Ma terre promise

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Ma terre promise a obtenu de nombreux prix aux États-Unis et une critique superbement élogieuse.
Partisan de la paix et de la création d’un état palestinien, Ari Shavit nous offre, à travers l’histoire de sa famille et des principales étapes de la création d’Israël jusqu’à nos jours, le plus passionnant et contrasté des voyages. Des portraits – celui de son arrière grand-père qui se rendit en Terre Sainte en 1897, du premier fermier qui fit pousser des oranges à Jaffa, de l’homme qui transforma les ruines de Massada en symbole du sionisme, d’un Palestinien qui, en 1948, fut chassé de son foyer, des religieux fervents, des créateurs de société d’internet… – mettent en évidence la complexité et les contradictions de la condition israélienne. L’évocation d’un pays vibrant d’énergie qui a vécu et vit toujours au bord du gouffre.

« Voici l’histoire épique qu’Israël méritait… superbement écrit… le meilleur livre sur le sujet. » The New Republic
« À la fois beau et envoûtant, d’une grande rigueur morale, mais aussi dérangeant. » The Atlantic
« L’un des livres les plus nuancés et provocateurs écrits sur Israël. » The Wall Street Journal
« Se lit à la fois comme une histoire d’amour et un thriller. » The New York Time

Traduit de l’anglais par Johan Frederik Hel Guedj
Publié le : mercredi 2 septembre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782709647878
Nombre de pages : 380
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Couverture
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Titre de l’édition originale :
My Promised Land
publiée par Spiegel & Grau, un département de Random House Publishing
Group, une division de Random House LLC, une filiale de Penguin Random
House Company, New York

 

Maquette de couverture : Bleu T
Photo de couverture : © Esaias Baitel / GAMMA

 

ISBN : 978-2-709-64787-8

Copyright © 2013 by Ari Shavit. Tous droits réservés.
Cette traduction a été publiée avec l’accord de Spiegel & Gray,
un département de Random House, une division de Random House LLC.

© 2015, éditions Jean-Claude Lattès pour la traduction française.
Première édition septembre 2015.

 

www.editions-jclattes.fr

À mon amour, Timna

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© 2013 by Mapping Specialists Ltd.

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Introduction
Points d’interrogation

Aussi loin que remontent mes souvenirs, ce sont des souvenirs de peur. D’une peur existentielle. L’Israël où j’ai grandi – l’Israël du milieu des années 1960 – était plein d’énergie, d’exubérance et d’espérance. Mais j’ai toujours senti qu’au-delà des maisons cossues et des pelouses très bourgeoises de ma ville natale s’étendait un océan de noirceur. Un jour, c’était ma crainte, les eaux de cet océan de noirceur monteraient et nous finirions tous noyés. Un tsunami de proportions mythologiques frapperait nos côtes et balaierait mon Israël. Cette terre deviendrait une nouvelle Atlantide, enfouie dans les profondeurs des abysses.

Un matin de juin 1967, j’avais neuf ans, je suis allé trouver mon père qui se rasait dans la salle de bains. Je lui ai demandé si les Arabes allaient gagner. Les Arabes allaient-ils conquérir Israël ? Finiraient-ils vraiment par nous refouler tous à la mer ? Quelques jours plus tard, la guerre des Six-Jours éclatait.

En octobre 1973, les sirènes du désastre imminent se mirent à mugir. J’étais grippé, alité, en fin d’après-midi, en ce Yom Kippour silencieux, et des chasseurs bombardiers F-4 jaillirent dans le ciel. Ils volaient à moins de 200 mètres au-dessus des toits, en direction du canal de Suez, ils allaient repousser les forces égyptiennes qui avaient attaqué Israël par surprise. Nombre de ces pilotes ne sont jamais rentrés. J’avais seize ans, et quand la nouvelle de l’effondrement de nos défenses dans le désert du Sinaï et le plateau du Golan est tombée, j’étais pétrifié. Durant ces dix journées de terreur, j’ai eu le sentiment que mes peurs viscérales se vérifiaient. Israël était en danger. Les murs du troisième temple juif tremblaient1.

En janvier 1991, la première guerre du Golfe éclatait. Tel-Aviv était bombardée par des missiles SCUD irakiens. On redoutait une possible attaque à l’arme chimique. Pendant des semaines, les Israéliens emportaient leur masque à gaz partout avec eux. Régulièrement, dès qu’une sirène annonçait l’approche d’un de ces missiles, nous nous enfermions dans des pièces hermétiquement closes, le masque sur la figure. Même s’il s’avéra finalement que la menace n’était pas réelle, ce rituel surréaliste avait quelque chose d’horrible. Je guettais le mugissement des sirènes et, tout à mon désarroi, je scrutais les regards terrorisés de mes proches derrière les vitres de ces masques à gaz de fabrication allemande.

