Les Voies du bonheur

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Ces Voies du bonheur sont une façon pour Jean-Marie Pelt de nous parler différemment d’écologie, mais avec une approche tout empreinte de spiritualité. C’est à un retour aux origines qu’il nous convie ici, aux grands textes fondateurs de notre civilisation
Qu’il s’agisse des trois religions monothéistes, mais aussi du bouddhisme ou des cultes animistes, les écrits et paroles recueillis de ces différentes traditions sont unanimes : l’homme se doit d’être proche de la nature, de la terre-mère, car c’est elle qui le porte et le nourrit.
En nous proposant ces très beaux textes, Jean-Marie Pelt nous fait entendre ce message envoyé par nos lointains ancêtres et qui mérite d’être médité.
Publié le : mercredi 4 novembre 2015
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EAN13 : 9782213699974
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La crise. Ce mot, partout répété, nous colle à la peau. Comment s’en sortir ? Tout s’accélère, tout s’emballe, le commun des mortels se voit aller « droit dans le mur ». Nous vivons désormais dans un monde qui défie le simple bon sens. Y a-t-il un pilote dans l’avion ?

 

Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que l’ordre ancien se craquelle, que de nouveaux déséquilibres apparaissent. C’est précisément le sens que les philosophes grecs donnaient au mot kairos : crise. Un instant décisif, une nouvelle perception du temps, différente du temps ordinaire, linéaire, le chronos. La crise nous invite à être réactifs, attentifs, sensibles aux mouvements en cours. Elle nous presse de nous mobiliser, de nous adapter, de faire œuvre de discernement pour agir et réagir opportunément. Les Romains traduisaient le mot grec kairos par opportunitas. La crise, ce sont des opportunités nouvelles qu’il s’agit de saisir avec intelligence. Saurons-nous saisir cette occasion unique pour de grandes remises en cause, ou au contraire allons-nous faire en sorte, après la crise économique amorcée en 2008, que tout redevienne à nouveau « comme avant » ? La crise n’aurait alors été qu’une occasion ratée. Et pourtant, elle est là, qui nous taraude. Démographie, géopolitique, économie, écologie, la crise est globale. Ouvrons de nouvelles pistes et, pour cela, mettons-nous à l’écoute de la sagesse immémoriale venue jusqu’à nous par les grandes traditions philosophiques et spirituelles de l’humanité.

 

L’accélération de l’histoire est vertigineuse. Il a fallu près de 200 000 ans pour que la population mondiale atteigne deux milliards d’habitants en 1950. Il n’aura fallu qu’un siècle pour qu’elle soit estimée à neuf milliards en 2050. Emballement démographique foudroyant. Si l’agressivité augmente en fonction de la densité, comme c’est le cas dans les populations des rats, des animaux aux comportements très proches des nôtres, on conçoit que celle-ci devienne une menace grandissante dans l’anonymat des mégalopoles. Nous avons tout à craindre de la montée en puissance de la violence humaine.

 

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la planète n’a plus connu de conflits généralisés. Pourtant, la géopolitique attire l’attention sur la radicalisation de la fraction intégriste du monde musulman, de l’Est de la méditerranée jusqu’au Pakistan, mais aussi au Yémen et dans la Corne de l’Afrique. L’islamisme extrême illustre cette montée des intégrismes et du terrorisme qu’ils génèrent. Mais les crispations identitaires touchent aussi les juifs orthodoxes en Israël, certains courants évangélistes américains très « durs », les hindouistes qui en Inde brûlent les églises et les mosquées. Tous rêvent d’en découdre. L’intégrisme revient ainsi en force partout dans le monde entraînant des confrontations de plus en plus dangereuses pour le maintien de la paix mondiale. On constate que les efforts d’apaisement du président Obama sont restés à ce jour lettre morte et qu’une déflagration pourrait dégénérer dans les zones sensibles en conflit majeur. Comment imaginer un Pakistan aux mains des Talibans détenteurs de l’arme nucléaire ? Or, curieusement, ce n’est plus là que l’imaginaire collectif situe aujourd’hui les risques d’apocalypse, comme ce fut le cas lors des pires années de la guerre froide lorsqu’un conflit nucléaire mondial entre l’Est et l’Ouest était perçu comme une menace imminente. Aujourd’hui, c’est l’apocalypse écologique qui est redoutée, symbolisée par la crainte du réchauffement climatique et de ses conséquences. Car, depuis la Renaissance, l’Occident a rompu les liens d’alliance et d’appartenance qui l’attachaient à la nature. Une rupture dramatique qui s’étend aujourd’hui à l’ensemble de la planète et dont l’accumulation des gaz à effet de serre dus à la combustion des énergies fossiles est devenue le symbole : nous avons gravement perturbé l’atmosphère.

