Les Profs suicident la France

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Après de longues années à travailler en vain à introduire le changement dans le système, Patrice Ranjard dresse ici un constat sans complaisance de ce que sont aujourd’hui l’Éducation nationale française et le monde des enseignants.

Le collège est un échec parce qu’on a voulu y maintenir l’enseignement du lycée d’autrefois. Tous les remèdes à ces échecs sont restés vains parce que les enseignants n’appliquent pas les lois. Leur statut leur donne une quasi-toute-puissance sur le système et l’ensemble de leurs syndicats, nourri d’une solidarité corporatiste quasi obligatoire, exerce un énorme pouvoir de blocage. Sans oublier leur paranoïa, qui leur permet de faire naître dans l’opinion un sentiment de culpabilité.

L’auteur montre quels sont les enjeux des enseignants, ce qu’ils défendent en vérité en refusant tout changement de leur activité, derrière des théories pédagogiques simplistes. Leurs privilèges en temps, leur privilège de travailler seuls, de ne dépendre de personne, jamais d’interdépendance et, dans leur classe, le Pouvoir, sans contrôle. Enfin le privilège de ne pas être responsable des résultats de son travail, ni individuellement ni collectivement.

Étrange paradoxe d’un système composé de citoyens entièrement à part qui a pour mission de préparer les citoyens à part entière de demain…


Patrice Ranjard n’est ni un enseignant aigri ni un théoricien anathémisant du haut de sa chaire. Enseignant, parent d’élèves, chercheur à l’Institut national de recherche pédagogique, formateur à l’Institut de formation et d’études psychosociologiques et pédagogiques, aujourd’hui psychothérapeute, il a pu mesurer avec précision, de l’intérieur comme de l’extérieur, l’ampleur des problèmes que connaît notre système pédagogique et de ses ravages dans notre société, au détriment de ce qui est l’avenir du pays : sa jeunesse.