En mars 2002, une vague de terreur a secoué Israël. Des centaines de mes compatriotes ont péri, victimes des attaques-suicides de Palestiniens contre des autobus, des boîtes de nuits et des galeries marchandes. Un soir, j’écrivais dans mon bureau, chez moi, à Jérusalem, et j’ai entendu une violente déflagration. Cela devait provenir du bistro, au carrefour. J’ai attrapé mon carnet et couru au bout de la rue. Trois beaux jeunes hommes étaient assis là, au bar, devant leur demi de bière à moitié plein – morts. Une jeune femme toute menue gisait dans un angle de la salle – un corps sans vie. Ceux qui souffraient seulement de blessures hurlaient et pleuraient. En contemplant cet enfer autour de moi, à la lueur des flammes de ce café soufflé par une bombe, le journaliste que j’étais alors s’est posé ces questions : que va-t-il advenir ? Combien de temps tiendrons-nous face à toute cette folie ? Verrons-nous le moment où la vitalité qui fait notre réputation, à nous, Israéliens, devra capituler devant les forces mortifères qui visent notre anéantissement ?

La victoire décisive de la guerre de juin 1967 avait dissipé les peurs d’avant-guerre. Le redressement des années 1970 et 1980 a permis de panser la blessure de la guerre du Kippour d’octobre 1973. Le processus de paix des années 1990 nous a guéris du traumatisme de 1991. La prospérité de la fin de la décennie 2000 a partiellement masqué l’horreur de 2002. Nous, les Israéliens, nous voulons pouvoir croire en nous-mêmes, en notre État-nation, en notre avenir, précisément parce que nous sommes entourés d’incertitude. Mais tout au long de ces années, je n’ai jamais pu me défaire d’une sourde frayeur. Débattre de cette peur ou l’exprimer demeurait un tabou, et pourtant elle était là, en moi, partout où j’allais. Nos villes paraissaient bâties sur des sables mouvants. Nos maisons ne semblaient jamais tout à fait stables. Mon pays avait beau devenir sans cesse plus fort et plus riche, je le sentais aussi profondément vulnérable. J’ai compris combien nous étions exposés, et constamment soumis à diverses formes d’intimidation. Certes, notre vie a préservé toute son intensité et toute sa richesse, et, à bien des égards, cela reste une existence heureuse. Israël dégage une impression de sécurité, le fruit de ses succès matériels, économiques et militaires. Notre vitalité, au quotidien, demeure stupéfiante. Et pourtant il subsiste toujours la crainte qu’un jour, ce quotidien-là ne se fige comme ce fut le cas à Pompéi. Ma terre natale bien-aimée s’écroulera face aux masses arabes écrasantes ou à des forces islamiques puissantes qui submergeront ses défenses et réduiront son existence à néant.

 

Aussi loin que remontent mes souvenirs, ce sont des souvenirs d’occupation. Une petite semaine seulement après ce jour où je demandais à mon père si les nations arabes allaient conquérir Israël, Israël conquérait la Cisjordanie et la bande de Gaza. Un mois plus tard, mes parents, mon frère et moi partions en famille effectuer notre première visite des villes occupées de Ramallah, Bethléem et Hébron. Partout où nous allions subsistaient encore les vestiges calcinés de jeeps, de camions et de véhicules militaires jordaniens. Des drapeaux blanc, hissés en signe de reddition, pendaient aux toits de presque toutes les maisons. Certaines rues étaient barrées par les carcasses d’élégantes Mercedes, qui avaient fini sous les chenilles des tanks de Tsahal. Des enfants palestiniens de mon âge ou même plus jeunes avaient ce regard, habité par la peur. Leurs parents paraissaient anéantis, humiliés. En l’espace de quelques semaines, ces Arabes si souverains s’étaient mués en victimes, alors que les Israéliens, exposés à tous les périls, étaient devenus des conquérants. L’État juif était désormais triomphant, fier et ivre d’un sentiment de puissance proprement grisant.

