quitté la mairie et a annoncé qu’il arrêtait la politique. Il ne s’est pas représenté et a passé la main à son premier adjoint, Yann Galton, un commerçant retraité. « Je suis le premier maire depuis trente ans à ne pas faire partie d’un groupe commercial, affirme-t-il. Les conflits d’intérêts, c’est terminé ! » On ne demande qu’à le croire…

Le Mont-Saint-Michel doit-il rester une commune indépendante ? Patrick Gaulois, maire de 2001 à 2008 et à l’origine de la plainte, est partagé : « Être maire du Mont, c’est presque forcément être dans le conflit d’intérêts. Donc le mieux serait peut-être de ne pas rester indépendant. Mais, dans ce cas, il faut un représentant fort du Rocher au conseil municipal qu’on écoute pour tenir compte de nos contraintes spécifiques. » Yann Galton, lui, a un avis tranché : « Oui, nous devons défendre nos particularités. Il y a des générations de Montois attachés à leur commune. Nous ne devons pas remettre notre destin entre des mains qui ne verraient dans ce lieu qu’une tirelire. Tout le monde est jaloux du Mont. »

 

Photo de couverture : © Getty Images

 

ISBN : 978-2-246-85139-4

 

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
réservés pour tous pays.

 

© Éditions Grasset&Fasquelle, 2016.