Les fantômes de Christopher D.

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La question est : jusqu’où iriez-vous pour laver votre honneur ?
Celui qui la pose s’appelle Christopher D., ancien officier du Los Angeles Police Department s’estimant victime de racisme et renvoyé pour des motifs qu’il qualifie
de mensongers. Et la réponse est : tuer. Les coupables, bien sûr, du moins ceux qu’il juge comme tels.
Mais une fois pris dans l’engrenage de la vengeance, parviendra-t-il à épargner les innocents ? À partir d’un fait divers, une fusillade à Big Bear, en Californie, en 2013, Julia Malye crée une incroyable mécanique romanesque qui dévoile minute par minute quels malheureux concours de circonstances amènent les victimes à se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Un compte à rebours angoissant qui fait surgir de derrière l’apparente douceur de vivre californienne les
ancestrales tensions raciales, la détresse sociale et cette tendance typiquement américaine à prétendre se faire justice soi-même.

Julia Malye est l’auteur de La fiancée de Tocqueville (Balland, 2010) et de Thémoé (Balland, 2013). Installée aux Etats-Unis, elle étudie l’écriture créative à l’Oregon State University.
Publié le : mercredi 18 mai 2016
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EAN13 : 9782213688817
Nombre de pages : 336
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Couverture : Julia Malye Les fantômes de Christopher D.
Page de titre : Julia Malye Les fantômes de Christopher D.

Du même auteur :

La fiancée de Tocqueville, Balland, 2010.

Thémoé, Balland, 2013.

From : Christopher Jordan D. /7648

To : America

Subj : Last resort

Regarding CF# 07-004281

 

 

 

De : Christopher Jordan D. /7648

À : L’Amérique

Sujet : Dernier recours

Concernant CF# 07-004281

Préface

Quand j’entends parler de Christopher D. pour la première fois, je suis assise sous le porche de ma maison, en Californie. Mon année d’échange à Pitzer College s’achève ; il ne me reste qu’une semaine à passer à Claremont, petite ville de la San Bernardino Valley. Najib, un de mes amis palestiniens, vient d’emménager avec John et moi dans notre ancienne laiterie. C’est un de ces soirs de juin où on peut enfin respirer, quand on reste en T-shirt jusqu’à minuit, avec des bières glacées dans les mains.

J’ai toujours aimé écouter Najib. Il vous raconte les États-Unis comme s’il avait vécu dans les coulisses de la Maison-Blanche. Ce soir-là, on parlait peut-être de camper à Mount Baldy, et puis on en est arrivé à d’autres montagnes, Big Bear où j’avais été, et il a mentionné cette chasse à l’homme, en février 2013. J’y croyais à peine. Je suis allée chercher mon ordinateur, et quelques clics m’ont suffi pour enregistrer le manifeste de Christopher D.. Ensuite, on a mélangé les derniers restes de nos pays réciproques, des sardines au whisky avec de l’huile d’olive palestinienne. Je n’ai plus pensé à cette histoire jusqu’au mois d’août.

Et puis j’ai fait des recherches. Christopher D., le monstre, le tueur de flics, ou le héros, le vengeur des victimes du Los Angeles Police Department (LAPD). Je n’étais pas là pour choisir, mais pour raconter. Cette année aux États-Unis a été une expérience inoubliable ; mais j’étais aussi entrée dans un monde d’une violence rare, où vos parents vous appellent un matin pour vous demander si tout va bien, après la tuerie du campus de Santa Barbara, en mai 2014. De retour en France, l’été a apporté les nouvelles révoltantes du meurtre de Michael Brown, à Ferguson, assassiné par la police ; l’automne y a fait écho, un enfant noir jouant avec un faux pistolet tué par un policier à Cleveland, un officier étranglant un Afro-Américain dans le métro à New York. Des crimes impunis, toujours, dans la « plus grande démocratie du monde » ; le cauchemar du rêve américain.

Le manifeste de Christopher D. m’a replongée dans de vieux scandales, le passage à tabac de Rodney King en 1992, la corruption de la Rampart Division du LAPD à la fin des années 1990. Pourtant, au vu des événements récents, ça aurait pu être hier. Et toujours aux États-Unis, ce pays où les gens ont appris à sourire avant de savoir parler, où on achète un pistolet comme le dernier numéro du LA Times. Ce roman est inspiré de faits réels. Alors, voilà l’histoire de Christopher Jordan D. et des Américains ordinaires qui ont croisé sa route – celle d’un homme poussé à bout par un corps policier habité par la violence, d’un ancien officier du LAPD auquel on ne pourra jamais pardonner ses crimes.