Publié le : mercredi 1 janvier 2003
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EAN13 : 2862140503
Nombre de pages : non-communiqué
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INTRODUCTION
« Quand faut y aller… »
J’ai pris ma retraite le jour de mon soixantième anniversaire. J’ai fui cet univers fermé, enfermé, barricadé, emmuraillé… Cet univers où n’existe qu’une seule façon de voir les choses et où la moindre tentative de les voir un tout petit peu autrement est immédiate-ment réduite au silence… Un univers qui ne reçoit rien, absolument rien, de l’extérieur, complètement fermé sur lui-même, confit dans sa propre vision de soi comme victime. Déçu, ayant beaucoup travaillé sans servir à rien, j’ai fui, désinvesti, et je me suis senti beaucoup mieux. Trois fois, on est venu me chercher et trois fois j’ai vérifié que je me portais beaucoup mieux quand je me tenais loin du monde de l’enseignement. Un jour c’est un mensuel qui veut m’interviewe,r pourundossiersurlacrisedesprofsvaecCl.Allègre.Unejeune pigiste m’interviewe pendant deux heures, puis son magnétophone n’ayant pas fonctionné,elle recommence deux autres heures. Son chef, insatisfait de ce qu’elle a écrit, me téléphone à son tour pen-dant une heure et demie. À la fin, cette montagne accouche d’une citation de dix mots. Ensuite, toujours pendant la (ou une) crise des profs avec Allègre, des amis me poussent à écrire àLibération, qui, inondé de courriers de profs tous semblables, décide de publier mon texte. L’invasion du Koweit détourne l’attention. Le texte sera publié en juin. Il fait plouf et coule sans vague… Un an plus tard, de nouveauLibérationque le journaliste me lit au, interview, article téléphone, qui me convient mais ce sont les textes d’Antoine Prost
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et de Pascal Bouchard qui sont publiés. Trois fois je me suis relancé et trois fois c’est retombé. J’étais bien décidé à n’y pas revenir. Mais ce printemps 2003, ils ont remis ça. Une fois de plus ils ont crié partout qu’ils sont victimes, qu’on les attaque et qu’on les critique injustement… Une fois de plus ils ont ressorti les mêmes arguments que je vois repasser depuis qua-rante ans, et dont je sais même, pour avoir lu Viviane 1 Isambert-Jamati , qu’ils étaient déjà les arguments des années trente, et des années vingt, et d’avant la guerre de 14 ! Une fois de plus, ils ont présentéleur vision des choses comme la seule possibleet tout ce qui s’en écarte si peu que ce soit n’est que mensonge, perfi-die et persécution. Une goutte a fait déborder le vase: une lettre sur les réformes, sur les profs harcelés par la frénésie réformatrice du ministère : arrêtez de réformer sans arrêt, laissez-nous travailler en paix ! Alors que, je le sais bien, je suis bien placé pour le savoir : les réformes, ils s’en moquent, ils ne les appliquent pas ! Tout simplement, ils conti-nuent à enseigner comme avant ! Je me suis donc décidé à « y aller », une fois de plus. J’ai décidé d’y consacrer mon été et j’ai écrit ce livre en deux mois. Ilfaut y allerque le seul lieu où l’on peut (si c’est encore. Parce possible) arrêter la dégradation civile de la jeunesse et son cortège de violences, c’est l’école. Mais pour ce faire, il faut changer quelque chose et, pour changer quelque chose à l’école, il fautcas-serla résistance en superbéton blindé des profs. Oui, je dirai « les profs », sans tenir compte des différences entre eux. Si je dis «les Américains me gonflent », je n’oublie pas, tout en généralisant ainsi, que leur président est très peu représentatif. Quand je les vois serrer les coudes derrière lui et vilipender la Francequiosaitsoppose,rjecontinueàdire«lesAméricains»,mais je n’oublie toujours pas que la généralisation est abusive et qu’il y
1. En particulier Viviane Isambert-Jamati,Crises de la société, crises de l’enseigne-ment, Paris, P.U.F., 1970.
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en a beaucoup qui ne traînent pas la France dans la boue. Eh bien cela n’est pas vrai des profs. Lorsqu’il s’agit de leur façon de voir les choses de l’enseignement, sans aucune remise en question, et de refuser toute autre vision que la leur, ils adhèrent TOUS aux mêmes idées. Peut-être pas en tant qu’individus, mais en tant que profs, oui. Peut-être y en a-t-il quelques-uns qui, secrètement, entre amis ou en famille, avouent ne pas partager la vision officielle de la corporation mais, s’ils existent, ils ne se font pas entendre au-delà du cercle intime. Ceux-là, il y a vingt ans, en écrivantLes enseignants persécutéstenais compte d’eux et j’espérais qu’ils se manifeste-, je raient. Ils ne se sont pas manifestés. Peut-être qu’ils n’existent même pas. En tout cas je n’ai plus à en tenir compte et j’écrirai « les profs ». De même cette fois je ne chercherai plus, comme il y a vingt ans, à faire communiquer l’extérieur et l’intérieur de la citadelle Éduca-tion nationale. Cette fois je ne m’adresse plus aux enseignants. J’ai admis que c’était inutile parce que sans espoir. Inutile de prendre des précautions, de signaler les contre-exemples, de nuancer le pro-pos. Je ne prétends pas traiter le problème de l’École, mais seulementy réintégrer les profs comme élément du problèm.e Je m’adresse aux non-enseignants. Aux non-profs. Aux parents d’élèves et d’anciens élèves. Aux anciens élèves. Aux politiques. Aux « décideurs » économiques qui ne s’intéressent pas qu’au pro-fit à court terme mais veulent penser à demain et après-demain. À tous ceux qui sentent que l’école, comme elle est, nous a déjà menés droit dans le mur. Que ce n’est pas parce que c’est trop tard quilnefautpasessayerquandmêm.e On n’a rien fait quand il fallait, c’est-à-dire il y a environ vingt ans. Parce qu’ils n’ont pas voulu. L’inadaptation de plus en plus grave de l’école à ses élèves n’est pas pour rien dans l’augmentation de la violence des jeune.sJe ne dis pas qu’elle en est la cause, ne sim-plifions pas, mais qu’elle n’est pas pour riendans cette augmentation : si les jeunes s’étaient sentis bien à l’école depuis vingtansetsilsyavaientappris,laviolenceauraitmoinsaugmenté. Elle continuera d’augmenter, bien sûr, même si l’on changeait
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l’école tout de suite. On ne rattrape pas vingt ans de retard, mais il faut quand même agir et faire vite. Pour que l’augmentation de la violence ralentisse dans la décennie qui vient. Pour que de nouveau les jeunes se civilisent.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, j’ai quelques informations à donner au lecteur. 2 Deux mots surl’auteurenseigné, peu . J’ai maisimporte quoi , j’ai fait partie des profs d’un vénérable lycée du quartier Latin. Puis j’ai eu l’occasion de gagner les marges, d’où l’on voit l’ensemble. L’Institut national de formation des adultes (Infa) créé à Nancy par Bertrand Schwartz, puis l’Institut national de recherche pédago-gique(haïdesprofsmaisilsyfaisaitaussidubontarvail).AvecB. Schwartz et avec André de Peretti, j’ai participé à d’importantes actions de formation, que le mammouth a réussi à dissoudre sans qu’il n’en reste rien.Robert Jauze a publié en 1984 mesEnseignants persécutés, où je tentais de faire comprendre le sentiment de persé-cution des enseignants, en espérant un dépassement… Mais le silence a étouffé la tentative. Enfin j’ai mené une recherche sur la façon dont les projets d’éta-blissement se réalisaient (ou plutôt ne se réalisaient pas) sur le terrain. Après les rapports de recherche, ce travail a donné lieu à un livre que je souhaitais intituler « Le projet d’établissement, un gru-meau culturel », car ce titre résumait le contenu : entre la culture française et le projet collectif, on a beau « touiller », rien à faire, ça fait des grumeaux. Le grumeau n’ayant pas plu, le livre a paru sous le titresuicide culturel. Les enjeux de l’éducationL’individualisme, un (Paris, L’Harmattan, Coll. « Savoir et Formation », 1997 avec une préface de Gérard Mendel).
2. Cela n’importe pas ici (j’enseignais l’espagnol), mais je pense que mon regard critique sur l’enseignement ne se serait pas développé aussi promptement si j’avais enseigné le français.
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