Quand j’étais adolescent, tout allait encore pour le mieux. Nous partagions une conviction commune : cette occupation militaire ne poursuivait que de louables intentions. L’Israël moderne apportait le progrès et la prospérité aux territoires palestiniens. À présent, nos voisins si arriérés bénéficiaient de l’électricité, de l’eau courante et de soins de santé auxquels ils n’avaient jamais accédé auparavant. Il leur fallait comprendre que jamais ils n’avaient eu la vie aussi belle. Ils nous seraient sûrement reconnaissants de tout ce qui leur était accordé. Et quand la paix reviendrait, nous leur restituerions la plupart de ces territoires occupés. Mais pour l’heure, tout allait pour le mieux sur la terre d’Israël. Partout dans le pays, Arabes et juifs coexistaient, en jouissant du calme et de l’abondance.

C’est seulement quand j’ai revêtu l’uniforme que j’ai commencé à entrevoir ce qui clochait. Six mois après avoir rejoint le bataillon de parachutistes d’élite des IDF, les Forces de défense d’Israël, j’étais stationné en garnison dans ces mêmes villes occupées dont j’avais fait le tour enfant, dix ans plus tôt2. J’étais maintenant affecté à la sale besogne : assurer les contrôles aux check-points, les arrestations à domicile et la dispersion des manifestations en recourant aux moyens les plus violents. Ce qui me traumatisait le plus, c’était de pénétrer par effraction dans des foyers et de tirer des jeunes femmes de la chaleur de leur lit pour leur faire subir des interrogatoires en pleine nuit. Enfin, à quoi tout cela rimait-il ? me demandais-je. Pourquoi défendais-je ma patrie en tyrannisant des civils privés de leurs droits et de leurs libertés ? Pourquoi mon Israël occupait-il et opprimait-il d’autres peuples ?

Je suis donc devenu un peacenik.3 D’abord en tant que jeune militant, puis en qualité de journaliste, j’ai combattu l’occupation avec passion. Dans les années 1980, je me suis opposé à la création de colonies de peuplement dans les territoires occupés. Dans les années 1990, j’ai soutenu l’instauration d’un État palestinien avec l’OLP à sa tête. Au cours de la première décennie du xxie siècle, j’ai approuvé le principe du retrait unilatéral d’Israël de la bande de Gaza. Mais la quasi-totalité des campagnes anti-occupation auxquelles j’ai pris part ont finalement échoué. Presque un demi-siècle après cette première visite touristique et familiale de la Cisjordanie occupée, la Cisjordanie demeure toujours occupée. Si délétère qu’elle soit, cette occupation est devenue partie intégrante de l’existence même de l’État juif. Elle est aussi devenue partie intégrante de ma vie d’Israélien. J’ai beau m’y opposer, j’en suis aussi responsable. Je ne peux nier ou esquiver le fait que mon pays est devenu une puissance occupante.

 

Ce n’est qu’il y a quelques années que j’ai soudainement eu l’impression que ma crainte existentielle concernant l’avenir de mon pays et mon indignation morale relative à cette politique d’occupation n’étaient pas sans rapport. D’un côté, Israël reste la seule nation occidentale qui occupe le territoire d’un autre peuple. De l’autre, Israël demeure la seule nation occidentale à être menacée dans son existence même. C’est cette double situation d’occupation et d’intimidation qui rend la condition d’Israël si unique. L’intimidation et l’occupation en sont devenues les deux piliers.

La plupart des observateurs et des analystes nient cette dualité. À gauche, ils abordent la question de l’occupation, mais négligent celle de l’intimidation, tandis qu’à droite, ils abordent l’intimidation en écartant le sujet de l’occupation. Mais la vérité, c’est que si l’on omet d’intégrer ces deux éléments dans sa vision du monde, on ne peut appréhender Israël ou le conflit israélo-palestinien. Toute école de pensée qui ne traite pas avec le plus grand sérieux de ces deux principes essentiels est vouée à rester lacunaire et vaine. Seule une troisième approche, qui intériorise la double réalité de l’occupation et de l’intimidation, peut s’avérer réaliste et morale, et correctement mettre en lumière l’histoire d’Israël.