Paris, dimanche 20 décembre 2014.

La ville de Big Bear Lake porte mal son nom. On n’y a pas vu de grizzlis depuis 1908. Les rares ours que vous rencontreriez là-bas sillonnent les environs au milieu de la nuit ; ils s’intéressent plus aux poubelles qu’aux hommes. Au matin, seule la neige se souvient de leur visite. La poudreuse lacérée annonce une nouvelle journée, et les habitants s’empressent d’écraser leurs chaussures cloutées près des empreintes roses – vous savez, quand le soleil s’imprime sur la pelouse blanche, là où les pieds crissent encore. Au petit déjeuner, certains enfants demanderont à leurs parents : « Tu as entendu, la nuit dernière ? » Mais les parents n’entendent plus depuis longtemps. Les pas étouffés, le plastique broyé, le grincement des griffes, ce sont des cauchemars de petits. Le bus jaune tourne déjà au coin de la rue, trois céréales flottent dans le lait multicolore, les enfants s’en vont. Personne ne pense plus aux ours. Cent cinq ans qu’on n’a pas vu de grizzlis à Big Bear. Mais les matinées de cet hiver 2013 dévoileront d’autres empreintes ; celles d’un homme qui en veut plus aux autres hommes qu’aux gallons vides et aux sacs en papier.

BIG BEAR, dimanche 11 février 2007

J - 2191

Gena Thompson est réveillée par son mari. Elle aime presque l’entendre se lever – un petit plaisir égoïste de penser qu’il lui reste du temps avant de l’imiter. Elle entrouvre les yeux, juste assez pour deviner ce qu’elle connaît par cœur – les trois secondes assis au bord du matelas, à fixer des chaussons qu’il n’a pas, les ressorts qui grincent quand il finit par se lever. Après, ce sont des bruits de douche, le tiroir du bas de la commode, et la porte qu’il laisse toujours entrouverte. Gena se retourne dans son lit. Dehors, un soleil timide s’est levé, et elle sait qu’il a neigé, parce que la lumière est trop blanche pour ne pas se refléter. La porte d’entrée claque, en bas ; elle a dû s’assoupir, les sons du petit déjeuner ont disparu sous ses paupières. Leurs week-ends à Big Bear se ressemblent tous – John part tôt faire une de ses randonnées interminables et ne revient qu’en fin d’après-midi. En rentrant, il dit toujours que la dernière connerie à faire, ce serait de vendre les chalets. Gena les a hérités de sa mère, trois petites cabins le long de la California 38, et parfois, comme aujourd’hui, elle se demande si son mari ne les préfère pas à elle.

Une lumière laiteuse a envahi la chambre. Les pas légers de sa fille Devin dévalent les escaliers étroits du chalet ; Gena se lève. Les vieilles poutres brunes ont de quoi vous clouer au lit pour la journée ; c’est une de ces maisons où on voudrait toujours faire du feu, même en été. En bas, Devin étale du beurre de cacahuète sur du pain de mie. Elle a encore oublié de mettre de l’eau à chauffer pour le café de sa mère et lèche ses ongles pleins de confiture.

– Salut. Bien dormi ?

Devin hoche la tête, colle un baiser poisseux sur la joue de Gena.

– Tu sais par quel chemin ton père est parti ?

– Non, on n’est pas près de le revoir, de toute façon.

Gena acquiesce et met de l’eau à bouillir. Elle regrette quand même un peu la machine à café de la maison de Claremont. Elle n’arrête pas de dire à sa sœur qu’il faudrait moderniser les chalets, qu’on pourrait les louer à un meilleur prix ; elle s’entend toujours répondre que les gens viennent chercher l’authenticité dans ces montagnes, qu’ils s’en fichent si la cuisine est rustique. « Justement, c’est pour ça qu’ils louent ici, alors ne va pas leur flanquer un iHome au milieu du salon. » Gena verse quatre cuillères de café soluble dans sa tasse.

– On repart quand ?