 

La nature, jadis lieu de contemplation et d’admiration face à la beauté de la Création et du Créateur, est désormais perçue comme un matériau inerte à exploiter, un réservoir que l’on vide de ses ressources et un dépotoir que l’on remplit de nos déchets. La prise de conscience de cette réalité, accélérée depuis le début de l’ère industrielle, a mis l’humanité en face de sa finitude tant les ressources non renouvelables s’épuisent, amputant les générations futures des biens potentiels auxquels pourtant elles pourraient prétendre. De ce constat est né le concept de développement durable visant à laisser à nos enfants et aux enfants de nos enfants, de génération en génération, une terre encore riche de ressources, propre et viable. Un changement radical de culture est en cours, que l’économie a promptement récupéré en prônant la croissance verte. Mais le concept de croissance infinie et sans limite sur une terre elle-même finie et délimitée est aujourd’hui remis en cause. Parlons donc plutôt d’économie verte.

 

L’année 2008, point de départ de la crise, fut désastreuse pour la croissance, marquée par un marasme économique sans précédent où le système capitaliste fut à deux doigts de s’effondrer. Pis encore, il s’avère aujourd’hui incapable de tirer les leçons d’une telle crise. Le monde de la finance internationale et globalisée, qui détient la réalité des pouvoirs et des commandes au détriment du pouvoir politique paralysé car éclaté en 193 États souverains, résiste aux pressions des politiques et renâcle à se remettre en cause. Les stratégies n’ont pas changé : les gouvernements s’endettent toujours davantage, faisant financer par les contribuables des générations futures les folles spéculations des banquiers d’hier et les bonus des banquiers d’aujourd’hui. De fait, ce que nos enfants auront à rembourser ce sont des dettes abyssales qui, si elles continuent à se creuser, pourraient entraîner, et cette fois pour de bon, la chute du capitalisme.

 

