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LES AVENTURIERS DE LA CONNAISSANCE
« Parler de CD-ROM à quelqu'un qui n'en a jamais essayé, c'est comme expliquer le sexe à un gosse de six ans... Il ne pourra pas comprendre le plaisir que cela procure ! » La boutade est à l'image du personnage : avec ses chemises imprimées, ses propos anticonformistes et sa sensibilité marxiste-léniniste-maoïste affichée, Robert Stein prend un malin plaisir à choquer le monde policé de l'édition américaine. Aux États-Unis, ce personnage original est devenu, un peu malgré lui, l'apôtre du CD-ROM. Ce disque laser argenté, de la taille d'un CD audio, mais qui se « lit » sur un écran d'ordinateur, contient environ 600 mégaoctets de données multimédias, soit l'équivalent de 330 000 pages de documents sous forme de textes, sons, graphiques, photos et séquences filmées.
Aux yeux de l'intelligentsia américaine, « Bob » Stein est un provocateur-né. Mais son exploit réside sans doute moins dans ses manières anticonformistes que dans l'ambition de l'entreprise très particulière qu'il a fondée, il y a onze ans, avec sa femme Aleen. The Voyager Company, qui édite exclusivement des films sur disques laser et des livres électroniques sur CD-ROM, a en effet choisi une voie doublement iconoclaste : d'abord, en s'attaquant au sanctuaire sacré de la littérature et des documents ; ensuite, en démarrant avec des titres au format Macintosh, pourtant largement minoritaire aux États-Unis, avec 10 % seulement du marché des micro-ordinateurs.1
Stratégie suicidaire ? « Nous ne gagnerons jamais beaucoup d'argent... Mais là n'est pas notre objectif », insiste Stein. En 1994, Voyager a réalisé quelque 15 millions de dollars de ventes et a tout juste équilibré ses comptes. Qu'importe ! L'essentiel, pour cet agitateur d'idées, c'est d'« offrir à la société des produits enrichissants. Nos projets, explique-t-il, sont d'abord sélectionnés sur des critères intellectuels ». Une philosophie que traduit bien le logo «   » — littéralement : Amenez votre cerveau ! Mais l'ordinateur est-il vraiment l'outil le mieux adapté aux choses de l'esprit ? Bob Stein, lui-même, se prend parfois à en douter : « Peut-être sommes-nous seulement à l'édition électronique ce que les chaînes publiques de qualité sont à la télévision, plaisante-t-il : un alibi dont on se sert pour dédouaner le médium ! »Voyager :Bring your brain
Le support CD-ROM a connu un formidable engouement en 1994. Le nombre de CD-ROM vendus dans le monde a bondi de 18 millions en 1993 à 54 millions en 1994, année où le chiffre d'affaires du secteur dépasse 2 milliards de dollars. Ce succès est dû à un taux d'équipement croissant des ménages en ordinateurs personnels : 35 % des foyers américains en mai 1995. Or, les nouvelles machines sont toutes livrées avec un lecteur de CD-ROM intégré, accompagné de quelques titres populaires. Selon le cabinet Dataquest, les ventes mondiales d'ordinateurs multimédias sont passées de 8,8 millions en 1993, à 23,6 millions en 1994... avec une projection à 57 millions pour l'horizon 1996.
La société Voyager, bien que lilliputienne, s'est rapidement imposée comme un symbole de créativité, d'audace et de qualité. Outre les quelque 145 films de la collection Criterion, son catalogue propose une soixantaine de livres sur disquettes ou « Expanded Books » (créés, à l'origine, pour les Macintosh, mais maintenant disponibles en format IBM et compatibles). On y trouve aussi bien des grands classiques, comme de John Steinbeck ou de Charles Dickens, que l'autobiographie du leader noir Malcolm X par Alex Haley, et une enquête de Randy Shilts sur Des souris et des hommesDavid CopperfieldLes homosexuels et les lesbiennes dans l'armée américaine...