Le ton est pleurnichard, sa fille la regarde depuis le canapé, ses longues jambes étendues sur un plaid filé. Elle vient d’arrêter de taper sur son téléphone et l’écran est plein de taches de confiture. Elle ajoute très vite :

– J’ai dit à Jess qu’on irait au ciné ce soir, alors je ne voudrais pas arriver à Claremont trop tard. D’ailleurs, je pourrais t’emprunter la voiture ? La sienne est pétée depuis deux mois.

– Il ferait bien de se trouver du boulot surtout, il pourrait la réparer.

– Comment tu veux qu’il aille bosser sans caisse ?

Gena n’a pas le courage d’avoir ce genre de conversation dès le matin, surtout pas avec du café soluble. Elle écarte les barres au chocolat de John d’un revers de main.

– On partira d’ici vers 18 heures. Ça te va ?

Devin hoche la tête et retourne à son clavier. Par la fenêtre, Gena aperçoit les pas de son mari, déjà gelés. Autour, la neige est immaculée et le pick-up blanc. Il faudrait lui remettre des chaînes, les pneus fatiguent, et les routes de montagne ne pardonnent pas. Gena jette un coup d’œil aux copies à corriger, à son manuscrit qui attend toujours la fin du chapitre trois. Pas pour ce matin. Elle pense que c’est un peu ce qu’elle se dit tous les jours, mais enfile des bottes fatiguées, et dehors, l’air frais lui rosit les joues. Pour demain matin, peut-être. Elle serre la main autour de la tasse brûlante. Au fond du jardin, la dépendance dont ils se servent en été, quand toute la famille est là. Un pommier attend le printemps, et la boîte aux lettres des enveloppes.

– Gena ! Vous êtes là ! Je ne savais pas que vous veniez encore le week-end !

La voisine d’en face traverse, emmitouflée dans un manteau sans âge.

– Je perds l’habitude de voir des visages connus de ce côté de la route, avec tous les locataires de passage…

Les deux femmes s’étreignent. Amy a un visage rond dont on voudrait faire une boule de neige, des yeux qui semblent surgir d’une collision entre son front et ses joues. Elle est mariée depuis trente ans au shérif de Big Bear.

– John avait besoin d’un bol d’air, et on a réussi à embarquer notre fille, alors tu sais… J’oublie parfois combien les montagnes sont proches.

Amy hoche la tête, souriante, et Gena sait pertinemment ce qu’elle pense – ces citadins de la vallée, ils ne vivraient pas là-haut, mais tout de même ce n’est pas si désagréable pour quarante-huit heures… Foutu small talk californien.

– La prochaine fois que vous êtes dans le coin, passez donc nous voir, ça fera plaisir à Bob…

Gena promet en l’air, elle ne compte pas revenir avant le début de l’été. Le manteau aux couleurs passées disparaît dans la maison d’en face, et Gena pousse un soupir. Ce n’est pas du soulagement, mais plutôt cette pensée qui lui vient chaque fois qu’elle baisse le loquet rouge de la boîte aux lettres enneigée. Ils devraient venir plus souvent. Comme si elle se voyait prendre l’Interstate 10 tous les week-ends, comme si Devin… Elle s’arrête brusquement, les yeux rivés au sol. Une marque d’une quinzaine de centimètres de long écartèle la poudreuse, à quelques mètres des pas de son mari. Une paume démesurée ancrée dans le blanc et quatre griffes pour la terminer.

– Mam ? Tu veux toujours qu’on passe voir pour les draps chez Cabin Fever ?

Devin la regarde depuis la porte d’entrée. Son téléphone a disparu.

– Oui, oui, donne-moi le temps de m’habiller.

L’adolescente a déjà disparu dans la maison miniature. Mais Gena s’attarde une minute de plus, le nez penché sur le sol. Ce n’est pas la première fois qu’elle voit ces fantômes d’ours au réveil. Ces marques ne l’ont jamais effrayée. Après tout, le City Council de Big Bear est prudent quand il s’agit de protéger les habitants, et les mesures de sécurité sont strictes : si un ours goûte à la nourriture humaine, ne serait-ce qu’une seule fois, il est immédiatement abattu. Ce n’est pas de la cruauté, n’importe quel ranger vous dirait qu’il fait son métier, parce qu’il aime les animaux ; mais un ours ayant déjà dévoré des croûtons et de la viande rance reviendra toujours errer dans les allées de Big Bear Lake.