Très à la mode dans les nouvelles technologies, le concept de virtualisation s’est désormais imposé aussi en économie. Des actifs réels aux actifs virtuels il n’y avait qu’un pas, promptement franchi par le système bancaire créant des produits financiers de plus en plus sophistiqués et de plus en plus risqués. Certes, les buts et objectifs de l’économie n’ont pas varié : produire toujours plus de biens et de services et consommer toujours davantage afin de pouvoir par rétroaction produire plus et, par là, soutenir l’emploi. Et si les besoins élémentaires sont satisfaits pour une part significative des populations des pays du Nord, comme par un postulat mathématique, il faut et il suffit de créer sans cesse de nouveaux besoins pour soutenir l’activité économique. D’où l’importance, dans la bouche des politiques, de l’innovation et de la recherche appliquées non seulement aux domaines où ils s’imposent à l’évidence : les énergies renouvelables en remplacement d’un pétrole qui se fera bientôt rare, mais aussi aux sacro-saintes NPIC : les nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l’information et sciences cognitives. Dans l’ensemble de ces registres, dont aucun n’était ouvert il y a un demi-siècle, les évolutions se succèdent à un rythme foudroyant. À peine les écrans plats sont-ils arrivés dans nos foyers que, déjà, la télévision haute définition ou la télévision en relief sont proposées pour les remplacer. Et il en est de même pour toutes ces technologies baptisées tantôt « nouvelles », tantôt « hautes ». Qui imaginerait des technologies « anciennes » et « basses » ! Seuls les accros – et ils sont nombreux – suivent le rythme, mais beaucoup peinent à suivre. L’homme de la rue pense secrètement que tout va trop vite, mais n’ose guère le dire de peur de se voir ringardiser. Qui oserait un seul instant se poser l’ombre d’une question sur les trains à grande vitesse dont les pannes et retards répétés sont déjà entrés dans leur légende ? Pourquoi une lettre ou un colis mettent souvent plus de temps qu’il y a un demi-siècle pour nous arriver ? Qui n’a pas pesté de n’avoir au téléphone tout au long d’un après-midi de travail qu’un interlocuteur unique : des répondeurs ? Qui ne s’écroule pas sous les mails qui s’empilent ? Tout se passe comme si, au fur et à mesure de l’avancement des techniques, les services se détérioraient parallèlement. Qu’importe, l’ambition supposée communément partagée, c’est toujours plus, toujours plus vite, comme en témoigne a contrario l’avalanche d’ouvrages qui critiquent cette évolution endiablée, en fait une véritable révolution des modes de vie et de comportement, dont nul n’imagine ce qu’ils feront de nous dans cinquante ans lorsqu’ils nous auront robotisés au point de nous rendre totalement dépendants de technologies et de prothèses dont nous n’aurons pas su faire un bon usage. Serons-nous alors les zélés serviteurs… de nos serveurs ? Il est urgent d’apprendre à faire bon usage de nos technologies, de réguler Internet, car même la liberté a ses limites lorsqu’elle empiète sur celle des autres et se met au service de causes douteuses.

 

La qualité des relations humaines évolue, hélas, en sens inverse. Plus on communique, moins on communie. Plus fréquentes sont nos relations avec le lointain et plus médiocres sont celles que nous entretenons avec notre prochain, le partenaire, le voisin, le collègue de travail. Quant à ce dernier, soumis à des pressions croissantes liées à la course éperdue à la productivité nécessaire pour engranger des gains de compétitivité, autre maître-mot de notre temps, il glisse peu à peu du statut de salarié à celui de mercenaire. D’où une dépréciation de la fameuse valeur travail, devenue synonyme de stress.

 

Assommé par l’excès de communication et d’information, l’homme d’aujourd’hui a fini par perdre tout lien avec son intériorité. Quel adolescent ne sombrerait pas dans l’angoisse dès lors qu’il serait privé des innombrables objets qui font de lui un être « hermétiquement technologisé et musicalisé » dans la profusion et la confusion des idées et des messages ? Le nez sur le guidon, l’humanité est engagée dans une course folle qui aurait fait frémir les philosophes, les sages et les saints qui d’âge en âge ont réfléchi aux destins individuels et collectifs. D’où cette agitation fébrile, ces buzz, cette société bruyante et brouillonne sans repères ni références.

 

L’économie libérale, triomphante depuis la chute du mur de Berlin, a pour ambition de faire notre bonheur en nous offrant l’extraordinaire panoplie de ses biens et de ses services toujours renouvelés, toujours nouveaux, jamais attendus mais promptement adoptés, dès lors que, par mimétisme – l’un des ressorts les plus puissants de l’humanité –, nous nous empressons de nous engouffrer dans tout ce que la publicité ne cesse de vanter à longueur d’annonces publicitaires dans les journaux, les radios, sur les écrans d’ordinateur ou de télévision. Serait-ce donc là les voies du bonheur ? Rien n’est moins sûr. Et bien malin qui pourrait dire si nos ancêtres étaient plus ou moins heureux que nous. Chaque époque a connu ses épreuves, et le mythe du bon vieux temps est un rêve que dément toujours l’étude minutieuse de l’histoire. Pourtant, durant la Seconde Guerre mondiale, Lorrains réfugiés en France profonde, alors que tout faisait défaut dans les villes, nous bénéficions des produits de la ferme qui nous accueillait.