Mais le véritable talent de ces pionniers de l'édition électronique est d'avoir su optimiser les capacités multimédias du format CD-ROM. D'abord en dénichant des auteurs comme Robert Winter. Professeur de musicologie à l'université de Californie à Los Angeles, Winter a su — avec la série des «  » — concevoir l'équivalent moderne de la « leçon de musique ». Ces titres remplacent l'écoute passive des compositions de Beethoven, Mozart ou Dvorák... par une écoute active, s'appuyant sur des partitions, des commentaires accessibles et une remise en perspective historique des œuvres. Ils ont d'ailleurs eu tellement de succès... que Winter a, depuis, créé sa propre maison d'édition électronique, Calliope Media. Dans un genre tout aussi classique, le magistral (un budget de 300 millions de dollars, cofinancé par une fondation) met en scène la totalité des archives, documents, photos et extraits de films qui permirent aux historiens d'écrire les deux volumes du livre.CD CompanionsWho built America ?
Voyager ne dédaigne pas pour autant l'excentrique : le réalisé par le groupe rock de San Francisco The Résidents, invite l'utilisateur à partager l'existence d'une cohorte de monstres de cirque. Remarquable, dans un registre beaucoup plus grave, d'Art Spiegelman. Cette bande dessinée pour adultes raconte l'internement du père de l'auteur, Vladek, en camp de concentration : les Juifs y sont représentés par des souris, les nazis par des chats, et les Polonais par des cochons. Ce grand best-seller international en librairie se prêtait particulièrement bien au traitement multimédia. Le CD-ROM enrichit, en effet, l'album de nombreux croquis de personnages, du récit original du père, recueilli sur cassette vidéo... et même des plans des baraquements d'Auschwitz, tirés des archives de la CIA. « L'idée, explique la productrice Elizabeth Scarborough, était de montrer les coulisses de l'œuvre de Spiegelman. Aucun autre média n'aurait permis ce degré de richesse et d'interactivité. »Freak Show,The Complete Maus
Un « Serge July américain »
Cette jeune femme aux yeux clairs est l'un des huit producteurs de la société. « Notre métier, explique-t-elle, est beaucoup plus créatif que celui d'un éditeur de livres. » Voyager occupe le quatrième étage d'un immeuble de Soho, au-dessus de la galerie du « pape » de l'art moderne américain, Leo Castelli. Elizabeth accueille les visiteurs sur le divan de la réception, où s'entassent colis et paquets, livrés par coursiers. Au-dessus d'elle, un planisphère piqué d'épingles illustre !a progression mondiale des CD-ROM maison. Derrière les deux standardistes, pendus au téléphone, s'ouvre un vaste loft au plancher blond, où s'affairent dans un joyeux désordre quelques dizaines de garçons et de filles, tous très jeunes. À dix heures du matin, les cafés et les plaisanteries circulent, dans une ambiance rappelant celle du Libération des années 80.
Ce n'est sans doute pas un hasard : Robert Stein a un peu le parcours d'un Serge July américain, qui serait devenu éditeur plutôt que patron de presse. Etudiant, il a activement participé au mouvement des années 60 pour les libertés civiles et milité contre la guerre du Viêt-nam. Après des études de psychologie et d'éducation, respectivement à Columbia University puis Harvard, ses engagements politiques l'amènent à Chicago, comme éditeur de l'hebdomadaire Cette expérience, a-t-il un jour confié, « m'a surtout procuré la faculté de développer une vision à long terme, de juger les choses à l'aune de la décennie, pas du trimestre ». C'est en tout cas ce que semble illustrer l'aventure de Voyager. Elle ne démarre vraiment qu'en 1984, quand, de leur domicile de Santa Monica, à l'ouest de Los Angeles, Bob et Aleen lancent une PME d'édition de films sur disques laser. En audacieux explorateurs d'une nouvelle frontière, les Stein tirent parti du support numérique pour enrichir les grands classiques de séquences inédites et d'entretiens avec le réalisateur. Peu après, ils s'associent avec les films Janus, d'où viennent les deux autres partenaires : Jonathan Turell et William Becker. À la fin des années 80, Voyager édite ses premiers CD-ROM.Le Parti communiste révolutionnaire...23
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