Gena s’apprête à rejoindre Devin quand une empreinte attire son regard. Gelée elle aussi, mais pas celle d’un ours. Des crampons enfoncés dans la neige, qui ne ressemblent pas à ceux de son mari. La marque est large, probablement un pied d’homme… Les pas suivent ceux de l’animal, puis s’arrêtent.

– Maman ! Tu regardes quoi ? On y va ?

Gena crie que oui, elle arrive, et se détourne, soucieuse. En montant s’habiller, elle se dit que c’est étrange d’avoir davantage peur d’un homme que d’un ours.

Devin l’attend devant la voiture, ses boucles brunes mélangées à la fourrure de son manteau.

– On aurait pu aller chez Macy’s en rentrant sinon, commente-t-elle en attachant sa ceinture.

– Et on aurait rapporté des draps neufs l’été prochain…

Le moteur ronfle. La Ford progresse lentement dans les petites rues de Big Bear Lake. La Californie et ses zones résidentielles, des STOP tous les trois mètres et les piétons qui dépasseraient presque les voitures.

– Ça aurait coûté moins cher, c’est tout, soupire Devin en mettant la radio.

« Umbrella », de Rihanna, pour changer.

– Ça, c’est sûr, mais tant pis.

Un court silence, le temps donné aux montagnes pour défiler entre les pins.

– Ça va, Maman ? T’as l’air crevée.

– Oui, oui, ne t’inquiète pas, répond Gena distraitement. Putain, il ne peut pas avancer, ce con, devant ?

– Tu fais pas la gueule pour l’histoire de cinéma au moins ? C’est juste que j’ai promis à Jess, et ça m’emmerde de…

Les mots de sa fille se perdent dans un flash infos de la 105.3. Gena dépasse une jeep bleue. Les pas glacés découverts ce matin lui trottent dans la tête. L’ours, oui, mais quelqu’un sous ses fenêtres… Peut-être que les éboueurs passent tôt. Un dimanche ? Elle demandera à Amy.

Elle gare la voiture. Dehors, l’air sent la neige, les sapins et les pancakes. Il y a un Denny’s au coin de la rue ; Devin claque la portière.

– Tu n’as rien entendu la nuit dernière ? demande Gena en rangeant les clés dans son sac à main.

– Ben voilà, enfin, tu dis ce qui ne va pas ! Non, rien du tout. Pourquoi ?

Sa mère hausse les épaules en s’éloignant vers les magasins – ces petits chalets en bois clair qui bordent le bitume de la ville. Cabin Fever est l’un d’entre eux, avec une enseigne faussement rouillée indiquant We’re open!

– Tout coûte une blinde dans ce bled, marmonne Devin en tripotant une marmotte en peluche.

– On a juste besoin de deux draps housses, ils ne vont pas nous dépouiller.

Cabin Fever ressemble à une maison de Père Noël ; tout est en rouge, vert, avec des cerfs tricotés et de la grosse maille. Ils arrivent même à vous proposer une dégustation de miel entre deux fauteuils en tweed. Derrière la caisse, il y a deux filles qui sourient tellement que ça a l’air de leur faire mal.

– Maman, tu me fais flipper, avec tes questions, t’es pas cool, reprend Devin.

– Je ne te fais pas flipper. C’est juste que j’ai vu des empreintes d’ours devant la maison et que je me demandais si tu l’avais entendu. Moi, j’ai dormi comme un bébé, et rien ne me réveille.

– Nan, mais voilà pourquoi on ne vient pas ici tous les week-ends, on finirait par se faire bouffer et…

– Je peux vous aider ?

Une vendeuse est apparue au détour d’une pile de pull-overs.

– Non, on va s’en sortir, merci, répond Gena, les deux draps sous les bras.

– Moi, je trouve ça horrible de dormir et de se dire qu’on peut se retrouver avec une bestiole de trois cents kilos dans le jardin. Je les laisse aux locataires.

– Arrête, tu adorais venir ici avant.

– Avant. Plus maintenant.

Et Gena Thompson se demande si sa fille n’a pas raison.