Je suis né en 1957, dans la ville universitaire de Rehovot. Mon père était un scientifique, ma mère une artiste, et certains de mes ancêtres comptaient parmi les fondateurs du projet sioniste. Conscrit à dix-huit ans, comme la majorité des Israéliens, j’ai été enrôlé dans les parachutistes et, après achèvement de mon service militaire, j’ai étudié la philosophie à l’Université hébraïque de Jérusalem, où j’ai rejoint le mouvement de la paix et, plus tard, le mouvement de défense des droits de l’homme. Depuis 1995, j’écris pour le principal quotidien de gauche du pays, Haaretz. Si j’ai toujours défendu la paix et soutenu une solution à deux États, j’ai peu à peu pris conscience des failles et des partis pris du mouvement de la paix. Ma perception des deux réalités de l’occupation et de l’intimidation a fini par rendre ma position publique un peu différente de celles d’autres protagonistes des médias. Et, en tant que chroniqueur, je m’attache à remettre en cause tant les dogmes de la droite que ceux de la gauche. J’ai appris qu’au Moyen-Orient, il n’existait pas de réponses simples et pas de solution-minute au conflit israélo-palestinien. J’ai compris que la condition israélienne était d’une extrême complexité et possédait peut-être même une dimension tragique.

 

Au cours de la première décennie du xxie siècle, Israël s’est bien porté. La terreur a reflué, les hautes technologies ont connu un essor phénoménal, la vie de tous les jours était empreinte d’intensité, pleine de vitalité. Au plan économique, Israël s’est révélé un véritable tigre. Au plan existentiel, le pays a montré qu’il recelait en lui une source inépuisable de vitalité, de créativité et de sensualité. Mais derrière le rayonnement de cette réussite exceptionnelle, l’anxiété couvait. Les gens finissaient par se poser à voix haute les questions que je m’étais moi-même posées toute ma vie. Il n’était plus seulement question de politique droite-gauche. Il ne s’agissait plus seulement de la confrontation du séculier et du religieux. Une évolution plus profonde était en cours. Beaucoup d’Israéliens ne se sentaient pas à leur aise vis-à-vis du nouvel Israël qu’ils voyaient émerger. Ils se demandaient s’ils appartenaient encore à l’État juif. Ils avaient perdu leur foi dans l’aptitude de leur nation à tenir et se maintenir. Certains se procuraient des passeports émis par des pays tiers ; d’autres envoyaient leur progéniture étudier à l’étranger. L’élite veillait à se ménager une solution de rechange, à côté de l’option israélienne. Si nombre d’Israéliens conservent tout l’amour de leur patrie et en célèbrent encore les bienfaits, ils ne sont pas moins nombreux à avoir perdu leur foi inébranlable en son avenir.

À mesure que l’on s’avançait dans la deuxième décennie du xxie siècle, cinq questionnements distincts ont jeté une ombre sur le vorace appétit de vivre d’Israël : la notion que le conflit israélo-palestinien puisse ne pas connaître de terme dans un avenir prévisible ; l’inquiétude de voir l’hégémonie stratégique de l’État hébreu dans la région remise en cause ; la crainte d’une érosion de la légitimité même de la nation d’Israël ; le souci de voir une société israélienne profondément transformée désormais divisée et polarisée, et ses fondements progressistes et démocratiques s’effondrer ; et la prise de conscience de ce que des gouvernements dysfonctionnels ne peuvent sérieusement faire face à des défis aussi cruciaux que ceux de l’occupation et d’un fort glissement vers la désintégration sociale. Chacun de ces cinq questionnements contient une menace importante, mais c’est leur effet combiné qui rend la menace globalement dramatique. Si la paix n’est pas réalisable, comment résisterons-nous à un conflit sur une génération, alors que notre supériorité stratégique est en péril, notre légitimité en déclin, notre identité démocratique fracturée et que nos scissions internes nous déchirent ? Si Israël conserve sa capacité d’innovation, de séduction, et son énergie, c’est désormais une nation qui doute. L’angoisse plane au-dessus de cette terre comme l’ombre immense d’un volcan menaçant.

C’est pourquoi je me suis engagé dans ce périple. Soixante-cinq ans après sa fondation, Israël en est revenu à ses questions fondamentales. Cent seize ans après son apparition, le sionisme est confronté à ses contradictions originelles. Aujourd’hui, le défi va au-delà de celui de l’occupation, et s’étend plus en profondeur que la question de la paix. Ce à quoi nous sommes tous confrontés, c’est la triple question israélienne : pourquoi Israël ? Qu’est-ce qu’Israël ? Quid d’Israël ?

