Les Clandestines de Kaboul

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La vie cachée des jeunes afghanes déguisées en garçon

Jenny Nordberg a enquêté sur une pratique culturelle ancestrale, datant d’avant les talibans, ignorée en Europe, qui est celle des « bacha posh ». Cette coutume est inconnue de la plupart des étrangers, même encore aujourd’hui, y compris chez les plus fins connaisseurs de ce pays.
Travesties par leurs parents en garçon, des petites filles mènent une vie de garçon – et parfois de garçon et de fille en fonction des activités – jusqu’à la puberté. Car l’absence de garçon dans une famille jette l’opprobre autant sur la mère que sur le père. Mieux vaut un fils de substitution que pas de fils du tout.
D’où vient cette coutume ? Dans quel but a-t-elle été instaurée ? Qui la pratique ? Quelles en sont les conséquences ? Comment ces petites filles le vivent-elles ? Qu’advient-il de ces fillettes ensuite ? Pour réaliser cette enquête, qui est aussi une plongée inédite dans le quotidien des femmes afghanes de tous milieux, l’auteur a interviewé une trentaine de petites filles dont elle a recueilli librement le témoignage. Et elle s’est en grande partie appuyée sur celui d’Azita, une des rares femmes à avoir siégé au parlement de Kaboul.

Traduit de l'anglais par Marion Roman

Publié le : mercredi 5 novembre 2014
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EAN13 : 9782709644389
Nombre de pages : 444
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Ouvrage publié sous la direction éditoriale
de Sylvie Audoly

Maquette de couverture : Atelier Didier Thimonier

Photo : Figure – Adam Ferguson/VII

ISBN : 978-2-7096-4438-9

© 2014, éditions Jean-Claude Lattès.

Première édition novembre 2014.

À toutes les petites filles qui ont pu constater qu’on court plus vite et qu’on grimpe plus haut en pantalon.

J’ai rédigé ce texte entre 2009 et 2014 en Afghanistan, en Suède et aux États-Unis. La plupart des événements décrits entre ces pages se sont déroulés entre 2010 et 2011. Je me suis efforcée de rapporter fidèlement les histoires de mes témoins et, le cas échéant, d’en vérifier par moi-même la validité. J’ai demandé son consentement à chacun de mes sujets avant de publier son histoire et chacun s’est vu proposer de conserver l’anonymat. Certains détails ont été omis ou modifiés afin de protéger l’identité des uns ou des autres. Aucun n’a perçu d’argent contre son témoignage. Les interprètes, en revanche, ont bien été rémunérés. J’assume la pleine responsabilité de toute erreur de traduction ou autre inexactitude de mon fait.

Ce récit reste subjectif.

J. N.

Mais pas une femme afghane*

Je voudrais être toute chose en ce monde

Mais surtout pas une femme

Je pourrais être un perroquet

Je pourrais être une brebis

Ou bien un cerf ou encore

Un moineau perché dans un arbre

Mais pas une femme afghane

Je pourrais être une dame turque

Avec un gentil frère pour me prendre la main

Je pourrais être tadjike

Ou encore iranienne

Je pourrais être une Arabe

Avec un mari pour me dire que

Je suis belle

Mais je suis une femme afghane.

Quand survient le besoin

Je le côtoie

Quand survient le risque

Je lui fais front

Quand survient le chagrin

Je m’en empare

Quand surviennent des droits

Je les talonne

La force prime le droit

Je suis une femme

Toujours seule

Toujours parangon de faiblesse

Mes épaules sont lourdes

Du poids de souffrances.

Lorsque je veux parler,

On fustige ma langue

Ma voix est cause de souffrance

Les oreilles folles ne peuvent me tolérer

Mes mains sont inutiles

Je ne peux rien faire

De mes sottes jambes

Je marche

Sans destination.

Jusqu’à quand dois-je accepter de souffrir ?

Quand la nature annoncera-t-elle ma libération ?

Où réside la justice ?

Qui a écrit ma destinée ?

Dites-lui

Dites-lui

Dites-lui

Que je voudrais être toute chose en ce monde

Mais pas une femme

Pas une femme afghane.

Roya

Kaboul, 2009

______________

* Tous les astérisques présents dans le texte renvoient aux notes en fin d’ouvrage (note de l’éditeur).

Prologue

C’est ici que s’opère la transition.

Avec mille précautions, j’ôte mon foulard noir et le fourre dans mon cartable. Un chignon strict retient mes cheveux sur ma nuque. Nous serons bientôt dans les airs. Je me redresse, je me grandis un peu, j’autorise mon corps à occuper davantage d’espace. Je ne pense pas à la guerre. Je pense aux crèmes glacées qui m’attendent à Dubaï.