« Je sais que la plupart de ceux qui me connaissent personnellement auront du mal à croire les médias, selon lesquels je suis suspecté d’avoir commis des meurtres horribles et entrepris des choses si choquantes et drastiques ces derniers jours. Vous vous dites que c’est impensable de l’homme que vous avez toujours connu le sourire aux lèvres. Je sais que je serai vilipendé par le LAPD et les médias. Malheureusement, c’est un mal nécessaire dont je ne tire aucun plaisir, mais auquel je dois prendre part et que je dois terminer pour que des changements substantiels se produisent au sein du LAPD, pour que je puisse récupérer mon nom. Le département n’a pas changé depuis les affaires Rampart et Rodney King. Il est devenu pire. Le décret de consentement n’aurait jamais dû être levé. La seule chose qui ait résulté de ce décret, c’est que les officiers impliqués dans le scandale Rampart et l’incident Rodney King ont depuis été promus responsables et commandants, et placés à des postes exécutifs.

 

La question est : que feriez-vous pour blanchir votre nom ? »

Manifeste de Christopher D.,
Manhattan Beach, 4 février 2013

IRVINE, mercredi 9 mai 2007

Allison s’arrête, essoufflée, et ses yeux ne quittent pas la balle. La première remplaçante du jeu s’élance vers le panier, un essaim de maillots rouge suit, sur la défensive. Sous la lumière blanche, les mains suantes glissent autour du ballon ; la numéro 8 entre dans la raquette, les muscles se tendent et la joueuse tire. Derrière elle, Allison entend ce grincement qu’elle aime plus que tout, celui des chaises des gradins, quand la foule se lève d’un bond. Panier. La petite nouvelle de l’équipe n’est finalement pas si mauvaise.

L’arbitre siffle, il reste trois minutes de jeu. Les joueuses se repositionnent et Allison crie quelques mots d’encouragement à ses coéquipières. Au fond du terrain, une brune de l’équipe adverse remet déjà le ballon en jeu. Rouge et blanc se mêlent, la balle cogne les lignes noires, on hurle le long du terrain. Allison ne sent plus ses mollets, seulement le rebond régulier de la balle qui lui râpe la paume ; une queue de cheval lui fouette l’épaule, quelques bras tentent de lui arracher le ballon, mais le battement du petit cœur de cuir continue dans sa main droite, et elle ne lâche pas. L’arceau, la raquette, l’anneau, et le panier ; le plastique des gradins gémit. Allison tire, entend le sifflement de l’arbitre, marque. L’équipe de Concordia a gagné.

– Fuck, honey, you killed them all!

Allison ne voit plus rien, le nez plongé dans les cheveux de Tess. Quelques flashs blancs, des appareils photo ou les couleurs de l’université.

– Oui, on les a eues, dit-elle en s’écartant de sa partenaire.

Elle serre dans ses bras les joueuses hystériques, mais ses yeux en amande balayent les gradins, à la recherche d’Emmet. Voilà la coach, mèches brunes et seins lourds sous le maillot de supporter, des remerciements plein la bouche, la main ferme sur les épaules des filles transpirantes. Allison s’éloigne, quelques pas sur le terrain qui ressemble à une scène de théâtre désertée par les acteurs. Fini jusqu’au prochain match. Les lignes noires ont retrouvé leur banalité, et les spectateurs écrasent des popcorns en quittant la salle. De larges bras enserrent soudain sa taille, des baisers lui chatouillent le cou, et Allison a arrêté de se demander comment elle n’a pas vu Emmet arriver.

– Bien joué.

C’est bête, mais sa voix lui colle toujours la chamade – et ces battements-là sont les seuls qu’elle préfère à ceux du ballon sur le terrain ciré. Il paraît que ça finit par passer.

– Tu es arrivé à quel moment du match ? demande-t-elle en se retournant à demi.

– Juste après l’entre-deux. Je n’ai pas pu faire plus vite, la I-5 était complètement bouchée. Et l’entraînement a duré plus longtemps que prévu.

Elle se dit qu’elle s’en fout un peu de la I-5, du chemin de Los Angeles à Irvine, maintenant qu’il presse sa main sur ses hanches ; elle est aussi un peu déçue, il ne l’a pas vue mettre la balle en jeu, c’était joli et ça lui aurait plu. Quelques groupes discutent encore dans le gymnase et on la félicite tous les deux pas. Elle laisse Emmet devant le vestiaire où on entend des douches et des filles.

– Donne-moi cinq minutes.

Elle l’embrasse rapidement et s’éclipse. À l’intérieur, Tess, Chloe et les autres se trémoussent dans leurs serviettes, et les pieds nus glissent sur le carrelage.