La question Israël ne peut recevoir de réponses à travers la polémique. Si complexe soit-elle, elle ne se laisse pas soumettre aux arguments et aux contre-arguments. Le seul moyen de se colleter avec elle, c’est de raconter l’histoire d’Israël. À la manière qui m’est propre et singulière et à travers mon prisme personnel, j’ai essayé d’aborder notre existence telle que je la comprends : comme un tout. Ce livre est l’odyssée personnelle d’un Israélien déconcerté par le drame historique qui engloutit sa patrie. C’est le voyage dans le temps et dans l’espace d’un individu, israélien de naissance, qui explore le récit de sa nation au sens le plus vaste qui soit. À travers mon histoire familiale et personnelle, et des entretiens approfondis, je vais essayer de me confronter à l’histoire d’Israël au sens large et à la question Israël dans toute sa profondeur. Qu’est-il arrivé à mon pays natal, depuis un siècle, qui nous a conduits là où nous en sommes aujourd’hui ? Qu’est-ce qui, ici, a été accompli, qu’est-ce qui, ici, a mal tourné, et vers quoi nous dirigeons-nous ? Mon profond sentiment d’angoisse est-il fondé ? L’État juif est-il réellement compromis ? Nous tous, Israéliens, sommes-nous entraînés dans une tragédie sans espoir, ou serions-nous capables de nous reprendre, de nous sauver et de sauver la terre que nous aimons tant ?

1 Juif doit-il ou non porter une majuscule ? Selon les époques et les écoles, plusieurs usages se sont imposés. Nous avons choisi d’appliquer la même règle que le ministère des Affaires étrangères d’Israël pour la déclaration d’indépendance d’Israël (1948), qui adopte l’emploi uniforme de l’initiale minuscule. Source : http://mfa.gov.il/MFA/MFAFR/MFA-Archive/Pages/La%20Declaration%20d-Independance%20d-Israel.aspx (Toutes les notes sont du traducteur.)

2 Les IDF (Israel Defense Forces, Tzva Hahagana LeYisra’el), les Forces de défense d’Israël, sont l’appellation anglo-saxonne de Tsahal.

3 Mot-valise forgé sur le modèle de refuznik (apparu pendant la guerre froide, composé à partir de l’anglais refuse et du russe ouznik, le prisonnier) : ici, militant de la paix et de la non-violence.

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Au premier regard, 1897

Dans la nuit du 15 avril 1897, un élégant petit vapeur fait route de Port-Saïd, en Égypte, vers Jaffa. Trente passagers ont pris place à son bord, dont vingt et un pèlerins sionistes venus de Londres via Paris, Marseille et Alexandrie. Ces pèlerins ont à leur tête le Très Honorable Herbert Bentwich, mon arrière-grand-père.

Bentwich est un sioniste peu ordinaire. À la fin du xixe siècle, la plupart sont des Européens de l’Est ; Bentwich, lui, est sujet britannique. La plupart des sionistes sont pauvres, lui c’est un gentleman, indépendant financièrement. En majorité ils sont laïcs, tandis qu’il est croyant. Chez la plupart des sionistes de ce temps-là, le sionisme est le seul choix qui s’impose, mais mon arrière-grand-père, lui, s’oriente dans cette voie de son plein gré. Au début des années 1890, Herbert Bentwich a tranché : les juifs doivent partir se réinstaller dans leur ancienne patrie, la Judée.

Ce pèlerinage sort également de l’ordinaire. C’est le premier voyage de cet ordre qu’effectuent des juifs britanniques issus de la moyenne bourgeoisie vers la terre d’Israël. C’est pourquoi le fondateur du sionisme politique, Theodor Herzl, attribue une telle importance à ces vingt et un voyageurs. Il attend de Bentwich et de ses compagnons qu’ils rédigent un rapport complet sur cette terre. Herzl s’intéresse tout particulièrement aux habitants de la Palestine et aux perspectives de colonisation. Il attend la présentation de ce rapport à la fin de l’été, lors du premier congrès sioniste qui doit se tenir à Bâle. Mais mon arrière-grand-père se montre un peu moins ambitieux. Son sionisme, antérieur à celui de Herzl, se veut d’essence romantique. Pourtant, comme d’autres, il se laisse entraîner par la traduction anglaise du manifeste prophétique du même Herzl, Der Judenstaat, ou L’État des Juifs. L’ayant invité à intervenir personnellement dans le cadre de son prestigieux club londonien, il est resté subjugué par le charisme de ce chef visionnaire. Comme lui, il croit que les juifs doivent retourner en Palestine. Mais tandis que le vapeur à fond plat, l’Oxus, fend les eaux noires de la Méditerranée, Bentwich reste encore bien innocent. Mon arrière-grand-père ne souhaite pas s’emparer d’un pays et fonder un État ; il souhaite se trouver face à Dieu.

 

Je m’attarde un moment sur le pont du vapeur. J’ai envie de comprendre pourquoi l’Oxus effectue cette traversée de la Méditerranée. Qui est exactement mon ancêtre, et pourquoi est-il venu ici ?