Le hall d’embarquement de l’aéroport international de Kaboul est plein ; les petits fauteuils de vinyle sont tous occupés. Mon visa expire dans quelques heures. J’aperçois un groupe d’expatriés britanniques particulièrement joyeux : ils célèbrent de précieux instants de liberté après des mois passés derrière les barbelés, sous l’étroite surveillance des gardes armés. Trois jeunes humanitaires en jeans et débardeurs moulants évoquent avec excitation quelque station balnéaire. L’une d’entre elles perd sa bretelle ; sous le tissu noir, son épaule est déjà bronzée.

Je fixe ce carré de peau dénudée. Je n’ai plus l’habitude. Ces derniers mois, c’est à peine si j’ai entrevu mon propre corps.

Kaboul, été 2011. L’exode des ressortissants étrangers dure depuis plus d’un an. Après un ultime effort, les forces armées et la communauté internationale ont fini par baisser les bras : l’Afghanistan est perdu. Depuis que le président Obama a annoncé le début du retrait des troupes américaines en 2014*, la communauté internationale est pressée de lever le camp. Pour les consultants, entrepreneurs et autres diplomates fourbus et à demi fous d’ennui après des mois de quasi-réclusion, l’aéroport de Kaboul constitue une première étape vers la liberté. Les professionnels de la paix et du développement international ont hâte de prendre de nouveaux postes dans des régions du monde où l’on peut encore rêver de « construction nationale » et de « réduction de la pauvreté ». Déjà ils se remémorent les jours prometteurs qui ont suivi la chute des talibans, près de dix ans plus tôt : tout semblait possible alors. On allait moderniser l’Afghanistan, en faire une démocratie laïque à l’occidentale…

C’est l’après-midi. Le soleil inonde les pistes. Près de la fenêtre, mon portable capte un peu de réseau. Je compose à nouveau le numéro d’Azita. D’un clic, nous sommes connectées.

Azita est grisée. Elle vient de rencontrer le procureur général ainsi que de hauts fonctionnaires. La presse aussi est venue assister à l’événement. C’est quand elle revêt son habit de politique qu’elle est dans son élément. Quand elle me décrit sa tenue, je l’entends sourire.

— J’étais à la pointe de la mode, tout en restant diplomate. Ils m’ont tous photographiée : la BBC, Voice of America, Tolo TV. J’avais mon foulard turquoise, vous savez, celui que je vous ai montré l’autre jour. Et ma veste noire.

Oui, je connais ce foulard. C’est son préféré. Quand elle tourne rapidement la tête, ses petites découpes encadrent son visage comme autant de falbalas.

Un silence, puis elle ajoute :

— Et je portais du maquillage. Celui des grands jours.

Je prends une profonde inspiration. Je suis journaliste et Azita est mon sujet. La règle d’or : ne jamais manifester la moindre émotion.

Elle perçoit mon malaise et se met aussitôt en devoir de me rassurer. Les choses vont bientôt s’arranger, elle en est sûre. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter.

L’embarquement commence, je dois raccrocher. Nous nous tenons les propos d’usage :

— Ce n’est qu’un au revoir. C’est temporaire. Oui, à très bientôt.

Je me lève de mon coin de plancher (je me pressais contre la vitre pour ne pas perdre la connexion). Je suis tentée de tourner les talons, comme dans les films, quand, frappé d’une révélation, le héros traverse au pas de course l’aéroport pour sauver la situation. Pour rétablir le happy end. Bien sûr, mon coup de tête me coûterait un énième sermon du colonel Hotak, rapport à l’expiration imminente de mon visa. Et après ? Un peu de thé, un tampon officiel sur mon passeport, et il me relâcherait.

Je me joue la scène en détail dans ma tête. Je sais que je n’en ferai rien, mais tout de même. Comment se déroulerait-il, au juste, mon dernier acte ? Est-ce que je débarquerais chez Azita flanquée de soldats de l’OTAN ? Ou de représentants de la Commission afghane des droits de l’homme ? Ou bien irais-je seule, armée en tout et pour tout de mon couteau suisse et de mes talents de négociatrice, aiguillonnée par la rage et la conviction qu’avec un simple petit effort, tout pourrait s’arranger ?

Je franchis la porte d’embarquement et ces scénarios s’évanouissent. Comme toujours. Une fois de plus, je suis le mouvement général, je fais comme tout le monde. Je prends place à bord de l’avion, et je m’envole.

Première partie

LES GARÇONS

1.

La Mère rebelle

Azita, quelques années plus tôt

— En vrai, notre frère, c’est une fille, affirme l’une des jumelles à l’air enthousiaste.

Elle opine avec ferveur pour appuyer ses dires. Puis elle se tourne vers sa sœur, qui acquiesce à son tour : c’est la vérité, elle confirme.