– Allie, on ne te voit plus aux fins de match, commente Tess en enfilant un short kaki.

– Fous-lui la paix, elle est avec son chéri.

Chloe a de grands yeux bleus, une peau pâle et des cheveux noirs alors qu’on les espérerait blonds. Elle est attaquante et dit ce qu’elle pense, surtout quand ça fait plaisir aux autres.

– Tu viens dîner avec nous ce soir ? On voulait peut-être aller à Santa Monica et boire des coups ensuite…

– Je crois que je vais rentrer avec Emmet, ce match m’a claquée, répond Allison en peignant ses cheveux noirs et fins.

– Comme d’hab. Tu nous feras pas le coup à la fin de la saison, hein ?

– J’irai chercher Allison chez elle moi-même pour la traîner dans un bar s’il le faut, dit Tess, le sac de sport sur l’épaule, tennis à la main. À ce soir, les filles ! Love you!

Allison est la deuxième à quitter le vestiaire. Ce n’est pas qu’elle n’aime pas les soirées entre filles, quand elles se remémorent les passes, rient de leurs fautes et parlent de leurs déboires. Mais ce n’est plus pareil depuis la rentrée dernière, depuis qu’Emmet est arrivé de Moorpark College pour continuer ses études à Concordia.

– Prête ?

Emmet est allé chercher la voiture et lui fait signe, au milieu des familles qui s’attardent. Le campus est à l’image de la petite ville d’Irvine ; l’herbe est parfaitement taillée, les arbres trop verts et on oublierait presque le mois de mai, les palmiers n’ont jamais fait plus de zèle au printemps. Tous les dix mètres, il y a des lumières bleues, des panneaux Emergency qui communiquent avec Campus Safety – il s’agit de protéger les élèves d’eux-mêmes. Irvine, Californie, est l’une des villes les plus sûres des États-Unis.

– Ton père m’a téléphoné. Il a eu une urgence, un procès avancé, ou je ne sais quoi, il m’a dit qu’il t’appellerait ce soir.

Allison sourit. Emmet ne lui a rien appris ; Samson Chen l’appelle tous les soirs depuis qu’elle est au college ; la quatrième et dernière année s’achève, de quoi s’attendre à un coup de fil systématique vers 19 heures. Depuis que son père a quitté le LAPD pour se consacrer au droit, ils discutent souvent plus tard – et elle l’imagine très bien dans son bureau de Downtown LA, combiné sous l’oreille, à compter les tours bleues où se reflète le ciel.

– Je lui envoie un texto tout de suite, il doit attendre avec impatience d’avoir des nouvelles du match, dit-elle en sortant son téléphone.

– Ça marche. On se pose dans ta chambre ce soir ?

– Carrément, Tess va boire des verres à LA avec les filles, il n’y aura personne.

– Tu ne veux pas y aller avec elles ? demande Emmet en tournant dans une de ces petites enclaves américaines, où les restaurants mexicains font face à un Starbucks et quelques boutiques.

– Il y aura d’autres matchs.

Et elle lui sourit comme quand on n’a aucun regret. Allison n’a pas échappé aux dortoirs du campus, même pour sa senior year ; et Emmet partage lui aussi sa chambre dans l’un de ces poulaillers à étudiants, des dizaines de petits appartements qui se font face. L’étroite piaule sent la weed et les garçons ; son coloc’ a tenu à installer un écran plat qui reflète un bordel impressionnant une fois éteint. La télé reste donc allumée la plupart du temps.

Ils passent acheter des bières au Liquor Store. Emmet insiste pour payer, et Allison l’embrasse, mais ce n’est pas pour le remercier. Sur les trottoirs, ils croisent quelques chiens et leurs maîtresses en jogging rose ; des enfants écrasés par leurs cartables, escortés par leurs nounous mexicaines. Le long des maisons, des panneaux annoncent le système de protection choisi par les habitants – de la publicité et de la sécurité, ou tout ce qu’il faut pour être heureux.

La voiture blanche roule lentement, comme quand on est jeune et amoureux, comme quand on vit dans une college town de l’Orange County. Allison se dit qu’elle devrait passer à la maison la semaine prochaine. Pour entendre son père l’appeler Li-Li, pour manger les nouilles que sa mère va lui chercher à Chinatown. Mais ses parents feront très bientôt le trajet de Walnut à Irvine, pour le graduation week-end. Quatre ans à Concordia, dans ce microcosme universitaire… les semaines passaient comme en vacances, quand on s’installe dans une maison pour l’été et qu’on arrête de compter les jours. Allison a peur de partir.