 

Rien ne manquait. La nourriture était abondante, issue des champs, du potager. Le pain était cuit au four, l’huile de colza coulait du pressoir, on filait la laine de moutons au rouet, le bois de chauffage et le bois d’œuvre étaient généreusement disponibles, et même le savon était fabriqué à la ferme. Parfaitement autarcique donc, elle était pourtant dénuée de tout équipement technologique, ne serait-ce que l’électricité et la voiture. La charrette à âne que j’aimais tant conduire faisait l’affaire. J’y ai connu des paysans heureux comme nous le fûmes nous-mêmes loin des conflits qui ravageaient l’Europe.

 

Sept décennies nous séparent de cette époque, une seule vie d’homme. Pourtant, le monde a plus changé pendant ce cours laps de temps qu’en mille ans. Car notre ferme était sans doute fort peu différente de son homologue de l’an mil, lovée dans cette même campagne auvergnate faite de haies et de bocages.

 

Prenant nos distances à l’égard du fracas du monde, de ces « peuples en tumulte » pour paraphraser le psaume 2, le moment semble venu – en tout cas beaucoup le pensent – de faire une pause, de refroidir la machine à consommer, de reprendre de la distance, de nous remettre à l’écoute de la nature et des grandes traditions philosophiques et spirituelles de l’humanité. Bref, de passer de la « civilisation de l’argent roi » qui se désarticule sous nos yeux à celle qu’on qualifiera peut-être un jour de « civilisation de l’amour »… un jour encore lointain, mais que nous cherchons comme une étoile dans la nuit.

 

Pourtant, ce mouvement est en cours dans l’intense fermentation qui s’est emparée de nos sociétés depuis que l’écologie a fait irruption au cœur de nos préoccupations. Elle nous rappelle que notre sort est intimement lié à celui de la nature, que cette nature doit donc être protégée si nous voulons l’être aussi par elle, et que la sobriété n’est nullement incompatible avec le bonheur tant il est vrai qu’il existe, comme le dit mon ami Pierre Rabhi, une sobriété heureuse. Que notre regard sur la nature se doit d’être humble tant celle-ci, inanimée ou vivante, nous dépasse par sa force, son immensité et sa magnificence. Qu’elle est enfin le lieu où, selon toutes les traditions spirituelles sur ce point unanimes, l’homme peut s’ouvrir à la transcendance et au divin. Sur tous ces points, les convergences sont surprenantes, ce qui n’enlève rien à l’originalité et à la spécificité de chaque tradition en dehors de tout syncrétisme.

 

Nous avons voulu ici mettre en lumière ce qui les rapproche et pourrait être perçu comme un dénominateur commun, valable pour l’humanité entière, au même titre que les droits de l’homme. Malheureusement, l’Occident, dans son arrogance et son instinct de domination, a totalement négligé au cours des derniers siècles l’apport des traditions, des religions, des spiritualités, celles des peuples premiers ou des grandes religions planétaires, qui sont pourtant au cœur de milliards d’hommes et nourrissent leur vie et leur âme. Rechercher patiemment les convergences dans un dialogue apaisé et fécond ; n’est-ce pas, pour demain, le plus sûr chemin de la paix ?

L’HOMME ET LA NATURE :
UN DESTIN PARTAGÉ

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L’homme pourrait-il vivre seul sur la terre sans le cortège innombrable des micro-organismes, des plantes et des animaux qui l’accompagnent dans son aventure terrestre ? Évidemment non. Car comment se nourrirait-il, se soignerait-il, s’habillerait-il, se chaufferait-il dès lors que toutes ces fonctions sont assumées par des êtres actuellement vivants ou fossiles comme ceux qui engendrèrent le charbon, le pétrole et le gaz au cours d’une longue évolution dans le ventre de la terre ? Pourtant, depuis la Renaissance, en Occident, une pensée pernicieuse a fini par s’imposer. Si l’homme peut tout prendre à la nature, il ne lui doit rien en retour. Son destin, si destin il y a, est peut-être inscrit dans les étoiles et non dans les dons de la terre. La pensée écologique remet en cause cette manière de voir en insistant sur le fait que les destins de l’homme et de la nature sont étroitement liés. Lorsque l’homme manque à ses devoirs envers celle qui le porte, celle-ci finit par se retourner contre lui.