Ce sont des vraies jumelles. Elles ont dix ans, les cheveux noirs, des yeux d’écureuil et des taches de rousseur. Quelques instants plus tôt, j’ai allumé mon iPod en mode « lecture aléatoire » et nous avons dansé ensemble en attendant que leur mère, la parlementaire, ait fini de téléphoner dans la pièce voisine. En nous repassant les écouteurs, nous avons exécuté, tour à tour, nos plus beaux pas de danse. Je suis loin de pouvoir rivaliser avec leurs déhanchés sophistiqués, mais mes performances en playback m’ont valu un certain succès. Étonnamment, les murs de ciment nus et froids renvoient un son correct. L’appartement se situe dans ce dédale soviétique qui abrite la majeure partie des (rares) classes moyennes de Kaboul.

Nous nous asseyons sur le canapé brodé d’or. Les jumelles ont dressé un service à thé : plateau plaqué argent, tasses de verre, Thermos à pompe. Le mehman khana, la pièce où l’on reçoit, constitue le joyau de toute maison afghane. Elle sert de vitrine aux richesses des hôtes, mais également à leur vertu. Ainsi, des cassettes audio des versets du Coran s’empilent sur une table d’angle à côté d’un bouquet de fleurs artificielles couleur pêche. Le bois de la table est fendu, on l’a rafistolé au ruban adhésif.

Les jumelles, les jambes repliées sur le canapé, se vexent : je fais bien peu de cas du grand secret qu’elles viennent de me révéler. L’une d’elles se penche vers moi.

— C’est vrai ! Notre frère, c’est notre petite sœur.

Je leur décoche un grand sourire et je hoche la tête, complaisante :

— Mais oui.

Bien sûr. Dans un cadre, sur un guéridon, une photographie représente le frère en question aux côtés de son père. Ce dernier sourit de toutes ses dents sous sa moustache drue. L’enfant, lui, porte une cravate sous un pull à col en V. Les jumelles sont ses sœurs aînées. Leur anglais est approximatif mais elles le parlent avec beaucoup d’entrain. Elles l’ont appris à l’aide de manuels et, surtout, de la télévision ; une antenne satellite trône sur le balcon.

— Je vois, dis-je, accommodante.

Il doit s’agir d’un malentendu lié à la barrière linguistique.

— C’est votre sœur, d’accord. Dis-moi, Benafsha, quelle est ta couleur préférée ?

La petite hésite quelques instants entre le rouge et le violet, puis elle interroge sa sœur, qui examine à son tour la question avec le même sérieux. Les jumelles arborent des tenues identiques : gilet orange et pantalon vert. Des chouchous à paillettes retiennent leurs cheveux. Elles minaudent. Elles sont très animées. Mais parfaitement synchronisées : lorsque l’une prend la parole, l’autre s’immobilise pendant quelques secondes. C’est l’occasion pour la novice que je suis d’apprendre à les différencier (Beheshta a sur la joue une petite tache de naissance, c’est là leur signe distinctif). Beheshta signifie fleur, Benafsha paradis.

— Plus tard, je veux être maîtresse d’école, déclare spontanément Beheshta.

Vient leur tour de m’interroger. Une question leur brûle les lèvres : suis-je mariée ?

Ma réponse les sidère. Je suis pourtant très vieille, me font-elles remarquer. Plus encore que leur maman, qui, à trente-trois ans, a non seulement un mari mais encore quatre enfants : en effet, outre les jumelles et le petit dernier, la fratrie compte une troisième fille. J’observe que leur maman siège aussi au parlement et qu’elle a bien des choses dont je ne peux me targuer. Cette mise en perspective semble satisfaire les jumelles.

Soudain, le petit frère apparaît dans l’encadrement de la porte.

Mehran, six ans, tout en fossettes et diastème, a la bouille ronde et le teint hâlé. Il agite les sourcils, fait le clown. Ses cheveux pleins d’épis sont aussi noirs que ceux des jumelles, mais il les porte courts. Chemise en jean rouge cintrée, pantalon bleu, le menton en avant et les mains sur les hanches, Mehran s’avance dans la pièce d’un pas assuré. Il me regarde droit dans les yeux, brandit un pistolet en plastique et me vise en fermant un œil. Puis il appuie sur la détente et s’écrie :

— Pan !

Comme je ne meurs pas et que je ne riposte pas non plus, il sort de la poche arrière de son pantalon une figurine de superhéros. Son acolyte est un grand blond aux dents très blanches ; il porte en bandoulière sur son torse musclé deux ceintures à munitions et tient à la main une mitraillette. Mehran s’adresse à lui en dari, écoute attentivement sa réponse imaginaire, et approuve : l’attaque a été un succès.

À côté de moi, Benafsha s’emballe : elle tient l’occasion de me prouver ses allégations. Elle gesticule pour attirer l’attention de son frère :

— Dis-lui, Mehran. Dis-lui que tu es une fille.

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