Ils arrivent déjà aux dorms, dans le parking réservé aux étudiants. Allison sait qu’elle et Emmet sont devenus un couple pour les autres, et si elle marche seule, on lui demandera toujours : « Il est où ? Vous n’avez pas un entraînement ensemble ? » C’est embêtant, un peu, mais elle aime aussi voir sa chance reconnue dans ces regards interrogateurs.

– Je passe rapidement par ma chambre, tu mets les bières au frigo ? lui demande Emmet en lui tendant le sac en plastique noir.

– Oui, t’inquiète. Tu diras bonjour pour moi à Matthew.

– Ça m’étonnerait qu’il réagisse.

Elle le regarde s’éloigner, le pas élastique, la peau si brune que rien ne semble pouvoir l’érafler. Pas comme ces blonds pâles dont les bras se souviennent de tous les coups. Leur couple, un pur produit du rêve des États-Unis ; deux joueurs de basket ensemble, une Chinoise et un Afro-Américain, de quoi fonder un nouveau club après les Black Student Affairs et le Asian Community Center de Concordia.

– Bravo, Allie, pour tout à l’heure ! On m’a raconté, il paraît que t’as trop géré ! lance une fille au sourire aussi faux que les diamants de ses oreilles.

– Merci, Taylor, répond Allison en disparaissant dans Upper Quad, l’un des dortoirs que partagent les seniors et juniors.

Elle grimpe les marches deux à deux et se dit qu’elle n’en peut plus de voir les mêmes visages. Taylor n’a jamais été une de ses amies ; mais Allison pourrait faire une liste de chacune de ses coupes de cheveux depuis la freshman year. En haut, le couloir est envahi par des skateboards, des paquets de linge sale, et certaines portes ont des panneaux qui disent « Hello ». Allison glisse sa carte d’étudiante le long de la poignée et entre dans un salon impeccablement rangé – l’une des coloc’ ne supporte pas qu’un soutien-gorge traîne sur le canapé. Elle jette son sac de sport par terre et file dans la salle de bains. La douche brûlante lui fait du bien, elle regarde l’eau ricocher sur ses tétons. Des images du match lui reviennent, d’autres suivent, mais c’est de l’anticipation, c’est pour ce soir avec Emmet.

Elle coupe l’eau, tire le rideau qui permet aux filles de garder un peu d’intimité, comme si elles ne se promenaient pas toutes à poil… Dans la chambre, son portable sonne.

– Dad?

– Li-Li, je suis désolé de ne pas avoir pu venir te voir aujourd’hui. Raconte-moi tout.

Et Allison se lance dans le récit technique des passes et réceptions, paniers et fautes, celui que son père a appris depuis ses exploits à Walnut High School.

– Enfin bref, je pense que la saison va se terminer en beauté. Emmet joue demain avec les garçons, je te tiendrai au courant.

– Dis-lui bonjour et bonne chance de ma part. Je l’ai appelé pour avoir des nouvelles du match.

– Il m’a dit. Et toi, ça va, le boulot ?

– Plutôt, oui. Toujours le même dossier, un couple de Long Beach en instance de divorce. Le juge a reporté l’audience au mois de juin.

Allison le laisse parler. Ces histoires juridiques ne lui disent rien ; elle préférait quand son père était capitaine, et qu’elle l’écoutait lui raconter ses interventions, les interrogatoires de suspects, le hurlement des sirènes dans l’Art District de Los Angeles.

– Papa, il faut que je te laisse, Emmet ne va pas tarder.

– Prends soin de toi, Li-Li. On se voit vite, ta mère et moi arriverons probablement dès jeudi soir. Pour te voir un peu en famille avant les festivités.

Elle dit oui oui, à demain, et raccroche. En soutien-gorge et culotte, elle se regarde dans le miroir, se trouve jolie. Les jambes bronzées, des cheveux noirs qui descendent jusqu’à son ventre musclé, les yeux qui s’étirent comme un sourire. On toque à la porte. À cet instant, Allison Chen ne se doute pas encore qu’elle partagera plus qu’une histoire d’amour avec Emmet Palmer.

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