 

Depuis des millénaires, les Chinois déboisent les contreforts montagneux de l’Ouest de leur immense pays, qui subit pourtant de copieuses moussons. Ils doivent aujourd’hui en assumer les conséquences et rendre compte de cette atteinte inconsidérée aux grands équilibres de la nature. Les précipitations s’abattent avec force sur des sols dénudés qui n’assument plus leur fonction d’éponge, comme le font les sols forestiers qui retiennent l’eau et freinent les flux de surface en lui permettant de pénétrer dans le sol et d’alimenter nappes phréatiques et sources. Du coup, les eaux montent brutalement, emportant tout sur leur passage, et dévalent dans les rivières qui gonflent, puis dans les grands fleuves dont le niveau provoque des crues mémorables. En 1998, la crue du Yangzi Jiang submergea une superficie égale à la moitié de celle de la France, faisant des centaines de milliers de victimes et de sans-abri. Ici, le désordre créé par l’homme portant atteinte aux grands équilibres naturels s’est retourné contre lui.

 

Des phénomènes analogues se produisent sur les contreforts sud de l’Himalaya où le déboisement des forêts de l’Inde et du Népal entraîne des torrents d’eaux boueuses particulièrement meurtriers lorsqu’ils dévalent vers le Gange et le Brahmapoutre. Les eaux montent avec fracas, inondant des dizaines de milliers de kilomètres carrés. Qu’une forte tempête tropicale fasse simultanément gonfler la mer, et les deux flux se rejoignent et se conjuguent, inondant la moitié du Bengladesh, ce plat « pays delta ». Telle est aujourd’hui la catastrophe météorologique la plus redoutée sur la planète : des dizaines de millions de Bengalis sous l’eau.

 

Bruno Manser, cet apôtre et martyr de l’écologie d’origine suisse, dramatiquement disparu en 2000, a partagé sa vie avec les Indiens Penang de l’île de Bornéo, soumise à une déforestation intense et illicite pour fournir à la Chine le bois dont elle est friande. Dans les zones brutalement déboisées au bulldozer, les sols ne retiennent plus l’eau et s’érodent, entraînant les limons dans les rivières qui deviennent boueuses et asphyxiques pour les poissons. Faute de forêts et de sous-bois, les Indiens ne trouvent plus le gibier, les plantes et les ressources de la pêche qui constituent leur nourriture. Dès lors leur sort est scellé. Prenant fait et cause pour ses amis indiens, Bruno a sans doute été « éliminé » par les exploiteurs criminels de ces forêts, comme un gêneur et un frein à leur sombre dessein.

 

Des phénomènes analogues se produisent aussi en Amazonie à la suite du déboisement intensif de la grande forêt équatoriale. Les Indiens privés de leur milieu de vie disparaissent en même temps que les plantes qu’ils utilisent au quotidien pour se nourrir et se soigner. Avec eux disparaissent leur savoir ancestral, leur connaissance des plantes thérapeutiques actives qui interpelle les scientifiques qui les visitent, tantôt pour les soutenir et les aider, tantôt pour s’emparer de leurs secrets au plus grand bénéfice de la grande industrie pharmaceutique des pays du Nord. In fine ces milieux déboisés, dévastés, érodés, rendus infertiles ne peuvent plus les « porter », et ils achèvent des vies lamentables dans les réserves, rongés par la drogue, l’alcool, la prostitution et ces mille maux que nous exportons avec tant de désinvolture. La forêt, la biodiversité, les Indiens, leurs traditions et leur savoir, tout s’effondre à la fois.