En cette orée du xxe siècle, le monde compte plus de onze millions de juifs : sept millions vivent en Europe de l’Est, deux millions en Europe centrale et de l’Ouest, et un million et demi en Amérique du Nord. Enfin, la population juive d’Asie, d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient totalise moins d’un million d’individus.

Seuls ceux d’Amérique du Nord et d’Europe de l’Ouest sont émancipés. En Russie, ils sont persécutés, et l’objet de discriminations en Pologne. Dans les pays islamiques, ce sont des « individus protégés », qui vivent en citoyens de deuxième catégorie. Même aux États-Unis, en France et en Grande-Bretagne, l’émancipation est d’ordre purement juridique. L’antisémitisme se propage. En 1897, le christianisme n’est toujours pas en paix avec son Autre suprême. Ils sont nombreux à avoir du mal à s’adresser aux juifs comme à des individus libres, fiers et égaux.

Dans les régions orientales d’Europe, la détresse des israélites est extrême. Une nouvelle espèce d’antisémitisme aux fondements ethniques supplante l’ancien antisémitisme ancré dans la religion. Des vagues de pogroms touchent les villes et les bourgades de Russie, de Biélorussie, de Moldavie, de Roumanie et de Pologne. Dans leur majorité, les juifs des shtetls se rendent compte que ces shtetls n’ont pas d’avenir. Ils sont des centaines de milliers à s’embarquer pour Ellis Island. Une fois encore, la diaspora juive connaît le phénomène cataclysmique de l’émigration de masse.

Ce que l’avenir leur réserve est pire encore que le passé. Au cours du demi-siècle suivant, un tiers des juifs de la planète seront mis à mort. Les deux tiers de la communauté juive d’Europe seront anéantis. La pire catastrophe de l’histoire de ce peuple est imminente. Aussi, lorsque l’Oxus approche des côtes de la Terre sainte, la nécessité de donner la Palestine aux juifs paraît presque palpable. Si les juifs ne débarquent pas ici, ils n’auront plus aucun avenir. Ce littoral qui se dessine au loin représente peut-être leur seule planche de salut.

 

Il faut aussi relever une autre nécessité. Au cours du millénaire qui a précédé cette année 1897, la survie des juifs était garantie par ses deux grands gardiens : Dieu et le ghetto. Ce qui permit aux juifs de préserver leur identité et leur civilisation, ce fut leur proximité avec Dieu et leur détachement vis-à-vis du monde non juif environnant. Les juifs ne possédaient ni territoire ni royaume. Ils ne possédaient ni liberté ni souveraineté. Ce qui assurait leur cohésion, en tant que peuple, c’étaient leur foi et leur pratique religieuse, et un puissant paradigme religieux, ainsi que les hautes murailles de l’isolement, édifiées autour d’eux par les Gentils. Mais au cours du siècle qui précéda l’année 1897, Dieu s’éloigna et les murs du ghetto s’écroulèrent. La sécularisation et l’émancipation, si limitées fussent-elles, érodèrent l’ancienne formule de survie des juifs. Rien ne permettait plus de préserver leur peuple en tant que peuple vivant parmi d’autres peuples. Même si les juifs ne finissaient pas massacrés par les cosaques russes ou persécutés par les antisémites français, ils étaient confrontés à un péril collectif mortel. Leur aptitude à maintenir une civilisation juive non orthodoxe dans la diaspora était désormais remise en question.

 

La nécessité d’une révolution s’imposait. S’il voulait survivre, le peuple juif devait se transformer, de peuple de la diaspora en peuple de la souveraineté. En ce sens, le sionisme qui émerge en 1897 est un trait de génie. Ses fondateurs, conduits par le docteur Herzl, sont à la fois prophétiques et héroïques. Somme toute, le xixe siècle avait été l’âge d’or de la communauté juive d’Europe de l’Ouest. Pourtant, les sionistes de Herzl entrevoient ce qui se prépare. Ils ignorent, il est vrai, que le xxe siècle engendrera des lieux tels qu’Auschwitz et Treblinka. Mais en un sens, et à leur manière, ils agissent en 1890 afin de prévenir ce que seront les années 1940. Ils se savent confrontés à un problème radical : l’extinction à venir des juifs. Et ils prennent conscience de ce qu’un problème radical appelle une solution radicale : la transformation des juifs, une transformation qui ne peut prendre place qu’en Palestine, leur antique patrie.

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