 

Mais le phénomène est planétaire. La combustion des carburants fossiles a entraîné des émissions excessives de gaz à effet de serre et notamment de gaz carbonique avec une incidence redoutée sur le climat. Les teneurs de l’atmosphère sont passées de 280 parties par million à l’aube de l’ère industrielle à 400 parties par million aujourd’hui. Sans précaution de notre part, elles doubleraient d’ici à 2050 passant à 560 parties par million. Si l’on estime, comme la plupart des experts le pensent, que tout le pétrole aura été brûlé d’ici trente à quarante ans, il aura fallu moins de deux siècles pour mettre dans l’atmosphère tout le carbone fixé dans le sous-sol sous cette forme pendant des millions d’années… On conçoit que l’atmosphère s’en trouve profondément modifiée. Or le gaz carbonique freine la réflexion de la chaleur dans l’atmosphère, la maintenant au sol d’où le réchauffement, plus fort encore, dans les zones polaires. Dans ce processus, la responsabilité humaine n’est pas discutable. Les conséquences du réchauffement sont connues : aggravation des grands accidents météorologiques, cyclones, tempêtes, inondations, sécheresses, mais aussi montée du niveau de la mer estimée à quatre-vingts centimètres à la fin de ce siècle avec les conséquences que l’on sait sur l’immersion des atolls et les deltas – le Bengladesh est à nouveau au cœur des menaces – submergés par ces transgressions marines. L’homme a modifié le climat : il en paiera les conséquences.

 

Dans ces exemples que l’on pourrait multiplier, le sort de l’homme est étroitement solidaire du sort qu’il réserve à la nature. Les agressions et les prédations sur le milieu naturel modifient celui-ci en sa défaveur. Il finit par comprendre que ce qui est « bon pour la planète », pour reprendre une locution très à la mode mais peu pertinente, est « aussi » bon pour lui. Il faudrait dire est « surtout » bon pour lui car, avec ou sans hommes, la planète continuera sa course autour du Soleil pendant quelque cinq milliards d’années avant que celui-ci n’explose en fin de bail et détruise toute vie sur la Terre. Mais d’ici là – et nous avons du temps devant nous ! –, nous comprenons qu’il nous est impossible de modifier radicalement le milieu qui nous porte sans subir les dures conséquences de ces déprédations et agressions. Car l’homme ne peut vivre sans la nature qui lui est si intimement associée.

Cette intimité de l’homme et de la nature on la trouve dans les grands textes des Indiens d’Amérique du Nord, très sensibles au fait que de l’homme à la nature tout se tient, tout est lié. Ignorant les ruptures ultérieures dues à l’occidentalisation, ils entretiennent avec la nature des liens fusionnels exprimés dans des textes ô combien émouvants. Il s’agit moins d’une réconciliation, leurs rapports à la nature n’ont jamais été conflictuels, mais bien d’une conciliation paisible avec une nature amicale, peuplée d’esprits le plus souvent bienveillants, expression dans chaque pierre, chaque plante, chaque animal de la présence immatérielle profuse et subtile du grand esprit : écoutons le chef Seathl qui a donné son nom à la ville de Seattle, s’adressant en 1854 au grand chef de Washington :

« Le Grand Chef de Washington nous a fait part de son désir d’acheter notre terre […]

Nous allons considérer votre offre, car nous savons que, si nous ne vendons pas, l’homme blanc va venir avec ses fusils et va prendre notre terre.

Mais peut-on acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ? Étrange idée pour nous !

Si nous ne sommes pas propriétaires de la fraîcheur de l’air, ni du miroitement de l’eau, comment pouvez-vous nous l’acheter ?

Le moindre recoin de cette terre est sacré pour mon peuple. Chaque aiguille de pin luisante, chaque grève sablonneuse, chaque écharpe de brume dans le bois noir, chaque clairière, le bourdonnement des insectes, tout cela est sacré dans la mémoire et la vie de mon peuple. La sève qui coule dans les arbres porte les souvenirs de l’homme rouge […]

Nous faisons partie de cette terre comme elle fait partie de nous.

Les fleurs parfumées sont nos sœurs, le cerf, le cheval, le grand aigle sont nos frères ; les crêtes des montagnes, les sucs des prairies, le corps chaud du poney, et l’homme lui-même, tous appartiennent à la même famille […]

L’air est précieux à l’homme rouge, car toutes choses partagent le même souffle ; les bêtes, les arbres, l’homme, tous participent au même souffle […]

Je suis un sauvage et ne comprends pas les autres usages. J’ai vu mille buffles pourrir sur la prairie, abandonnés par l’homme blanc qui les avait abattus d’un train en marche. Je suis un sauvage qui ne comprend pas que le cheval de fer fumant puisse être plus important que le buffle, lui que nous ne tuons que pour rester en vie.

Qu’est l’homme sans les bêtes ? Si toutes les bêtes disparaissaient, l’homme mourrait de grande solitude de l’esprit. Car tout ce qui arrive aux bêtes ne tarde pas à arriver à l’homme. Toutes choses sont liées […]

Nous le savons : la terre n’appartient pas à l’homme, c’est l’homme qui appartient à la terre. Nous le savons : toutes choses sont liées comme par le sang qui unit une même famille.

Toutes choses sont liées.

Tout ce qui arrive à la terre arrive aux fils de la terre. L’homme n’a pas tissé la toile de la vie. Il n’est qu’un fil de tissu. Tout ce qu’il fait à la toile, il le fait à lui-même […]

La terre est précieuse […] et qui porte atteinte à la terre couvre son créateur de mépris.

Les Blancs passeront, eux aussi, et peut-être avant les autres tribus. Continuez à souiller votre lit, et une belle nuit, vous étoufferez dans vos propres déchets […]

Où est le fourré ? Disparu. Où est l’aigle ? Il n’est plus. Qu’est-ce que dire adieu au poney agile et à la chasse ? C’est finir de vivre et se mettre à survivre.

[…] lorsque le dernier homme rouge aura disparu de cette terre, et que son souvenir ne sera plus que l’ombre d’un nuage glissant sur la prairie, ces rives et ces forêts abriteront encore les esprits de mon peuple. Car ils aiment cette terre comme le nouveau-né aime le battement du cœur de sa mère. Ainsi, si nous vous vendons notre terre, aimez-la comme nous l’avons aimée. Prenez soin d’elle comme nous en avons pris soin. »

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Hildegarde de Bingen, la célèbre abbesse et prophétesse du xie siècle, anticipait en quelque sorte le discours de l’Indien Sealth lorsqu’elle vit dans une vision les désastres infligés par l’homme blanc – le seul que naturellement elle connaissait en son temps – sur la nature :

« Oui maintenant, tous les vents sont remplis de la pourriture du feuillage, l’air crache de la saleté à tel point que les hommes ne peuvent même pas ouvrir la bouche comme il faut. La force verdoyante s’est fanée à cause de la folie impie des foules humaines aveuglées. »

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À ses yeux, la nature est

« bouleversée, elle perd son équilibre et inflige aux hommes de grandes et nombreuses tribulations afin que l’homme qui s’est tourné vers le mal soit par elle châtié ».

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Hildegarde rejoint la malédiction qui s’abat sur Adam après la chute et rejoint la sévère prophétie de l’Indien Sealth qui nous voit étouffer dans nos propres déchets. On mesure aujourd’hui l’actualité de ces textes à l’aune de la sublime harmonie qui devra à nouveau relier l’homme et la nature dans cette nouvelle alliance que notre temps tente de redécouvrir après des siècles d’exploitation et de prédation. Tel est l’enjeu majeur de toute la problématique écologique, et sans doute aussi l’une des voies du bonheur.

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